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REVUE 



DES 



ÉTUDES JUIVES 



VERSAILLES 

CERF ET C ie , IMPRIMEURS 
59, RUB DUPLESSIB, 59 



~^i^ REVUE 

"^ DES 

ÉTUDES JUIVES 



PUBLICATION THIMESTRIELLE 
DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES JUIVES 



TOME VINGT-SEPTIÈME 



PARIS 

A LA LIBRAIRIE A. DURLACHER 

83 bi », RUE LAFAYETTE 



1893 **^-/£J5 



101 

t. 27 



LA RÉSURRECTION D'UNE APOCALYPSE 

» 

LE LIVRE D'HÉNOCH 



CONFERENCE FAITE A LA SOCIETE DES ETUDES JUIVES 
LE 25 NOVEMBRE 1893 

Par M. Jean RÉVILLE 

Maître de conférences à l'Ecole des Hautes -Études. 



Présidence de M. Hartwig Derenbourg, président, 



M. le Président ouvre la séance en ces termes 



Mesdames, Messieurs, 



C'était à Pâques, vers 1650. Racine, dit-on, entraîna La Fon- 
taine aux matines de l'après-midi, aux prières solennelles que la 
liturgie catholique appelle les Ténèbres. Le fabuliste trouva l'of- 
fice long et triste. Une Bible grecque lui tomba sous la main. La 
Fontaine ouvrit au hasard et s'absorba dans sa lecture. Il eut bien 
vite oublié les chantres et le lutrin pour savourer la confession et la 
prière qui constituent le petit livre de Baruch. Si vif fut son en- 
thousiasme qu'il posa à Racine une question fort indiscrète : Qui 
était ce Baruch? et que, pendant plusieurs jours, il ne rencontra 
personne avec qui il fût en relation d'amitié, sans qu'il lui demandât 
avec non moins d'insistance : Avez-vous lu Baruch ? 

Cette anecdote me hantait, lorsque, ces jours derniers, je me 
Act. et conp. a 



ACTES ET CONFÉRENCES 



représentais l'impression première de stupéfaction que notre public 
avait dû ressentir en lisant le titre de la conférence d'aujourd'hui : 
La Résurrection d'une apocalypse, h Livre d'Hènoch. La ressem- 
blance me frappait d'autant plus vivement qu'après la découverte 
de l'abbé Ceriani, à la Bibliothèque Ambrosienne de Milan, on au- 
rait pu, à partir de 1866, ne plus s'extasier seulement sur les 
quatre chapitres du Baruch apocryphe conservé par la version des 
Septante, mais consacrer un travail, mémoire, livre ou conférence, 
à la résurrection d'une apocalypse, de l'Apocalypse de Baruch. 
Avez-vous lu l'Apocalypse de Baruch? dirait le La Fontaine de 
notre temps, s'il existait et pour peu qu'il éprouvât quelque ten- 
dresse pour cette catégorie d'ouvrages. 

Cette fois, ce n'est pas d'une bibliothèque où le manuscrit dor- 
mait poudreux et ignoré qu'est sortie la découverte française dont 
mon collègue et ami, M. Jean Ré ville, maître de conférences à 
l'Ecole des Hautes-Études et Directeur de la Revue de l'histoire des 
religions, se propose de vous entretenir. Les fragments grecs du 
livre d'Hènoch, dont la trouvaille a renouvelé ce petit coin de la 
science, étaient enfouis dans la nécropole chrétienne d'Akhmim, en 
Haute-Egypte, dans les profondeurs de ce sol inépuisable qui nous 
réserve encore tant de surprises, qui a gardé, avec ses morts, 
comme un dépôt sacré, les principaux documents inédits de l'anti- 
quité égyptienne, nombre de monuments qui paraissaient perdus 
à jamais de la littérature classique à tous ses âges, de la pseudépi- 
graphie évangélique. C'est un champ de recherches qui ne demande 
qu'à être exploité, c'est une mine largement ouverte aux fouilles, 
c'est un filon d'or pur dont notre Mission archéologique française, 
avec son fondateur, M. Maspero, avec ses successeurs formés à 
son école et guidés par ses conseils, réserve à notre pays le 
monopole. 

Votre président aurait été tenté de vous expliquer ce qu'on en- 
tend par une apocalypse et de vous résumer, comme un vieux sou- 
venir, les enseignements qu'il a reçus jadis en peinant sur la version 
éthiopienne du Livre d'Hènoch. S'il s'abstient, ce n'est pas qu'il vous 
soupçonne d'informations sûres et d'idées arrêtées, ni sur le genre 
de l'apocalypse en général, ni sur le Livre d'Hènoch en particulier. 



LE LIVRE D'HËNOCH lil 



Il n'aura pas la cruauté de vous demander à son tour qui était 
Hénoch, ce patriarche biblique qui, aux origines du monde, marcha 
et mourut avec Dieu (Genèse, v, 22-24). Connaissant d'avance votre 
réponse, je ne me ferai pas non plus le malin plaisir de vous poser, 
à l'imitation du bon La Fontaine, une question insidieuse : Avez- 
vous lu l'Apocalypse d'Hénoch? Si je laisse ainsi votre curiosité 
sans essayer de la satisfaire dans ses aspirations légitimes, c'est 
que je tiens à ne pas déflorer le beau sujet que va traiter 'M. Jean 
Réville, c'est que je veux laisser à sa parole éloquente le bénéfice 
absolu de l'attrait puissant que l'inconnu exerce, avec une séduc- 
tion mystérieuse, sur les esprits en éveil dans un auditoire d'élite. 



M. Réville s'exprime en ces termes : 

Mesdames et]Messieurs, 

Qu'est-ce qu'une Apocalypse ? Il vous est permis, du moins à 
ceux d'entre vous qui n'ont pas fait d'études spéciales sur la littéra- 
ture religieuse des premiers siècles avant et après l'ère chrétienne, 
de n'avoir pas des idées bien arrêtées à ce sujet. Une apocalypse, 
comme son nom l'indique, est une révélation, mais toute révélation 
nîest pas une apocalypse. Ce terme s'applique de préférence aux 
révélations qui ont pour objet les destinées morales de l'humanité, 
la fin de l'économie présente du monde et l'avènement d'une ère 
nouvelle de justice et de bonheur définitifs dans une société trans- 
formée comme par enchantement. Une révélation qui porterait sur 
des doctrines métaphysiques, ou qui ferait connaître aux hommes 
des lois rituelles, n'est pas une apocalypse. Quand il est dit de 
Moïse que Dieu lui révéla la Loi qui porte son nom, personne n'a 
jamais songé à y voir une apocalypse. 

Il y a eu des apocalypses dans tous lès temps, parce que les 
hommes ont toujours rêvé de quelque révolution magique ou surna- 
turelle, qui mettrait un terme à leurs souffrances et arrêterait le 
flot des iniquités. Dans le monde musulman, les prédicateurs du 



IV ACTES ET CONFÉRENCES 

mahdisme font encore aujourd'hui miroiter aux yeux de leurs audi- 
teurs des révélations de ce genre et, sans aller bien loin, sans sortir 
de notre société contemporaine, je sais plus d'un visionnaire qui 
annonce tous les jours, dans les réunions publiques ou dans les jour- 
naux révolutionnaires, la fin prochaine de la société actuelle par 
quelque épouvantable catastrophe et l'avènement d'une société nou- 
velle, où les loups seront devenus des agneaux et d'où seront bannis 
le mal et la souffrance par la vertu magique du système social ré- 
vélé en sa personne. 

Toutefois, si les esprits apocalyptiques sont de tous les temps, la 
dénomination Apocalypses sert tout particulièrement à désigner une 
série d'écrits, juifs ou chrétiens, plus ou moins voisins de l'ère chré- 
tienne, qui contiennent des révélations adressées à des personnages 
considérables de l'histoire biblique sur les destinées du monde, sur 
les plans de Dieu à l'égard des hommes, notamment pour la légitime 
rétribution des élus et des justes parmi son peuple, et qui, après 
avoir retracé à grands traits l'œuvre de la Providence dans le 
passé, dévoilent les mystères du grand jour de la justice divine 
dans un avenir prochain, la punition et l'anéantissement des mé- 
chants, le triomphe et le salut éternel des justes demeurés fidèles à 
l'Eternel. 

Le plus connu de ces écrits est Y Apocalypse attribuée à l'apôtre 
Jean, qui fait partie du Nouveau Testament. Mais il s'en faut de 
beaucoup qu'elle soit la seule. Il y en a eu un grand nombre de 
semblables, avec ou sans caractère chrétien, et si la plupart d'entre 
elles se sont perdues assez rapidement, parce que l'expérience n'a- 
vait pas tardé à démontrer la fausseté de leurs prévisions, quel- 
ques-unes nous ont été conservées et nous apportent aujourd'hui 
une révélation, beaucoup plus sûre et plus précieuse que celle dont 
elles prétendaient jadis favoriser leurs contemporains : la révélation 
de l'état d'esprit dans lequel vivaient leurs auteurs et des disposi- 
tions qui animaient le peuple juif, dans une des périodes les plus 
tragiques de son histoire, ou le petit peuple chrétien dans les flancs 
duquel s'agitaient les destinées d'une partie de l'humanité. 

Voilà, Mesdames et Messieurs, ce qui fait le puissant intérêt des 
études sur lesquelles je vous invite à jeter ce soir un regard avec 



LE LIVRE 1VHEN0CH 



moi. Ne vous imaginez pas que ce soient là simplement des préoc- 
cupations d'érudits, des régals pour rats de bibliothèque et dont les 
gens du monde, habitués à une nourriture plus fraîche et plus suc- 
culente, puissent faire fi. En aucune façon. Les apocalypses sont 
pour nous de précieux témoins du passé, et non pas d'un passé quel- 
conque, d'un passé indifférent ou qui ne nous touche pas, mais d'un 
passé dans lequel plongent les racines communes de ce qu'il y a de 
meilleur dans vos croyances et dans les nôtres, de ce qu'il y a de 
plus intime, de plus profondément vivant, de plus sacré dans notre 
être moral, d'un passé auquel se rattachent directement notre foi 
et nos plus hautes espérances. 

C'est alors, en effet, que le Judaïsme s'est formé et que le Chris- 
tianisme est né, j'entends le christianisme évangélique, le christia- 
nisme du Christ et non celui des philosophes alexandrins ou néo-pla- 
toniciens qui ont substitué bientôt leurs spéculations métaphysiques 
à l'Evangile de Galilée. Certes, le Judaïsme remonte beaucoup plus 
haut ; mais, sans entrer ici dans des discussions exégétiques et cri- 
tiques étrangères à notre sujet , vous me permettrez bien , à 
l'exemple de vos meilleurs théologiens modernes, d'affirmer que la 
religion, fondée par les grands prophètes du vtii 6 siècle et passée 
au creuset de l'exil pour devenir le métal fin et pur que vous con- 
naissez, ne prit sa forme définitive et son expression complète que 
dans les siècles qui suivirent l'exil , dans cette période qui va 
d'Esdras à la destruction de Jérusalem par Titus en 70 après J.-C. 
Or, cette période capitale, nous ne sommes renseignés sur elle que 
d'une façon trop incomplète pour notre curiosité avide de fouiller 
nos archives spirituelles. Sans doute, les livres de l'Ancien Testa- 
ment ne prennent qu'alors leur forme définitive ; mais, à l'exception 
de quelques-uns qui ont été composés de toutes pièces après l'exil, 
je ne pense pas que l'on puisse voir dans cette rédaction post-exi- 
Jienne autre chose que des remaniements, des adaptations, des 
mises au point d'écrits plus anciens, et ceci même a dû se passer 
dans la première partie de la période dont je parle, puisqu'il n'est 
pas douteux qu'un recueil de livres sacrés n'existe chez les Juifs au 
III e siècle avant notre ère. Sans doute encore, les traditions consi- 
gnées dans le Talmud remontent, en partie, jusqu'aux écoles rab- 



VI ACTES ET CONFERENCES 

biniques contemporaines de l'ère chrétienne ou immédiatement 
antérieures, mais il est extrêmement difficile de séparer en elles ce 
qui est postérieur de ce qui est primitif et de leur assigner une 
origine ancienne bien assurée et bien datée. Entre le commence- 
ment et la fin de la période qui nous occupe, entre l'époque de 
formation de l'Ancien Testament, d'une part, et l'époque où nais- 
sent les anciennes traditions talmudiques, d'autre part, il y a un 
vide, et ce vide ce sont les apocryphes de l'Ancien Testament, les 
pseudépigraphes de la littérature sacrée juive, ce sont tout spécia- 
lement les Apocalypses qui le comblent. 

Comme témoignages historiques, soit sur le Judaïsme de leur 
temps, soit sur la société où est né le Christianisme, ces apocalypses 
offrent le grand avantage de nous renseigner sur les croyances 
populaires, sur les mobiles d'action et les espérances des plus ar- 
dents parmi les croyants. D'autres écrits, tels que Y Ecclésiastique, la 
Sapience. les œuvres de Philon d'Alexandrie, nous font connaître la 
morale et la philosophie religieuse des esprits cultivés ; d'autres 
encore, comme le premier livre des Macchabées ou les ouvrages de 
Josèphe, nous apportent des relations historiques plus ou moins 
précises sur la marche des événements. Il n'y en a pas qui nous 
fassent davantage pénétrer dans l'intimité de la foi populaire que 
ces Apocalypses, où d'ardents visionnaires traçaient, sous le cou- 
vert d'antiques révélations divines retrouvées et dans un symbo- 
lisme d'une obscurité voulue, l'image grandiose des revendications 
populaires et le tableau prophétique de la société future, lorsque le 
monde ne serait plus livré aux impies et aux violents, mais que 
l'Eternel lui-même vengerait le peuple fidèle et assurerait à tout 
jamais le triomphe de la justice. Car ces promesses répondaient aux 
aspirations les plus profondes de la conscience populaire et corres- 
pondaient aux espérances les plus sacrées de la nation prise dans 
son ensemble comme des fidèles pris individuellement. 

La littérature apocalyptique de cette époque n'est, d'ailleurs, que 
la continuation et la transformation, plus populaire justement, de 
l'ancienne grande littérature prophétique. La même foi morale qui 
anime celle-ci se retrouve au fond des apocalypses, sous l'amon- 
cellement de superstitions et de conceptions bizarres que l'imagina- 



LE LIVRE D'HENOCII VII 



tion populaire, dépourvue da toute méthode scientifique, a inventées 
pour donner un corps à ses rêves. En réalité, la situation est toujours 
la même : le peuple juif se sent supérieur aux païens par sa religion 
et par sa morale ; il a conscience d'être le peuple de Dieu, et néan- 
moins il est opprimé, il est malheureux, tandis que les impies, les 
païens, qui méconnaissent le vrai Dieu et qui blasphèment dans 
leurs paroles et dans leurs actes, sont riches, puissants, heureux. 
Ce ne sont plus les Assyriens, ni les Babyloniens qui infligent ce 
démenti cruel à la conscience populaire, ce sont les Perses, les 
Grecs, les Egyptiens, les Syriens, les Romains. Les siècles se 
succèdent, les grands de ce monde changent, mais l'oppression 
du juste continue. Voilà ce que la conscience juive, comme bientôt 
la conscience chrétienne, ne peut pas supporter. Il faut que cela 
change, car autrement toutes les certitudes morales s'effondre- 
raient, et cela changera. 

L'admirable spiritualisme des grands prophètes d'autrefois ne 
souffle plus avec la même pureté. La foi victorieuse du second 
Isaïe ou de Jérémie, planant sur les hauteurs de la vie morale où 
elle discerne la souverainete.de l'Eternel au-dessus des misères de 
la vie humaine, s'est abaissée vers des régions moins sereines. 
Elle s'est chargée de toute sorte de spéculations et d'idées d'ori- 
gine étrangère ; elle se perd dans des descriptions concrètes, ma- 
térielles, où elle est incompétente ; elle ne sait pas résister aux 
séductions du drame ; elle s'abandonne avec la passion du déses- 
poir à toutes les fantasmagories du merveilleux et du surnaturel ; 
mais son inspiration fondamentale est restée la même. Ce n'est 
pas à tort que la première en date de ces Apocalypses — au moins 
de celles que nous connaissons — le Livre de Daniel, a été rangée 
parmi les écrits des Prophètes. Elle est de la même famille, mais 
d'une génération postérieure. Et ce qui est vrai du Livre de Daniel 
l'est aussi, quoique à un moindre degré, des Apocalypses à'Hénoch, 
de Noè, de Barucli, de Y Assomption de Moïse, du IV Esdras et 
d'autres écrits analogues dont nous ne connaissons que le titre. 

Les noms mêmes que je viens de vous citer vous dévoilent déjà une 
des particularités les plus curieuses de ces apocalypses. Elles sont 
toutes pseudépigraphes, c'est-à-dire qu'elles portent un faux nom 



VIII ACTES ET CONFÉRENCES 

d'auteur. Composées au cours des deux premiers siècles avant 
notre ère ou durant le premier siècle après, elles se donnent pour 
des révélations accordées à Noé, à Hénoch, à Moïse, à Baruch, 
c'est-à-dire à des personnages de la haute antiquité ou d'un passé 
déjà reculé. C'est à peu près comme si l'un de nous composait un 
livre sous le nom de saint Augustin ou de Platon. 

Un pareil procédé nous semble étrange et choque nos habitudes 
intellectuelles. A nos yeux il ne constitue ni plus ni moins qu'un 
faux. A l'époque dont nous nous occupons il est usuel; la plus 
grande partie de la littérature juive ou chrétienne de ce temps est 
pseudépigraphe. Mais si nous partions de là pour déclarer que tous 
ces écrivains étaient des faussaires, nous trahirions simplement 
notre complète ignorance des mœurs de leur temps. Nous rencon- 
trons ici un des nombreux exemples qui prouvent à quel point les 
applications des principes permanents de la morale peuvent chan- 
ger suivant les milieux. Ce que nous considérons comme un faux, 
les auteurs contemporains de l'ère chrétienne le considéraient 
comme un acte méritoire. Et vous allez voir que leur opinion ne 
manque pas de bonnes raisons. 

L'essentiel à leurs yeux est d'assurer à la vérité que l'on veut 
répandre, le plus possible d'action bienfaisante. Si elle avait plus 
de chance d'être acceptée par beaucoup en étant mise sous l'auto- 
rité d'un grand nom du passé universellement respecté, il ne fallait 
pas hésiter à lui en attribuer la paternité, d'autant que ce n'était 
pas lui faire du tort, à ce grand homme, de lui faire enseigner la 
vérité. La personnalité de l'auteur leur importait fort peu ; l'intérêt 
de la doctrine à propager entrait seul en compte. Pour nous, avec 
nos habitudes de précision et nos scrupules historiques, ces consi- 
dérations sont insuffisantes ; mais avouez qu'il y a une certaine 
grandeur à se dissimuler ainsi derrière son œuvre, à s'enfermer 
dans l'anonymat, à renoncer à tout avantage personnel de son écrit 
en se sacrifiant à la cause que l'on défend. Hélas! je sais plus d'un 
de nos contemporains qui renoncerait tout de suite à écrire s'il en 
était encore ainsi de nos jours et qui, dans son œuvre, trouve que 
ce qu'il y a de plus intéressant, c'est qu'elle est de lui. 

Cette habitude de la pseudépigraphie tient, du reste, à une 



LE LIVRE D'IIÉNOCH IX 



conception de l'œuvre littéraire toute différente de ce qu'elle est 
chez nous. Pour nous, ce n'est pas seulement l'auteur, c'est le livre 
lui-même qui a son individualité. Il n'est pas permis de le modifier 
sans en avertir le public. Nous considérerions comme un faussaire 
l'éditeur qui ajouterait ou retrancherait quelque chose à son texte, 
sans indiquer expressément ce qu'il ajoute ou ce qu'il retranche. 
Pour les écrivains juifs ou chrétiens aux abords de notre ère, cette 
individualité du livre n'existe pas. Ils ont le droit de corriger, de 
changer ce qui est inexact, de retrancher ce qui est faux, de rajou- 
ter ce qui peut le compléter et, bien loin d'accomplir ainsi une 
œuvre répréhensible, ils croient, au contraire, mériter la recon- 
naissance du lecteur. Celui-ci, en effet, n'a d'autre intérêt que de 
lire une œuvre, le plus exacte, le plus vraie, le plus instructive pos- 
sible. Peu lui importe qu'elle ne soit plus semblable à ce qu'elle 
était auparavant, du moment qu'elle vaut mieux. L'idée de la pro- 
priété littéraire est une idée tout à fait étrangère à ces intelli- 
gences. Beaucoup de modernes en sont restés au point de vue 
antique à cet égard, mais pour des raisons moins désintéressées. 

Il est indispensable de s'initier à ces vieilles conceptions de mo- 
rale littéraire pour apprécier sainement les écrits de l'âge pseudépi- 
graphique. Autrement on ne comprend pas comment il a pu venir à 
l'esprit d'un être raisonnable, au premier siècle avant l'ère chré- 
tienne, d'attribuer son livre à Noé ou à Moïse, et encore bien moins 
comment il se peut faire que dans un même livre il y ait des mor- 
ceaux appartenant à des auteurs différents et de perpétuelles inter- 
polations. Ah ! Messieurs, et vous aussi, Mesdames, n'excommu- 
niez pas à la légère, comme des hérétiques ou des malfaiteurs 
spirituels, les savants qui, à force de travail, par une critique per- 
sévérante, arrivent à discerner dans les écrits sacrés qui nous sont 
chers comme à vous, les couches successives de rédaction, les addi- 
tions, les passages qui trahissent des suppressions de texte. Ce sont 
eux qui respectent les écrits sacrés plus que personne, puisqu'ils 
consacrent leur vie à les comprendre et à les reconnaître dans leur 
véritable nature et leur véritable portée. Ce n'est pas leur faute, 
en vérité, que nous ayons aujourd'hui d'autres mœurs littéraires 
qu'il y a deux mille ans. Et si leurs prédécesseurs ont contribué 



ACTES ET CONFÉRENCES 



quelque peu à nous inculquer ce sens scrupuleux et précis de l'his- 
toire qui manque complètement aux hommes de la pseudépigraphie, 
il faut leur en savoir gré ou plutôt il faut en faire remonter l'hon- 
neur à la science moderne, qui a fait prévaloir ses méthodes exactes 
dans l'histoire comme dans la science de la nature. 






Et Hénoch ? C'est à peine, vous dites-vous peut-être, si nous 
avons entendu prononcer son nom. Messieurs, je vous en parle de- 
puis le commencement, sans le nommer. Il vous eût fait peur tout 
de suite, si je n'avais pris quelque précaution pour vous préparer à 
le recevoir. Maintenant que vous savez ce que c'est qu'une Apoca- 
lypse, ce que vaut et ce que signifie la littérature apocalyptique, de 
quelle façon se composaient les livres, du temps où celui d'Hénoch 
fut écrit, vous le connaissez déjà en partie, parce que vous connais- 
sez sa famille. 

Hénoch, vous le savez, nous est présenté dans la Genèse comme 
le sixième patriarche antédiluvien, fils de Jéred, arrière-grand- père 
de Noé. Il aurait vécu trois cent soixante-cinq ans, et la Genèse 
ajoute : « Hénoch marcha avec Dieu, — D^Ï^Nîl nN ^ijtt ^bïin^n 
— puis il ne fut plus là, parce que Dieu le prit » (v, 24). C'est ce 
verset qui a fait la fortune du patriarche. 

Marcher avec Dieu — sous cette forme-là — c'était plus que 
vivre selon la volonté de Dieu. Il n'y avait point d'autre homme 
dont il fut dit la même chose, à l'exception de Noé. Lorsque les 
croyances aux anges se furent développées parmi les Juifs et que 
l'imagination des poètes eut peuplé l'ancienne solitude de l'Eternel 
d'une légion innombrable d'êtres célestes, on n'hésita pas à décla- 
rer que l'antique patriarche avait été jugé digne, déjà de son vi- 
vant, de frayer avec ces êtres célestes (ch. xn), de paraître à la 
cour céleste et d'y acquérir une science surhumaine. Ce privilège 
unique, il le devait à la volonté expresse de l'Eternel qui l'avait 
choisi, à cause de sa justice, parmi tous les autres hommes, dans 
la société corrompue sur laquelle devait fondre bientôt le déluge. 
Puis, après avoir vécu précisément autant d'années qu'il y a de jours 



LE LIVRE D'IIÉNOCH XI 



dans une année solaire, il avait été enlevé du milieu des siens à un 
âge beaucoup moins avancé que celui des autres patriarches anté- 
rieurs au déluge, non par la voie naturelle de la mort, mais d'une 
façon mystérieuse. Il avait disparu : l'Éternel l'avait pris auprès de 
lui ; il continuait à vivre dans les sphères célestes ou dans l'Eden 
jusqu'au jour du jugement final (ch. xn ; lxxxvii, 3 ; xc, 31). 

Où trouver un meilleur patron que celui-là pour servir de 
garant aux révélations d'un visionnaire du second ou du premier 
siècle avant l'ère chrétienne, sur le gouvernement de Dieu dans le 
monde et les destinées de l'humanité? Du moment qu'il était admis, 
comme je vous l'ai montré, que l'attribution d'enseignements bien- 
faisants à quelque personnage vénéré du passé était une œuvre 
excellente, il ne fallait pas hésiter à choisir Hénoch. Son nom déjà 
le désignait. Hénoch signifie : « l'initié, celui qui a reçu l'instruc- 
tion ». Oui, certes, il avait reçu une initiation extraordinaire, lors- 
qu'il avait été admis dans le ciel au cours de sa vie terrestre. Il 
avait pu y faire connaissance directement avec les choses cachées 
aux regards des hommes, avec les mystères de la création, les 
rouages de la nature, les secrets de la marche des astres. Grâce à 
ses relations suivies avec les anges il avait reçu l'explication de 
toutes ces merveilles du monde physique. Il avait été jugé digne de 
lire les livres où sont consignées les actions des hommes en vue du 
jugement (ch. xxxix). L'Eternel lui-même n'avait pas dédaigné de 
se servir de lui comme d'un secrétaire pour révéler aux habitants 
de la terre les terribles perspectives du jugement céleste (ch. xil à 
xv). Dès le second siècle avant J.-C, il passait, d'après un historien 
samaritain cité par Eusèbe (Praep. evang., ix, 17, 8), pour le fon- 
dateur de l'astrologie. Chez les Arabes, où il s'appelle Idris, c'est-à- 
dire le savant, il devient le médiateur de la science supérieure, 
auquel le célèbre commentateur du Koran, Beidâwî, n'attribue pas 
moins de trente écrits divinement inspirés. Et jusque dans le 
moyen âge il passe pour le révélateur de toute espèce de pratiques 
magiques ou de connaissances mystérieuses. En vérité, son nom 
s'imposait à qui voulait révéler aux hommes les secrets de la nature 
et les mystères de l'avenir. 

Aussi les Apocalyptiques du second ou du premier siècle avant 



XII ACTES ET CONFÉRENCES 

notre ère ne manquèrent-ils pas de se mettre sous son patronage, et 
le résultat de leur pieuse substitution fut notre Livre d'Hênoch, un 
ouvrage considérable en cent huit chapitres, aussi long que le livre 
de la Genèse, un recueil d'apocalypses, dont l'autorité fut grande, 
soit chez les Juifs, soit chez les premiers chrétiens, et dont on re- 
trouve des citations jusqu'au ix e siècle. 11 ne paraît pas douteux 
que les éléments essentiels du livre soient originaires de. Pales- 
tine, et qu'ils émanent d'un milieu qui n'est ni sadducéen, ni spéci- 
fiquement pharisien, mais avant tout avide de surnaturel et vision- 
naire. L'original a dû être écrit en araméen ou en hébreu, ainsi 
que M. Joseph Halévy l'a montré dès 1867. Toutefois, comme l'ou- 
vrage se compose de morceaux indépendants les uns des autres, 
rajoutés les uns aux autres ou combinés au moyen d'interpolations, 
suivant la méthode de composition que je vous ai décrite, il y a un 
instant, il n'est pas impossible que l'origine hébraïque, palesti- 
nienne, certaine pour les morceaux les plus importants, par 
exemple pour le récit de la punition des anges déchus, ne s'applique 
pas à tous ces fragments. 

De cet original hébraïque, en effet, il ne reste pas une ligne, 
peut-être pas même une citation. L'ouvrage semble avoir été, 
presque dès l'origine, infiniment plus répandu dans la traduction 
grecque, dont on trouve des citations dans le Nouveau-Testament, 
chez des Pères de l'Eglise et chez des chroniqueurs byzantins. 
Celle-ci, à son tour, disparaît au moyen âge. Pendant plusieurs 
siècles on put croire que le livre d'Hênoch était perdu sans recours, 
comme tant d'autres apocalypses de la même époque. En réalité, 
les révélations d'Hênoch n'avaient pas disparu dans le gouffre de 
l'oubli. Elles s'étaient conservées dans une traduction en langue 
géez, dans la Bible éthiopienne. Mais l'Abyssinie était bien loin, 
avant le canal de Suez et les appétits de colonisation qui se sont 
déchaînés de nos jours. Il fallut attendre jusqu'en 1773 pour que la 
vieille Apocalypse, en costume éthiopien, refît son apparition en 
Europe, rapportée par le voyageur anglais Bruce, sous forme de 
deux manuscrits, dont l'un fut déposé à Oxford, l'autre à Paris. 

On était, semble-t-ïl, si bien habitué à la considérer comme 
perdue, que l'on ne fit pas, tout d'abord, attention à cette trou- 



LE LIVRE D'HENOCH XIII 



vaille. Notre Sylvestre de Sacy fut le premier à en donner une tra- 
duction fragmentaire en 1800. Des Anglais et des Allemands sui- 
virent, jusqu'à ce que le savant professeur d'hébreu à Berlin (alors 
à Tubingue), M. Dillmann, en donnât une édition, une traduction et 
un commentaire scientifique en 1851 et 1853. 

Cependant ce n'était là que la traduction d'une traduction. Si 
vous avez jamais fait faire des versions, vous devez savoir par ex- 
périence combien souvent le dicton italien « traduttore-traditore » 
est vrai. Il était réservé à notre Mission archéologique française au 
Caire d'apporter au débat un document du plus haut intérêt, une 
partie du texte grec, proche parent de celui sur lequel la traduc- 
tion éthiopienne avait été faite. 

Au cours des fouilles exécutées en Egypte pendant l'hiver de 
1886-1887, sur les ordres de M. Grébaut, dans le cimetière chrétien 
d'Akhmîm, trois fragments de textes précieux à divers titres ont 
été retrouvés : un important chapitre de Y Evangile de Pierre, un 
morceau d'une Apocalypse de Pierre et, enfin, le premier tiers pres- 
que complet du texte grec du Livre d'Hènoch. Ainsi la vieille apo- 
calypse apportée du ciel par Hénoch, d'après la légende, a dormi 
sous terre pendant près de mille ans, dans ce sol de l'Egypte qui 
est vraiment la terre d'immortalité, et, sous les coups de pioche de 
la science française, la voici qui ressuscite et qui, grâce aux soins 
de M. Bouriant, son éditeur, et de M. Lods son interprète et son 
commentateur, reparaît aujourd'hui, mutilée encore, mais multi- 
pliée à un nombre plus grand d'exemplaires qu'il n'y en a jamais 
eu, par la magie de l'imprimerie et de la civilisation moderne, ces 
puissances qui, sans surnaturel et sans miracles, dépassent tous 
les arts magiques dont l'Hénoch légendaire s'était fait le propa- 
gateur ! 

Ah ! ce n'est plus comme en 1773, lorsque Bruce rapporta d'Abys- 
sinie les manuscrits éthiopiens. Nos érudits modernes se sont jetés 
sur ces nouveaux textes comme des affamés trop heureux d'avoir 
une nouvelle espèce d'aliments à se mettre sous la dent, et rien 
qu'à vous énumérer les travaux dont ces trois fragments ont été 
l'objet depuis un an, j'aurais de quoi vous retenir une heure. Je 
n'en ferai rien, rassurez-vous. Sachez seulement que cette traduc- 



XIV ACTES ET CONFERENCES 

tion grecque retrouvée est précieuse pour contrôler la valeur du 
texte éthiopien, qui se révèle à nous défectueux sur bien des points, 
et qu'elle n'est pas moins intéressante par les preuves nouvelles 
qu'elle apporte à l'appui d'un original hébraïque. 

Malheureusement elle est incomplète. Des nombreux morceaux 
qui ont été assemblés pour former ce que nous appelons le Livre 
d'Hénoch, mais ce que les écrits de même époque appellent plus 
justement les Livres d'Hénoch, le texte grec ne nous en fait con- 
naître qu'un, l'un des plus importants, il est vrai, le récit de la 
chute des anges et de leur jugement par l'Eternel. Mais pour appré- 
cier ce récit à sa juste valeur, il est indispensable de se faire une 
idée de l'ensemble du livre, et c'est ici que commence la partie la 
plus délicate de ma tâche, car il s'agit de faire de l'ordre avec du 
désordre, de rendre claire la pensée de gens qui se complaisent dans 
le clair obscur et qui joignent à une étonnante précision de détails 
dans leurs descriptions, une non moins étrange incohérence dans 
les grandes lignes de leurs conceptions. 



* 
* ' 



Le Livre d'Hénoch se compose des éléments suivants, tantôt net- 
tement distingués les uns des autres, tantôt combinés et interpolés : 
le récit de la chute des anges et du jugement exercé sur eux par 
l'Eternel; — les récits des voyages d'Hénoch à travers les régions 
célestes de la terre et les cieux supérieurs où siège la divinité ; — 
les descriptions, dites Allégories, des demeures des justes et des 
élus, du Fils de l'homme qui exercera le jugement messianique au 
jour marqué par l'Eternel, de la punition et de l'anéantissement 
des méchants ; — des visions où l'histoire toute entière du peuple 
d'Israël défile sous un curieux symbolisme pour aboutir à l'annonce 
du jugement final ; — une théorie très curieuse sur la marche des 
astres et la météorologie en général ; — d'autres visions et révéla- 
tions faites à Noé, qui se trouvent là, on ne sait trop pourquoi, et 
qui semblent postérieures au reste ; — des exhortations morales 
pour encourager les justes et inspirer une saine terreur aux mé- 
chants. "Vous le voyez, il y a un peu de tout, et ce beau désordre se 



LE LIVRE D'HÉNOGH XV 



complique d'un langage figuré dont il faut avoir la clef pour y 
comprendre quelque chose. Les apocalypses, en général, ne pro- 
cèdent pas autrement. Sous prétexte de nous révéler des mys- 
tères surhumains, elles s'embrouillent si bien dans leurs sym- 
boles et leurs images qu'elles finissent par être aussi incompréhen- 
sibles que les écrits d'un de nos auteurs décadents modernes. 

Cependant il parait qu'à la condition de subir une certaine ini- 
tiation, on finit par comprendre les décadents. Il en est de même 
des Apocalypses. En y regardant de près, on ne tarde pas à dé- 
couvrir le fil d'Ariane qui doit vous guider dans ce labyrinthe. Le 
compilateur qui a groupé et sans doute partiellement composé notre 
Livre d'Hénoch, s'est tout d'abord proposé de relever le moral de 
ses coreligionnaires, abattus par le spectacle des iniquités impunies 
et portés à douter des promesses divines. Les justes seront récom- 
pensés ; les méchants seront punis et périront : tel est l'exorde et 
telle est la péroraison de son livre (ch. i à v; xciv à cv). La vo- 
lonté de Dieu à cet égard est formelle ; les actions des hommes sont 
pesées dans une balance (ch. xli), notées dans les livres de l'Éter- 
nel (ch. xxxix ; xlvii) : sa justice ne faillira point. 

La preuve en est dans les révélations accordées au sage mysté- 
rieux qui a vu ces livres et qui a eu connaissance des secrets de 
Dieu. Le jugement à venir n'est pas le premier qu'il ait annoncé. Il 
en a prédit d'autres qui se sont réalisés. Déjà il avait été chargé 
par l'Eternel d'annoncer aux anges déchus la punition qui devait 
les frapper en attendant le jugement final (ch. xm). Déjà il a vu le 
grand gouffre, le lieu où finissent les cieux et la terre et où sont 
punis les astres qui ont désobéi aux ordres de l'Eternel (ch. xvn). 
Déjà il a annoncé aux hommes, à la suite d'une première vision, le 
jugement divin qui s'est abattu sur eux lors du déluge (ch. lxxxiii 
et suiv.). La preuve est faite : les révélations accordées à Hénoch 
ne sont pas trompeuses. Comment le seraient-elles, d'ailleurs, puis- 
qu'il a été initié, non seulement aux ressources cachées de la justice 
divine, mais encore à tous les mystères de la nature? Les archanges 
eux-mêmes lui ont révélé la marche des astres, de quelle façon le 
soleil et la lune sortent, chacun à son heure, par une des six portes 
de l'Orient pour rentrer chez eux par une des six portes de l'Occi- 



XVI ACTES ET CONFÉRENCES 

dent, le numéro des portes variant avec les saisons (ch. lxxii et 
suiv.), et comment la chaleur passe par les douze ouvertures du 
char solaire pour rayonner sur la terre. N'a-t-il pas vu les réser- 
voirs des astres, des éclairs et des tonnerres, les prodigieux maga- 
sins où l'Eternel conserve ses provisions de feu, d'eau, de pierres 
précieuses, les sources des vents qui servent à l'Eternel pour main- 
tenir l'ordre dans les choses créées, pour faire marcher les astres, 
le soleil, et qui figurent ici, en général, comme les forces motrices 
dans toute la création (ch. xvn et suiv. ; lx, 11 ; lxii)? N'a-t-il 
pas entendu l'Eternel appeler les éclairs et les astres par leurs 
noms comme autant d'êtres vivants (ch. xliii)? N'a-t-il pas été 
transporté en vision jusque dans le palais même de Dieu et n'a- 
t-il pas mérité d'être chargé d'une mission directement par l'E- 
ternel ? 

« Et c'est ici ce qui m'a été montré en vision. Voici, dans la vi- 
» sion, des nuages m'appelaient et des brouillards m'adressaient la 
» parole, et le cours des astres et les éclairs m'inquiétaient et me 
» troublaient ; et des vents dans ma vision m'entraînèrent et m'en- 
» levèrent en haut et me portèrent dans le ciel ; et je marchai jus- 
» qu'à ce que j'approchasse d'une construction : un mur en grêlons 
» entouré de langues de feu qui commencèrent à m'effrayer. 

» Et j'entrai dans les langues de feu; et je m'approchai d'une 
» grande maison construite en grêlons; et les murailles delà mai- 
» son étaient comme des tables de pierre qui étaient toutes en 
» neige ; et le sol était de neige. Et les toits ressemblaient au cours 
» des astres avec des éclairs et au milieu d'eux des chérubins de 
» feu, et un ciel comme de l'eau. Et un feu brûlait autour des mu- 
» railles, et les portes étaient embrasées. J'entrai dans cette mai- 
» son : elle était chaude comme le feu et froide comme la neige ; et 
» il ne s'y trouvait nulle nourriture vivifiante ; la crainte m'enve- 
» loppa et un tremblement me saisit ; et j'étais agité et tremblant 
» et je tombai. 

» Je regardais dans ma vision, et voici une autre porte ouverte 
» vis-à-vis de moi ; et la maison était plus grande que celle-ci et 
» tout entière construite en langues de feu, et de tout point supé- 
» rieure en éclat et en magnificence, si bien que je ne puis vous 



LE LIVRE D'HÉNOGH XVII 



» donner de description de sa gloire et de sa majesté. Le sol en 
» était de feu ; le haut, c'étaient des éclairs et des astres accom- 
» plissant leurs cours ; et son toit était un feu brûlant. 

» Je regardai et je vis un trône élevé , et son apparence était 
» comme celle de la glace; et sa roue comme celle du soleil bril- 
» lant, et son ciel, c'étaient des chérubins. Et sous le trône sor- 
» taient des fleuves de feu embrasés ; et je ne pus pas les regarder. 
» Et la grande gloire de Dieu y était assise ; son vêtement avait 
» l'apparence du soleil, plus étincelant et plus blanc que toute 
» neige. Et aucun ange ne pouvait entrer dans cette maison ni 
» voir sa face à cause de sa splendeur et de son éclat ; et nulle 
» chair ne pouvait regarder son feu, qui brûlait autour de lui. Or, 
» un grand feu se trouvait auprès de lui ; et nul n'en approche. 
» Tout autour dix mille myriades se tiennent devant lui et chacune 
» de ses paroles est exécutée. Et les saints entre les anges qui l'ap- 
» prêchent ne se retirent pas pendant la nuit et ne s'éloignent pas 
» de lui. 

» Et moi, j'étais resté jusqu'à ce moment la face contre terre, 
» prosterné et tremblant ; et le Seigneur m'appela de sa bouche, 
» et me dit : « Viens ici, Hénoch, et écoute ma parole ». Et étant 
» venu vers moi, l'un des saints me releva et me fit tenir debout 
» et me conduisit jusqu'à la porte ; mais moi je baissais mon vi- 
» sage » (Ch. xiv, 8 à 25, cité d'après la traduction de M. Lods, 
p. 79 à 80). 

En vérité, celui qui avait contemplé un pareil spectacle, celui 
qui avait vu le feu et la neige, le chaud et le froid, coexister en la 
demeure de l'Eternel, comme un Hégélien reconnaît en Dieu l'iden- 
tité des contraires, celui-là pouvait être cru sur parole, lorsqu'il af- 
firmait avoir vu dans une des hautes montagnes célestes les quatre 
cavités destinées aux âmes des morts, l'une lumineuse pour les 
justes, les autres obscures pour les différentes catégories de pé- 
cheurs, où les esprits doivent séjourner jusqu'au jour du jugement ; 
— ou bien quand il décrivait le pays horrible destiné aux maudits 
de toute éternité et le jardin de justice, au-delà de la mer Ery- 
thrée, où fleurit l'arbre de la connaissance ; — ou bien encore lors- 
qu'il affirmait avoir vu le Fils de l'homme, le Messie justicier et 

ACT. ET CONF. B 



XVIII ACTES ET CONFÉRENCES 

vengeur, choisi et prédestiné par Dieu de toute éternité pour venir 
ici-bas détruire la puissance des impies et des grands de la terre et 
assurer aux saints les joies de ce monde et les joies éternelles. 



Voilà la succession des jugements divins à travers l'histoire, tels 
qu'Rénoch les retrace. Voilà l'âme du livre, dégagée de tous les 
détails qui, si curieux soient-ils, nous retiendraient trop longtemps. 
Et combien n'est-elle pas instructive, cette pensée réduite à ses 
éléments essentiels ! 

Voici d'abord la curieuse légende de la chute des anges, qui nous 
apparaît ici pour la première fois dans son complet épanouissement, 
comme l'un des drames essentiels de la philosophie de l'histoire, — 
œuvre étrange de l'aggada primitive, qui brode des variations in- 
cessantes sur les vieilles légendes de la Bible et qui trahit ici, de la 
façon la plus claire, l'influence exercée par les traditions grecques 
sur l'imagination juive après la conquête d'Alexandre, parce qu'elle 
porte les traces évidentes du mythe des Titans. Les anges n'ont 
pas de compagnes. Ils n'en ont pas besoin. Leur race est assurée 
de ne pas s'éteindre, puisqu'ils ont été créés immortels. Mais ils 
n'ont pas su résister aux séductions des filles des hommes ; ils sont 
descendus des cieux vers elles ; ils leur ont livré les secrets de 
Dieu, pour autant qu'ils les connaissaient ; ils leur ont appris les 
arts magiques, la fabrication des armes meurtrières, les maléfices 
de tout ordre. Et de cette union mal assortie sont nés les géants, 
exploiteurs de l'humanité. Mais les âmes des morts crient et de- 
mandent justice ; leur gémissement monte jusqu'aux portes du 
ciel. C'est alors que la colère de Dieu éclate et que le jugement des 
anges déchus prélude, dans le grand drame providentiel, au juge- 
ment qui s'abattra plus tard sur les hommes pervers. Etrange et, 
après tout, profonde poésie, qui résoud déjà le problème du mal par 
l'hypothèse, bientôt généralisée dans le gnosticisme chrétien et 
païen, de la déchéance des êtres supérieurs à l'homme, sous l'em- 
pire de ce mystérieux et trop souvent irrésistible attrait que la 
beauté des formes extérieures exerce sur toute créature. Les anges 



LE LIVRE IVHÉNOCH XIX 



eux-mêmes n'ont pas su résister à la grâce souveraine des filles des 
hommes. L'ivresse d'un moment leur a paru préférable à la sagesse 
éternelle! N'est-ce pas là presque toute l'histoire morale de l'hu- 
manité ? 

Voici maintenant, à l'autre pôle de l'histoire, la non moins cu- 
rieuse apparition du Fils de l'homme (ch. xlvi), véritable type 
prophétique dont la première spéculation chrétienne s'emparera pour 
y rattacher l'apothéose qui du prophète de Nazareth fera l'être sur- 
humain, préexistant, dépositaire des pouvoirs divins, mis en ré- 
serve par Dieu de toute éternité pour la grande œuvre de justice 
et de miséricorde envers les pécheurs repentants, qui doit couron- 
ner l'évolution du monde (ch. xlix). L'analogie est si frappante 
que de nombreux critiques n'ont pas hésité à reconnaître dans cette 
allégorie du Fils de l'homme une œuvre postérieure au Christia- 
nisme, une sorte de projection en arrière du Christ glorifié sur la 
toile traditionnelle du messianisme juif. Ils oublient que rien, ab- 
solument rien dans le récit, ne trahit la moindre allusion à Jésus 
et que l'idée spécifiquement chrétienne de l'abaissement du Messie 
dans la vie humaine du Christ crucifié est tout à fait étrangère au 
Livre d'Hénoch. Non certes, le Fils de l'homme, vu par Hénoch, 
n'est pas un fils de l'imagination chrétienne, il en est plutôt le type 
précurseur, la transition historique, infiniment précieuse à recon- 
naître, entre le sauveur terrestre d'Israël chez les prophètes et la 
personnification céleste encore vague du Messie dans le Livre de 
Daniel, d'une part, et le Messie chrétien, à la fois humain et divin, 
d'autre part. 

C'est là, Messieurs, ce qui rend ce Livre d'Hénoch si intéres- 
sant pour nous. Il est le témoin d'un travail de l'esprit juif 
dont les conséquences pour la vie religieuse et morale de l'huma- 
nité ont été incalculables. Non seulement il nous apporte l'écho 
de l'ancienne aggada, travaillant sur les légendes bibliques ; non 
seulement il nous introduit dans la société où les espérances mes- 
sianiques prenaient les formes les plus arrêtées et les plus concrètes 
auxquelles le Christianisme devait se rattacher ; mais encore il 
nous atteste la transformation considérable qui s'est opérée dans 
les idées populaires juives sur la vie future, ou plutôt celle qui est 



XX ACTES ET CONFÉRENCES 

en cours de développement ; car sur ce point les idées des auteurs 
ne sont pas encore bien fixées. Tantôt ils se représentent que les 
méchants seront anéantis et que seuls les justes goûteront la vie 
éternelle ; tantôt, au contraire, il semble que les méchants aussi 
subsisteront dans l'éternité pour subir des souffrances sans fin. Ici 
reparaissent l'ancienne géhenne et le paradis terrestre ; ailleurs 
l'idée d'un séjour des morts situé à l'occident et affecté aux âmes 
seules trahit nettement l'influence du spiritualisme de la philoso- 
phie grecque. Messieurs, ne vous étonnez pas de ce désordre dans 
les idées relatives à la vie future chez des écrivains qui savent si 
bien décrire la géographie cachée des cieux et de la terre. Il n'est 
pas facile de décrire les conditions de la vie future. Les plus hardis 
et les plus pieux balbutient lorsqu'ils abordent ce domaine. Com- 
bien y a-t-il de croyants, de nos jours, qui passent leur vie en 
œuvres pieuses, pour s'assurer une place dans le paradis, et qui 
seraient bien embarrassés de dire en quoi consistera ce paradis ? 

Le seul point qui, à quelques détails près, se dégage nettement 
des descriptions d'Hénoch, c'est la croyance très ferme à l'immor- 
talité individuelle, le souci de l'âme individuelle du fidèle primant 
le souci du relèvement du peuple juif en tant que nation ; c'est, 
somme toute, une conception déjà spiritualiste du sort réservé aux 
justes et aux élus. 

Mais ce qui caractérise tout particulièrement le livre d'Hénoch et 
ce qui lui donne, à mon sens, sa portée la plus considérable dans 
l'histoire de la pensée juive, c'est l'association intime et perpétuelle 
des préoccupations relatives à la destinée humaine et des préoccu- 
pations relatives à la constitution de l'univers. L'ordre moral et 
l'ordre physique sont étroitement liés dans les conceptions des au- 
teurs. La régularité et la souveraineté du gouvernement de Dieu 
dans l'univers, dans la direction des vents, des éléments, des 
astres, des anges et autres êtres surhumains, sont présentées comme 
la contre-partie, la garantie et la sanction de la souveraineté di- 
vine dans la direction des destinées humaines. La connaissance des 
mystères de la création apparaît comme la condition de la connais- 
sance des mystères du salut. 

Voilà ce qui est capital, car dans cet ordre d'idées le Livre 



LE LIVRE D'HÉNOCH XXI 



d'Hénoch nous apporte les premières manifestations du gnosti- 
cisme chez les Juifs, les plus anciens témoignages de cette tendance 
qui devait envahir la philosophie chrétienne comme la philosophie 
païenne et qui dérive le salut d'une initiation intellectuelle aux mys- 
tères des divers ordres de création. 

Nous avons ici, dans un document qui est bien palestinien, puis- 
qu'il paraît avoir été originairement hébraïque, dans un document 
qui est certainement antérieur au Christianisme, l'écho le plus 
instructif du travail qui se fit dans le monde juif de la Palestine 
comme dans le monde juif alexandrin, à partir du moment où la 
piété juive entra en contact avec la civilisation grecque. Mais, 
pour être de même origine, il ne fut pas identique. Tandis 
que les Juifs d'Alexandrie, Philon en tête, s'abandonnèrent très 
largement à l'esprit philosophique grec et traduisirent le judaïsme 
mosaïque en langage platonicien ou stoïcien, les Juifs de Palestine 
accommodèrent des traditions grecques comme celles des Titans 
et des conceptions philosophiques grecques, omme celles des 
idées platoniciennes ou des puissances stoïciennes, à leurs propres 
légendes et leurs propres notions, plus imagées que solidement 
déduites. 

Avez- vous remarqué les réservoirs des astres, des vents, du 
feu, etc., vus par Hénoch dans le ciel? Vous rappelez-vous les 
livres de l'Eternel où sont notées les actions des hommes et où tout 
est écrit à l'avance, et le Messie qui existe au ciel de toute éter- 
nité? Avez -vous observé que, d'après la philosophie d'Hénoch, tout 
ce qui existe sur la terre a existé auparavant dans le ciel, en ré- 
serve, attendant son tour de paraître sur la scène ? Eh bien, mes- 
sieurs, cette conception bizarre, naïve, n'est pas autre chose que la 
contre-partie en langage concret, en représentations matérielles 
et populaires, de la spéculation judéo-alexandrine sur les Idées et 
les Forces, existant en Dieu à l'état virtuel, en réserve, et sortant 
de lui pour s'imprimer dans la matière et donner ainsi naissance au 
monde et à l'histoire. La fécondation du Judaïsme par l'esprit grec 
produit une philosophie à Alexandrie, des apocalypses gnostiques 
en Palestine. 

Je ne puis pas développer longuement cette idée devant vous, 



XXII ACTES ET CONFÉRENCES 

mais ceux qui sont au courant de ces études me comprendront et, 
s'ils acceptent mon opinion, ils reconnaîtront avec moi la grande 
signification de ce fait dans l'histoire de la pensée juive. 

Vous le voyez, Messieurs, sous toutes les bizarreries et les fan- 
tasmagories des visions d'Hénoch, il y a plus de choses intéres- 
santes et sérieuses qu'on ne pourrait le soupçonner au premier 
abord. Mais il y a surtout une qualité qui doit leur assurer notre 
respect, comme à tous les documents de ce temps inspirés du même 
esprit, quelle que soit leur étrangeté pour les lecteurs modernes : 
c'est l'intensité de la foi morale qui s'y déploie ; c'est l'assurance 
invincible qui retentit à travers toutes les paroles, du triomphe 
inévitable, nécessaire, de la justice ; c'est le défi jeté par la cons- 
cience du fidèle à toutes les apparences qui lui sont contraires et à 
toutes les puissances qui l'oppriment. 

Les descriptions fantastiques du ciel et de la terre que nous of- 
frent les visions d'Hénoch, comme celles de l'Apocalypse chré- 
tienne, ne sont plus qu'un objet de curiosité historique. Mais ce qui 
demeure et ce qui doit demeurer comme le legs immortel de ce 
temps à l'humanité, c'est l'espérance messianique, la confiance inal- 
térable à la victoire du bien sur le mal, à la destruction des iniquités 
par le flot montant d'une justice plus puissante, la foi victorieuse à 
la souveraineté de l'ordre moral dans l'univers. 

L'expérience nous a appris que cet avènement de la justice di- 
vine ne peut pas se produire d'une façon magique, par une révolu- 
tion surnaturelle, par le drame grandiose de l'épopée messianique, 
mais que la justice se réalise graduellement, par un lent progrès et 
au prix des efforts et des sacrifices de l'humanité. 

Mais prenons bien garde, en rejetant les espérances chimériques 
du merveilleux apocalyptique, de ne pas rejeter en même temps 
la foi ardente qui les a inspirées. Car alors, Messieurs, toutes nos 
lumières et tous nos progrès scientifiques ne suffiraient pas à com- 
penser le trésor que nous aurions perdu. 



PROCÈS-VERBAUX DES SEANCES DU CONSEIL 



SEANCE DU 26 OCTOBRE 1893. 
Présidence de M. Hartwig Derenbourg, président. 

M. Je Président fait connaître le sujet et la date de la Conférence 
de M. Jean Réville : elle aura lieu à la fin du mois de novembre et 
traitera de Y Apocalypse d'Hènoch. 

M. le Président informe également le Conseil de la promesse 
qu'a bien bien voulu lui faire M. Philippe Berger de parler devant 
la Société cet hiver. 

Communication est donnée de la lettre par laquelle M. le Prési- 
dent a remercié M. le baron Henri de Rothschild du don qu'il a fait 
à la Société à l'occasion de sa majorité. 

M. Lucien Lazard appelle l'attention du conseil sur l'intérêt 
qu'il y aurait à photographier les anciennes synagogues de Ca- 
vaillon et de Carpentras avant que le temps les ait complètement 
détruites; ce sont deux beaux spécimens des monuments du culte 
Israélite avant la Révolution. 

Sont reçus membres de la Société : 

MM. le rabbin Herrmann, de Reims, 
le rabbin Kaminka, de Prague, 
le rabbin Eisler, de Klausenbourg, présentés par 

MM. le grand -rabbin Zadoc Kahn et Israël 

Lévi ; 
Richard Gotthetl, professeur au Columbia-College à 

New- York, présenté par MM. H. Derenbourg et 

Th. Reinach. 



XXIV ACTES ET CONFÉRENCES 

SÉANCE DU 28 DÉCEMBRE 1893. 
Présidence de M. Hartwig Derenbourg, ])résident. 

Le Conseil vote des remerciements à M. Jean Réville pour sa 
belle conférence sur Y Apocalypse d'Hènoch. 

L'Assemblée générale est fixée au 27 janvier 1894. Une confé- 
rence sera faite, à cette séance, par M. René Worms, agrégé de 
philosophie, auditeur au Conseil d'Etat ; elle aura pour sujet : 
Spinoza. 

Sur la demande de Madame veuve Durlacher, dépositaire des 
publications de la Société, le Conseil décide de lui allouer annuel- 
lement une subvention de 50 francs, comme contribution aux frais 
d'assurance des ouvrages mis en dépôt dans ses magasins. 

M. le Président annonce que la question d'un Index raisonné de 
la Revue des Études juives pourra vraisemblablement recevoir une 
solution favorable. Un savant qui a déjà rédigé, pour une autre 
revue savante, un excellent index consentirait à se charger de cette 
tâche. Le Conseil décide qu'avant de prendre une résolution défini- 
tive, il examinera un spécimen de cet index qui portera sur un ou 
plusieurs numéros de la Revue. 

Sont reçus membres de la Société : 

MM. Paul Grunbaum, présenté par MM. Th. Reinach et 

Israël Lévi; 
Daniel Lévy, de San-Francisco, 
D r Voorsanger, de San-Francisco, présenté par 

MM. Zadoc Kahn et Israël Lévi ; 
Ruben Lévy, professeur à Jérusalem, présenté par 

MM. H. Derenbourg et Zadoc Kahn. 

Les Secrétaires : 

Albert Cahen, 
Maurice Vernes. 

VERSAILLES, IMPRIMERIE CERF ET G ie , 59, RUE DUPLESSIS. 



RÉFLEXIONS SUR LES JUIFS 



NOTE DE LA RÉDACTION. 

Le présent mémoire peut être conside'ré comme ine'dit, des épreuves seu- 
lement en avaient e'té communiquées par l'auteur à ses amis. Notre re- 
gretté collègue, Isidore Loeb, avait voulu, dans ces pages écrites rapi- 
dement, donner l'esquisse d'un travail destiné à plaider l'émancipation 
des Juifs dans les pays où ils ne sont pas encore admis aux mêmes 
droits que leurs concitoyens des autres cultes. Cet essai n'e'tait, en 
quelque sorte, qu'un programme. L'auteur se proposait d'en reprendre cha- 
cun des paragraphes, de l'étendre et de l'enrichir de documents probants. 
Dans cette intention, il avait re'uni de nombreux matériaux, que nous avons 
retrouve's dans ses papiers. Bien qu'il eût exprimé maintes fois sa volonté 
arrête'e de ne point livrer à la publicité' sous sa forme présente cette 
ébauche, nous n'avons pas craint de faire violence à ses scrupules, per- 
suade's du profit que retireraient nos lecteurs de ces pages. Mais nous ne 
nous sommes cru le droit ni de rien changer au texte, ni de le compléter 
à l'aide des notes mêmes de M. Loeb, ni de le mettre à jour. On verra, en 
effet, que ce mémoire porte la date de sa rédaction, c'ést-à=dire l'année 1885. 
Nous le reproduisons ici inte'gralement, bien que certains chapitres ne 
cadrent ni avec le ton ni avec le caractère ordinaire de nos travaux. Nos 
lecteurs, loin de nous en vouloir, nous sauront gré certainement d'avoir 
sauvé de la destruction cette étude si lumineuse, où se retrouvent les qua*- 
lite's de premier ordre de notre regrette' président. 



I 
LA THÉORIE. 

L'idée d'émanciptr les Juifs et de leur accorder, dans l'État* 
les mêmes droits qu'à tous les autres hommes, est une idée toute 
moderne, mais elle est si juste qu'en moins de cent ans, et mal- 
gré des préjugés invétérés, elle s'est imposée à tous les esprits par 
l'unique force de la vérité. Le principe de l'égalité des droits ap- 
pliqué aux Juifs a été un trait de lumière dans la politique, jus- 
T. XXVII, n° &3. i 



2 REVUE DES ÉTUDES JUiVES 

qu'alors si obscure et si déraisonnable, suivie à leur égard. Il ap- 
paraît avec l'évidence et la certitude d'un axiome. 

Toute démonstration de ce principe est donc superflue. La 
question, discutée autrefois, est aujourd'hui vidée. 

Il est absolument impossible de trouver aucune raison qui jus- 
tifie des lois d'exception à l'égard d'une partie d'un peuple ou, 
en particulier, à l'égard des Juifs. Le principe de la fraternité 
humaine, de l'égalité des droits de tous les hommes est le fon- 
dement de tout État moderne. En dehors de ce principe, il ne 
peut y avoir qu'arbitraire et injustice, et un État qui n'est pas 
établi sur la justice ne peut même pas se concevoir. 

Le mot d'émancipation, que l'usage autorise, est un mot inexact 
et qui ne rend qu'imparfaitement ce que l'humanité, la civili- 
sation, l'équité réclament pour les Juifs. « Je n'aime pas, en gé- 
néral, ce mot d'émancipation, a dit Deak à la Chambre hongroise 
en 1866, il nous fait honte; on dirait que les Juifs ont été autrefois 
nos esclaves. Les Juifs ont le droit pour eux, et si nous le leur 
accordons, nous n'obéissons pas à des sentiments de sympathie 
ou d'antipathie, mais uniquement aux principes de la justice 1 . » 

,« Si nous continuons à refuser les droits de l'humanité aux 
Juifs, a dit Wolfgang Menzel, nous méritons de perdre les nôtres 
pour toujours 2 . » 

Quels pourraient être, dans un État moderne, les motifs sur 
lesquels s'appuieraient des lois d'exception à l'égard des Juifs? 

Des motifs religieux? La religion a certainement encore une 
grande part dans les préjugés et les sentiments malveillants qui 
régnent contre les Juifs dans certaines parties de l'Europe, elle 
peut exercer même son influence sur la conduite des hommes 
d'Etat à l'égard des Juifs, mais aucun d'eux n'oserait l'invoquer 
aujourd'hui pour justifier l'inégalité des Juifs. Il n'y a pas un 
gouvernement qui voudrait ou pourrait opprimer les Juifs pour 
les raisons qu'on mettait en avant au moyen âge, par exemple, 
que le crime des Juifs est indélébile, que Dieu veut qu'ils soient 
abaissés, afin que leur humiliation soit un éternel témoignage de 
leur erreur et de la gloire du christianisme. Ces raisons, qui 
paraissaient excellentes autrefois, et qu'on a même encore pu in- 
voquer sérieusement dans le parlement anglais, dans la première 
moitié de ce siècle, ont perdu aujourd'hui tout crédit. La théologie 
est définitivement bannie de la politique 3 . 

1 Wertheimer, Jahrbuch par 2sraeliten,§621 (Vienne, 1867), p. xnr. 

2 Literaturblatt, 1833, n° 120; Encyclopédie Ersch et Gruber, article Juden- 
emancipation, page 257, note 24. 

3 Les personnes qui sont encore sous l'empire des idées théologiques et qui vou- 



REFLEXIONS SUR LES JUIFS 3 

« La culture européenne de ces derniers temps, dit Bluntschli *, 
s'est peu à peu échappée et délivrée des liens qui unissaient le 
droit à une religion déterminée. Il est devenu clair pour les 
peuples actuels que la religion est une question de conscience in- 
térieure qui ne peut être soumise à la force extérieure. Ils con- 
çoivent le droit comme une organisation extérieure établie par 
les hommes, servant à un but humain, que des hommes doivent 
maintenir et subir, et qui, par conséquent, dans les mêmes cir- 
constances, doit être la même pour tous. Voilà pourquoi le droit 
moderne a été séparé de la condition d'une religion déterminée et 
a été établi comme droit commun et égal pour tous les habitants 
d'un pays. » 

Il est vrai que, dans les années de 1820 à 1850, il a été beau- 
coup parlé, en Allemagne, de l'État chrétien, et que, tout en re- 
connaissant que les Juifs devaient être émancipés et traités par la 
loi en égaux, on voulait cependant les éloigner de la politique, 
des hautes fonctions administratives, de la police, de l'enseigne- 
ment, parce que, disait-on, l'État allemand était essentiellement 
un « État chrétien ». Mais les adeptes de cette théorie ne sont 
jamais parvenus à expliquer ce qu'ils entendaient par ce mot. 
La discussion remarquable de la Diète prussienne unie de 1847, 
dont nous aurons occasion de parler plus d'une fois, a montré 
les contradictions et les impossibilités qu'il renferme. On a vu 
alors que la formule était creuse ou absurde ; dès ce moment elle 
était définitivement condamnée. 

L'État moderne est destiné à régler un certain nombre de ques- 
tions matérielles et intellectuelles ou morales qui sont absolument 
étrangères à la religion ; la religion est une question indivi- 
duelle, de pure conscience, et dont le législateur n'a pas à s'oc- 
cuper. « L'expression de gouvernement essentiellement chrétien, 
a dit Macaulay, est aussi sensée que celle de cuisine essentielle- 
ment protestante ou d'équitation essentiellement chrétienne. Le 
gouvernement est fait pour maintenir la paix, pour nous forcer à 
régler nos disputes par voie d'arbitrage au. lieu de les régler par 
des coups, pour nous forcer à suppléer à nos besoins par le 
travail au lieu d'y suppléer par la rapine 2 . » Il n'a rien à voir 
avec la religion. 



draient les appliquer en politique ne doivent pas oublier, dans tous les cas, que le 
christianisme est né du judaïsme et que Jésus était juif. 

1 Bluntschli, Dcr Staat Rumànien uni das Rechlverhâltniss der Juden in Rumànien, 
Berlin, 1879, p. 10. 

2 Macaulay, Essais politiques et philosophiques, traduits par M. Guillaume Guizot, 
Paris, 1872, p. 382. 



4 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

On a fait, il est vrai, contre les Juifs, cette objection qu'ils se- 
raient partout des étrangers et qu'ils ne sauraient, par consé- 
quent, être traités comme les indigènes. 
Cette objection peut avoir deux sens : 

Elle peut signifier que les Juifs ne sont pas de môme race que 
les peuples parmi lesquels ils vivent ; 

Ou bien, en laissant de côté cette question de race, indépen- 
dante de la volonté humaine, que les Juifs formeraient partout 
et volontairement une nation à part, un État dans l'État, une cor- 
poration fermée qui se distingue par des particularités physiques 
(type, force musculaire, etc.), par la législation, la langue, les 
mœurs, et qu'ils regarderaient partout le pays où ils demeurent 
comme une patrie provisoire, toujours prêts à l'abandonner pour 
la Terre-Sainte, patrie définitive vers laquelle seraient tournées 
toutes leurs aspirations. 

La première objection repose sur cette idée que toute nation a 
pour fondement l'unité de race et que les Juifs, étant une race à 
part, ne peuvent faire partie d'aucune nation. Mais cette concep- 
tion est absolument fausse. 

Il est sans doute difficile de trouver une définition précise et 
claire du mot ou de l'idée de nation, mais tous les savants sont 
d'accord que l'unité d'une nation n'est pas fondée sur l'unité de 
race. Une nation est un groupe de personnes unies par les mêmes 
tendances, les mêmes souvenirs historiques, les mêmes aspirations 
pour l'avenir, et qui rattachent tous ces sentiments à une patrie 
commune, réelle et non pas idéale, et ayant une existence politique 
définie *. Suivant certaines théories, dit M. Topinard, «la natio- 
nalité est déterminée par la langue, doctrine purement ethnogra- 
phique et radicalement fausse; ainsi que l'a dit fort heureusement 
M. Abel Hovelacque, ce n'est qu'une raison sociale. Issue du ha- 
sard des événements plus encore que de la disposition géogra- 
phique des lieux, elle s^ffirmeparla communauté des intérêts, des 
souffrances et des gloires ; le sang versé pour une même cause la 
cimente ; les cœurs battant à l'unisson d'un bout à l'autre du ter- 
ritoire en sont la caractéristique 2 . » 

Quelle que soit la valeur de ces formules, il est certain que la 
race n'entre pas comme facteur indispensable dans l'idée de na- 
tion. 11 y a des races qui se divisent entre plusieurs nationalités 
distinctes, comme, par exemple, la race slave, et inversement, il 
n'y a pas de nation qui ne soit composée de races diverses. La na- 

1 Voir, par exemple, Maurice Block, Dictionnaire général de la politique, 2 e vol., 
Paris, 1874* p. 374. 
* Topinard, Vanthropolc 



RÉFLEXIONS SUR LES JUIFS 5 

tion de race pure et unique n'existe pas. Il n'y a pas au monde, ou 
du moins dans le monde civilisé, une seule race de sang absolu- 
ment pur l . « Les races se sont divisées, dispersées, mêlées, croi- 
sées en toutes proportions, en toutes directions, depuis des mil- 
liers de siècles... On parle de race anglo-germanique et latine, 
de race allemande, anglaise, slave, comme s'il y avait dans ces 
épithètes autre chose qu'une dénomination politique , une ag- 
glomération fortuite d'éléments anthropologiques de sources 
diverses ». » 

Déjà, antérieurement aux temps historiques les races ont mé- 
langé leur sang, et les races déjà altérées qui ont existé à l'origine 
des temps historiques se sont, depuis, croisées et mêlées à l'infini. 
Toutes les nations européennes sont formées d'un amalgame de 
races diverses, et on regarde généralement comme les mieux 
douées celles où un plus grand nombre de races ont fondu leurs 
différentes qualités ou corrigé, par une sorte de croisement intel- 
lectuel et moral, leurs défauts primitifs. La nation française est 
composée des races les plus diverses : Ibères, Ligures, Celtes, 
Germains, Romains, Grecs et même Arabes 3 . L'Italie est un mé- 
lange d'anciennes races latines, étrusques et grecques auxquelles 
se sont ajoutés des Ligures, des Celtes, des races germaniques 
(Lombards, Goths) et arabes. En Espagne se trouvent mélangés 
des Romains, des Ibères, des Ligures, des Celtes, des races germa- 
niques comme les Visigoths, des musulmans arabes et berbères. 
En Angleterre on trouve les Ibères, les Ligures, les Celtes, Angles, 
Saxons, Danois, Normands, etc. On connaît l'incroyable mé- 
lange et juxtaposition de races de l'Autriche-Hongrie. L'Alle- 
magne est, en grande partie, peuplée de Celtes, qui ne sont pas de 
race germanique; dans leMecklembourg, dans la Prusse, on ren- 
contre des éléments slaves ou finnois. Les Allemands de nos 
jours sont essentiellement une race mélangée. « En Allemagne, 
dit M. Topinard, il serait plus difficile encore (qu'en France) de dé- 
gager un type germain. Toutes les invasions ont traversé ce pays 
d'orient en occident, y compris celles qui se sont arrêtées au nord 
et au centre de la France. Ni le fond préhistorique, ni les flots 
successifs venus ensuite n'ont réussi à constituer un type tant soit 
peu homogène. .. S'ils (les Allemands) sont une fédération de 
peuples, ils ne sont pas une race anthropologique 4 . » 

1 Topinard, L'anthropologie, 3 e édit. , page 458 : « Gerdy affirmait avec raison qu'il 
n'y a plus de races pures. » 

" Topinard, Ibid., page 456. 
Lagneau, Anthropologie de la France, Pari?, 1859, p. 572 à 752; comparez 
Topinard, p. 457-458. 

* Topinard, Ibid., p. 470. 



6 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

« Les Hongrois ou Magyars, dit le même auteur, sont altérés par 
leur mélange avec des Turcs, des Khazars, avec des Bulgares et 
des Roumains... Les linguistes leur donnent une langue fin- 
noise. . . Un peu d'obliquité des yeux et de saillie des pommettes 
chez quelques-uns fait songer, non pas au type finnois, mais à 
une influence mongole 1 . » En Russie, on trouve, au nord (et 
môme plus loin, au centre), des populations finnoises ou mélan- 
gées de finnois ; çà et là, des populations plus ou moins mongoles ; 
parmi les paysans, qui ont le plus de chance de représenter l'élé- 
ment primitif, il y a des physionomies qui rappellent celles des 
Aïnos purs et des Todas 2 . La nation russe peut être considérée 
comme formée de Slaves, de Lithuaniens, de Celtes, Germains, 
Mongols, Finnois, Lapons, Ougriens, Tartares, sans parler des 
Juifs 3 . Il n'y a pas un seul peuple en Europe dont la race soit 
absolument pure. L'objection de la race qu'on oppose aux Juifs 
est donc sans valeur et tombe d'elle-même. 

Ce n'est pas tout : rien ne prouve que les Juifs qui demeurent 
actuellement dans la plupart des États européens soient des des- 
cendants des anciens Juifs de la Palestine et uniquement de race 
sémitique. Déjà plusieurs ethnographes ont remarqué la différence 
considérable qui existe entre certains types juifs, par exemple 
les Juifs dits espagnols et les Juifs dits allemands. Il y a des histo- 
riens qui soutiennent qu'un grand nombre de Juifs modernes de 
nos pays descendent de païens convertis au judaïsme dans les pre- 
miers siècles de l'ère chrétienne. Très particulièrement en Russie 
et en Allemagne, on a le droit de supposer que beaucoup de Juifs 
actuels descendent de ces fameux Khozars de race tartare qui s'é- 
tablirent sur les bords du Volga et de la mer Caspienne vers le 
septième ou le huitième siècle, embrassèrent le Judaïsme et furent 
plus tard subjugués par les Russes. Sans vouloir exagérer cette 
thèse ni lui attribuer une trop grande importance, on peut dire 
avec M. Renan : « Cette race (la race juive), que l'on considère 
comme l'idéal de l'ethnos pur se conservant à travers les siècles 
par l'interdiction des mariages mixtes, a été fortement pénétrée 
d'infusions étrangères, un peu comme cela a eu lieu pour toutes les 
autres races... Des masses considérables de populations non 
israélites de sang ont embrassé le judaïsme, en sorte que la signi- 
fication de ce mot au point de vue de l'ethnograpbie est devenue 
fort douteuse 4 . » 

1 Topinard, Ibid., p. 470. 

» Topinard, Ibid., p. 468, 480, 481, 522. 

3 Elisée Reclus, Europe Scandinave et russe, p. 853, et Mittheilungen, de Peter- 
mann, 23 e vol., p. 141 à 143. 

4 Renan, Le Judaïsme comme race et comme religion, Paris, 1883, p. 24 et suiv. 



RÉFLEXIONS SUR LES JUIFS 7 

Et plus haut 1 : 

« Il y eut sans doute en Gaule des émigrés juifs (de race sémi- 
tique), mais il y eut aussi une foule de gens qui se rattachèrent au 
Judaïsme par conversion et qui n'avaient pas un seul ancêtre en 
Palestine. Et quand on pense que les juiveries d'Allemagne et 
d'Angleterre sont venues de France, on se prend à regretter de 
n'avoir pas plus de données sur les origines du Judaïsme dans 
notre pays. On verrait probablement que le Juif des Gaules du 
temps de Gontran et de Chilpéric n'était le plus souvent qu'un 
Gaulois professant la religion israélite. . . Mais il y a un événe- 
ment historique plus important, plus rapproché de nous et qui 
semble avoir eu des suites très graves : c'est la conversion des 
Khozars... Est-ce qu'un Juif d'origine palestinienne se serait 
jamais appelé Toktamisch (comme s'appellent des Juifs sur des 
inscriptions hébraïques de Grimée), au lieu de s'appeler Abraham, 
Lévy ou Jacob? Evidemment non; ce Toktamisch était un Tatar, 
un Nogaï converti. Cette conversion du royaume des Khozars a 
une importance considérable dans la question de l'origine des Juifs 
qui habitent les pays danubiens et le midi de la Russie. Ces ré- 
gions renferment de grandes masses de populations juives qui 
n'ont probablement rien ou presque rien d'ethnographique- 
ment juif 2 . » 

On pourrait remonter plus haut encore dans l'histoire du croi- 
sement des races juives et non juives. Les païens convertis autre- 
fois au Judaïsme en Syrie, à Palmyre, dans l'Adiabène, n'étaient 
sans doute pas tous de race sémitique. Ceux de Rome ou d'Alexan- 
drie, plus nombreux peut-être qu'on ne pense, ne l'étaient assuré- 
ment pas du tout. On sait que dès les premiers siècles de l'ère 
chrétienne une propagande juive assez active se faisait à Rome et 
sûrement aussi dans d'autres parties de l'Empire romain 3 . «Dans 
presque toutes les parties du monde alors connu, un très grand 
nombre de personnes s'étaient rattachées au Judaïsme. Le prosé- 
lytisme avait peu à peu pris un développement extraordinaire. . . 
Depuis longtemps déjà, dit Josèphe, beaucoup de personnes se 
sont prises d'un grand zèle pour la manière dont nous (les Juifs) 
adorons Dieu et il n'est pas une seule ville, aussi bien parmi les 
Grecs que parmi les Barbares, il n'est pas un seul peuple où ne 

1 Ibid., p. 22-23. 

s Sur les Khozars juifs, ou peut voir d'Hosson, Des Peuples du Caucase (Paris, 
1828); Vivien de Saint-Martin, Les Khazars, Paris, 1851 ; Harkavy, Discussions des 
écrivains juifs au sujet des Ghazars (en russe), Saint-Pétersbourg, 1874; Harkavy 
dans Russische Revue, 1875; P. Gassel, Der Chazarische Kœnigsbrief, Berlin, 1877. 

3 Voir Renan, Histoire des origines du christianisme, V, 283 et suiv. ; 227 et 
suiv. 



8 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

soit répandue l'observation du septième jour comme jour de repos, 
où l'on n'ait adopté et le jeûne et l'allumage des flambeaux et plu- 
sieurs de nos préceptes relatifs aux mets. Ils aspirent aussi à imi- 
ter l'accord qui règne entre nous, notre ardeur dans les travaux 
manuels 1 ... » Voilà donc, dans nos pays, et dès les temps an- 
ciens, beaucoup de Juifs qui ne sont pas de sang juif. 

On constate qu'il y a, parmi les Juifs européens, deux types dis- 
tincts, certainement d'origine différente, le type des Juifs espa- 
gnols et le type des Juifs allemands. Parmi les Juifs de Perse on 
remarque aussi deux types différant l'un de l'autre et indiquant 
une diversité d'origine 2 . Ni les Falaschas d'Ethiopie, qui sont 
Juifs, ni les Beni-Israël de l'Inde, ni probablement les tribus no- 
mades juives qui sont répandues sur les confins du Sahara, au sud 
de l'Algérie, ne sont de sang sémite 3 . De tous côtés le sang juif a 
reçu des affluents de sang arien ou autre qui l'ont profondément 
modifié. 

Pour en revenir à nos pays occidentaux, des quantités considé- 
rables de sang aryen y ont été mêlées au sang juif, pendant tout 
le moyen âge, par le mariage entre Juifs et chrétiens et par la 
conversion des esclaves. On sait que le commerce des esclaves 
était très florissant au moyen âge et que les Juifs s'en sont occupés 
aussi bien que les chrétiens. Une des grandes préoccupations des 
conciles et des papes a été d'empêcher que les esclaves qui étaient 
entre les mains des Juifs ne fussent convertis par eux au Ju- 
daïsme 4 , il est donc incontestable que ces conversions ont été 
nombreuses. Les mariages entre Juifs et chrétiens étaient aussi 
fréquents, comme le prouvent encore les canons des conciles 5 . 



1 Kuenen, Judaïsme et Christianisme, dans Bévue de l'histoire des religions, 
4 e année, tome VII, n° 2 (Paris, 1883], p. 208-209. 
* Polack, Persien, Leipzig, 1865, I, p. 21 et suiv. 

3 Sur les Falaschas, voir principalement Philoxène Luzzatto, Mémoire sur les 
Juifs d'Abyssinie, dans Archives Israélites, années 1851 à 1854 ; J. Halévy, Travels 
in Abyssinia, dans le volume des Miscellanées de la Society of Hebrew Litcratur, 
2 e série, 2 e vol., Londres, 1877. — Pour les Beni-Israël, voir Benjamin II, Cinq 
années de voyage en Orient, Paris, 1856 ; Archives Israélites, 1855, p. 273 à 275. — 
Sur des Juifs agriculteurs du désert africain, voir Univers israélite, II, 503. 

4 Voir, par exemple, les conciles cTElvire (305), de Laodicée (397), de Chalcédon 
(451), d'Agde (506), d'Auvergne (535), de Reims (630); la bulle de Grégoire IX, du 
5 mars 1233 ; voir aussi Baronius, tome XXI, p. 91, ad annum 1233. Sur les conver- 
sions des chrétiens en général au Judaïsme, voir, par exemple, le concile de Bourges 
de 1276 (Baronius, tome XI, p. 1026), la bulle de Nicolas IV, du 5 septembre 1288 
et la lettre très curieuse du même pape aux archevêques d'Arles, d'Aix, etc., en 
1290 (Baronius, tome XXIII, p. 92). 

5 Par exemple, le concile de Tolède de 589 (Labbe, tome V, p. 1012), le concile 
de Tolède de 633 [Ibid., p. 1719J. Le code théodosien, chapitre De Judœis, titre : 
Ne quis, défend déjà les mariages entre Juifs et chrétiens ; Cf. le Bullaire de 
Benoit XIV, tome III, p. 4. 



RÉFLEXIONS SUR LES JUIFS 9 

Inversement, il n'y a pas de population chrétienne en Europe qui 
n'ait reçu une infiltration, quelquefois assez importante, de sang 
juif. Qui pourrait dire combien de milliers de Juifs se sont baptisés 
en Allemagne pendant les persécutions des premières croisades, 
pendant les horribles scènes de la peste noire et dans cent autres 
circonstances où ils étaient mis en demeure de choisir entre le bap- 
tême et la mort ? En Espagne, les rois Visigoths des premiers siè- 
cles, les persécuteurs de 1391, et enfin l'inquisition ont poursuivi, 
par le fer et le feu, la conversion systématique des Juifs. Le sang 
juif coule à pleins bords dans les veines du peuple espagnol, et on 
le sait si bien qu'un cardinal a composé le Tison de la noblesse 
espagnole 1 , où les plus grandes familles d'Espagne sont stigma- 
tisées comme juives. On le voit, le sang juif a été mélangé de 
toutes façons avec le sang d'autres races. Il a tour à tour reçu ou 
porté chez d'autres des quantités considérables de sang étranger. 
L'Allemand qui attaque aujourd'hui un Juif sous prétexte qu'ils ne 
sont pas de la même race se trompe doublement. Le Juif peut des- 
cendre d'un aryen ou d'un finnois converti au Judaïsme ; son ad- 
versaire chrétien peut descendre de quelque Juif du moyen âge, 
victime de l'antisémitisme de l'époque. Rien ne garantit que ce 
Juif qu'il poursuit de sa haine ne soit pas un homme de son sang 
et de sa race. 

Où est, d'ailleurs, la différence entre la race juive et les races 
aryennes? Tout le monde convient que la race juive ou la race 
sémite, en général, se rattache aux types européens 2 . On a en 
vain cherché à décrire scientifiquement le type juif, on n'y est 
point parvenu 3 . M. Renan a très bien expliqué comment les Juifs 
du ghetto ont une certaine physionomie particulière, résultat de 
l'oppression ; mais depuis l'émancipation des Juifs, les caractères 
particuliers de cette physionomie s'effacent. Ils ne sont déjà plus 
visibles chez un grand nombre de Juifs français et italiens. Cette 
physionomie est, dans l'histoire naturelle des Juifs, un accident qui 
disparaît, elle ne constitue pas un type. Les Juifs font partie du 
type blanc dont les diverses espèces ou variétés peuplent nos pays. 
Entre un juif français ou allemand et un chrétien français ou alle- 
mand, il y a assurément moins de différence, s'il y en a une, 
qu'entre un Français et un Allemand, un Allemand et un Slave. 

1 El tizon de la noblem espanola, por el Cardenal de Francesco Mendoza ; Barce- 
lone, 1880. 

8 Topinard, Ibid., 469. 

3 Topinard, par exemple, est impuissant à en tracer la caractéristique, il se rabat 
sur une description du type sémite, faite par Rawlinson d'après les monuments 
assyriens et sur les prétendus caractères moraux des Juifs, Ibid., p. 477. 



10 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Mais cette différence fût-elle plus sensible, il n'y aurait aucune 
raison de repousser les Juifs d'un pays et de leur refuser les droits 
civils ou politiques. Toutes les nations sont composées de races 
différentes où la race juive peut trouver sa place légitime. 

Il sera question plus loin des objections tirées de ce que les Juifs 
formeraient une nation à part, isolée par ses mœurs, sa langue, 
ses tendances, son désir de restauration du royaume juif à Jéru- 
salem. Nous avons peine à croire qu'on accorde une valeur sé- 
rieuse à toutes ces allégations; elles sont en grande partie fausses, 
en partie elles reposent sur des faits qui sont le résultat d'une per- 
sécution séculaire et qui disparaîtront avec le régime d'oppression 
qui les a créés. 

« Toutes les fois, dit M. Renan, que vous mettrez ensemble des 
personnes de n'importe quelle race et que vous les astreindrez à une 
vie de ghetto, vous aurez les mêmes résultats... La position des 
protestants dans un pays où, comme en France, le protestantisme 
est en minorité, a beaucoup d'analogie avec celle des Juifs, parce 
que les protestants, pendant fort longtemps, ont été obligés de 
vivre entre eux et qu'une foule de choses leur ont été interdites 
comme aux Juifs. Il se crée ainsi des similitudes qui ne viennent 
pas de la race, mais qui sont le résultat de certaines analogies de 
situation... Les calomnies répandues dans les parties peu éclairées 
de la population contre les protestants et les Juifs ont été les 
mêmes. Les professions vers lesquelles une secte, exclue de la vie 
commune, est obligée de se porter sont les mêmes... Chez les Juifs, 
la physionomie particulière et les habitudes de vie sont bien plus 
le résultat des nécessités sociales qui ont pesé sur eux pendant des 
siècles qu'elles ne sont un phénomène de race *. » 

Un fait est capital dans cette question : c'est l'assertion et la 
volonté formelles des Juifs, ce sont leurs actes conformes à cette 
volonté exprimée par eux en toutes circonstances. Ils témoignent, 
dans tous les pays où ils demeurent, d'un patriotisme dont la sin- 
cérité et la profondeur sont reconnues de tous, ils ont pour ces pays 
et ceux qui les gouvernent un attachement auquel tout le monde 
a rendu hommage et dont la loyauté est au-dessus de tout soup- 
çon. Dans toutes leurs manifestations officielles ou privées, ils dé- 
clarent qu'ils sont Français en France, Allemands en Allemagne, 
Russes en Russie. Leur conduite le prouve en temps de paix 
comme en temps de guerre ; chaque fois que leur pays a eu besoin 
de leur dévouement, on les a trouvés prêts à sacrifier leur for- 

1 Renan, Le Judaïsme comme race, p. 26 et 28, 



RÉFLEXIONS SUR LES JUIFS 11 

tune et leur sang. Us déclarent également qu'ils ne veulent pas 
former une secte à part, encore moins une nation dans la nation 
ou un État dans l'État. Les liens particuliers et un peu plus étroits 
qui les unissent dans un même pays ou qui unissent entre eux 
les Juifs des différents pays leur sont imposés par la pression 
extérieure, par le préjugé qui les rend, bon gré mal gré, soli- 
daires les uns des autres, et impute à tous les fautes de quelques- 
uns, enfin par la nécessité de se défendre en commun contre un 
ennemi commun. L'histoire de ces dernières années est, sur ce 
point, des plus instructives. La littérature antisémitique de l'Al- 
lemagne n'est pas dirigée contre des Juifs isolés, mais contre 
tous les Juifs d'Allemagne et même contre les Juifs de tous les 
pays. L'affaire de Tisza-Eszlar, ce n'est un secret pour personne, 
était une machine de guerre contre le Judaïsme tout entier. Ceux 
qui crient le plus fort contre l'union réelle ou prétendue des Juifs, 
sont précisément ceux qui la rendent nécessaire. Les Juifs se- 
raient dignes de mépris s'ils ne luttaient pas ensemble contre les 
préjugés qui les enveloppent de toutes parts. L'opinion publique 
ne leur pardonnerait pas, et ce serait justice, de s'abandonner 
eux-mêmes ou d'abandonner leurs coreligionnaires des pays non 
civilisés. On a prêté à leur union un peu plus étroite des pro- 
portions formidables, une puissance fantastique. C'est une union 
de pure charité, elle ne fait tort à rien ni à personne, elle ne 
peut offusquer que leurs ennemis. Ce qu'ils font entre eux, dans 
nos pays, est exactement ce que font partout les minorités reli- 
gieuses, les protestants en France, les Grecs et les Arméniens 
en Turquie. Ce qu'ils font pour leurs coreligionnaires d'Orient 
et d'Afrique est exactement ce que font les chrétiens d'Europe 
pour les chrétiens d'Orient, avec cette différence que le raïa chré- 
tien a partout derrière lui un gouvernement qui est son protec- 
teur officiel et attitré, tandis que le raïa juif n'a pour lui que 
la commisération de ses coreligionnaires européens et la sympa- 
thie affectueuse et souvent efficace, il faut le dire, de la diplo- 
matie. Jamais la Roumanie, qui est catholique grecque, n'aurait 
osé traiter les catholiques romains comme elle a traité les Juifs. 
S'il y avait 100,000 raïas chrétiens au Maroc, au lieu de 100,000 
raïas juifs, il y a longtemps que les puissances européennes les 
auraient émancipés. En l'absence d'une protection plus efficace, 
les Juifs ne font que leur devoir en se protégeant eux-mêmes. Au 
milieu des préjugés et des haines qui les enveloppent, les lois de 
la conservation leur imposent l'obligation de s'aider entre eux, de 
se soutenir les uns les autres, et leur inspirent ces sentiments 
spéciaux de sympathie qu'on a toujours pour des compagnons 



12 REVUE DES ETUDES JUIVES 

d'infortune. Quand prendront fin les attaques et les préjugés dont 
ils souffrent, ces liens particuliers qui les unissent tomberont 
d'eux-mêmes, car ils sont les signes de leur oppression. C'est 
comme un bout de la chaîne du moyen âge qu'ils traînent au pied. 

Ces liens, tout le monde le sait, n'empêchent pas les Juifs de 
s'associer vivement à tous les sentiments et à toutes les œuvres de 
leurs concitoyens. Ils sont de leur pays. Se conduisent-ils, dans 
la pratique, comme des gens qui sont prêts à abandonner leur 
patrie et à aller à Jérusalem ? Dans toutes les circonstances de la 
vie, n'agissent-ils pas, au contraire, comme des personnes qui 
n'attendent pas le Messie et qui n'ont nulle envie de quitter le 
pays où ils sont? Ils achètent ou construisent des maisons, ac- 
quièrent des terres et des jardins là où la loi le leur permet, en- 
gagent des opérations à longue échéance, font des combinaisons 
pour leur avenir et celui de leurs enfants, élèvent des synagogues, 
des hospices, fondent des institutions destinées à durer. Entre le 
chrétien qui croit que le Messie est venu et un Juif orthodoxe qui 
attend le Messie, il n'y a aucune différence de conduite dont l'Etat 
ait à se préoccuper. Dans certains pays, du reste, comme par 
exemple en Angleterre, on trouve des sectes chrétiennes qui 
attendent également le Messie, et il y a sans aucun doute peu 
d'Anglais croyants qui ne comptent sur l'avènement futur de la 
cinquième monarchie de Daniel, à laquelle les Juifs ne croient 
pas. Est-ce que cette croyance ou cette espérance fait que ces 
Anglais sont moins bons citoyens que leurs compatriotes et moins 
utiles à l'État? A-t-on jamais pensé à les soumettre à des lois 
d'exception? Il est souverainement injuste de condamner ou de 
repousser toute une classe d'hommes pour quelque rêve d'avenir 
dans lequel ils ont foi et qui n'a aucune influence sur leurs actions. 
L'idée du Messie, même pour les Juifs les plus croyants, est une 
idée toute théorique, sans aucune application immédiate ou pro- 
chaine. L'ère messianique, ajournée à une époque inconnue et 
indéfiniment éloignée, s'ouvrira toute seule, sans que le Juif doive 
ou puisse absolument rien faire pour en amener ou en hâter l'avè- 
nement. 

Pour la plupart des Juifs, du reste, le Messie, dont la doctrine 
est des plus vagues, n'est point un Messie personnel, mais une 
idée, à savoir une évolution de l'humanité, une sorte d'émancipa- 
tion des peuples et des hommes par la charité et la fraternité uni- 
verselles. C'est l'âge d'or que l'antiquité païenne plaçait à l'ori- 
gine du monde et que le Judaïsme, par une conception plus juste 
assurément, a placé dans l'avenir des siècles, comme un idéal 
élevé et le but suprême des efforts de l'humanité. 



REFLEXIONS SUR LES JUIFS 13 

Voici, du reste, ce que disait, sur cette question de la patrie, le 
Sanhédrin convoqué en France par Napoléon I er en février et 
mars 1807 4 . 

« Art. 6. — Le grand Sanhédrin, pénétré de l'utilité qui doit 
résulter, pour les Israélites, d'une déclaration authentique qui 
fixe et détermine leurs obligations, comme membres de l'État 
auquel ils appartiennent, et voulant que nul n'ignore quels sont à 
cet égard les principes que les docteurs de la loi et les notables 
d'Israël professent et prescrivent à leurs coreligionnaires, dans 
les pays où ils ne sont point exclus de tous les avantages de la 
société civile, spécialement en France et dans le royaume d'Italie ; 

» Déclare qu'il est de devoir religieux pour tout Israélite né et 
élevé dans un État, ou qui en devient citoyen par résidence ou 
autrement, conformément aux lois qui en déterminent les condi- 
tions, de regarder ledit État comme sa patrie; 

» Que ces devoirs, qui dérivent de la nature des choses, qui 
sont conformes à la destination des hommes en société, s'accor- 
dent, par cela même, à la parole de Dieu ; 

» Daniel dit à Darius « qu'il n'a été sauvé de la fureur des lions 
que pour avoir été également fidèle à son Dieu et à son roi » 
(Ghap. vi, vers. 23) ; 

» Jérémie recommande à tous les Hébreux de regarder Baby- 
lone comme leur patrie : « Concourez de tout votre pouvoir, dit-il, 
à son bonheur » (Jér. chap. v). On lit dans le même livre le ser- 
ment que fit prêter Guedalya aux Israélites : « Ne craignez pas, 
» leur dit-il, de servir les Ghaldéens, demeurez dans le pays, soyez 
» fidèles au roi de Babylone et vous vivrez heureusement » (Ibid., 
chap. xl, v. 9). 

« Crains Dieu et ton souverain, » a dit Salomon [Prov. f chap. 
xi, v. 21) ; 

» Qu'ainsi tout prescrit à l'Israélite d'avoir pour son prince et 
ses lois le respect, l'attachement et la fidélité dont tous ses sujets 
lui doivent le tribut ; que tout l'oblige à ne point isoler son intérêt 
de l'intérêt public, ni sa destinée non plus que celle de sa famille, 
de la destinée de la grande famille de l'Etat; qu'il doit s'affliger de 
ses revers, s'applaudir de ses triomphes, et concourir par toutes 
ses facultés au bonheur de ses concitoyens; 

» En conséquence, le grand Sanhédrin statue que tout Israélite 
né et élevé en France et dans le royaume d'Italie, et traité par les 
lois des deux États comme citoyen, est obligé religieusement de 
les regarder comme sa patrie, de les servir, de les défendre, 

1 Halphen, Recueil des lois concernant les Israélites, Paris, 1851, p. 28 et 29. 



14 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

d'obéir aux lois et de se conformer dans toutes ses transactions au 
Gode civil ; 

» Déclare en outre le grand Sanhédrin que tout Israélite appelé 
au service militaire est dispensé par la loi, pendant la durée de 
ce service, de toutes les observances religieuses qui ne peuvent se 
concilier avec lui. » 

Dans un passage des procès-verbaux de l'Assemblée des dé- 
putés français qui a précédé le Sanhédrin se trouvent les paroles 
suivantes : 

« Des hommes qui ont adopté une patrie, qui y résident depuis 
plusieurs générations, qui, sous l'empire même des lois particu- 
lières qui restreignaient leurs droits civils, lui étaient assez atta- 
chés pour préférer au malheur de la quitter celui de ne point par- 
ticiper à tous les avantages des autres citoyens, ne peuvent se 
regarder en France que comme Français, et l'obligation de la dé- 
fendre est à leurs yeux un devoir également honorable et pré- 
cieux. 

» Jérémie, chap. xxix, recommande aux Juifs de regarder Baby- 
lone comme leur patrie, quoiqu'ils ne dussent y rester que 
soixante-dix ans. Il les exhorte à défricher des champs, à bâtir 
des maisons, à semer et à planter. Sa recommandation fut telle- 
ment suivie qu'Esdras, chap. n, dit que lorsque Cyrus leur permit 
de retourner à Jérusalem pour rebâtir le second Temple, il n'en 
sortit de Babylone que quarante-deux mille trois cent soixante, 
que ce nombre n'était composé que de prolétaires, et que tous les 
riches restèrent à Babylone. 

» L'amour de la patrie est, parmi les Juifs, un sentiment si na- 
turel, si vif, et tellement conforme à leur croyance religieuse, 
qu'un Juif français en Angleterre se regarde, même au milieu des 
autres Juifs, comme étranger, et qu'il en est de même des Juifs 
anglais en France ; 

» Ce sentiment est à ce point que l'on a vu des Juifs français, 
dans la dernière guerre, se battre à outrance contre les Juifs des 
pays avec lesquels la France était en guerre. 

» Il y en a plusieurs qui sont couverts d'honorables cicatrices, 
et d'autres qui ont obtenu sur le champ d'honneur des témoi- 
gnages éclatants de bravoure *. » 

A ces preuves, on aurait pu ajouter une parole devenue célèbre 
d'un docteur du Talmud : « La loi de l'Etat est la loi 2 . » 

1 Procès-verbal des séances de rassemblée des députés français professant la religion 
juive, Paris, 1806, p. 48-49. 

■ Talmud, Baba Kamnia, 113 b. 



RÉFLEXIONS SUR LES JUIFS 15 

M. Renan dit à son tour : 

« A l'idée de la religion pure (sans pratiques religieuses), se 
joint, chez les prophètes, la conception d'une espèce d'âge d'or 
qui apparaît déjà dans l'avenir. L'idée fondamentale d'Israël, c'est 
l'annonce d'un avenir brillant pour l'humanité, d'un Etat où la 
justice régnera sur la terre. L'idéal messianique ou sibyllin est 
donc arrêté bien avant la captivité de Babylone. Israël rêve un 
avenir de bonheur pour l'humanité, un royaume parfait.. . Il est 
clair qu'une pareille religion n'est pas nationale. . . l'idée, vous le 
voyez, est universelle l , » 

Mais tandis que les uns reprochent amèrement aux Juifs d'at- 
tendre le Messie, d'autres leur reprochent non moins amèrement 
de ne plus l'attendre. Voici ce que disait M. Hyacinthe Loyson, 
dans un sermon prononcé à Paris, à l'église catholique gallicane 
de la rue d'Arras, le 22 janvier 1882 : « Vous ne l'appelez plus (le 
Messie) ! J'entends dire par des Juifs occidentaux que le Messie 
est un mythe, qu'il ne représente qu'une vague aspiration vers le 
progrès social. . . Vous qui êtes entrés dans la Babylone occiden- 
tale, vous qui êtes montés au premier rang de la richesse et de la 
puissance sociale, qui avez bu à la coupe du rationalisme et qui ne 
croyez plus au providentiel, vous ne voulez plus de Messie, vous 
vous méconnaissez vous-mêmes, puisque vous méconnaissez votre 
Sauveur 2 . «Ainsi pour l'un, c'est un crime d'attendre le Messie; 
pour l'autre, c'est un crime de ne pas l'attendre. De cette façon, 
les Juifs auront toujours tort. 

On opposera peut-être aux Juifs le droit historique, on dira 
qu'ils n'ont pas été présents lors de la conquête du pays, ou qu'ils 
y sont d'origine récente, et que, par suite, ils ne peuvent pas avoir 
dans l'Etat les mêmes droits que les autres habitants. 

Si tout droit dépend de la conquête, il est certain que les Juifs, 
autrefois peu nombreux, faibles, non mêlés aux races conquérantes, 
ne pourraient avoir aucun droit dans aucun État. Il ne resterait 
purement et simplement qu'à les exterminer ou les réduire en 
esclavage. Cette conclusion, seule rigoureusement logique, suffit à 
démontrer l'énormité de la prétention. En réalité, la conquête, 
toute puissante à l'origine, ne peut plus justifier le droit aujour- 
d'hui. Elle n'en est pas le fondement. Il n'y a point d'État en Eu- 
rope qui ne contienne, probablement par centaines de mille, des 
nationaux d'origine étrangère, qui n'ont point assisté à la conquête 

1 Renan, Le Judaïsme comme race, p. 9-10. 

* Ce sermon n'a pas été publié, mais nous garantissons la fidélité absolue de notre 
citation. 



16 REVUE DES ETUDES JUIVES 

du pays, mais qui ont été naturalisés peu à peu, et à qui personne 
ne pense à refuser les droits des indigènes. Si ce droit était fondé 
sur la conquête, les descendants des Francs pourraient asservir 
les Gaulois qu'ils ont subjugués, les Normands traiteraient en 
esclaves les Anglo-Saxons, les Russes maltraiteraient les fils des 
Khozares qu'ils ont vaincus. Ce serait le retour pur et simple à la 
barbarie, la guerre civile déchaînée sur l'Europe entière, la fin de 
la civilisation. Le droit, dans les États modernes, ne repose ni 
sur l'ancienne conquête, ni sur la race, ni sur aucun fait matériel, 
mais sur ce principe que tous les hommes sont égaux et frères, sur 
ce qu'on appelle les droits de l'homme. 

« La conception que les Juifs forment une nation étrangère qui 
s'est glissée parmi les chrétiens, conception qui était propre au 
moyen âge, est depuis longtemps disparue, à partir du moment 
où se sont fondés les Etats territorialement nationaux. Partout, 
en Europe, les Juifs des différents États et pays sont considérés 
comme citoyens et comme compatriotes. Ce sont uniquement les 
Juifs appartenant à un autre État qui sont considérés comme 
étrangers, absolument comme les étrangers chrétiens *. » 

Et plus loin : 

« Dire que les Juifs n'ont pas de patrie et n'appartiennent à 
aucun État, c'est nier l'histoire du développement de l'État euro- 
péen, puisque partout les Juifs sont reconnus, dans les différents 
pays et États, comme compatriotes et concitoyens. Ce serait créer 
en Europe une situation comme on pourrait l'appliquer encore 
exceptionnellement, hors de l'Europe, à des tribus sauvages ou à 
demi-sauvages, mais qu'on ne peut nullement appliquer aux Juifs, 
qui peuvent rivaliser en intelligence et en culture avec les nations 
chrétiennes et s'en sont assimilé depuis longtemps la langue, les 
mœurs, la culture, les professions. Le droit européen ne con- 
naît pas de races sans patrie et sans nationalité, tous appar- 
tiennent aux États et pays auxquels ils sont liés par la filiation 
ou le domicile -. » 

Les Juifs sont donc partout indigènes, s'ils n'appartiennent pas 
à une nationalité étrangère. Ils sont, dans la plupart des pays eu- 
ropéens, aussi anciens que la plus grande partie des peuples qui 
habitent ces pays. Il y en a eu en France dès les premiers temps 
de l'ère chrétienne et avant la conquête des Francs ; en Espagne, 
avant les Visigoths ; en Italie, dès le temps de Pompée et peut- 
être antérieurement; en Allemagne, sur les bords du Rhin, aux 

1 Bluntschli, Der Staat Eumânien, etc., p. 13. 
» Bluntschli, Iôid., p. 15-16. 



RÉFLEXIONS SUH LES JUIFS 17 

premiers siècles de l'ère chrétienne ; en Crimée et sur les ri- 
vages russes de la mer Noire, dès le i er siècle de l'ère chrétienne, 
comme le prouvent les inscriptions grecques et hébraïques trou- 
vées à Kertsch (Panticapaïon), à Anapa, à Olbia et ailleurs 1 . Le 
moyen âge les a partout reconnus comme sujets indigènes, soumis, 
il est vrai, à des lois d'exception. Leur ancienneté, le droit acquis, 
la naissance dans le pays de père en fils depuis les temps les plus 
reculés, leur ouvrent dans tous les pays le droit à l'indigénat. 
Déjà le professeur allemand Fries, qui cependant était l'ennemi 
des Juifs, a dit 2 : 

« D'après le droit naturel, un enfant par cela seul qu'il est né 
dans le pays, est nécessairement membre de l'État, et comme tel, 
il doit avoir droit de cité. » 

Et le docteur K. Hermann Scheidler, auteur d'un article sur 
l'émancipation des Juifs dans l'Encyclopédie Ersch et Grùber, dit 
sur ce passage 3 : 

« Reconnaître ce droit naturel, c'est dire que les Juifs, nés en 
Allemagne, en France, etc., sont ipso jure allemands, français, 
etc. Il serait contraire à tous les principes de la raison de faire 
dépendre ce droit à l'indigénat ou tout autre droit naturel du ha- 
sard de la filiation ou de la race... Aujourd'hui, le fait de des- 
cendre de parents dont les droits étaient autrefois restreints, ne 
peut pas plus servir de motif pour refuser aux descendants leur 
droit naturel à l'indigénat ou au droit de cité, que le fait de des- 
cendre de nègres, faits captifs et vendus comme esclaves, ne peut 
être encore aujourd'hui un titre pour faire durer l'esclavage des 
descendants de ces nègres. » 

La question de principe ne présente donc aucune ambiguïté et 
ne permet aucune incertitude. Les Juifs ne sont pas des étran- 
gers dans les pays où ils sont nés; ils sont des indigènes, ils ont, 
par droit naturel, les mêmes devoirs et les mêmes droits que 
tous leurs autres concitoyens. Au point de vue spéculatif, théo- 
rique ou philosophique, la question est simple et elle est depuis 
longtemps résolue par l'opinion publique aussi bien que par la 
science moderne. 

L'émancipation des Juifs étant justifiée et commandée par les 
principes, la seule objection qu'on pourra encore y faire, non 

* A. Levy, dans Jalrbuch fur die Geschichte der Juden, 2 e année, Leipzig, 1861, 
p. 273; Bulletin de V Académie de Saint-Pétersbonrff, I, 1860, col. 244 et suiv. ; 
Mémoires de l'Académie de Saint-Pétersbourg, VU 6 série, tome IX, 1866, n° 7. 

* Fries, Philosophischc Bechtslehre, Leipzig, 1804, p. 132. Cf. Ersch et Griïber, 
l. c, p. 291. 

3 Ersch et Gruber, l. c„ p. 291. 

T. XXVII, n° 53. 2 



18 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

point pour la refuser, car elle doit finalement être accordée, mais 
pour l'opérer graduellement, et avec des transitions, ne peut être 
tirée que de considérations pratiques d'utilité ou d'opportunité. 
C'est sur cette question de politique appliquée et non théorique 
que les adversaires des Juifs se sont particulièrement appesantis 
et à laquelle nous sommes obligés d'accorder une attention spé- 
ciale. 

A ce point de vue, on fait contre l'émancipation des Juifs les 
deux objections suivantes : 

1° Les Juifs ne sont pas encore mûrs pour l'émancipation et 
cette émancipation serait nuisible à l'État; 

2° Les peuples chrétiens ne sont pas encore suffisamment pré- 
parés pour traiter les Juifs en égaux, l'émancipation des Juifs, 
dans les pays où elle n'a pas eu lieu, serait impopulaire et produi- 
rait dans le peuple un certain mécontentement contre le gouver- 
nement. 

La suite de ce travail sera particulièrement consacrée à l'exa- 
men de la première objection. Quoique, dans notre conviction, 
ceux qui la produisent ne la prennent pas eux-mêmes au sérieux, 
et qu'il nous paraisse difficile de supposer que Ton puisse consi- 
dérer les Juifs comme inférieurs en culture intellectuelle ou mo- 
rale, ou nuisibles à l'État, alors que, manifestement, ils sont par- 
tout un élément des plus utiles de la population et contribuent, 
d'une façon peut-être remarquable, à la prospérité des États, on a 
répandu tant de calomnies sur leur compte, les accusations de 
leurs ennemis sont si nombreuses et ont pris tant de formes di- 
verses, elles sont si répandues chez les personnes de bonne foi, 
qui les accueillent sans contrôle, qu'il sera nécessaire de s'y ar- 
rêter, comme nous le ferons plus loin, et d'en montrer l'absolue 
inanité. 

La seconde objection peut paraître plus sérieuse. Il est évident 
qu'il règne dans le monde de profonds préjugés contre les Juifs. 
La question est de savoir si ces préjugés sont assez forts pour 
qu'un gouvernement doive provisoirement leur céder dans une 
certaine mesure, jusqu'à ce qu'ils soient atténués ou effacés, si 
un gouvernement ne peut pas les vaincre très facilement, et s'il 
n'y a pas plus d'inconvénients à en tenir compte qu'à les né- 
gliger. 

On remarquera d'abord que cette objection a été produite par- 
tout et dans tous les pays où l'on a discuté l'émancipation des 
Juifs. Les adversaires des Juifs ont presque toujours invoqué, en 
faveur de leurs idées, la répugnance populaire et même l'intérêt 
bien entendu des Juifs. 



REFLEXIONS SUR LES JUIFS 19 

« Le peuple les a en horreur, a dit l'évêque de Nancy à l'As- 
semblée nationale, un décret qui donnerait aux Juifs les droits de 
citoyens pourrait allumer un grand incendie '. » 

L'événement a régulièrement démenti ces funestes prophéties. 
Partout où l'émancipation des Juifs a été prononcée, elle a été 
accueillie par le peuple sans la moindre protestation. 

Et cela est naturel. 

La prévention contre les Juifs est, en grande partie au moins, 
une œuvre artificielle, qu'une application de plusieurs siècles a 
rendue très forte, mais qui n'est pas dans les instincts des peuples 
européens. Les relations, des Juifs avec les chrétiens ou les 
payens, dans nos pays européens et pendant les siècles qui s'éten- 
dent de la chute de l'empire romain jusqu'aux croisades, sans être 
toujours excellentes, étaient le plus souvent cordiales, et même 
après la grande explosion de fanatisme de Tan 1096, les Juifs et 
les chrétiens des classes populaires, malgré les efforts du clergé, 
vécurent encore en assez bonne harmonie jusqu'au xm e siècle, 
qui marque le triomphe de l'idée catholique et la victoire du droit 
canon. Après Gharlemagne encore, sous Louis-le-Débonnaire, on 
voit, par exemple, les chrétiens de Lyon assister aux cérémonies 
religieuses des Juifs, à leurs mariages, aux sermons de leurs rab- 
bins, s'associer à leurs fêtes religieuses et à leurs fêtes de famille. 
En plein xiii c siècle (1290), les chrétiens de la Provence et des 
régions voisines allaient dans les synagogues, y portaient des 
lampes et des flambeaux allumés, y faisaient des offrandes, véné- 
raient le rouleau de la Loi 2 . Continuellement l'Église romaine, les 
papes, les conciles, sont obligés de défendre aux chrétiens, aux 
clercs, de se marier avec les Juifs, de s'asseoir à leur table, de 
prendre part à leurs fêtes. Les décrets des conciles sont remplis 
de ces interdictions sans cesse renaissantes et sans cesse violées. 
On peut admettre que l'Église, en s'appliquant ainsi pendant des 
siècles, avec une persévérance rare, à séparer les chrétiens des 
Juifs et à altérer leurs bonnes relations, n'avait d'abord aucune 
intention de persécuter les Juifs. Elle a pris plus d'une fois leur 
défense dans les émeutes et les massacres que sa politique envers 
les Juifs avait involontairement suscités. Si cette politique a été 
funeste dans ses résultats et si TÉglise, obéissant à la loi qui 
pousse les idées jusqu'à leur dernière conséquence logique, a été 
entraînée elle-même plus loin qu'elle n'aurait voulu, il est permis 
de supposer qu'à l'origine ces tendances paraissaient inoffensives. 

1 Moniteur, séance du 23 décembre 1789. 
* Baronius, tome XXIII, p. 92. 



20 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Elles venaient de la nécessité de bien marquer et d'établir forte- 
ment dans l'esprit des païens, fraîchement convertis, la diffé- 
rence entre la religion chrétienne et la religion juive, que ces 
pauvres gens, inhabiles à voir les nuances, étaient très enclins à 
confondre. De là cette préoccupation continuelle d'isoler les Juifs, 
d'éloigner d'eux les chrétiens, et finalement, par habitude, entraî- 
nement, abus de la force et ivresse du triomphe, les insultes 
contre les Juifs, les reproches, les déclamations, les calomnies 
officielles. Bientôt l'Église ne prononce plus le nom des Juifs sans 
y joindre une épithète injurieuse : la perfidie des Juifs 1 , la per- 
versité des Juifs 2 , l'ingratitude des Juifs envers les chrétiens 3 , 
leur prétendue insolence 4 , leur aveuglement 5 , reviennent à 
chaque instant dans les écrits des papes et les procès-verbaux des 
conciles ; nombre de bulles papales sur les Juifs débutent par 
quelque aménité de ce genre, placée en vedette pour mieux la 
graver dans les esprits. L'une commence par « l'impie perfidie 
des Juifs », l'autre par « l'antique perversité des Juifs 7 », ou 
par « la perfidie aveugle et endurcie des Juifs s » ou « la malice 
des Hébreux 9 ». Les Juifs sont maudits et réprouvés 10 , ils ne sub- 
sistent que par la tolérance et la miséricorde de l'Église **, laquelle 
veut bien les laisser végéter, afin qu'ils soient comme un éternel 
témoin de la vérité chrétienne '-, et dans l'espoir qu'ils finiront 
par se convertir. C'est pour ces raisons uniquement qu'on dit que 
le pape Clément VIII, quand il expulsa les Juifs de ses États, en 
février 1593, leur permit de rester à Rome et à Avignon 13 . Mais 

' Décret de Gratien, 3 e partie, distinction 4, chap. 93, Judœi quorum perfidia .. . 
Concile d'Agde) ; Judœorum perfidia, Décret, de Grégoire IX, V, xx, 18. 

* Antiqua Judœorum improbitas, Septièmes Décrétales, V, i, 5 (Grégoire XIII, 
1581). — Judaica pravitas, par exemple, dans Décret de Gratien, II, cause 28, 
question 1, ch. 17. 

3 Christianis adeo sunt ingrati... Sept. Décr., V, i, 4 (Paul IV, 1555). 

4 Concile de Vienne de mai 1267 (Labbe) ; Lettre d'Innocent III au roi de France, 
1205 (Baronius, tome XX, p. 227). 

5 Tenebrosas mentes, obstinatas cervices, Septièmes Décrétales, V, i, 2 (Nicolas III). 

6 Impia Judœorum perfidia, Innocent IV, 30 janvier 1245. 

7 Antiqua Judœorum improbitas, cité plus haut. 

8 Cœca et obdurata Hcbrœoru m perfidia, Bulle de Clément VIII, du 25 février 1593. 

9 Cum Hebrœorum malitia, Bulle du même pape, 28 février 1593. 

10 Reprobati, Décret, de Grégoire, V, vi, 13. 

11 Tanquam miser icor dit er in nostram familiaritattm admissi, ibid.; Sub pretextu 
quod pietas christiana illos recipiet et eorum cohabitationem sustineat ; Paul IV, 1555, 
pièce citée plus haut. 

11 Considérantes ecclesiam romanam eos tolerare in testimonium verœ fidei christiana 
(Paul IV, ibid.) Cf. Bulle de Piô V, du 26 février 1569. 

11 La bulle allègue que, dans ces villes, on pourra mieux surveiller les méfaits des 
Juifs et que quelques-uns d'entre eux, en attendant, seront plus facilement amenés à 
se baptiser [atque interdum aliquos lumen veritatis facilius agnituros). Le commen- 
taire de Bartolocci, Bibliotheca magna rabbinica, tome III, p. 757, probablement 



REFLEXIONS SUR LES JUIFS 21 

si on supporte les Juifs, ils ne doivent pas oublier que leur crime 
les a condamnés à un perpétuel servage \ ils sont les esclaves des 
chrétiens 2 , qui les nourrissent comme un « serpent dans le giron 
et un tison dans le sein 3 ». De la littérature officielle de l'Église, 
ces expressions' injurieuses et ces manières de parler hautaines 
ont passé dans la littérature ecclésiastique d'abord, et dans les 
écrits de polémique religieuse, puis dans les œuvres littéraires, 
dans les ouvrages des poètes, des auteurs dramatiques, des chro- 
niqueurs. Ce sont des lieux communs qui traînent partout, chaque 
écrivain les répète avec un nouveau plaisir, l'immense littérature 
du moyen âge en est remplie. Combien d'ouvrages, relativement 
modernes, ont déjà sur le titre les mots de Juifs maudits (ver- 
flucht), Juifs infâmes (verrucht) ? Luther même répète à satiété 
ces nobles expressions, et son adversaire, le docteur Eck d'In- 
golstadt, ne s'en fait pas faute. La littérature moderne a recueilli 
cet héritage, elle ne connaît que le Juif du moyen âge, un Juif de 
convention, que l'imagination populaire et la littérature ont fait 
lâche, vil, odieux et grotesque. Il est reçu, dans le roman ou au 
théâtre, que tout usurier est un Juif, ne serait-ce que pour la cou- 
leur locale. Il est reçu que l'on parle des Juifs de ce ton de supé- 
riorité à laquelle la tradition a habitué les écrivains, ou avec un 
ton de protection où il entre autant de morgue que de bienveil- 
lance. Le dictionnaire lui-môme est devenu, chez tous les peuples, 
le complice du préjugé. « Juif » est devenu un nom commun, 
synonyme de voleur et d'avare. Les historiens ont beau réhabi- 
liter les Pharisiens 4 , « l'interprétation judaïque », ou « l'inter- 
prétation pharisaïque » ne restera pas moins une injure sans cesse 
renouvelée. La littérature n'est pas seule coupable de la ténacité 
de ces calomnies et de ces haines. Elles ont été entretenues en- 
core et perpétuées par tous les arts plastiques, par la peinture, la 
sculpture, par les représentations des Mystères de la Passion sur 

d'après une source que nous ne connaissons pas, explique comme suit ces disposi- 
tions : Les Juifs peuvent rester à Rome, ut ad lucem veritatis /acilins converti possent ; 
à Ancône, pour que le commerce avec l'Orient ne soit pas arrêté ; à Avignon, ut w 
ditionc Pontificia etiam ultra montes hoc genus hominum in mcmoriam passionnis 
Christi ronserveretur. Cf. Rducatore israelitico, 1872, p. 236. 

1 Quos propria culpa perpétua servituti submisit, ibid., et Innocent III, 1212 
(Décret, de Grégoire, V, vi, 13). 

2 Tanquam servi a domino reprobati (Innocent III, ibid.); — Christi mors illos servos 
eflîcit, ibid.; — Recognoscunt se servos efectos fuisse (Paul IV, ibid.) ; Judmi chris- 
tianorum servi sunt, Bullaire de Benoît XIV, constitution 54, paragr. 5, tome III, 
p. 193. 

3 Serpens in gremio, iqnis in sinn (Innocent III, ibid.). 

4 Par exemple Kuenen, dans Revue de l'histoire des Religions, 4' année, tome VII, 
n. 2, p. 195. « Il n'est plus guère nécessaire, à l'heure présente, de faire l'apologie 
des Pharisiens. • 



22 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

la place publique, par les monuments sculptés sur les façades, les 
scènes peintes sur les murs intérieurs ou les vitraux des églises. 
Le Juif est là sous les traits de Judas Ischariote, sous le masque 
de quelque bon scélérat ignoble ou ridicule. Le préjugé anti-juif 
est un des éléments essentiels de l'éducation chrétienne, il pour- 
suit et harcèle sans trêve l'imagination chrétienne, partout il se 
glisse et pousse comme une herbe folle que rien ne saurait extirper. 
Dans les États de formation plus récente, ou dans les États en- 
tièrement soustraits à l'autorité pontificale de Rome, ces senti- 
ments à l'égard des Juifs sont également entretenus par la littéra- 
ture religieuse, qui a peut-être plus d'action dans ces pays que 
dans les pays occidentaux. Les écrits des premiers Pères de l'Église 
sont remplis d'attaques contre les Juifs. Dès le I er siècle de l'ère 
chrétienne, les villes grecques de l'Asie Mineure et de l'Egypte 
étaient en lutte avec les Juifs. Chez ces populations à l'esprit vif, 
mais ardentes, susceptibles, passionnées et tracassières, la diffé- 
rence religieuse s'est changée bien vite en haine et a engendré 
des luttes perpétuelles. Antioche et Alexandrie ont été, dès cette 
époque, des villes d'antisémites, et les querelles religieuses y 
dégénéraient facilement en désordres et en émeutes de la rue. 
Saint Jean Chrysostome, à Antioche, saint Cyrille et Clément à 
Alexandrie, les polémistes chrétiens du second siècle, tels que Jus- 
tin martyr, par exemple, ont tous attaqué les Juifs, tantôt avec 
violence, tantôt par insinuation. A Alexandrie, cette opposition 
contre les Juifs avait encore été entretenue par les Romains, qui 
ne pouvaient pardonner aux Juifs d'avoir, par leur résistance hé- 
roïque à Jérusalem, fait douter un instant de la puissance de Rome. 
Enfin, lorsque le christianisme devint la religion officielle, la per- 
sécution contre les Juifs devint systématique et légale. L'empire 
de Constantinople, surtout, se distingua par sa malveillance, les 
codes de Théodose et de Justinien sont durs pour les Juifs. Unis- 
sant la haine des Romains et des Grecs d'Alexandrie à la haine 
des chrétiens, les autres empereurs d'Orient, Héraclius, Léon 
l'Isaurien, Basile le Macédonien, Léon le Philosophe, ont im- 
planté dans l'Europe orientale la haine des Juifs. Toutes ces in- 
fluences historiques, jointes à celles que les pays occidentaux 
exercent, par leur littérature, sur les pays de religion grecque, ex- 
pliquent la persistance ou la naissance du préjugé anti-juif même 
dans les pays où la papauté n'a exercé aucun pouvoir. Le préjugé 
y est venu directement par l'ancienne littérature religieuse, par 
les Pères de l'Église, les apologistes chrétiens, la législation ro- 
maine ; indirectement, par réflexion et contagion, des pays euro- 
péens. 



REFLEXIONS SUR LES JUIFS 23 

Il vient de plus haut et de plus loin encore. Dans ces pays, comme 
dans tous les pays occidentaux, le Christianisme ne pouvait pas 
naître sans une vive opposition envers le Judaïsme, qui l'a engen- 
dré. Il était impossible qu'il ne se retournât pas contre les Juifs, 
c'est la loi falale de l'évolution intellectuelle ou religieuse, c'est ici, 
pour répéter l'expression employée par les papes, qu'est le char- 
bon ardent caché dans le sein. La lecture seule des Évangiles suf- 
fit à nourrir la haine contre les Juifs. Même les plus éclairés parmi 
les chrétiens ou les plus détachés de la religion chrétienne, môme 
ceux qui la nient, sentent traîner dans leur esprit, comme de pieux 
souvenirs de l'enfance, le récit du crime des Juifs contre les chré- 
tiens et ces lambeaux de phrases des Évangiles qu'ils n'ont pas en- 
tendus autrefois sans frémir d'horreur : « Race de vipères, com- 
ment pouvez-vous parler bien, étant mauvais? » — « La nation 
mauvaise et adultère, » — « le cœur de ce peuple est bouché, » — 
« hypocrites ! Isaïe a bien prophétisé en vous disant. . . » — « Tous 
les Pharisiens et les Sadducéens vinrent à lui et le tentant. . . » — 
« Malheur sur vous, Scribes et Pharisiens hypocrites, » — « fous 
et aveugles, » — « sépulcres blanchis, beaux au dehors, justes par 
dehors, mais pleins au dedans d'hypocrisie et d'iniquité, » — « ser- 
pents, engeance de vipères, » — « son sang retombe sur vous et 
vos enfants *. » Les Juifs, les Pharisiens, le traître Judas, Caïphe, 
Barrabas, le Juif-errant, flottent dans toutes les imaginations 
comme autant de figures ignobles et détestées qui se confondent 
avec les Juifs modernes. Le culte public a contribué à son tour à 
entretenir et perpétuer partout le préjugé. Autrefois surtout, les 
offices de la semaine sainte, avec les récits dramatiques de la mort 
de Jésus, les sermons enflammés sur les douleurs infligées par les 
Juifs au Sauveur, la représentation mimique, dans les églises, des 
scènes les plus émouvantes de la Passion, laissaient dans les es- 
prits des traces ineffaçables. Encore aujourd'hui, les offices de la 
semaine sainte sont, au moins dans beaucoup de pays orientaux, 
une cause de surexcitation et d'effervescence justement redoutées 
par les Juifs. Il est impossible, même aujourd'hui, que la lecture 
publique des Évangiles, le développement de certains textes en 
chaire, les récits de la Passion, n'entretiennent pas, jusqu'à un 
certain point, la haine contre les Juifs et n'assurent la persistance 
des sentiments antisémitiques. Le peuple n'est point savant ni éru- 
dit, on ne saurait lui demander d'avoir le sens historique ou cri- 
tique, ni de distinguer nettement entre les Juifs de notre temps et 



1 Evangile de saint Matthieu : xn, 14, 19 ; xm, 15 ; xv, 7 ; xvi, 1 ; xix, 3 ; xxiii, 
13 à 21, 33 ; xxvn, 25. 



24 REVUE DES ETUDES JUIVES 

les Juifs d'autrefois l . Les personnes les plus éclairées et les plus 
instruites savent à peine se délivrer du vieux préjugé et de l'ob- 
session de leurs souvenirs. 

Voilà comment s'est formée et continuée, dans les pays mo- 
dernes, la légende du Juif sournois, méprisable, réprouvé et con- 
damné à l'opprobre. Le sentiment des races, qui est tout moderne, 
qui est l'œuvre de la philologie et de la politique, n'y était pour 
rien d'abord ou pour peu de chose. Les païens n'auraient pas mieux 
demandé que de vivre en paix avec les Juifs. C'est la religion seule 
qui a creusé d'abord, puis successivement élargi cet abîme qui 
sépara, au moyen âge, les Juifs des chrétiens et que tant d'efforts 
de la civilisation ne sont pas encore parvenus à combler. La diffé- 
rence de race, si tant est qu'il y en ait une, ou l'idée même d'une 
différence imaginaire, est sans doute un des éléments de l'antipa- 
thie des chrétiens contre les Juifs. Elle survit môme seule là où le 
sentiment religieux s'est affaibli ou éteint. Mais ce n'est pas de là 
qu'est partie l'excitation et l'étincelle. Le sentiment de la race au- 
rait permis aux Juifs et aux chrétiens de vivre paisiblement en- 
semble, même au moyen âge, s'il n'avait pas été réveillé et secoué 
sans cesse par la religion. Des populations de race très différente 
vivent ensemble dans plusieurs pays d'Europe sans la moindre ani- 
mosité, par exemple, les Grecs et les Tsiganes parmi les Rou- 
mains, les Finnois et autres races étrangères parmi les Russes. Au 
contraire, des populations de même race et de même origine nour- 
rissent l'une contre l'autre, sous nos yeux, les sentiments les 
plus hostiles. La différence de religion elle-même n'est point par- 
tout une cause de dissentiment. Il y a longtemps, par exemple, 
que la paix semble être faite entre les populations de religion ca- 
tholique romaine et celles de religion grecque. Il est incontestable 
qu'il y a moins de préjugés contre l'Arabe, le Turc, le Chinois ou 
le Lapon que contre le Juif. C'est que le préjugé contre le Juif est 
d'une nature toute particulière. Ce qu'il poursuit dans le Juif, ce 
n'est pas l'homme d'une autre race ou d'une autre religion, c'est 
au contraire le parent ou l'ancêtre intellectuel et religieux, l'adepte 
de la religion qui a donné naissance au christianisme. Le christia- 
nisme n'aurait pas de raison d'être si le Judaïsme n'était pas détes- 
table, si la morale juive n'était point perverse. Les méfaits du Ju- 
daïsme sont d'autant plus grands qu'il a rendu plus de services. 
« Le monde avait pris la vérité religieuse au Judaïsme, et il traite 

1 Nous laissons absolument de côté, dans cette discussion, toutes les controverses 
scientifiques sur la rédaction des évangiles, les tendances polémiques qui s'y révèlent 
et la question de savoir si ce ne sont pas plutôt les Romains et nullement les Juifs qui 
ont condamné ou exécuté Jésus. 



RÉFLEXIONS SUR LES JUIFS 25 

le Judaïsme de la manière la plus cruelle 1 . » — « C'est toujours 
ainsi que les choses se passent quand on travaille pour l'humanité, 
on est sûr d'être volé et, par dessus le marché, d'être battu *. » 
L'Église catholique accuse les Juifs d'ingratitude ; lorsque les bar- 
bares arrivent, « commence cette déplorable ingratitude de l'hu- 
manité, devenue chrétienne, contre le Judaïsme 3 . » Le grand 
crime des Juifs, c'est d'avoir fait le christianisme. 

A ces causes de haine s'en ajoutent d'autres qui ne sont qu'en 
partie le résultat de la politique de l'Église ou du fanatisme reli- 
gieux. La littérature n'est pas seule coupable, la législation l'est 
au moins autant. Les lois civiles comme les lois religieuses s'ac- 
cordent pour envelopper les Juifs de mesures d'exception infa- 
mantes. Les Juifs sont obligés de demeurer dans des ghettos, on 
leur interdit la possession et, par suite, la culture de la terre, il 
leur est défendu d'avoir des nourrices, des accoucheurs et des ser- 
viteurs chrétiens, il est défendu aux chrétiens de recourir à leurs 
médecins et à leurs pharmaciens, ils paient des impôts spéciaux 
et écrasants, les rois et les seigneurs les pillent et les rançonnent 
à merci, on les expulse des villes ou de pays entiers, sans respect 
des engagements pris et de la parole donnée. Us sont ici les serfs 
de la Chambre royale ; là, leur bien est la propriété des barons. 
Quand ils entrent dans une ville, ils paient un péage corporej 
comme une bête ; quand ils sortent dans la rue, ils portent sur 
leurs vêtements une marque qui les signale à l'animadversion 
publique, une robe ou un chapeau de couleur singulière ou de 
forme ridicule. On s'ingénie à les soumettre, soit à l'entrée des 
villes, soit dans le payement des impôts, soit dans la procédure 
judiciaire, à des formalités baroques ou humiliantes : un soufflet 
reçu devant l'église, comme à Toulouse ; des pierres lancées contre 
leurs maisons pendant la semaine sainte, impôt d^ne oie, chari- 
vari à la fête des fous, à la fête des clercs, rites bizarres et jongle- 
ries du diable pour la prestation du serment. Ajoutez des causes 
d'aversion plus sérieuses, mais dont les Juifs étaient absolument 
innocents et qui ont leur source dans la détestable administration 
économique des rois et des particuliers au moyen âge. 

Ce n'est pas la faute des Juifs si, pendant tout le moyen âge, ils 
ont dû s'adonner uniquement au commerce et particulièrement au 
commerce d'argent, à l'usure, comme on disait alors. Il sera prou- 
vé plus loin que les Juifs ont littéralement été forcés par les lois 

1 Renan, Le Judaïsme et le christianisme, Paris, 1883, p. 2U. 
J Ibid., p. 20. 
3 Ibid. 



26 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

à se livrer à ce commerce pour lequel on leur attribue, à tort, une 
préférence native ou un instinct particulier. Ce dangereux privi- 
lège, qui leur fut imposé parles circonstances et la législation, leur 
devint fatal : aux époques de crise pécuniaire ou économique, on 
les pillait, on annulait leurs créances. Leurs débiteurs s'imagi- 
naient qu'ils étaient riches et que toute la fortune du monde était 
cachée dans leurs coffres. Enfin et surtout, lorsque, vers le xiv° 
siècle, se formèrent les classes bourgeoises et commerçantes, elles 
vont rencontrer comme un obstacle la concurrence des Juifs qui 
occupaient la place et qu'il fallait en déloger. C'est aujourd'hui un 
fait établi que ce réveil ou cette formation de la bourgeoisie fut 
cause, en grande partie, des émeutes et des persécutions contre 
les Juifs 1 . Ce fut une nouvelle source de haines et de préjugés. 
La question religieuse, qui sommeillait au fond des consciences, 
se compliquait d'une question économique mal entendue, d'une 
erreur des classes bourgeoises, étroites, mesquines, jalouses, ne 
sachant pas que le commerce vit de concurrence et attribuant aux 
Juifs la pénurie qui ne venait que d'une mauvaise administration 
économique, d'une organisation sociale déplorable, de pratiques 
financières folles, aussi ruineuses pour le trésor public que pour les 
particuliers. La fantasmagorie de la richesse des Juifs, de leur pou- 
voir commercial ou financier, apparaissait aux esprits effrayés 
absolument comme elle est apparue aux paysans d'Alsace au com- 
mencement de ce siècle, ou actuellement aux paysans roumains 
ou hongrois, et produisit des excès inavouables ou des paniques 
absurdes. Qui pourrait s'étonner qu'il y ait dans le monde, et sans 
que les Juifs en soient le moins du monde responsables, tant de 
préjugés contre eux? Rien n'est plus facile, dans un Etat, que 
d'exciter la haine publique contre une partie de la population. 
Macaulay, dans un discours célèbre 2 , a expliqué les défauts vrais 
ou supposés des Juifs par un exemple resté célèbre. Si, pendant 
des siècles, dit-il, tous ceux qui ont des cheveux roux en Europe 
avaient été outragés, opprimés, bannis, emprisonnés, dépouillés, 
calomniés, pendus, lapidés, torturés, exclus des emplois et des 
honneurs, ils auraient infailliblement les défauts ou les sentiments 
que l'on reproche aujourd'hui aux Juifs. La race, la religion des 
hommes aux cheveux roux n'y seraient pour rien, la persécution 
seule serait cause de tout. On pourrait faire de cet apologue une 
autre application non moins juste. Si, pendant des siècles, on 
avait excité les haines des populations contre les hommes aux 

1 Roscher, Ansichten dcr Volkswirthschaft, 3 e édit., Leipzig, 1878, p. 321 et suiv. 
8 Dans Macaulay, Essais politiques et philosophiques, traduction de M. Guillaume 
Guizot, Paris, 1872, p. 390. 



RÉFLEXIONS SUR LES JUIFS 27 

cheveux roux, si on les avait sans cesse accusés de tous les crimes 
imaginables, si la religion, le pouvoir civil, les lois, toutes les 
forces sociales s'étaient liguées pendant des siècles pour jeter le 
mépris et la honte sur les hommes aux cheveux roux, nul doute 
que, chez toutes les populations européennes, il y aurait au- 
jourd'hui contre les hommes aux cheveux roux le même préjugé, 
profond et en apparence instinctif, qui existe contre les Juifs. Les 
prétendus méfaits des hommes aux cheveux roux, leurs défauts ou 
les instincts de race de leurs adversaires n'y seraient pour rien. 
Le préjugé contre les Juifs n'a pas plus de fondement ni de racines 
plus solides. L'histoire de dix-huit siècles a conspiré contre eux. 
La religion, le fanatisme, la crainte, l'erreur, cette force constante 
et obstinée de l'Église, la superstition populaire, la littérature, la 
politique, la législation, les mœurs se sont coalisés pour les perdre. 
Des milliers de faits, d'impressions et de souvenirs se sont entas- 
sés pendant des siècles pour étouffer les instincts généreux des 
races européennes et broyer les Juifs sous cette masse écrasante. 

En face d'une pareille situation, le devoir et l'intérêt de tout 
gouvernement sont clairement tracés. 

Il y a un temps, qui est bien loin de nous, où les gouvernements 
semblaient croire que la diversité religieuse était un obstacle à la 
bonne administration du pays. L'expérience a rejeté cette opi- 
nion. L'unité religieuse est aujourd'hui à peu près impossible. Elle 
n'existe presque nulle part, et là où elle semble le mieux établie, 
la diversité ou la multiplicité des sectes connues ou cachées la rend 
plus apparente que réelle. L'Angleterre n'est pas troublée par ses 
nombreuses sectes protestantes ; la Plollande, par la liberté reli- 
gieuse illimitée qu'elle a laissée depuis des siècles à ses habitants. 
La Belgique, qui est un pays essentiellement catholique romain, 
n'en est pas moins profondément divisée en deux partis également 
ardents, les catholiques et les libéraux. L'Espagne n'a certaine- 
ment rien gagné à l'expulsion des Juifs et des Maures 1 , et l'on 
sait ce que Louis XIV a perdu en chassant les protestants de 
France. La force des États modernes dépend surtout de leur po- 
pulation. « Actuellement et vraisemblablement, à plus forte raison 
dans l'avenir, l'importance politique d'un État européen dépendra 
beaucoup du nombre plus ou moins considérable de ses habitants... 
De l'accroissement plus ou moins grand de cette population dé- 
pendra en grande partie la prépondérance d'une nation 2 . » Ce 

1 On peut voir, sur ce sujet, le 3* vol. d'Amador de los Rios, Hhtoria de los Judios 
de Espana, dernier chapitre. 

2 Lagneau, Anthropologie de la France, p. 76. 



28 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

serait donc un acte de suprême imprudence de repousser, pour un 
motif religieux, une partie de la population qui peut contribuer un 
jour à défendre la patrie. 

Il est évident aussi que l'intérêt de tout gouvernement est de 
faire régner Tordre dans l'État et la bonne harmonie parmi ses 
sujets, c'est l'objet propre de tout gouvernement et la fonction 
pour laquelle il est créé. Il n'y a déjà, dans nos sociétés modernes, 
que trop de matières inflammables et prêtes à prendre feu à la 
moindre étincelle. Il est facile d'allumer un incendie, mais il est 
moins aisé de l'éteindre ou d'en limiter les ravages. Quand les 
instincts populaires sont déchaînés, qui peut dire où ils s'arrête- 
ront? Un gouvernement qui emploierait sa force et son autorité à 
exciter les passions populaires au lieu de les réprimer, non seule- 
ment manquerait à sa mission, mais commettrait un acte de vraie 
folie. Ce serait organiser soi-même le désordre et l'anarchie dont 
il serait la première victime. Rien n'est plus facile, au contraire, 
aux gouvernements, que d'apaiser peu à peu, par une action con- 
tinue et bienfaisante, les sentiments malveillants qui régnent dans 
la population à l'égard des Juifs, de les endormir pour un temps, 
et les extirper. 

Les gouvernements sont, à cet égard, beaucoup plus puissants 
qu'on ne croit. S'ils veulent s'y appliquer, les préjugés, créés ar- 
tificiellement dans le peuple, tomberont d'eux-mêmes et plus vite 
qu'on ne pense. Une action systématique a mis dix-huit siècles à 
les former, une action systématique en sens contraire parviendra 
à les dissiper. Les gouvernements religieux et civils de l'Europe 
ont, pendant tout le moyen âge, persécuté les Juifs, il n'est que 
trop juste qu'ils s'efforcent aujourd'hui de réparer cette mons- 
trueuse iniquité. 

Leur intérêt est ici d'accord avec leur devoir : il n'y a point 
d'opposition sérieuse à l'émancipation des Juifs, il y a, au con- 
traire, pour la sécurité et le repos de l'État, nécessité de les éman- 
ciper. Ce qu'il est important de faire remarquer, c'est que cette 
émancipation doit être complète. Rien n'est fait si on s'arrête à 
des demi-mesures et à des compromis. En dehors du droit, qui est 
le roc inébranlable sur lequel sont assis les États, il n'y a qu'ar- 
bitraire, incertitude et ténèbres. Où s'arrêter dans la voie des com- 
promis et où trouver la juste mesure? Pourquoi telle interdiction 
plutôt que telle autre, cette loi d'exception et non celle-là? Toutes 
les lois d'exception sont mauvaises ; tant quMl en subsiste une 
seule, le résultat utile et bienfaisant n'est pas atteint, l'œuvre 
de bonne administration et de pacification sociale n'est pas accom- 
plie. Que l'on songe à l'effet produit sur les esprits par l'applica- 



RÉFLEXIONS SUR LES JUIFS 29 

tion continuelle et publique des lois d'exception, par des exclusions 
humiliantes! Quel sentiment de sympathie et de justice attendre 
de la part du peuple envers ceux, que la loi elle-même traite en 
coupables ; quelle confiance peut-on avoir en des hommes que le 
code traite en suspects? L'égalité complète et absolue est le seul 
remède à ces maux. Elle n'est pas seulement commandée par les 
principes, elle est la plus sage et la plus habile des politiques. 
Les lois d'exception, loin d'atteindre leur but, sont tournées avec 
la connivence même des chrétiens et n'ont d'autres résultats que de 
démoraliser et ceux qu'elles frappent et ceux qu elles prétendent 
protéger. Toute loi d'exception est une loi dangereuse, elle va di- 
rectement contre son but, l'État en souffre au moins autant que 
ceux qu'elle frappe. « C'est une loi historique que la société qui 
condamne une partie de ses membres à une vie à part est la pre- 
mière victime de ces mesures maladroites 1 . » La loi d'exclusion, 
impuissante à protéger TÉtat, crée forcément au persécuté des 
privilèges, peu enviables, sans doute, mais aussi nuisibles à l'État 
qu'à lui-même. Elle porte en elle-même sa contradiction et sa 
condamnation. 

Si les principes du droit sont d'accord avec les théories poli- 
tiques pour proclamer la nécessité de l'émancipation des Juifs, il 
reste uniquement à examiner si l'émancipation des Juifs est sans 
inconvénients pratiques, et l'expérience prouve en effet que les 
Juifs, loin de nuire à l'État, lui sont visiblement utiles. C'est à 
cette question que seront consacrés les chapitres suivants. 

Isidore Loeb. 
[La suite au prochain numéro.) 



1 Renan, Le Judaïsme et le christianisme, Paris, 1883, p. 22. Cf. Rônne et Simon, 
Die frùheren und gegenwârtige'i Verhâltnisse der Juden in den sàmmtlichen Lan- 
destheilen des preussiscken Staates, Breslau, 1843, p. vu. 



JACOB MANTINO 



UNE PAGE DE L'HISTOIRE DE LA RENAISSANCE 



Le caractère impersonnel de la littérature juive et sa pauvreté 
en fait de mémoires ou de notices autobiographiques que nous dé- 
plorons pour toutes les périodes de l'histoire sont surtout regret- 
tables pour l'époque de la Renaissance. En effet, si en d'autres 
temps un médecin ou un financier juif a réussi quelquefois à ap- 
procher les grands de la terre et à se placer ainsi au premier plan 
de la scène du monde politique, à la Renaissance beaucoup de 
Juifs furent recherchés par des membres des plus hautes classes 
de la société, hommes d'Etat et grands capitaines, princes et pré- 
lats, souverains et chefs de l'Eglise, et cela à cause de leur science 
ou de leur connaissance de la littérature juive. Que de choses in- 
téressantes de la vie intime des grands de l'époque nous aurions 
pu apprendre d'un Elie del Medigo, d'un Yohanan Alemanno, ou 
même du juif allemand, de l'étudiant aventurier Elie Bahour ! 
Quelle curieuse image de la haute société dans laquelle ils ont été 
admis ils auraient pu nous tracer, au grand profit de l'histoire 
de la civilisation ! 

Mais entre tous ceux que la société de l'époque de la Renais- 
sance avait tirés de l'étroit ghetto pour les jeter dans le tourbillon 
de la vie publique, aucun n'est arrivé aussi haut ni si près du foyer 
d'action que le médecin et traducteur Jacob Mantino. Condottieri 
et cardinaux, ducs et doges, ambassadeurs et princes de l'Eglise, 
papes et monarques l'honorèrent de leur faveur. Il a pu étudier 
la marche des événements dans les centres mêmes de l'action, à 
Bologne, à Rome et à Venise ; il en a connu personnellement les 
fauteurs ; il a fréquenté, comme médecin, comme maître et comme 
ami, des hommes dont la société assurait à tous ceux qui les ap- 



JACOB MANTINO 31 

prochaient une certaine notoriété historique. Cependant il ne 
paraît même pas avoir conçu la pensée de consigner par écrit ses 
impressions sur cet illustre entourage : assurément nos contem- 
porains auraient préféré ces notices à toutes ses productions litté- 
raires. Il avait, du reste, à sa disposition la cachette la plus ingé- 
nieuse et la plus sûre pour mettre ses observations à l'abri de tous 
les regards inquisiteurs, la langue hébraïque. Quel dommage qu'il 
n'ait pas deviné que c'était là qu'il aurait trouvé une tâche digne 
de lui, son véritable succès ! A une époque où André Vesale pro- 
clamait le bistouri, et non la plume, le seul outil de la médecine, 
où la raillerie et le talent de Théophraste de Hohenheim détrô- 
naient les arabisants, que ces deux puissants esprits s'unissaient 
pour balayer toutes les autorités respectées jusqu'alors, Mantino 
se complut à consacrer les loisirs que lui laissait la fréquentation 
des sommités de son temps à traduire des auteurs déjà sourde- 
ment dépossédés. Il se voua à des œuvres dont les jours étaient 
déjà comptés, dont les auteurs étaient des chefs que leurs troupes 
allaient abandonner. 

Mantino n'eut même pas l'idée de publier, comme, par exemple, 
Nicolas Massa à Venise, les questions que lui avaient adressées 
ses confrères avec les réponses qu'il leur fit, ou de consigner pour 
la postérité des cas médicaux et des histoires de malades, à la ma- 
nière des centuries de son ami Amatus Lusitanus ou de la famille 
Portaleone, dont les cures sont relatées dans un magnifique ma- 
nuscrit que je possède *. Privé de loisirs par sa situation excep- 
tionnelle elle-même, il borna timidement son ambition à se faire 
une réputation tout à fait éphémère. 

Mais précisément parce que Mantino a peu fait pour perpétuer 
son nom et pour nous renseigner sur sa biographie, l'historien 
juif se doit d'arracher son image à l'oubli et de faire le portrait 
de celui qui a représenté en son temps le plus haut degré d'élé- 
vation auquel pouvait arriver un juif dans les sciences ou dans la 
société. Si dans l'histoire de la médecine, Mantino est entré dans 
le même oubli que beaucoup d'autres médecins plus éminents que 
lui, si la modeste part qu'il a eue dans le développement de cette 
science est ignorée, l'histoire de la civilisation et surtout l'histoire 
de la Renaissance ne sauraient négliger la figure du médecin et 
traducteur juif qui a été admis sur un pied d'égalité dans la plus 
noble société de son temps et qui croyait, en dédiant ses traduc- 
tions hébraïques à ses illustres protecteurs, leur ériger sûrement 
des monuments durables. 

1 Voir Jewish Quarlerly Rcview, IV, 333. 



32 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Tl n'est pas dans notre intention de faire ou de compléter la 
nomenclature de ses ouvrages devenus rares et, du reste, bien 
dépassés depuis; nous voulons seulement retracer de la vie de 
Mantino, qu'il n'a pas voulu dépeindre lui-même, l'image qu'il 
est possible de s'en faire d'après les renseignements incomplets 
et rares qui nous en restent. Ce n'est pas du Mantino de la 
bibliographie, mais du Mantino de l'histoire qu'il sera question 
ici : peut-être d'heureuses découvertes viendront-elles un jour 
compléter ce premier essai et préciseront-elles par de nouveaux 
traits le portrait dont nous n'avons pu tracer qu'une esquisse 
imparfaite. 

Il ne nous a été guère conservé de renseignements sur l'enfance 
de Mantino. Le fait qu'il est réputé originaire de Tortose ne 
prouve pas qu'il ait été lui-même victime de la persécution de 1492. 
Il se peut, au contraire, que son père, Samuel, soit venu se fixer 
en Italie lors de cette fatale année et que Jacob soit né seulement 
après son arrivée dans ce pays, qui devait être le berceau de sa 
renommée et le théâtre de son développement. Ce qui est certain, 
c'est que Jacob n'a pas été le premier de sa famille qui se soit 
voué à la science et qui soit parvenu à la célébrité. En Espagne, 
un Jacob Mantino, peut-être le grand-père de notre Jacob Man- 
tino, mort déjà en 1479, est désigné dans un acte de vente con- 
servé dans un ms. de l'Angelica l de Rome sous le titre honori- 
fique de « parfait savant ». Il est possible que le ms. cabbalistique 
où se trouve ce détail provienne de la bibliothèque même de notre 
Jacob Mantino. En effet, le Flaminius 2 qui y a inscrit son nom 

1 La description de ce ms. A. 6, 13, a été donnée par Is. Goldblum dans 
ÏTPDltïl, XVII (1890), p. 605 et s. D'après une copie de M. Gustavo Sacerdote de 
Rome, le document porte : 

o^aa r-mjanaaaN Niaaii to vibnp'i inbaaœ ï-w eainnn ^a sma 
î-rrwi nco ni™ i-nn nson nb TnM tsî-m t^a-ibs-n 'm sn^nu: 
taw i-rizîœa ïtïiïî i-ra ïhb ■rçsœ ^ruann rroTbi imsnb ib rwibi 

•iMnatûnb ca'bi naio bra anttJ ©inb 
.b"T pea» sp^ S i-T'n tsbran tasnïi -n tan-n» 

Dans un autre document, raturé, qui ne parlait que de 6 deniers de Barcelone, il y 
avait la condition de la faculté réservée au vendeur de reprendre le livre dans un 
délai de six mois. Si mon hypothèse est exacte, le ms. est donc revenu aux mains 
de Mantino. Au lieu de ÏTiJHD fia, M. Goldblum lit nniZJ H72, qu'il prend pour un 
nom de lieu, mais qu'il essaie vainement d'identifier; ib., 606, note 2. 

2 On trouve deux fois dans le ms. la signature ï5T373*ba "ÔU3, à laquelle Mgï- 
dius se hâte chaque fois d'ajouter ces mots OTTinN "»bffl "p "ÎTIN Nbtf D*7p. 
Dans les ms. de Munich, n°» 202 et 321 (v. Steinschneider, Catalogns Monacensis, 
1,1, p. 68 et 142), se trouve le nom du possesseur OTO^fabD ibttî, que Graetz et 
M. Perles, ÏTTiSKH, XVII, 609, déclarent ne pouvoir identifier. Sur Marcantonio 



JACOB MANTINO 33 

en caractères hébreux, comme possesseur de Fouvrage et des 
mains duquel le ms. a passé entre celles du cardinal /Rgidius 
de Viterbe, n'est autre que Marcantonio Flaminio, membre de 
l'Académie de Giberti, savant hébraïsant et conseiller du dis- 
tingué évoque de Vérone, Giberti, dans la maison duquel Man- 
tino a dû se lier avec Flaminio. 

Les renseignements que nous possédons sur la jeunesse de 
Mantino sont peu abondants et nous ne savons presque rien de 
ses années d'étude. Ce qui est certain, c'est que lui aussi s'est 
formé à l'université de Padoue, le grand foyer de l'enseignement 
scientifique en Occident à cette époque. Dans sa dédicace au doge 
de Venise Andréas Gritti l , il rappelle avec gratitude qu'il a été 
dès sa jeunesse en rapports avec cette université, que la Seigneu- 
rie protégeait comme la prunelle de son œil, et que, par suite, il 
était le débiteur de la République, qui ouvrait aux étudiants de 
tous les pays, avec autant de libéralité que de sagesse, l'accès de 
ce centre de culture intellectuelle. Toutefois, on n'a pas encore 
pu déterminer l'époque où il suivit les cours de médecine et cer- 
tainement aussi les cours de philosophie de cette université, où il 
se fit sûrement inscrire à la faculté des Beaux-Arts. Ainsi, nous 
ne savons si Jacob Mantino fut condisciple de Copernic 2 , qui était 
élève de l'université de Padoue à l'époque où celle-ci fut le plus 
florissante, de 1503 à 1506, peu de temps avant sa fermeture, ar- 
rivée lors du siège de Padoue par l'empereur Maximilien en 1509 
(c'est pendant ce siège que la tombe encore fraîche de Don Isaac 
Abravanel et sa pierre sépulcrale furent détruites dans le cime- 
tière juif par les balles de l'ennemi *), ou bien s'il était étudiant de 
cette université à l'époque de sa restauration en 1517. Marc 
Antoine délia Torre, le principal représentant de la médecine de 
1501 à 1506, à cette même université, et le collègue de Léonard de 
Vinci pour les études anatomîques, Bartholomée de Montagnona 
le jeune, Gabriel Zerbi furent -ils ses maîtres? Nous n'avons 
aucun indice à ce sujet. Peut-être y a— t— il encore appris directe- 
ment de la bouche du médecin et traducteur Andréas Alpagus de 



Flaminio, cf. Fr. Dittrick, G-asparo Contarini, p. 216 et 836 ; L. v. Ranke, JRômische 
Pâpste, 1, 90 et s. 

1 Avicenna Quart a Foi primi, éd. Ettlingen, 1531 : quia vestro florentissimo studio 
patavino a puero fuerim semper addictus. 

* Cf. Dittrich, l. c, 13, 16; Favaro, Lo studio di Padova al tempo di Niccolâ Co^ 
pernico (traduit en allemand par Curtze), et Prowe, Nicolaus Coppernicus, tome J, 
p. 39 et suiv. 

3 Cf. la relation de Cantarini, dans Ozar Ncchtnad, éd. Blumenfeld, III, 134; 
N. Brull, Jahrbiicher, VII, 32, note 1. Au sujet de ce même siège de Padoue, cf. P. 
Zanetti, dans Nuovo Archivio Veneto, Il (1891), p. 5-168. 

T. XXVII, n° 53. 3 



34 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Belluno ' l'intérêt qu'il y aurait, pour la correction des textes des 
ouvrages des médecins arabes en usage à l'université de Padoue, à 
les étudier dans l'original, ou, du moins, dans les traductions hé- 
braïques, qui s'en rapprochent le plus. 

En tout cas, Mantino a dû attirer de bonne heure sur lui l'atten- 
tion des hautes personnalités, car sa première publication, la 
« paraphrasis Averrois de partibus et generatione animalium 2 », 
parue à Rome en 1521, est déjà dédiée au pape Léon X. Outre cet 
ouvrage, il avait déjà à cette époque terminé le manuscrit d'un 
autre travail, la traduction latine du commentaire hébreu de Lévi 
ben Gerson sur les mêmes livres d'Aristote 3 , dont il venait de pu- 
blier la paraphrase par Averroës. 

Dans cette dédicace, Mantino n'a pas l'air d'un débutant timide 
et hésitant, mais d'un homme mûr, résolu et conscient de son but. 
lia reconnu sa vocation. Grâce aux traductions hébraïques, bien 
des ouvrages ont été conservés qui ont permis à l'Occident de s'ini- 
tier sérieusement à la sagesse des Arabes. Les traductions de 
l'arabe en latin ont plutôt réprimé qu'elles n'ont éveillé le goût de 
connaître ces sources de la science. La barbarie de l'expression 
atine avait même obscurci l'œuvre du grand maître Averroës et 
l'avait rendu inintelligible. Cependant Mantino croyait fermement 
que, comme il est impossible de connaître la nature sans l'aide 
d'Aristote, il n'y a pas moyen d'expliquer et de comprendre le 
Stagirite sans son interprète autorisé, Averroës. Il est donc heu- 
reux, en retrouvant le texte hébreu de la paraphrase d'Averroës 
sur l'ouvrage d'Aristote traitant des membres des animaux, de 
pouvoir donner une traduction latine lisible de cet ouvrage, d'au- 
tant plus important qu'il contient ses réfutations des théories de 
Galien et d'ibn Sina. C'est avec joie, dit-il, qu'il dédie cette traduc- 
tion au pape Léon X, au grand restaurateur des arts et des 
sciences, pour qui, malgré la différence de confession, il professe 
la plus grande vénération, comme les fidèles du pape. C'est à lui, 
le grand protecteur de toutes les tentatives littéraires, à l'huma- 
niste occupant le siège de Saint-Pierre, qu'il veut dédier ses ou- 
vrages ultérieurs, en vue desquels il étudie maintenant les trai- 
tés médicaux des Arabes conservés dans les traductions hébraïques 
qui lui étaient surtout accessibles. 
A ce moment, sa profession de médecin semble lui avoir laissé 

1 Voir Wùstenfeld, Die Vebersetzungen arabischer Werke in das Lateinische seit 
dem XI. Jahrhundert , p. 123 et s. 

2 Voir Wolf, Bibliotheca Hebrœa, I, 606. 

3 1b. 



JACOB MANTLNO 35 

encore assez de loisirs pour ce travail et il put se livrer à de 
vastes projets de nouvelles traductions. Dans cette môme année, il 
fit, en effet, paraître la traduction d'un autre ouvrage, le com- 
mentaire d'Averroës sur la Métaphysique d'Aristote, connu sous 
le nom de Compendiam. C'est la traduction hébraïque de ce Corn- 
pendiwn, achevée le 29 mai 1258 par Moïse ibn Tibbon, que Man- 
tino prit comme base de sa traduction latine *. Hercule Gonzague, 
le jeune évêque nouvellement élu de Mantoue, fils de Gian Fran- 
cesco II, duc de Mantoue, et d'Isabelle d'Esté, fille d'Hercule I er de 
Ferrare, en acceptant la dédicace du livre, lui assura un accueil 
favorable dans le public. Du reste, à cette époque où l'averroïsme 
était en vogue, cet ouvrage répondait à un véritable besoin ; aussi 
deux ans après sa publication à Rome, en 1523, fut-il réédité à 
Bologne 2 . 

La dédicace de Mantino célèbre Hercule Gonzague comme le 
noble chef d'un cercle de savants, comme le fondateur d'une 
grande bibliothèque, le protecteur de la philosophie, qui, selon ses 
maîtres et amis, se résumait dans la doctrine péripatéticienne, ou 
plus exactement, dans l'averroïsme. Il disait de lui, avec raison, 
qu'il avait pu profiter des leçons du célèbre philosophe de son 
temps, Piétro Pomponazzi, et qu'il n'avait jamais quitté les côtés 
de son grand disciple Gian Francesco Forni. En effet, quoique 
jeune encore, Gonzague, qui fut de bonne heure épris des études 
philosophiques, avait été assis aux pieds de Pomponazzo de Bo- 
logne. Malgré la physionomie bien juive de ce dernier 3 et sa 
tenue peu soignée, il ne tarda pas à se lier avec lui de la plus vive 
amitié. Lors de la mort de Pomponazzi", survenue à Bologne, en 
1524, à l'âge de soixante-deux ans, Gonzague fit transporter son 
cadavre à Mantoue et le fit inhumer dans l'église de Saint-Fran- 
çois, où il lui érigea une statue de bronze. Gonzague ne devait pas 
jouir non plus longtemps de l'amitié de son plus jeune ami, du 
philosophe Gian Francesco Forni 4 , l'humaniste qui inspirait à 
J. Scaliger lui-même un enthousiasme si vif qu'il fondait sur lui 
les plus hautes espérances pour l'avenir de la poésie latine. Il 
l'avait appelé à sa cour comme conseiller et secrétaire, et Fran- 
cesco Forni y apporta un vif éclat, mais il le perdit en mars 1528, 
à Orvieto, où il l'avait accompagné pour saluer le pape Glé- 

1 Voir Steinschneider dans la Jubelschrift de Zunz, p. 6, note 24. Au sujet de la 
traduction de Mantino du grand commentaire d'Averroës sur la métaphysique, voir 
ii„ 13 et s., et 20. 

* Voir Appendice, I. 

3 Cf. l'anecdote de Bandello dans Tiraboschi, Storia delta litteratura italiana (Ve- 
nise, 1824), VII, 566. 

4 Voir Tiraboschi, Bibliotheca modenese^ II, 348-51. 



36 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

ment VII, qui s'était échappé du château Saint-Ange où il était 
captif. Sa mort prématurée était due à des excès de travail. 

A l'époque où il composa cette dédicace, nous voyons que Man- 
tino était déjà occupé à d'autres travaux de grande portée. Outre 
la philosophie, c'est surtout la médecine qui attirait son attention. 
Selon Mantino, Averroës n'a pas seulement eu à souffrir comme 
philosophe de ses traducteurs, — les prétendues attaques contre 
la religion qui lui sont reprochées sont, en grande partie, le 
résultat des méprises commises par ses interprètes latins; — mais 
il en a souffert aussi comme médecin. Son principal ouvrage de 
médecine, Al Kidliyat, c'est-à-dire la collection ou l'Encyclopédie 
de la science médicale, appelée en latin, en vertu d'une sorte 
d'étymologie populaire, Colliget, était tellement défiguré dans la 
traduction latine, aussi bien celle d'Armengard Biaise de Mont- 
pellier 1 que celle des autres, que Mantino résolut de remanier cet 
ouvrage d'après l'hébreu. De même, il avait déjà commencé à cor- 
riger dans le Canon d'A.vicenne les nombreuses fautes qui s'y 
étaient glissées et qui étaient particulièrement préjudiciables à un 
manuel de thérapeutique aussi répandu. Il avait l'intention de faire 
de ces corrections une publication spéciale. Il songeait aussi déjà 
à traduire en latin les paraphrases de la plupart des ouvrages de 
Galien, si remarquables par leur concision et leur exactitude, 
dues à Johannitius, c'est-à-dire Honaïn ibn Ishak 2 . C'est seule- 
ment après avoir terminé et publié ces travaux littéraires que 
Mantino pensait pouvoir se consacrer, avec l'assentiment de son 
protecteur Hercule Gonzague, à la traduction du véritable Com- 
mentaire d'Averroës sur Aristote, le moyen et le grand Commen- 
taire. Cependant, au milieu de ses occupations multiples, Mantino 
avait conscience de ne pouvoir rivaliser avec le latin classique des 
maîtres humanistes de son temps; il voulait seulement contribuer 
à rendre ces auteurs lisibles et compréhensibles. 

Mantino semble avoir passé les premières années de sa carrière 
médicale à Bologne, qui, sous le pontificat de Léon X, était entré 
dans les états de la papauté 3 . Cependant, si réellement il a joui 
de la faveur de ce pape, que son penchant d'humanisme et ses 
goûts de Mécène disposaient à accepter même la dédicace d'un 
Juif quand son œuvre augmentait la gloire de la langue latine, il 
fut déjà privé de ce patronage, à la fin de Tannée 1521, par la mort 

1 Voir Wûstenfeld, Uebersetzungen arabischer Werke in das Lateinische seit dem 
XL Jahrhundert, p. 97, note 1, 125. 

* Cf. Steinschneider dans Archiv fur pathologische Analomie de Virchow, XLII, 
107, s. v. 

» L. v. Ranke, l. c, I, 36. 



JACOB MANTINO 37 

de Léon X. Le cardinal de Tortose, qui occupa le siège de Saint- 
Pierre sous le nom d'Adrien VI, ne paraît pas avoir entretenu 
de relations avec notre exilé de Tortose. Adonné à l'exercice de 
sa profession, aimé et estimé dans les milieux aristocratiques, tant 
pour son talent de médecin, que pour sa haute érudition, il paraît 
aussi avoir été autorisé à faire des conférences médicales à l'uni- 
versité de Bologne J . 

Là il se lia d'une étroite amitié avec un autre exilé espagnol, le 
fameux Maure Alhasan Ibn Mohammed de Grenade, auquel le pape 
Léon X, à qui les pirates qui l'avaient pris en 1517 en firent 
cadeau, avait donné le nom de Léon. 

Son ouvrage sur l'Afrique, auquel on a dû pendant longtemps 
les seules notions concernant cette région du monde si peu con- 
nue, lui valut le surnom honorifique de l'Africain. C'est pour Jacob 
Mantino, son ami juif, pour le savant professeur et célèbre méde- 
cin, comme il l'appelle dans sa dédicace arabe, que Léon écrivit 
à Bologne, 1524, son vocabulaire arabe-hébreu-latin qui a été 
conservé parmi les manuscrits arabes de l'Escurial 2 (je pense 
qu'il a dû y parvenir avec la collection de Diego Hurtado de 
Mendoça, le protecteur et ami de Mantino à Venise). Il est vrai 
que, dans sa dédicace, Léon appelle, par erreur, le père de son 
ami Siméon, au lieu de Samuel, mais l'identité de Mantino est 
d'autant moins douteuse que nous savons que Léon a légué à cet 
ami juif une grammaire arabe qu'il avait composée 3 . 

Cependant la situation sociale que Mantino avait conquise était 
due autant à son érudition rabbinique et hébraïque qu'à sa science 
médicale. C'est cette érudition qui lui valut, auprès des plus illus- 
tres Mécènes et des grands amis des sciences, la considération la 
plus haute et la prédilection la plus marquée. Enfin, l'époque de 
la Renaissance était aussi venue pour la langue de Sion. Le goût 
pour les langues classiques de l'antiquité avait eu pour consé- 
quence d'éveiller aussi un profond et nouvel intérêt pour la langue 
hébraïque. Le désir de connaître le texte original des écrits bi- 
bliques se manifesta en même temps et irrésistiblement dans tous 
les pays civilisés. Il faut voir, dans la chronique intime de Konrad 
Pellikan de Roufïach (Alsace), l'explosion de joie intérieure qui 
éclate encore chez le noble moine de l'ordre des Mineurs, quand 



1 Ceci paraît résulter du texte de la dédicace de Léon l'Africain. 

3 H. Derenbourg, les Manuscrits arabes de l'Escurial, I, 409 (n° 598), et Revue 
des Études juives, Vil, 283 et s. 

3 D'après Nie. Antonius, BiMiotheca Hispana nova, I, 718, cité par M. H. Deren- 
bourg, ib., 285, note 2, qui doit à M. Eugène Mùnlz l'hypothèse que Léon a voulu 
parler de Jacob Mantino. 



38 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

il vient à parler de ses premières études hébraïques 1 . Son confrère, 
le père-gardien Paulus Scriptor, porta, pour lui, sur ses épaules, 
de Mayence à Pforzheim, un ms. gigantesque contenant le texte 
hébreu d'Isaïe, d'Ezéchiel et des douze petits Prophètes ; ce pré- 
cieux ouvrage avait été conservé à Mayence parmi les livres 
hébreux du juif baptisé Paul Pfedersheimer, appelé depuis Jean 
Paul, maître ès-arts libéraux et moine de l'ordre des Mineurs 2 . 
Cela rappelle la joie de Pétrarque lors du réveil de l'ancienne 
littérature classique de Rome. Le célèbre Jean Reuchlin, notre 
Konrad Kùrsner, surnommé Pellicanus, "VVolfgang Kœpfel, sur- 
nommé Gapito, pour ne citer que les humanistes les plus émi- 
nents de cette époque, se passionnèrent pour l'Ecriture-Sainte. 
La langue hébraïque, si longtemps dédaignée, reconquiert l'ac- 
cès de l'Université. Un ami d'Erasme, Hiéronyme Buslidius, fit 
à Louvain une fondation de plus de 20,000 francs pour l'établis- 
sement d'un collège trilingue , où Erasme vit avec bonheur la 
chaire d'hébreu confiée à une personnalité aussi distinguée que 
le juif espagnol baptisé Mathieu Adrianus 3 . Le désir se fait 
sentir de connaître le texte original tout à fait inconnu autre- 
fois : savants et imprimeurs s'en préoccupent. Pellikan 4 voyait 
un fait providentiel dans la publication du Psautier en trois lan- 
gues faite à cette époque, 1516-1517, par le célèbre imprimeur 
Jean Froben, publication à laquelle Pellikan lui-même collabora 
comme correcteur de l'hébreu, tandis que l'évêque de Nebbia 
(Corse), Augustin Justinian 3 , publiait à Gênes, le Psalterium Oc- 
taplum et qu'en Espagne, le sombre cardinal de Tolède, François- 
Ximène de Cisneros 6 , publiait, à Alcala de Henares, la grande 
Bible en quatre langues, la Polyglotte Complutensis, où, pour la 
première fois, le texte hébreu a été l'objet d'une si grande atten- 
tion 7 . Signe des temps ! François I er s appelait à Paris Elias Lé- 
vita, le juif allemand qui, lors de l'expulsion des Juifs sous le 
margrave Georges le Pieux, avait dû se réfugier de Neustadt sur 

1 Voir Bas Chronikon des Konrad Pellikan, éd. Riggenbach, p. 15, et Die Eaus- 
chronik Konrad .Pellikans, trad. en allemand par Théodore Vulpius, p. 18. 

2 Cf. Gudemann, Geschichte des Erziehungswesens nnd der Cultur der Juden in 
Deutsckland, p. 160 et s. ; Riggenbach, p. 14, note 2. Comp. Vulpius, ib., 17, note 2. 

3 Geiger, Das Studium der hebràischen Sprache in Deutsckland, p. 44. André 
Vesale fut un disciple de ce collège ; voir M. Roth, p. 62. 

4 L. cit., p. 57. 

5 Voir Perles, Die in einer Miinchener Handschrift aufgefundene erste lateinische 
TJebersetzung des Maimonidischen Fûhrers, p. 3 et s. 

6 Cf. Herzog, Realencyclopâdie, 2 e éd., VII, 17. 

7 Franz Delitzsch, Complutensichs Varianten zum alttestamentlichen Texte, Leip- 
zig, 1878. 

8 Graetz, Gesch. der Juden, IX, 3 e édit., 201, note 1 . 



JACOB MANTINO 39 

l'Aisch ! , en Italie, pour lui donner la chaire d'hébreu à l'Univer- 
sité de Paris. L'Italie, la patrie de la Renaissance, avait aussi pré- 
cédé les autres pays pour la renaissance de la langue hébraïque 2 . 
Depuis longtemps il y était devenu d'usage, pour ne rappeler que 
le vieux comte de la Mirandole et son entourage, ou le cardinal 
Grimani 3 , que les sommités de la société, de l'Etat et de l'Eglise 
fréquentassent les maîtres juifs pour s'initier à la langue hébraïque 
et surtout aux mystères de la cabbale. iEgidius de Viterbe \ le 
cardinal, ne faisait que suivre des usages déjà anciens en accueil- 
lant dans sa maison Elias Lévita, qu'il garda comme professeur 
dans sa maison pendant plus de dix ans. 

En Italie, cette passion pour l'étude de l'hébreu gagna môme 
des hommes que le souci des affaires de l'Etat et les entreprises 
guerrières semblaient devoir tenir à jamais éloignés de ces goûts. 
C'est ainsi qu'un des plus grands condottieri de son temps, un 
héros de guerre par vocation, se consacre à l'étude de l'hébreu 
et se met en relation avec Jacob Mantino. Issu d'une vieille fa- 
mille noble de Bologne, Guido Rangoni avait déjà aidé son grand - 
père Giovanni Bentivoglio, en 1506, à recouvrer par les armes la 
souveraineté de Bologne, que sa famille avait perdue. Etant passé 
au service de Venise, en 1508, il fut nommé un peu plus tard 
gouverneur de Florence, par Laurent de Médicis. En 1525, lorsque 
Mantino entra en rapports avec lui, il venait de défendre Modène 
contre le duc de Ferrare. A ce moment, il était au service de 
Clément VII et commandait l'armée papale, qui devait succomber 
si misérablement lorsque Rome tomba, le 6 mai 1527, au pouvoir 
des mercenaires de Georges Frundsberg et de Bourbon. Rangoni 
était dans tout l'éclat de sa renommée lorsqu'il se mit, lui général 
et homme d'Etat, à étudier l'hébreu avec le médecin juif son com- 
patriote. En 1526, Mantino publie l'Ethique de Maïmonide, ses 
célèbres huit chapitres de l'Introduction aux sentences des Pères, 
traduits en latin avec une dédicace à Guido Rangoni 5 . A ce mo- 



1 Cf. Pellikan, l. c, note 53. 

2 Voir les indications de Jourdain, Revue, V, 79. 

3 Perles, Beitrage zur Geschichte der hebrâischen and aramàischen Studien, p. 193, 
196 et s. ; Steinsehneider, Hebr. Bibliographie, XXI, p. 60 et s. 

4 Ibid., 155 et s.; 177 et s. 200 et s. Steinsehneider, L cil. p. 81. 

5 Cf. la dédicace dans l'Appendice. Peut-être cette traduction a-t-elle donné nais- 
sance à la fable que Mantino aurait traduit le (xuide. Gedalya ibn Yahya, nblZîbkî 
fîbnpï"!, f. 65 6, éd. Venise, rapporte comme uue chose avérée : 131S3573 ^p^" 1 ^l 
ir^b "piDbb tTSinSfi ÏTï"l» pVl^m «Dm tnn. Chrétien-Théophile Unger, 
pasteur de Herrenlaurschitz, en feilésie, demandait, en 1717, au D r Raphaël Rabeni 
de Padoue, si cette traduction de Mantino avait été imprimée [Ozar Nechmad, 111, 
129). Cantarmi, qui répondit à la place du rabbin mort, ib., 134, n'a rien à ré- 
pondre à ce sujet. Graetz IX, 3 e éd. 202, croit aussi encore que Jacob Mantino a 



40 REVUE DES ETUDES JUIVES 

ment c'était un médecin très occupé et il ne pouvait consacrer que 
fort peu de loisirs à ces travaux scientifiques entrepris au ser- 
vice des grands. Hercule Gonzague, frère du premier duc de 
Mantoue, Frederico, évêque de Mantoue depuis 1520, et élevé 
au cardinalat en cette même année 1526, par le pape Clé- 
ment VII, était, à ce moment, le véritable patron de Mantino et 
c'est à lui qu'appartenaient, en quelque sorte, les productions de 
son activité scientifique *. A la cour de Mantoue brillait alors le 
médecin particulier de Frederico, célèbre au loin comme un des 
plus habiles opérateurs de l'Italie, Abraham Leone 2 , qui fut con- 
sulté par le roi de France, François I er , et par les plus grands 
princes de son temps. Malgré sa qualité de Juif, le pape Clé- 
ment VII l'assura, dans un bref particulier du 5 mai 1525, de son 
affection et de sa gratitude 3 . C'est, si je ne me trompe, ce même 
Abraham Portaleone, fils de Guglielmo, à qui Ferdinand 1 er de 
Naples avait conféré, malgré sa qualité de juif, le titre de Cava- 
gliero 4 . Notre médecin avait guéri le célèbre chef des bandes 
noires, Giovanni de' Medici, d'une blessure reçue à la bataille de 
Pavie, et cela d'une façon si merveilleuse, que le Médicis, qui 
occupait le siège de saint Pierre, se crut aussi son obligé. Cepen- 
dant, lorsqu'il fut de nouveau blessé à la même jambe dans le 
combat contre les mercenaires de Frundsberg, à la fin de 1526, 
l'art de notre médecin fut impuissant à le sauver. Giovanni suc- 
comba à ses blessures, malgré le traitement et le dévouement de 
Leone ; il mourut à Mantoue, le 30 décembre 1526. Le cardinal 
Gonzague était donc habitué à tolérer les médecins juifs. En 
outre, il se lia avec Mantino, en raison de ses goûts scientifiques. 
Le savant traducteur venait de recevoir de lui la mission de 
rendre plus accessibles, pour lui et les autres savants, au moyen 
de traductions mieux faites et plus faciles à comprendre, les écrits 
du philosophe arabe Averroës, dont la renommée remplissait alors 
les écoles philosophiques de l'Italie. Cependant, malgré toutes ses 
occupations, Mantino espérait avoir le temps de faire pour Guido 
Rangoni de nouvelles traductions et le priait de lui exprimer ses 
vœux à cet égard. 

collaboré à la traduction de Justiniani. Nous savons maintenant par M. Perles, l. cit., 
que Justiniani s^st simplement approprié l'ancienne traduction du Guide et l'a pu- 
bliée avec des fautes. 

1 Voir la fin de la dédicace de Mantino adressée à Rangoni. 

* Carlo d'Arco et Willelmo Braghirolli, Bocumenti inediti intorno a Maestr® 
Abramo rnedico Mantovano del secolo XV1 } Mantoue, 1867. 

3 Ib., p. 25 et s. 

4 Cf. E. Renan, Averroës et VAverroïswe^ 4 e éd. p. 354 et s.; Dittrich, l. cit., 
219 et s. 



JACOB MANTIJNO 41 

Mais les graves événements de cette époque devaient contra- 
rier cruellement les projets paisibles de ce médecin laborieux. 
Rangoni dut se mettre en campagne pour protéger le pape. L'em- 
pereur et le roi très chrétien, Charles - Quint et François I er , 
s'étaient coalisés dans la lutte contre Rome ; des actes de vio- 
lence inouïs, tels qu'il n'y en eut jamais de semblables dans 
Rome, qui avait déjà subi tant de pillages et d'incendies, furent 
commis lors de la prise d'assaut de la Ville Eternelle le 6 mai 
1527 l . Clément VII, le plus malheureux de tous les papes, trem- 
blait dans le château de Saint-Ange où il était cerné et assiégé 
(il ne parvint à s'enfuir qu'avec beaucoup de difficultés, sous un 
déguisement). Le médecin juif de Bologne eut aussi à souffrir 
des changements amenés par ces calamités. Il semble que le sé- 
jour lui fut désormais impossible dans les Etats pontificaux. 

Mais une nouvelle lueur d'espérance lui vint de Vérone en 
Vénétie où s'offrait à lui un champ d'activité scientifique, permet- 
tant d'espérer encore une moisson plus abondante. Jan Matteo 
Giberti, le favori de Clément VII et son plus fidèle conseiller, 
qui devait partager sa captivité au château de Saint-Ange, avait 
été nommé, dès 1524, évêque de Vérone. Le 9 août 1524, en fils fi- 
dèle de la Vénétie, et en serviteur dévoué de la Seigneurie, il avait 
notifié sa nomination au doge de Venise Andréas Gritti 2 , mais ce 
fut seulement au commencement de l'année 1528 qu'il fit son 
entrée solennelle dans Vérone 3 , au milieu de l'allégresse de la 
foule, accompagné d'une escorte magnifique. Il avait l'esprit 
plein des plus nobles projets. Quel contraste entre cette douce 
figure 4 et celle du sombre Caraffa son ami, devenu plus tard 
pape sous le nom de Paul IV 1 Malgré sa piété sincère, il n'a- 
vait pas renié les Muses. Aussi fit-il de Vérone, non seule- 
ment un diocèse modèle pour la sévérité des mœurs, mais il en 
fit aussi un centre scientifique. Il se lia avec Marc Antoine 
Flaminio, le poète néo-latin si bien doué qui a été célébré par 

1 Cf. le récit véridique de Joseph Cohen dans nD*ll£ "Obttb Û^T! "H3T, 
p. 168 a, et David de Pomis, TT^ n£)2£, dans la préface hébraïque. 

2 Ja. Matthaei Giberti opéra, 2° éd., p. 238 et s. 

3 Cf. La vie de Giberti, par Petrus Ballerinus, ibid.. p. xiv et s. 

4 Dans ses célèbres Constitutions, titre V, ch. xvn, ib., il s'élève sévèrement 
contre les baptêmes forcés des Juifs. [Cf. l'anecdote du juif italien ayant perdu ses 
biens à la suite du baptême, devenu misérable et malade, et ayant recouvré miracu- 
leusement une nouvelle fortune, anecdote contée par Augustme de Augustinis, dans 
une lettre écrite en avril 1532, de Ratisbonne, à Thomas Cromwcll, dans Pocok, 
Records of the Reformation, II, 248 et s., publiée en extrait dans Letters and 
papers... Henry VIII, vol. V, n° 910]; en même temps il recommande, p. 77, la 
libéralité envers les convertis volontaires, se référant à la bulle de Paul III du 21 mars 
1542, qu'il reproduit littéralement. 



42 REVUE DES ETUDES JUIVES 

l'Arioste et que le Tasse déclarait vouloir imiter l , l'ami vénéré 
des plus grands parmi les humanistes postérieurs, pour étudier 
avec lui l'Ecriture-Sainte 2 . C'est sous cette nouvelle étoile que 
Jacob Mantino vint se placer en arrivant à Vérone. Jean Cam- 
pensis, professeur d'hébreu à l'université de Louvain, qui plus 
tard remania les ouvrages grammaticaux d'Elias Lévita, était 
aussi venu à Vérone et était devenu Magister academiœ Giber- 
tinœ*. Les chefs de l'Eglise catholique avaient été saisis subite- 
ment du désir de connaître le texte hébreu de l'Ecriture-Sainte. 
Désormais, la Vulgate ne fut plus le texte original qui s'était 
substitué à la parole divine. Il fut de nouveau permis de consul- 
ter l'original, comme l'avait fait saint Jérôme. Si par ménage- 
ment pour le texte latin consacré, on désigna simplement les nou- 
velles traductions sous le nom de paraphiases, elles n'en étaient 
pas moins un hommage et une glorification pour l'original hébreu. 
D'après le témoignage de Jean Campensis 4 , dans la dédicace de 
la paraphrase des Psaumes adressée à Jean Dantiscus, évêque 
de Culme, Clément VII aurait même conçu le projet, avant la 
prise de Rome, de faire faire une nouvelle traduction latine de la 
Bible, à laquelle, comme naguère à la Bible de Citeaux 5 , six Juifs 
auraient collaboré avec six chrétiens versés dans la langue hé- 
braïque. Bientôt Flaminio recevra le mandat de composer un 
nouveau Psautier, en faisant de ces antiques hymnes consacrées 
des cantiques latins nouveaux qui seront chantés par Marguerite 
de Valois G et qui seront accueillis comme la révélation d'un nou- 



1 Marci Antonii Joannis Antonii et Grahrielis Flaminionum Carmina, éd. Padoue, 
1743, p. 324 et 36G. 

2 Cf. la biographie de Flaminius, par Franc. Marie Mancurtius, avant les Carmina, 
p. xvi, où Albert Pighius Campensis est indiqué comme son maître dans la Bible. 

3 Dittrich,, L cit., p. 216, 836, 838. La vénération que Jean Campensis professait 
pour Elias Lévita nous est attestée par sa lettre, du 4 février 1532, à Nicolas Olah, 
secrétaire de la reine Marie de Hongrie : « In Daniele et aliis multis quia et tu et alii 
multi me orant prœstabo, quod potero, nec ullam prretermittain occasionem quo id 
possum certius, consulam Judœos, qui in Germania sunt plurimi sed unus est om- 
nium qui bis proximis annis mille vixerunt doctissimus Elias natione Germanus, sed 
qui tota fere vita sua versatus in Italia, nunc autem est in familia Reverendissimi 
Patriarche Aquilegensis apud Venetos ; apud illum si mibi contingere potuerit 
mensibus aliquot versari, beatissimum me iudicabo ». Voir Monumenta Hungarios 
Historica, I, 25, p. 193. Nous apprenons par là qu'Elias Lévita séjourna, en 1532, 
dans la maison de Marc Grimani, le patriarche d'Aquileja. Au sujet de la per- 
sécution que subit Grimani de la part de l'Inquisition, à cause de sa doctrine sur 
la prédestination, voir A. Bertololti, Martiri d<>\ libero pensiero (Rome, 1892), 
p. 102, 106. 

4 Dittrich, l. ç., p. 837, note 1. 

s CI'. Kaufmann, Revue, XVIII, p. 132, d'après Denifle, Zcitschrift fur Kirchen- 
gesctiichte. 

6 Cf. Carmina, VIII, 1, et Dittrich, l. c, 836. 



JACOB MANTLNO 43 

vel esprit poétique. Bientôt, sous la direction de Jean Campensis, 
le grand homme d'Etat de Venise, et à son instigation, Gaspard 
Contarini nous fera admirer l'éloquence enflammée d'isaïe, sor- 
tant du texte original comme un feu contenu éclatant avec une 
puissance imprévue et une force irrésistible '. Bientôt aussi le 
noble exilé anglais Reginald Pôle va tirer de l'étude de l'ori- 
ginal hébreu un nouvel enthousiasme pour les livres bibliques 2 . 
C'est de ce cercle distingué que Jacob Mantino put se rapprocher, 
grâce à la faveur de Giberti, qui lui ht obtenir en 1529, par l'in- 
termédiaire de Contarini, le privilège de porter la barette noire 
au lieu du chapeau juif, dans les rues de Vérone 3 . 

Mais Vérone ne devait être pour Mantino qu'une résidence 
passagère et fort courte, Giberti lui-même n'y ayant séjourné 
que peu de temps et étant retourné à Rome, où l'attiraient ses 
goûts pour les affaires diplomatiques. Après son départ de 
Bologne, Mantino paraît avoir choisi Venise comme résidence 
stable. Avant de s'y fixer, il avait cherché à obtenir la faveur de 
ne pas porter les signes infamants que les Juifs étaient aussi 
obligés de porter dans cette ville, tels que le chapeau jaune safran, 
et de pouvoir se coiffer de la barette noire. Comme il ne put se 
rendre à Venise qu'en 1528, la permission qui lui fut accordée à 
ce sujet dut être renouvelée et prorogée par une délibération du 
Conseil des Dix, prise le 23 janvier 1528, où il était dit qu'on avait 
pris en considération le fait que son séjour avait dû se prolonger 
à Bologne et que son arrivée à Venise avait été retardée 4 . Ce 
Conseil des Dix, dont faisaient aussi partie le Doge et ses conseil- 
lers, et qui, comme Contarini nous l'apprend 5 , comptait habituel- 
lement dix-sept membres, ne consentit que difficilement et à 
contre-cœur à faire pour le médecin juif une exception à la règle 
en vigueur pour tous les habitants du ghetto. Cependant la con- 
sidération de Mantino augmenta si rapidement dans Venise, qu'il 
eut bientôt de puissants intercesseurs pour défendre sa cause 
devant le Conseil des Dix. 

La notoriété dont il avait joui à Bologne et qui l'avait précédé à 
Venise, ses relations avec les personnages les plus distingués de 
l'entourage de l'évêque de Vérone, les recommandations qui vin- 



• Dittrich, l. c, p. 217 et 838. 

2 lu., 837. 

3 It>., note 3, d'après R. Browo, Calendar of state papcrs, IV, 202, n os 430, 434. 

4 Voir Appendice. Qu'il me soit permis ici d'exprimer ma gratitude au Directeur 
des Archives de Venise, M. Stetani, pour la part qu'il a prise à mes travaux. 

5 D'après l'ouvrage de Contarini, De Marjistratibus et republica Vcnctorum, Dittrich, 
l. c.,245. 



44 REVUE DES ETUDES JUIVES 

rent en sa faveur des milieux les plus aristocratiques de Bologne, 
de la part d'hommes d'Etat et de dignitaires de l'Eglise, lui ou- 
vrirent rapidement l'accès du monde diplomatique de la cité des 
Lagunes, il paraît avoir eu principalement sa clientèle parmi les 
ambassadeurs des puissances étrangères accrédités auprès du 
Doge. Jean de Langeac, évêque d'Avranclies et de Limoges, favori 
de François I er , précédemment ambassadeur de France auprès des 
cours de Portugal, de Pologne et d'autres pays, maintenant accré- 
dité comme orator du roi très chrétien près de la République de 
Saint-Marc, se présenta devant le Conseil des Dix comme patron 
de Mantino. La haute érudition de notre médecin juif, dont le 
talent de praticien égalait la science théorique, avait attiré l'atten- 
tion de l'évêque français, grand ami des sciences. Du reste, celui- 
ci avait déjà montré ses goûts d'humaniste par le choix de son 
secrétaire. En effet, durant son séjour à Venise, il eut à ses côtés 
Etienne Dolet, qui avait puisé à Padoue, comme disciple de Ma- 
surus et de l'humaniste Simon Villanova, un grand amour et un 
vif enthousiasme pour les langues et la littérature classiques. 
C'est ce même Dolet qui fut pendu comme hérétique à Paris le 
3 août 1546, jour de sa fête, à l'âge de 31 ans, et brûlé ensuite 
avec ses ouvrages. Déjà le 28 novembre 1528, à la prière et 
à la requête de l'évêque d'Avranclies, le Conseil des Dix avait 
voté, par 13 voix contre 1, la permission pour Jacob Mantino 
de porter la barette noire, mais seulement pour une durée de 
deux mois et à la condition de se fixer exclusivement dans le 
ghetto, où habitaient les autres Juifs. Un incident qui eut lieu 
lors de la délibération du 17 mars 1529 montre avec quelle 
difficulté on se décida à accorder cette exemption. A l'ambas- 
sadeur de France s'étaient joints V orator d'Henri VIII d'An- 
gleterre, le protonotaire Jean-Baptiste de Gasale et le légat du 
pape Clément VII pour demander de nouveau, de la façon la plus 
chaleureuse et la plus pressante, que Mantino fût dispensé de 
porter le chapeau juif. C'était le moment où les ambassadeurs de 
France et d'Angleterre jouissaient à Venise de la plus grande in- 
fluence. La communauté des intérêts politiques commandait au 
Conseil de se montrer complaisant vis-à-vis des représentants des 
puissances faisant partie de la Ligue et de ne pas faire de difficul- 
tés pour des questions de détail comme celle qui était l'objet de 
cette requête. Venise avait le plus grand intérêt à pouvoir conser- 
ver Cervie et Ravenne 1 , qui avaient appartenu au pape et qu'elle 
occupait, et à être appuyée dans ses prétentions sur ces villes 

1 Dittrich, l. c. 126 et s. ; Hermaim Baumgarten, Gcschichte Karls F, II, 673. 



JACOB MANTINO 5 

par la Ligue. Cependant il n'y eut que dix conseillers sur dix- 
sept qui consentirent à permettre au médecin juif le port de la 
barette noire, et cela seulement pour une durée de quatre mois. 
En vain avait-on invoqué comme argument qu'il s'agissait d'un 
homme célèbre comme théoricien et praticien médical, qui s'était 
signalé par les plus belles cures, dont le séjour serait profitable 
à la ville de Venise entière. C'est avec peine qu'on accorda cette 
permission limitée, et il faudra à tout propos recommencer à men- 
dier cette faveur. 

A ce moment-là, Mantino trouva un client dont l'influence et la 
considération auprès de la République semblaient devoir lui faire 
accorder tout ce qu'il demanderait. Théodore Trivulce, maréchal 
de France, chevalier de Saint-Michel, gouverneur de Gènes, âgé 
alors de soixante-quatorze ans, issu d'une des plus anciennes fa- 
milles nobles de l'Italie, cher à la République, dont il avait été na- 
guère le suprême général d'armée, était venu à Venise, au commen- 
cement de mai 1529, en qualité de mandataire du roi très chrétien 
pour appuyer l'ambassadeur ordinaire devant le Sénat. L'épuise- 
ment de l'Italie était arrivé à l'extrême, le besoin de la paix était 
dans l'air, le pape avait déjà commencé à pencher vers l'empereur, 
qui l'avait laissé humilier si profondément ; la France et la Ligue 
commençaient des tentatives de rapprochement et de conciliation, 
afin d'en finir avec Charles-Quint. Venise devait rendre au pape 
Ravenne et Cervie. Les ambassadeurs d'Angleterre et de France, 
auxquels s'était joint Trivulce, devaient réclamer sans relâche 
cette restitution. Le 16 mai 1529, Charles-Quint écrivit au nonce 
du pape à Venise, l'évêque de Pola *, qu'il espérait que l'arrivée du 
signor Théodore, c'est-à-dire Trivulce, ferait impression sur la 
Seigneurie et le Doge et aiderait le pape à rentrer en possession de 
ses territoires. Or, c'est ce héros et homme d'Etat influent qui 
devint le client et le protecteur de Jacob Mantino, dont il ne tarda 
pas à reconnaître la science médicale aussitôt qu'il se fut confié 
à ses soins. Dès le 11 juin 1529, il fut décidé dans le Conseil des 
Dix à une imposante majorité que, par égard pour Théodore 
Trivulce, le médecin juif aurait la permission de porter la barette 
noire pendant tout le temps du séjour de celui-ci à Venise. 
Trivulce ne fut pas encore satisfait de cette permission accordée 
à son médecin particulier. Il voulait l'affranchir complètement de 
la nécessité de redemander sans cesse cette faveur et la rendre 
indépendante de son propre séjour à Venise. La lettre qu'il 



1 Letters and papers foveign and domestic of the reigu of Henry VIII, arrangée! 
and catalogued by J.-S. Brewer, vol. IV, part. III, n° ooo2 ; cf. n" 1)538. 



46 REVUE DES ETUDES JUIVES 

adressa dans ce but au Conseil des Dix, à la date du 28 juin 1529, 
est le plus bel hommage et la plus haute distinction que Mantino 
ait pu ambitionner après des relations si récentes. Trivulce de- 
mandait pour lui la faveur d'une exemption sans condition, non 
seulement à cause de ses qualités remarquables , qui devaient, 
disait-il, le faire rechercher par tous, mais comme une grâce per- 
sonnelle à lui, le héros souffrant. Il disait que les soins de Mantino 
lui étaient tellement précieux et indispensables, qu'il avait besoin 
d'être sûr de retrouver ce médecin à son retour à "Venise. Or, 
Mantino ne pouvait s'engager à y séjourner d'une façon durable, 
que si l'obligation de porter le chapeau jaune était levée pour lui. 
Le séjour de Trivulce à Venise était compté ; son départ était im- 
minent, comme la Seigneurie et le Doge le savaient; il voulait em- 
porter la certitude de savoir son conseiller médical en sûreté à Ve- 
nise, sans qu'il eût rien à craindre. La demande avait une grande 
portée et il était à prévoir que Ton n'accorderait pas à un Juif 
cette exemption sans conditions. La dernière concession, qu'on fit 
d'assez mauvaise grâce, fut une permission d'un an, qui fut votée 
le 5 juillet 1529, par onze voix contre cinq. Un doute s'étant élevé 
au sujet de la légalité de cette décision et un vice de forme y 
ayant été constaté, parce qu'il n'y avait eu que quatre voix émises 
ferme en faveur du projet, la délibération fut annulée le 6 sep- 
tembre 1529 ; et Jacob Mantino dut se contenter d'un délai fort 
court et se soumettre à la nécessité de recourir de nouveau au 
patronage de ses amis. 

Les amis influents ne devaient pas non plus manquer dans la 
suite à Mantino. Il avait des relations même avec le doge. Celui- 
ci était alors un des plus éminents hommes d'Etat et généraux 
d'armée que la République eût jamais possédés. Andréa Gritti, élu 
le 20 mai 1523, comme successeur d'Antonio Grimani,le soixante- 
dix-huitième doge de Venise, qui conçut le dessein de rendre à la 
République de Saint-Marc son ancienne étendue territoriale, et 
avait, dans ce but, réoccupé Cervie et Ravenne, dont le pape 
s'était emparé, était, selon la coutume des meilleurs esprits huma- 
nistes de son temps, un grand ami des sciences, qu'il cultivait pen- 
dant les loisirs que lui laissaient les affaires de l'État et les guerres. 
Les Juifs des pays vénitiens avaient gardé de lui un fâcheux sou- 
venir. Lors du sac de Padoue, le 17 juillet 1509, il les avait livrés 
formellement à la merci de ses soldats 1 . Cependant un huma- 
niste comme Jacob Mantino était sûr d'être bien accueilli de lui. 
Comme les condottieri, les cardinaux et les papes de son temps, il 

1 Pallmainn, dans l'Encyclopédie d'Ersch et Gruber, I' • section, 91 e vol., p. 426 
et suiv. 



JACOB MANTINO 47 

n'hésita pas à accepter une dédicace du médeciu juif auquel le 
Conseil des Dix suscitait tant de difficultés à cause de la misérable 
question de la rouelle. Parmi les traités en usage dans les Facul- 
tés de médecine de l'époque, et particulièrement en Italie, quel- 
ques parties du canon d'Avicenne jouissaient véritablement de 
l'autorité d'un canon. Le premier et le quatrième chapitres du pre- 
mier livre, appelés Fen, et le premier chapitre du quatrième livre 
étaient constamment le sujet des conférences les plus fréquen- 
tées. Toutefois, /'état du texte ne répondait guère à la vogue dont 
jouissaient ces œuvres. Même après les efforts d'Andréas Alpagus 
de Bellune, qui s'était rendu lui-même en Orient 1 , afin d'apprendre 
assez d'arabe pour corriger les traductions, qui fourmillaient de 
mots étrangers et de passages inintelligibles, il y avait encore bien 
des mauvaises herbes à arracher dans ce champ, et Mantino pou- 
vait y travailler avec fruit. En 1527, cette traduction du canon 
avait paru à Venise avec les privilèges du Sénat de Venise, du 
pape et du roi de France, François I er . La publication du premier 
essai de remaniement allait suivre. Mantino avait commencé son 
travail d'émondation par le quatrième chapitre du premier livre 
du canon d'Ibn Sina. Cet ouvrage, dont les réimpressions alle- 
mandes 2 attestent le mérite, devait paraître sous les auspices du 
Doge. Dans la dédicace, adressée à Gritti 3 , Mantino exprime cette 
pensée d'un véritable humaniste que « rien n'est plus digne de 
l'homme que de se rendre utile par tous les moyens possibles à 
tous les mortels. » Le texte du canon, débarrassé de toutes les 
obscurités et émondé de toutes les herbes parasites, porte le nom 
du doge de Venise, parce que Mantino se sent attaché depuis sa 
jeunesse, par les liens de la gratitude, au centre intellectuel de la 
République, à l'université de Padoue, et parce que les bienfaits de 
l'Etat vénitien ont fait de lui pour toujours son débiteur. 

Mais déjà la tourmente qui devait renverser dans sa course 
la demeure de Mantino à Venise était déchaînée. Malgré sa 
liaison avec les grands, Mantino ne pouvait se douter que la 
résolution prise par le roi d'Angleterre de se séparer de sa 
femme pût avoir une influence fatale sur sa propre destinée. 
Catherine d'Aragon, fille de Ferdinand le Catholique et d'Isa- 
belle, avait été mariée, à peine âgée de seize ans, le 14 no- 
vembre 1501, à Arthur, fils de Henri VII d'Angleterre. Celui-ci 
mourut le 2 avril 1502. Restée veuve de très bonne heure, après 
avoir servi pendant sept ans de jouet entre les mains des diplo- 

» Wustenfeld, l. cit., 124. 

2 Venise, 1530, Ettlingen, 1531, Hagenau. 

3 Voir à l'Appendice. 



48 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

mates, Catherine devint, le 1 er juin 1509, l'épouse d'Henri VIII 
d'Angleterre, son beau-frère. Le mariage eut lieu sept se- 
maines après son avènement au trône. Cette union, condam- 
née par l'Eglise comme incestueuse, fut rendue possible grâce à 
une dispense du pape Jules IL Pendant près de vingt ans Cathe- 
rine avait partagé le trône d'Angleterre avec Henri VIII. Plusieurs 
enfants, morts prématurément, étaient nés de ce mariage, lorsque 
ce théologien couronné vit briller sur les murs de son palais, 
comme un Mené Tëhel, le verset du Lévitique, xvm, 16, qui lui 
commandait de se séparer de la femme de son frère défunt, et qui 
troubla la tranquillité de sa conscience, ordinairement si difficile à 
émouvoir. On sait d'où lui vint cette inspiration subite : c'est sa 
liaison avec Anne Boleyn qui lui avait ouvert les yeux sur le 
verset biblique qu'il avait oublié pendant si longtemps. Comment 
un souverain n'aurait-il pas eu gain de cause, surtout quand il 
pouvait invoquer la Bible à son appui? Ironie de l'histoire ! En 
1526, Erasme de Rotterdam avait dédié son traité sur le mariage 
chrétien, Christiani matrimonii institution à la reine Catherine, 
et c'est elle qui allait maintenant faire la triste expérience de 
la sainteté de ce sacrement ! Le roi avait trouvé le levier dont il 
pouvait se servir pour détruire la force du sacrement ecclésias- 
tique. Ce n'est pas en vain que le Christ avait dit qu'il ne vou- 
lait pas changer un iota de la loi : la défense du Lévitique ne 
pouvait donc pas être suspendue par une dispense du pape *. Le 
faible et malheureux Clément VII, en présence d'un fils de l'Eglise 
aussi fidèle et d'un allié aussi puissant que le roi d'Angleterre, ne 
vit pas le danger qui se préparait, et, au début, il se laissa arracher 
des concessions. Vainement il envoya (1528) en Angleterre l'arche- 
vêque de Bologne, Laurent Campeggio 2 , pour régler la question du 
divorce d'accord avec Wolsey. Vainement il évoqua, plus tard, le 
procès à Rome. Le roi d'Angleterre protesta en invoquant le droit 
de tout Anglais de n'avoir pas à chercher justice hors de son pays. 
Toute l'Eglise allait être consultée pour condamner le pape ; tous 
les savants théologiens de l'époque devaient s'unir pour contester 
le droit de Jules II d'accorder une dispense de ce genre. Le roi 
était conseillé par Cranmer, qui avait aussi écrit le premier livre 
sur ce divorce. Lorsqu'en 1529, Gardiner, le secrétaire, et Fox, 
l'aumônier du roi, tous deux vieux amis d'Henri VIII, séjournèrent 
avec lui à Waltham 3 , où habitait aussi Cranmer, à cause de la peste 

1 Cf. l'Instruction pour l'ambassade anglaise auprès de Charles-Quint, du 29 dé- 
cembre 1529, dans Letters and papers, l. c, n 9 6111, p. 2727, n° 1. 

2 Voir Dittrich, l. c, 423 et s. 

3 James Gairdner, dans Dictiomry of national biography, XIII, 19 et suiv. 



JACOB MANT1NO 49 

qui sévissait à Cambridge, celui-ci conseilla au roi, pour empocher 
le transfert du procès, de consulter les Universités. Henri VIII, à 
qui Fox en fît la communication, adopta cette idée avec empresse- 
ment. En novembre 1529, il envoya donc Richard Crokeen Italie 1 
pour recueillir les mémoires des canonistes concernant le divorce 
du roi. Ainsi l'exégèse biblique était redevenue un facteur impor- 
tant dans les affaires temporelles, et une question de théologie 
allait être le shiboïeth des partis politiques. Groke, un des princi- 
paux humanistes anglais, professeur de grec à Leipzig, de 1515 à 
1518, entré dans les ordres le 23 août 1519 et exerçant le saint 
ministère à Cambridge, était en relations intimes avec le roi depuis 
1524. Déjà en 1519, il lui avait donné des leçons de grec. En 1524, 
il fut nommé précepteur d'Henry Fitzroy, fils naturel du roi, que 
celui-ci nomma, le 15 juin 1525, duc de Richmond. John Stokesley, 
nommé plus tard, le 14 juillet 1530, évêque de Londres, ambassa- 
deur d'Angleterre à Bologne lors de l'entrevue du pape et du légat 
impérial, avait conseillé à Croke, avant son départ, de se mettre 
en relations avec les Juifs, afin d'apprendre d'eux quels étaient 
leurs usages en ce qui concerne l'interprétation et l'application de 
la loi mosaïque sur le mariage entre beau-frère et belle-sœur. Le 
roi lui-même attendait avec impatience les résultats de cette 
enquête 2 . 

Cependant le véritable moment où il eût été facile de trouver en 
Italie des avis favorables à la cause du roi était passé. Catherine 
d'Aragon était la nièce de Charles-Quint, et celui-ci ressentait vi- 
vement Tinsulte faite à sa maison par cette répudiation, caprice 
d'un libertin ayant pris le masque de la dévotion. La paix des 
Dames, conclue à Cambrai le 3 août 1529, avait livré le roi très 
chrétien François I er pieds et poings liés à l'Empereur, qui aborda 
à Gênes, le 12 août, pour se faire couronner empereur en Italie. 
Le 7 octobre, le pape se mit aussi en route pour aller, lui, le plus 
malheureux des papes, poser la couronne impériale sur la tête du 
plus heureux des empereurs. La Ligue, elle aussi, avait signé la. 
paix, et, bon gré mal gré, Venise avait dû consentir à la restitu- 
tion de Cervie et de Ravenne 3 , qu'elle avait mis tant d'opiniâtreté 
à conserver et à défendre. Le désir de l'empereur était redevenu 
un ordre, et c'était désormais, en Italie, une impossibilité politique 
de prêter ouvertement un appui à la cause du roi. Croke pouvait 
mesurer jour par jour les difficultés opposées par la situation po- 

1 Voir L. Lée, ib., 119 et suiv. ; Horawitz, dans Allgemeine deutsche Biographie, 
IV, 602 et suiv. 

* Letters and papers, L c, n° 6161. 
c, 191-194. 
T. XXVII. n° 53. 4 



50 REVUE DES ETUDES JUIVES 

litique à l'accomplissement de sa mission. L'accueil qu'il avait 
trouvé d'abord, et qui lui donnait le meilleur espoir pour le succès 
de sa mission, fit place à une réserve calculée après le 22 et le 
24 février 1530, lorsque l'empereur eut reçu du pape la couronne 
de Lombardie et la couronne impériale. A Bologne, tant que 
l'empereur et le pape y résidaient, Croke avait laissé les Juifs 
hors de cause 1 . En effet, ici l'affaire du divorce intéressait sur- 
tout les deux chefs de la chrétienté, le pape et l'empereur. C'est 
aussi à ce moment que le pape engagea Jacob Mantino à soutenir 
une controverse sur cette question 2 . Le sens de la décision du 
médecin juif ne pouvait être douteux. Il n'avait qu'à exposer fidè- 
lement la loi juive pour se prononcer en faveur de Clément VII 
et déclarer le mariage légitime, conformément à Deutéronome, 
xxv, 5. 

C'est seulement à Venise que Croke put penser à gagner la 
voix des docteurs juifs en faveur de la cause de son roi. Il s'y était 
présenté sous le nom de Jean de Flandre, comme avocat de sa 
propre cause, ayant, disait-il, épousé la veuve de son frère 8 , il ne 
voulait pas qu'on se doutât qu'il s'agissait du roi d'Angleterre. 
C'est à ce moment que Croke mit en émoi tout le monde théologique 
de l'Italie et fit appel aux dépositaires vivants ou morts de la tra- 
dition de l'Église ; il révolutionna les facultés de théologie et les 
couvents, réveillant les Pères de l'Eglise de la poussière des biblio- 
thèques, recherchant des manuscrits que nul n'avait recherché 
depuis des générations. Sa liaison étroite avec le moine de l'ordre 
des Frères mineurs, Francesco Giorgio de Venise, avait mis Croke 
rapidement en contact avec les théologiens de Venise. Issu d'une 
noble famille de patriciens de la République, qui depuis longtemps 
avait voulu l'appeler à siéger au Conseil des Dix 4 , Francesco 
était le chef vénéré de la confrérie des théologiens de Venise et de 
Padoue, et peut-être le savant le plus familiarisé avec la littérature 
rabbinique dans les pays vénitiens ; profondément versé dans la 
science de prédilection de l'époque, la cabbale s , il s'était lié, 

1 Letters and papers, l. c, n° 9 6161 et 6170. Le 27 décembre 1529, Croke écrivait 
de Bologne à Stokesley : * Ceterum praesente Caesare obmutescendum est. Ubi ille 
discessferit] et Pontifex morabitur hic episcopus tam cum Judaeis quam Theologis ds 
[causa est] tractaturus » . V ou Records ofthe reformation : the divorce 1 5%1 -4 555 collec- 
ted and arrangea of Nicolas Pocock (Oxford, 1870), I, 470. Cf. ibid., 473, la lettre 
de Croke à Henri VIII. Je dois les citations de cet ouvrage à l'obligeance de M. S. 
Schechter de Cambridge. 

* Ibid., n° 61 C5. 

3 Ib., n« 6149 un. 

4 Ib., n° 6236 : Dertinatum nobili illi Veneli concilii decemvi:atu[i] in religione 
perstitisse 49 annos. Francesco s'était donc fait moine à l'âge de 21 ans; cf. n° 6168. 

5 Tiraboschi, Storia délia letteratnra Italiana> éd. Venise, 1824, VII, 606 et suiv. 



JACOB MANTINO 51 

grâce à ses goûts d'érudition, avec les Juifs. C'est ce vieux moine 
de soixante-dix ans qui semble, le premier, avoir mis Groke en 
rapport avec les auxiliaires juifs du roi d'Angleterre. 

Les conditions toutes spéciales prescrites par la loi juive pour 
autoriser le mariage avec la veuve d'un frère mort sans laisser 
d'enfant permettaient aux docteurs juifs de se prononcer en faveur 
du roi d'Angleterre et de condamner le mariage entre beau-frère 
et belle-sœur, d'après la lettre du texte du Lévitique. En effet, 
l'usage s'était établi, dans la plupart des cas, de procéder à la cé- 
rémonie du déchaussement, à ia place du mariage léviratique. Or, 
il se trouva un homme d'une grande érudition rabbinique, Elie 
Menahem Halfan, qui se mit avec empressement à la disposition 
du roi d'Angleterre. Elie, fils d'Abbamare, l'astronome, qui, en 
1490, avait composé une élégie sur la mort de R. Yehiel de Pise l et 
qui séjournait encore à Naples en 1492 pour s'y livrer à des études 
astronomiques 2 , avait acquis à Venise, grâce à ses connaissances 
médicales et rabbiniques, une situation considérable, qui s'affer- 
mit probablement encore par son mariage avec la fille du médecin 
et savant traducteur latin Kalonymos ben David, surnommé 
Maestro Calo 3 . 



1 Voir Berliner, Magazin, XVI, 50, et Kaufmann, Revue, XXVI, 86, note 4. 

1 Graetz, Gesch. der J~udcn, IX, 3 e éd., 245, note 1. En 1539, il protégea Benjamin 
b. Matatia et lui permit d'utiliser sa riche bibliothèque. A cette époque, Jacob b. 
Matatia était chez lui comme précepteur de ses enfants, v. StfT ^73^32, p. 575 b. 
La relation anonyme et fragmentaire d'un voyage de Montalcero en Palestine dans le 
manuscrit de Joseph Haccohen [RÊJ.,1LVl, 38) désigne Elie comme un des hommes 
les plus considérés de Venise en 1549 : î— J&TiT'O'Ha Tiauja fe*<ttttl Jl^ai 

'1U53H •'se ■'b n;nïi ^uîn iss tpn hy '"otdse '"na-ffi ba vnyw 
'■nnN 'iia:Ni i"jr isbn t^ba "-frraa n"n *p:o "vnasi '^an. Dans 

sa réponse à R. Moïse Iserles, du mercredi 22 Eloul 1550, Halfan nomme Joseph 
Kolon son grand-père : «Jlblp "^TVl "»DpT ^SN fr-DItUm 1""3>n Omailûn 
^"72^^72, n° 56, éd. Cracovie, p. 122a); v. Garmoly, Histoire des médecins juifs, 
p. 153, note 4. Une Consultation d'Elie Menahem Halfan se trouve aussi dans le ms. 
Halberstam, 328. Péréç Halfan était le gendre du chroniqueur Joseph Haccohen ; v. 
sur Péréç et sur Juda Halfan, Loeb, RÉJ., XVI, 41. 

* Berliner, l. c. ; Steinschneider, Cat. Bodl., p. 1575. Cf. ms. Oxford, n° 9485. Les 
poésies qui existent, d'après le catalogue de Neubauer, consistent, selon la communi- 
cation de M. Ad. Bùchler, en quelques lignes qui se trouvent à la dernière page, 4535. 
Quatre vers en semblent contenir l'épitaphe d'Elie Halfan : 

*yv hv rp ipao tvj "nais ba a« 

tvbm Tin» ba *pa uy raan i:na 

smaa in iiasa ^npD ion-' isbn 

In* ^ba aoa bitt myoa ttnb* t\» 

Le mot ?nyDa serait-il le chronogramme de l'année où Halfan est mort et serait- 
ce l'an 1576-77? Son petit-fils et homonyme était médecin et assesseur rabbinique à 
Vienne, où il mourut en 1624. Voir L. A. Frankl, Inschriften, n°57 et p. xi et suiv., 
et Kaufmann, Die letzte Vertreibung der Juden aus Wien, p. 25, note 2. 



52 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Un autre hôte assidu de la maison de Francesco Giorgio fut Marc 
Raphaël, un de ces nombreux convertis qui, à Venise *, renoncèrent 
au Judaïsme. Versé dans la littérature rabbinique, et qualifié sans 
doute, pour cette raison, d'ancien grand-rabbin 2 , il était l'ami du 
vieux moine de l'ordre des Mineurs, et non pas son neveu, comme 
on l'a cru par erreur 3 . Le 6 janvier 1530, Groke écrivait à Jérôme 
Ghinucci, évêque de Worcester, qu'il ne se passait pas un jour où 
il n'eût d'entretien avec un moine ou avec un Juif 4 . Déjà il avait 
la satisfaction d'enregistrer la déclaration de quelques Juifs qui 
considéraient le mariage entre beau-frère et belle-sœur comme' 
prohibé par les docteurs. Le 18 janvier, il annonce à Stokesley 
que les Juifs lui ont déclaré que la loi du Deutéronome n'a pas 
été appliquée depuis la destruction de Jérusalem, qu'elle n'a 
jamais été considérée comme obligatoire, mais comme une excep- 
tion à la prescription du Lévitique, subordonnée à des condi- 
tions spéciales 5 . A ce moment Francesco Giorgio était en pos- 
session de deux traités hébreux favorables à la cause du roi 
d'Angleterre, l'un d'Elie Halfan, médecin et rabbin, l'autre de 
Marc Raphaël, l'apostat, que Francesco avait déjà traduits en 
latin le 22 janvier 6 . 

La première rencontre entre Groke et Jacob Mantino paraît 
avoir eu lieu le 25 janvier 1530 dans la demeure de Francesco 
Giorgio 7 . Il ne connaissait pas Groke, mais il était évidemment au 

1 Le 16 août 1533, Jean-Baptiste de Gasale, l'ambassadeur d'Angleterre à Venise, 
écrivait au duc de Norfolk qu'il avait été ce jour-là avec les autres ambassadeurs à 
l'Eglise Saint-Marc où quelques Juifs furent baptisés en présence du doge. Voir 
Letters and papers, VI, n° 991, p. 42 et s. 

8 Dans Letters and papers, IV, 3, n° 6229, Groke écrit, le 18 février 1530, à 
Henri VIII : • Raphaël, who is now converted to Christ, was at one time a chief 
rabbi » . 

3 Letters and papers, V, n° 567, après une lettre de Francesco à Henri VIII, du 
4 décembre 1531, il est dit : « Recomrnends himselfs and his nephew Mark Raphaël 
to the king's notice ». Comme Dominique de Trévise est souvent désigné comme le 
neveu de Francesco, qu'il avait aussi attiré au service du roi (cf. ib., IV, 3, n° 6235 
et 6236 ou 6280), il faut sans doute lire ici aussi : « his nephew and Mark Raphaël ». 
En tout cas, on n'est pas autorisé à faire, sur cette seule indication, de Francesco 
Giorgio un Juif converti, comme Ta fait avec tant d'assurance Lucien Wolf dans les 
Papers read at the Anglo-Jetoish Exhibition, Londres, 1887, p. 62, et dans Biblio- 
theca Anglo-Judaïca, p. 41. La faute inverse, un and de trop, peut être constatée dans 
Letters and papers , ib., n° 6266, où il est dit que Croke devait tout « to the aid of 
father Frances and his nephew (and of), Dominico of Treviso ». 

* Ib., n° 6140. 

s Ib., n os 6149 et 6168, p. 2756. Cf. Pocock, I, 482, où cette lettre de Croke paraît 
adressée à Ghinucci : « Et de hac re duorum Judaeorum, alterius quidem non conversi, 
sed medici tamen et inter judseos rabbini, alterius ad ûdem Christi conversi, literas 
habeo Hebraice scriptas ipsorum manu atque etiam subscriptis nominibus ». 

6 Ib., n°« 6156 et 6173. 

7 N°6165. La position pri.se par Mantino en cette affaire était si peu connue jusqu'à 



JACOB MANTINO 53 

courant de la position prise par Francesco dans la question. 11 
venait de quitter l'ambassadeur anglais, le protonotaire Jean- 
Baptiste Gasale, qui avait eu avec lui un entretien théologique 
sur l'affaire du divorce et les dispositions du Lévitique et du 
Deutéronome. Croke avait commis la faute de se mêler à la con- 
versation et, en se mettant avec les adversaires du roi, de chercher 
à surprendre l'avis de Mantino. Mantino ayant désiré savoir qui 
était cet étranger, Francesco lui apprit qu'il était de Flandre. 
Le 29 janvier, Croke relate une nouvelle rencontre avec Mantino. 
Il écrit à Ghinucci qu'il avait dû avoir une conférence contradic- 
toire avec Mantino, dans la matinée du vendredi, dans la maison 
de l'ambassadeur anglais Gasale. Celui-ci avait fait mander Man- 
tino, mais Croke refusa la discussion. En vainCasale lui présenta- 
t-il Mantino, comme ayant écrit en faveur du roi. Il résulta d'un 
interrogatoire plus serré que le prétendu manuscrit était resté en 
partie chez le frère de Casale \ à Bologne et que l'autre partie s'é- 
tait égarée. Toutefois Mantino ne dit pas un mot pour faire croire 
qu'il avait écrit véritablement dans le sens du roi d'Angleterre, de 
sorte que Croke déclara à Casale que, sans doute, il le nierait quand 
la question viendrait à être discutée publiquement 2 . Mantino était 



présent que M. Lucien Wolf, dans la Bibliotheca anglo-judaica, p. 41, et M. J. Jacobs 
font à propos de Mantiueus l'hypothèse : [Mantuanus ?]. Le texte des assertions de 
Croke au sujet de Mantino, dans sa lettre à Ghinucci, est, d'après Pocok, I, 488, 
ainsi conçu : « Vocatus hodie a pâtre Francesco, vix illius cubiculum sum ingressus, 
cum me sequeretur Jacob Mantiueus, et Judaeus et Medicus qui, salutato Pâtre Fran- 
cisco, sic orsus est prœmonere. Ego jam venio ab Oratore Anglo qui multo interro- 
gavit me ad id hodie ad se accersitum de negotio régis Angliae et illis legibus Levi- 
ticâ et Deuteronomicâ. Quam rem jussu Pontiûcis tractaveram jam olim Bononiae, 
illicoque inter eos cœpta disputatio. [Ego] attentissime auscultabam, et intérim cœpi 
régi contrariam partem (affirmare)adeoque rationibus, contemptisque rationibus ipsius, 
hominem urgebam quod. . . [le]gem ignorare suam. Itaque tandem rogavit qui et 
unde ego essem. . . subito cubiculum ipsius ingressus est Jacobus Mantineus, Judaeus 
et Medicus, qui, salutato pâtre Francisco, statim dixit se ab oratore Anglico ve- 
nisse, atque ab eodem hodie fuisse accersitum, ut quid de legibus Leviticis sentiret 
diceret. De quibus, inquit, et antea mulla etiam de mandato Pontiûcis scripseram. 
Nactus occasionem cepit illum de eisdem animum explorare Reverendus pater 
Franciscus. Itaque diu disputatum est. Assideo ego attentus auditor. Rogat Judaeus 
semel atque iterum quis et unde sim ; respondetur hominem me Flandrensem esse. 
Reditus ad disputationem. Sic premit hominem rationibus Franciscus ut cceperit 
causam pertinaciter non affirmare modo, sed defendere quoque quae nos maxime 
affirmari et defendi volumus. Jamin noctem venerat disputatio itaque salutatis illis 
ego me illinc proripio. Jamque egressum cubiculum sequitur Judaeus, rogat ut valet 
Germanus. Ubi haesitare videt, — An tu inquit Germanum illum doctissimum juve- 
nem non nôsti. Hic cum rogo quem Germanum (quod de gente ipsum loqui putave- 
ram) Illum, inquit ille, doctissimus juvenis, qui apud regem Angliae est. Quod cum 
audissem, suspicatus quo voluit, nego me aut Anglum, aut Angliani unquam 
novisse. 

1 Cf., sur les trois frères Casale, Dittrich, l. c, 155. 

* Letters and papers, IV, 3, n° 6174. Cf. aussi n° 6235; Pocock, II, 626 et s. 



54 REVUE DES ETUDES JUIVES 

donc un adversaire déclaré, comme il fallait s'y attendre de la part 
d'un homme qui avait été invité par le pape à une controverse sur 
cette question et qui était en bons termes avec le Doge de la Ré- 
publique au moment où celle-ci désirait ménager l'empereur et le 
pape, surtout en face du roi d'Angleterre. Il est vrai que Fran- 
cesco Giorgio continua à soutenir Croke, qui put envoyer déjà à 
Gliinucci, à la date du 3 février, les traductions des deux traités 
hébreux. Toutefois, il garda par devers lui l'original hébreu du 
travail de Marc Raphaël 1 . Ghinucci parle encore, à la date du 
7 février, d'un autre écrit hébreu qu'il avait reçu et qu'il disait 
ne pas comprendre 2 . Il est vrai que Croke informa directement 
Henri VIII, à la date du 18 février, que les espérances de Sto- 
kesley s'étaient réalisées : la loi du Deutéronome est, en effet, 
considérée par les Juifs comme n'ayant jamais été appliquée 
depuis la destruction de Jérusalem, tandis que celle du Lé- 
vitique a conservé son caractère obligatoire et sa sainteté ; la 
première ne doit donc être envisagée que comme un corollaire 
de la loi de succession émise à propos des filles «de Gelofhad 
(Nombres, xxvn et xxxvi). Mais dans cette même lettre, il ne 
manqua pas de parler de Jacob Mantino, l'adversaire du roi avec 
lequel l'ambassadeur anglais avait essayé vainement, chose qui 
lui semblait assez singulière, de le forcer à discuter 3 . 

Dans l'intervalle, Elie Halfan, à l'exemple de Francesco Giorgio, 
s'était prononcé ouvertement pour le roi d'Angleterre, et, le 2 mars , 
Croke put envoyer à Ghinucci un nouveau traité destiné à prouver 
que la loi du Deutéronome ne devait être considérée que comme 
un corollaire des xxvir 3 et xxxvr 3 chapitres des Nombres servant à 
assurer l'ordre de succession 4 . Croke était encore plein d'espoir. 
Il croyait pouvoir tout obtenir avec de l'argent, dont il était tou- 
jours dépourvu, ce qui était de sa part l'objet de plaintes conti- 
nuelles. Il pensait qu'il trouverait toujours à Venise trois ou quatre 
rabbins disposés à plaider la cause du roi s'ils en étaient suffi- 
samment récompensés, et il estimait qu'il en coûterait seulement 
24 couronnes. Marc Raphaël avait encore démontré la thèse de 
Halfan dans deux autres écrits, que Croke envoya, avec son troi- 
sième traité et celui de Halfan, à Stokesley, à la date du 2 mars 5 . 
En effet, Halfan avait réussi à faire signer son mémoire par deux 
autorités rabbiniques, par Bénédict c'est-à-dire Barukh de Béné- 

» N° 6194. 

* N» 620b. 
» N° 6229. 

* N° 6250. 

5 N° 6251 ; Pocock, I, 506. 



JACOB MANTINO 55 

vent 1 , le cabbaliste privé de Samuel Abravanel de Naples, le 
maître d'Aegidius de Viterbe, qu'il initia au Zohar, et par Kalo- 
nymos b. David, Maestro Galo, le propre beau-père d'Elie Ilalfan. 
A la date du 11 mars, Croke put communiquer ce fait à Henri VIII, 
et lui annoncer en même temps que les traductions latines de 
tous ces traités, dues à l'infatigable père Francis, c'est-à-dire 
Francesco Giorgio, seraient transmises au roi par Stokesley. Le 
26 mars, Croke put annoncer à Ghinucci, plein de confiance et 
d'espoir, qu'il avait reçu des Juifs l'assurance qu'ils démontreraient 
en faveur du roi les points suivants 2 : 1° que la loi du Deutéronome 
se rapporte uniquement au droit de succession et surtout au cas 
des filles de Celofhad ; 2° que le mariage de Tamar, dont parle 
la Genèse au chap. xxxvm, avec les fils de Juda n'avait jamais 
été consommé ; 3° que la prescription du Lévitique est une loi 
naturelle, toujours en vigueur et obligatoire pour tous, tan- 
dis que la disposition du Deutéronome n'a été prise que pour 
les Juifs ; 4° que la loi du Deutéronome n'est applicable que 
dans des cas exceptionnels. Le porteur des lettres de Croke 
adressées à Ghinucci était, comme Croke le raconte lui-même, 
Marc Raphaël, qui recevait du Sénat de Venise, en qualité 
de catéchumène, une pension de 200 ducats 3 . Le 5 avril, Casale, 
l'ambassadeur anglais, dont l'attitude ambiguë avait donné à 
Croke tant de sujets de plainte, écrivit même à Thomas Howard, 
duc de Norfolk, chancelier du Trésor et amiral d'Angleterre, que 
désormais deux Juifs défendraient à Venise la cause du roi, celui 
avec lequel Croke avait déjà parlé, c'est-à-dire Elie Halfan, et le 
célèbre ami de l'ambassadeur qui avait traduit de l'hébreu en 
latin, pour le pape et l'évêque de Vérone Ghiberti, quelques par- 
ties de l'Ancien Testament*. Comme il entendait sûrement parler 



1 N° 6266 : « Those who hâve suscribed Helias, writings are Benedict, a German, 
of great weight among the Jews for his years and learning, and Calo, a doctor of arts 
and medicine whose books will be sent to the King ». Dans l'original, le passage est 
ainsi conçu, d'après Pocock, I, 522 : «Qui Heliœ sententiœ subscripsere, alter Bene- 
dictus est Germanus, et non ob caniciem modo verum etiam ob eruditionem maximus 
inter Judtcos Rabinus habitus. Alter Calo doctor artium et medicinrc doctor, cuirîs 
eruditionem [Majestas tua cognoscet?] ex libris editis quos ad episcopum tibi trans- 
mittendos dabimus ». Sur Barukh, cf. Perles, l. c, 115, 180. 

1 N° 6287 ; Pocock, I, 527 : « Aliquot aureos llebraùs tuo judicio dabimus qui in 
harum conclusionum confirmationem scripturos se policentur : Quod lex Dcuterono- 
mica pertineat ad solam hereditatem et correlaria sit illius de filiabus Salphaud, nu- 
meri ultimo. Quod Tamar nunquam a filiis Juda; cognita. Quod lex Levitica de lege 
natura sit, et semper tenuit tenere que débet, quod omnibus illa imposita sit; contra, 
quod Deuteronomica solis Judœis ». 

3 N°» 6266, 6288 et 6300. 

* N° ô310 : « We shall hâve maoy on our side, and two Jews, to one of whom Croke 



56 REVUE DES ETUDES JUIVES 

de Mantino, cela ne pouvait être qu'une illusion de la part de 
l'ambassadeur anglais ; du reste, Groke n'avait jamais cru, comme 
le disait Gasale, que Mantino eût écrit en faveur du roi d'Angle- 
terre. En effet, Henri VIII avait attaché beaucoup d'importance 
aux déclarations des Juifs et il eût toujours insisté pour que les 
mémoires des Juifs lui fussent envoyés avec soin 1 . La nouvelle 
que Gasale lui communiquait était certainement fort agréable au 
roi. Mais il ne devait pas tarder à voir combien elle était peu 
véridique et combien Groke s'était trompé dans ses présomptions 
favorables ; il en fut convaincu quand Mantino, qui était allé faire 
un court séjour à Bologne, revint à Venise. 

Le 9 juin, Croke, découragé, pria Stokesley de venir en per- 
sonne pour empêcher que tout ne fût perdu et que Francesco 
Giorgio lui-même n'abandonnât la cause du roi 2 . Un moine de 
l'Ordre des Augustins, du nom de Félix, converti Juif, avait écrit 
un livre contre le roi, et Mantino, à son retour, avait déclaré que 
le pape était mécontent de l'appui donné à Henri VIII par les 
théologiens juifs. On peut admettre, à l'honneur de Mantino, 
qu'en répandant cette nouvelle et en prenant les mesures que 
comportait la situation, il était guidé par le souci des intérêts de 
ses coreligionnaires, qui étaient menacés de supporter le contre- 
coup de toute calamité publique et de toute querelle. Il fallait arrê- 
ter la propagande d'Elie Halfan. Ce fut évidemment Mantino qui 
s'employa pour empêcher Halfan de recevoir de nouvelles adhé- 
sions du côté des Juifs ; Elie ne put trouver désormais à Venise 
une signature pour ses mémoires 3 . Le 19 juin, Groke écrit à 
Stokesley que les Juifs qu'on cherchait à gagner à la cause du roi 
refusent, en disant qu'ils ont reçu avis de Venise de s'abstenir *. 
Francesco Giorgio avait dû se justifier devant le Sénat à Venise 
d'avoir cherché à recruter des voix à Vicence en faveur de 
Henri VIII. Grégoire Gasale, l'ambassadeur d'Angleterre auprès 
de Clément VII, fut renvoyé inutilement par le cardinal Aegi- 
dius de Viterbe à Jacob Mantino, qu'il appelait l'homme le plus 
instruit en hébreu de toute l'Italie et qu'il plaçait au niveau de cet 
autre que Stokesley, évêque de Londres, avait auprès de lui lors 



has already spoken, and the other is my great friend, who translated for the Pope and 
the Bishop of Verona certain parts of the Old Testament froni Hebrew into Latin ». 
1 N» 6353. 

* N° 6445. 

* là. : t Jacobus and other Jews who came lately i'roni Bologna report the Pope's 
displeasure and that Helias w[hose] opinion so many suscribed gladly and without 
stop, cannot now get one to suscribe ». V. Pocock, lî, 638. 

4 N° 6463. 



JACOB MANTINO »7 

de son séjour à Bologne, mais dont il tait le nom 1 ; il savait qu'on 
ne pouvait gagner Mantino et qu'il était, au contraire, un adver- 
saire déclaré de la cause du roi d'Angleterre. 

Ces renseignements jettent une lumière imprévue sur le fond de 
la querelle qui séparait Jacob Mantino et Elie Ilalfan. Nous sa- 
vions déjà par Salomon Molcho 2 que les deux médecins vénitiens 
étaient brouillés et que l'aventurier cabbaliste avait essayé en vain 
de les réconcilier. Gomme ce n'était pas pour un motif personnel 
que Mantino se montrait l'adversaire de Halfan, en effet, il n'était 
pas possible de les réconcilier. En tout cas, Molcho n'était pas 
l'homme qui aurait pu agir sur Mantino, esprit calme et réfléchi. 
De même que plus tard, le pieux et dévoué représentant du ju- 
daïsme allemand, Joselmann de Rosheim, eut peur, en voyant ap- 
paraître David Reùbéni et Salomon Molcho à la diète de Ratis- 
bonne devant Charles-Quint 3 , de même Mantino paraît avoir 
considéré les fantaisies de Molcho et ses relations avec le pape 
comme un vrai danger pour les Juifs en général, d'autant plus 
qu'elles avaient pour auteur un marrane revenu au judaïsme 4 . 
En tout cas, il faut rendre cette justice à Mantino qu'en suppo- 
sant aux menées de Molcho, il n'était pas guidé par une haine 
diabolique sans fondement connu, mais par des motifs sincères 
et sérieux. 

L'étroite liaison qui s'était formée entre Élie Halfan et Salo- 
mon Molcho 5 a dû engager encore bien plus Mantino à se dé- 
tourner de son collègue, qu'il détestait à cause de son intervention 
en faveur de Henri VIII. Il est plus que vraisemblable que c'est 

1 N° 6499 : « The cardinal says that there are only two people in Italy learned 
Magister learned in Hebrew, Magister Jacob, and one of those men wbom the bishop 
of London had on his side at Bologna by, Casale's help ». 

1 Comme il résulte du texte de la collection de lettres analysées par Isid. Loeb 
(REJ., XVI, 32 et s.), Joseph Hacohen a abrégé le texte de Molcho par ménagement 
pour son ami Mantino et en a adouci les termes. D'après le ms., Molcho aurait 
écrit ainsi dans nsnst "Ob?^ DWÏl "nm, 93 b : b^ba 1Ï)" , « &U9 !"PH 

r^D-n ki m "i^ \^ûî$ï2 ap3>i raiDi tarait^ ftwa ■wa s-rm 
nî-rba iBiBi thon tt"vs p nm ton t^y an ib s-nm iba b^ba 
m£ba r-obb insn iri-n nxn abn Kaïrini taibia r-nmb wani • 

Joseph Hacohen a complété le nom d'Elie en ajoutant le nom de famille 
Halfan. 

3 Joselmann mentionne dans son journal seulement le nom de Molcho (V. Mevuc, 
XVI, 91, n° 17). Cf. Graetz, IX, 3 e éd., 254. 

4 Amatus Lusitanus, Curationum medicinalium Centuria, II, 85 dit : « Voco autem 
hic neophytos Diui Pauli usus verbo qui ex Judaismo in Christi religionem invité 
deducti sunt ». 

5 Halfan était chargé des lettres de Molcho, v. ù" ,, ^ ,,, !^ "H3X f. 95 h : flblSNI 

lann ndti irbN ".^"laNE n?2iû û^iwn \d-»« t bv nfipara'n ^i tParon 
NDin ib"Np Tna"CN72 bo. 



58 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Mantino qui fut cause que Molcho ne put pas publier ses rêveries 
cabbalistiques dans une imprimerie hébraïque de Venise, sans 
doute dans celle de Daniel Bomberg. En effet, la présence de Mol- 
cho à Venise n'avait eu d'autre but que d'y faire imprimer ses 
écrits, car Venise était alors le centre de la typographie hébraïque ! . 
Mais aucune trace n'indique qu'il ait réellement pu faire paraître 
quelque chose à Venise, et il est probable qu'il en a été empêché 
par Mantino. Celui-ci n'a certainement pas agi ainsi par haine ou 
par vengeance, il faut plutôt voir dans sa conduite un acte de sa- 
gesse et de prévoyance, parce qu'il voulait écarter de ses core- 
ligionnaires le danger auquel les exposait cet aventurier à l'es- 
prit mystique. Ressentant contre Rome une haine ardente , 
qu'avait fait naître en lui le spectacle des atrocités commises 
contre les marranes, téméraire et sans mesure dans ses propos 
secondé par une imagination souple et mobile dont les rêveries 
pouvaient être acceptées par les esprits faibles comme des 
visions prophétiques, emporté par le succès, qui ne manque 
jamais aux intrépides qui ont de la persévérance, Molcho aurait 
parfaitement réussi à recruter des partisans pour ses fausses 
doctrines messianiques et à propager aussi en Italie le mou- 
vement qu'il avait déjà provoqué en Orient 2 . Les guides et 
maîtres du judaïsme italien tels qu'Klie Halfan de Venise et 
ses amis, et à Rome, le rabbin de la communauté R. Juda b. 
Sabbataï, qui appartenait à une famille très distinguée 3 , ne 
s'étaient-ils pas laissés éblouir par cet aventurier de génie ? Il ne 
s r était guère écoulé plus d'une vingtaine d'années depuis que 
les prédications messianiques d'Ascher Lâmmlein avaient jeté le 
trouble parmi les Juifs italiens, prédications invoquées encore 
après un demi-siècle par le renégat Paul Weider d'Udine 4 pour 
appuyer ses dissertations en faveur du christianisme. 

Les terribles épreuves qui avaient atteint la métropole de la 
chrétienté dans les dernières années, les massacres et la famine 5 , 

1 ib., p. 93 b : oïDiïi b^n ù3> nmb dus ^nsbrra !-ïn"^*wd \nvrm 
bd mstb mzmprt iinrhlri ^nbn trpittsn dwîs û-nm ^b cnDinb 

* Cf. la relation (TEliéser Trêves dans Graetz, IX, 3 e éd., 532, note IV. 

a dwn *n:n, p. 93 a -. rroî -n nwi worn bî Taffl nnïi "p rmm 

ST113N. C'est sans doute le même qui signe encore en 1522 les protocoles de la com- 
munauté de Rome, v. Berliner, Magazin, I, 80. 

4 Ce passage resté inaperçu juqu'à présent, et qui se trouve à la fin de la préface 
hébraïque des Loca prœcipua fidei christianœ collecta et explicata de Weider, Vienne 
[1559], est ainsi conçu : f-pïTTD *&y® Ù^lS^n "pifit •pi fc T*tt5 SHT 133 "pT 

p*m bdn xm b^m mau t^ino -pûni "jb^b ieio fnsitD "irus. Cf. 

Schudt, 11, 57 et s. ; H. J. Michael, Û^Tin mN, P- ^65; Joseph Sambari, dans 
Mediœval Jetoish Chronicles, p. 144. 

5 Cf. la relation de Joseph Hacohen, fcj'Wtt "H 3*7, p. 88 a. 



JACOB MANT1NO * 59 

la captivité du pape, les profanations des églises , l'humiliation du 
catholicisme pouvaient être pour les esprits mystiques des signes 
précurseurs de l'arrivée du Messie, les prodromes de la ruine de 
Rome qui devait précéder le jugement dernier. Molcho prédit, en 
outre, la destruction de Rome par une inondation ; c'est un déluge 
qui détruira Babel ou Bostra *, comme il appelle la métropole de 
la chrétienté, d'après le nom de l'ancienne capitale d'Edom. Or^ 
voici que David Reùbéni rentre en scène et demande à tous les 
souverains d'ordonner aux Juifs en état de porter les armes 2 de 
quitter leurs maisons et leurs biens et d'aller en Orient combattre, 
sous sa direction, les Turcs et les Arabes, contre lesquels les puis- 
sances chrétiennes devaient lui fournir les bouches à feu. Ce ne 
fut vraiment pas la faute des amis juifs de ces aventuriers, si 
leurs agissements n'ont pas causé au Judaïsme, en général, et aux 
Juifs italiens, en particulier, des dommages considérables. 

Avant l'arrivée de Molcho, Mantino avait déjà pris le séjour de 
Venise en horreur et il était résolu à en partir. Il paraît avoir hé- 
sité un certain temps sur la ville qu'il choisirait pour sa rési- 
dence. Il se rendit plus souvent que par le passé, et pour un sé- 
jour probablement plus long, à Bologne ; cependant il ne s'y 
établit pas d'une façon définitive. Les relations qu'il y avait 
nouées ou consolidées avec la cour diL pape, durant les négocia- 
tions de la paix et les solennités du couronnement, l'engagèrent à 
arrêter son choix sur Rome, où il ne se rendit pourtant qu'à la 
fin de l'année 1530. Il n'eut ainsi pas le chagrin de voir cette ville 
dévastée par l'inondation, le samedi 8 octobre 3 . Pour Molcho, cet 
événement donna raison à ses prédictions, et Mantino était son 
débiteur, puisqu'il n'avait échappé au malheur qui le menaçait 
que grâce à sa prophétie : ce serait donc de sa part, disait-il, une 
ingratitude noire s'il continuait ses persécutions contre son bien- 
faiteur et sauveur. Mantino n'était pas d'humeur à se laisser 
détourner par de pareilles billevesées de la voie que son devoir 
paraissait lui commander de suivre. Molcho se trompait certai- 
nement en attribuant une maladie dont il fut atteint à Venise à 
une tentative d'empoisonnement, et en accusant Mantino d'être 
venu se fixer à Rome pour le persécuter, lui, le précurseur du 
Messie, et pour le perdre. Ce qui est vrai, c'est que Mantino, 
pour dégager la responsabilité de ses coreligionnaires dans les 
dangereux troubles que Molcho devait causer, ne cessa de pré- 

1 Dans le ms. de la collection de Joseph Hacohen, au lieu de Rome il y a toujours 
à propos de Molcho, ïTiasa; cf. Zunz, SynagogaU Poésie, 438. 

* d^n -nm, p. 900. 

3 Graeiz, IX, 3° éd., 245, note 2. 



60 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

senter l'intrigant portugais comme un fils apostat de 1 Eglise, 
prétendant qu'elle seule avait à en répondre au cas où son chef 
et ses cardinaux se commettraient avec ce violent ennemi du 
christianisme. 

C'est pour cette seule raison qu'il demanda à l'ambassadeur de 
Portugal de mettre un terme aux intrigues de l'ancien fonction- 
naire de son roi, et aux cardinaux de lui défendre officiellement 
de continuer à tenir ses discours et ses sermons subversifs et inju- 
rieux prononcés publiquement. Pour les convaincre de la vérité 
de ses assertions et leur prouver que l'Eglise encouragerait ses 
propres ennemis en autorisant, par une incroyable connivence, les 
menées de Molcho dans sa métropole près du Saint-Siège, Mantino 
traduisit en latin la première vision de Molcho adressée à Joseph 
Taytacak, cabbaliste de Salonique, d'après une cop : e qui lui était 
sans doute parvenue comme à beaucoup d'autres, et qu'il n'eut 
nullement besoin de détourner, comme l'en accusait Molcho. 
L'effet désiré par Mantino ne manqua pas de se produire. Quoi 
qu'il en soit de la délivrance miraculeuse de Molcho, qui aurait 
échappé à la mort par le feu à laquelle il avait été condamné à 
Rome, toujours est-il qu'il quitta cette ville où son action parais- 
sait si dangereuse à Mantino, et alla au-devant de sa destinée en 
entreprenant avec David Reùbéni un voyage, qui devait être son 
dernier, pour se rendre auprès de l'empereur. 

David Kaufmann. 
(A suivre.) 



LES CHAPITRES XVl-XVII DU LIVRE DE JOSUÊ 



En lisant ces deux chapitres connexes, on remarque à la fin du 
second (xvn, 14-18) un dialogue entre les « fils de Joseph » et 
Josué, dont le sens est obscur. Il en ressort seulement que les 
fils de Joseph, trouvant que le lot qui leur avait été attribué 
n'était pas en proportion de leur nombre, réclamaient un ter- 
ritoire plus grand. Josué leur assigna alors « la montagne 
d'Ephraïm », qu'ils devaient déboiser et garder en leur possession. 
Mais ils firent de nouveau des représentations, qui ne nous parais- 
sent pas bien claires, et, de plus, nous ne comprenons pas la ré- 
ponse que Josué leur fit ensuite pour les apaiser. Il semble répé- 
ter simplement sa première réponse en la rendant un peu plus 
explicite. Du reste, nous ne comprenons pas pourquoi les fils de 
Joseph se plaignent de n'avoir reçu qu'un lot unique, une seule 
bande de territoire, lorsqu'au contraire, le texte a énuméré précé- 
demment les nombreux territoires, grands et petits, qui leur 
étaient échus en partage. 

Evidemment, ce petit chapitre n'est pas à sa véritable place, et 
il s'y est certainement glissé plusieurs altérations qui en ont obs- 
curci le sens. C'est pour cette raison que M. Budde propose d'y 
faire de nombreuses modifications. D'abord, il fond les deux dia- 
logues en un seul, ce qui donne au texte une forme toute diffé- 
rente. Ensuite, au lieu de « la montagne d'Ephraïm » (v. 15), il 
propose de lire « la montagne de Guilead », située au-delà du 
Jourdain, région qui a été réellement conquise par une partie 
de la tribu de Manassé, et que celle-ci n'aurait occupée qu'à la 
suite des conseils de Josué. Mais, comme il est déjà question 
de cette conquête dans Nombres, xxxn, M. Budde transpose 
aussi les versets 39, 41, 42 de ce chap. des Nombres pour les 
mettre dans le passage en question. Enfin, il place tout le chapitre 
ainsi transformé dans le livre des Juges, au chapitre i er , où il 
ajoute, supprime et modifie à son gré '. 

1 Vo'uD.-K. Budde, Die Bûcher Richter und Samuel, Giesseu, 1890, p. 32-39 et 87. 



62 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

On peut difficilement accepter, sur ce point, l'opinion du savant 
exégète, car il n'est permis de modifier aussi profondément un 
texte qu'en cas de nécessité absolue, ce qui n'existe pas ici. Les 
conquêtes des enfants de Manassé dans la région transjordanique 
ne peuvent pas être considérées comme faites à cette même 
époque, car nulle part on n'indique qu'elles aient été faites à 
l'instigation de Josué, quoique, en réalité, elles aient eu lieu, 
comme nous le verrons plus loin, dans la période qui suivit 
celle de Josué. Les assertions de M. Budde nous montrent dans 
quelles erreurs tombe la critique biblique moderne, quand elle 
ne se contente pas des résultats que nous oblige à accepter 
l'étude impartiale des Livres saints, et qu'elle « veut tout sa- 
voir », par qui et à quelle époque chaque verset, chaque moitié 
et même chaque quart de verset de la Bible a été écrit. 

Pourtant notre petit chapitre, en apparence si rébarbatif, offre 
un sens facile et clair, si nous lui assignons sa véritable place 
dans son propre milieu en y faisant quelques légères corrections, 
qui sont, du reste, nécessaires par elles-mêmes. En effet, nous 
voudrions l'intercaler dans le chap. xvi, entre les versets 4 et 5 ; 
ce chapitre serait alors ainsi conçu : « Voici la part qui échut aux 
fils de Joseph : depuis le Jourdain de Jéricho, près des eaux de 
Jéricho, à l'Orient, le long du désert. Elle s'élevait de Jéricho 
à Bethel par la montagne ; elle continuait de Bethel vers Luz et 
longeait la frontière d'Arki-Atarot. Puis elle descendait à l'Occi- 
dent, vers la frontière du Yaphléti jusqu'aux confins du Bas- 
Bethoron et jusqu'à Guézér, pour aboutir à la mer. C'est cette 
région que les fils de Joseph, Manassé et Ephraïm, occupèrent 
pour leur part ». Suit alors le passage de xvn, 14-18 : « Mais les fils 
de Joseph dirent à Josué : Pourquoi nous as-tu donné en héritage 
un seul lot, une seule parti Nous sommes un peuple nombreux, 
parce que (lisez b*, au lieu de *iy) l'Eternel nous a comblés de 
ses bénédictions. Et Josué leur dit : Si vous êtes un peuple nom- 
breux, montez à la forêt et coupez-la sur le territoire des Phéré- 
ziens et des Rephaïm, et la montagne d'Ephraïm sera alors (tn au 
lieu de y$) pour vous. Les fils de Joseph dirent : Même la mon- 
tagne d'Ephraïm ne nous suffira pas, et il y a des chars de fer 
chez tous les Cananéens qui habitent la vallée, chez ceux de Beth- 
Schean et de ses environs et chez ceux de la vallée de Yezréel. 
Josué répondit alors à la maison de Joseph, à Ephraïm et à Ma- 
nassé : Vous êtes un peuple nombreux et votre force est grande, 
vous n'aurez pas un lot unique. Comme vous aurez la montagne, 
qui est couverte de forêts, que vous abattrez, ses issues seront à 
vous, et vous chasserez les Cananéens (de la plaine), quoiqu'ils 



LES CHAPITRES XVI-XVII DU LIVRE DE JOSUÉ 63 

(lisez 13 un, au lieu de *o) aient des chars de fer et malgré leur 
force. » 

Pour comprendre le sens de ce dialogue, il suffit de s'orienter 
dans la région. Près du lot de la tribu de Benjamin, s'étendait, au 
nord, l'étroite bande de territoire de Jéricho jusqu'à la mer qui, 
d'après xvi, 1-4, avait d'abord été assignée aux deux branches de 
tribu Manassé et Ephraïm. Au milieu, ce territoire comprenait la 
partie sud (ou le versant) de la montagne qui reçut plus tard (de 
ses habitants) le nom de « montagne d'Ephraïm ». Cette montagne 
s'étendait vers le nord, était en grande partie boisée et habitée par 
deux faibles peuplades cananéennes. Au nord, elle s'abaissait vers 
la vallée de Yezréel, où il y avait, au nord-ouest, la ville de Yez- 
réel, et, au nord-est, la ville de Beth-Schean. La vallée était ha- 
bitée par une peuplade cananéenne très forte et belliqueuse, que 
les fils de Joseph ne pouvaient espérer vaincre s'il fallait l'atta- 
quer dans la plaine, après avoir contourné la montagne. 

Or, comme le territoire qui leur avait été assigné se trouva in- 
suffisant, ils réclamèrent des terres nouvelles ; alors Josué leur 
proposa la montagne, pensant leur donner ainsi satisfaction. Mais 
ils déclarèrent que cette concession ne leur suffisait pas et qu'ils 
ne se trouvaient pas en état d'attaquer les Cananéens d'au-delà de 
la montagne. Josué leur répondit alors qu'en déboisant la mon- 
tagne, ils auraient, non seulement le terrain, mais aussi les issues 
vers la vallée, d'où ils réussiraient facilement à surprendre les 
villes cananéennes de la vallée et à en expulser les habitants, 
malgré leurs chars de fer et leur force. Ce plan fut effectivement 
réalisé avec succès, comme il résulte de la suite de la relation 
xvi, 5-xvn, 13, qui dit que les descendants de Joseph possédèrent, 
non seulement la montagne d'Ephraïm, mais aussi beaucoup de 
territoires et de villes au nord, dans la vallée de Yezréel. 

Les rectifications que nous avons faites dans le texte xvn, 
14-18, sont peu importantes et s'imposent d'elles-mêmes. La plus 
considérable, où nous avons corrigé ya en tn, est nécessaire, car 
le mot y« signifie partout : se hâter, accélérer, et ne serait pas 
ici à sa place. Du reste, le copiste a pu facilement se tromper, à 
cause d'un trait collatéral qui se sera trouvé là par hasard. 

En rectifiant ce petit paragraphe et en le remettant à sa place 
primitive, nous croyons pouvoir résoudre encore d'autres diffi- 
cultés des chap. xvi-xvii et acquérir ainsi de nouvelles informa- 
tions sur l'histoire de l'ancien Israël. En effet, la critique biblique 
actuelle ■ ne sait guère expliquer comment il se fait que le texte 

1 Voir Kuenen, Einleitmg in die Bûcher des A. T., I, p. 102 et 325. 



64 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

parle d'abord du lot des «fils de Joseph» (xvi, 14, xvn, 14, 16, 
37), ce qui semble indiquer que les demi-tribus de Mariasse et 
d'Ephraïm formaient une seule tribu, tandis que, historiquement 
et même dans le récit suivant du texte, elles sont tout à fait 
distinctes. Ensuite, Manassé est placé une fois avant Ephraïm (xvi, 
4, conformément à xvn, 1), et, aussitôt après, le lot d'Ephraïm 
est délimité le premier, c'est seulement après lui que Manassé 
obtient son lot. Or, nous savons par la Genèse, xlviti, 20, quelle 
importance on attachait au rang dans lequel on nommait ces deux 
tribus. Ainsi, dans la bouche de Josué (Josué xvn, 1*7), le frère 
cadet garde le rang qu'il avait dans le texte de la Genèse. Mais 
alors que signifie la déclaration de xvn, 1, que lui (Manassé) est le 
premier-né de Joseph ? 

Pour résoudre complètement ces difficultés, il nous faut encore 
examiner un point, à savoir la prise de possession du pays de Gui- 
tead par une partie de la tribu de Manassé. Quoique ce fait n'ait 
rien de commun avec le ch. xvn 14-18, notre texte (xvn, 1 et 5) en 
fait cependant mention, et la critique biblique a déjà établi que 
cette prise de possession dans la région transjordanique n'a pas 
eu lieu en même temps que l'occupation des territoires échus aux 
tribus de Ruben et de Gad (Nombres, ch. xxxn), mais qu'elle fut 
réalisée plus tard et que ce fut, en quelque sorte, une réémigra- 
tion de la Palestine. 11 est, en effet, inadmissible qu'à l'époque 
de la souveraineté des tribus, où le sentiment de solidarité de 
la tribu était si vif, une partie de la tribu se soit séparée de 
l'autre sans nécessité. Si nous nous plaçons au point de vue de 
Nombres, xxxn, il est encore plus difficile de comprendre com- 
ment Moïse, qui autorisa bien malgré lui les deux tribus à séjour- 
ner hors de la Terre promise, accorda une permission analogue 
à une partie de la tribu de Manassé qui n'avait pas même de- 
mandé cette faveur. D'ailleurs, dans Nombres, xxxn, 41, il est 
aussi fait mention de la conquête de Yaïr ; or, le même Yaïr est 
compté dans Juges, x, 3-5, parmi les Juges. Si donc le passage 
de Nombres, xxxn, 41, se rapporte à une époque postérieure, 
il en est de même des versets 39 et 42 relatifs aux conquêtes 
des fils de Manassé faites au-delà du Jourdain, et les versets 33 
et 40 seraient simplement dus à une méprise d'un rédacteur 
postérieur. 

Mais quelle raison a pu déterminer, à l'époque des Juges, une 
partie des fils de Manassé à se séparer de leur tribu et à chercher 
de nouvelles possessions? C'est ce que nous apprend la description 
des lots des deux branches de tribu dans Josué, xvi-xvn. En 
effet, nous y voyons que dans le pays cis-jordanique, Ephraïm 



LES CHAPITRES XVI-XVII DU LIVRE DE JOSUE 65 

s'appropria la part du lion et réduisit Mariasse à la portion 
congrue. Non seulement il garda exclusivement pour lui la mon- 
tagne d'Ephraïm, mais il poussa Manassé hors du territoire 
qu'ils avaient occupé en commun (xvi, 1-4), jusque dans la vallée 
septentrionale. Mais là aussi Ephraïm s'appropria bientôt plu- 
sieurs villes (xvn, 8 et suiv.), de sorte qu'il ne resta à Manassé 
que dix petits districts épars ïrttttn "•bnn (v. 5), dont quelques-uns 
se trouvaient même dans les lots des tribus d'Issachar et d'As- 
ser (v. 11). Manassé se tira d'embarras en envoyant une partie 
de sa tribu en expédition vers Guilead et Basan. Otte partie se 
fixa dans ses nouvelles possessions, où elle devint puissante et 
respectée. 

Naturellement, nous présentons ces antiques événements d'a- 
près le point de vue de l'auteur de notre fragment, point de vue qui 
se trouve, d'ailleurs, confirmé par l'état réel des possessions des 
deux branches de la tribu. Mais le fait qu'Ephraïm dut commettre 
une grosse injustice vis-à-vis de son frère Manassé ressort aussi 
de l'antagonisme qui régna désormais entre eux. En effet, dès 
l'époque des Juges, il se produisit entre eux deux collisions 
(Juges, vin, 1, et xii, 1 et s.), dont la dernière fut sanglante et où 
Ephraïm eut le dessous. Peu de temps avant la chute du royaume 
du nord, le prophète Isaïe nous parle de la haine existant entre 
Manassé et Ephraïm (ix, 20). Si l'on ne donne pas de renseigne 
ments sur la période intermédiaire, c'est sans doute parce que 
l'occasion ne s'en est pas présentée, les livres historiques de la 
Bible ne relatant presque rien de la vie des Israélites du nord, 
en dehors de l'histoire de leurs rois. 

Il arrive chez les nations comme chez les hommes que, quand un 
fort est associé à un faible pour une entreprise commune, le 
premier lèse le second. Or, d'après Deutéronome, xxxm, 17, 
Ephraïm était dix fois plus puissant que Manassé ; aussi se crut-il 
en droit de l'expulser de son territoire et même d'établir sa domi- 
nation sur lui. En effet, il ne voulait pas permettre à la tribu de 
Manassé de faire la guerre de sa propre initiative, comme cela ré- 
sulte des passages du livre des Juges que nous avons cités. Peut- 
être cette prétention d'Ephraïm vis-à-vis de Manassé fut-elle la 
cause de leur division. Pour la justifier, Ephraïm allégua sans 
doute que déjà le patriarche Jacob avait donné la prééminence au 
plus jeune frère (Genèse, xlviii, 14 et s.). Mais la tribu de Ma- 
nassé ne voulait pas reconnaître cette tradition, elle n'entendait 
pas renoncer à son droit d'aînesse et considérait les procédés 
d'Ephraïm à son égard comme iniques. 

C'est précisément ce sentiment qu'exprime notre fragment 

T. XXVII, n° 53. 5 



66 BEVUE DES ÉTUDES JUIVES 

(Jos., xvi-xvii), dont l'auteur nous paraît être un Mannasside. 
Grâce à la transposition que nous avons indiquée, les difficultés 
s'en trouvent écartées. En effet, voici comment l'auteur présente 
la marche du partage du pays : au début, la région décrite xvi, 
1-3, fut assignée aux « fils de Joseph » en commun, et Manassé 
avait encore la prééminence (verset 4) de la prise de possession. 
Gomme le pays se trouva insuffisant pour eux tous, ils réclamè- 
rent auprès de Josué, qui leur assigna les territoires limitrophes du 
côté du nord. Mais l'auteur montre Josué comme ayant agi avec 
partialité au profit de la tribu à laquelle il appartenait lui-même, 
c'est-à-dire d'Ephraïm, car il lui fait désigner la montagne qu'il 
fallait défricher par le nom de « montagne d'Ephraïm », comme s\ 
elle devait appartenir à Ephraïm seul. Ensuite, il lui fait nom- 
mer (verset 17) Ephraïm avant Manassé, indiquant par là que 
Josué donnait la prééminence à Ephraïm, malgré le droit d'aî- 
nesse de Manassé 4 . Aussi, dès que le conseil de Josué fut mis à 
exécution, Ephraïm ne tarda-t-il pas à marquer la montagne ainsi 
que la région comme son lot (xvi, 5-8) et à se constituer ainsi un 
territoire étendu et homogène. Manassé dut conquérir pour lui 
des territoires situés plus au nord, dans la vallée. Mais Ephraïm 
en fit autant, ou peut-être aida-t-il Manassé dans cette con- 
quête et garda-t-il, pour son salaire, plusieurs villes de la plaine 
(verset 9). 

Comme la conquête et la prise de possession de ces territoires 
hétérogènes eut lieu plus tard, leur description aussi vient après 
celle des premiers. L'auteur, tout ému de l'injustice d'Ephraïm, ne 
peut s'empêcher de rappeler à cette occasion que Manassé était le 
premier-né de Joseph (xvn, 1), et il se donne encore la satisfaction 
de rappeler que Makhir, le premier-né de Manassé, était un héros 
de guerre qui conquit Guilead et Basan. Ceux qui étaient restés 
dans le pays cisjordanique s'emparèrent de dix petits districts 
(2-11). Il est vrai que, dans leur voisinage, plusieurs villes restè- 
rent encore au pouvoir des Cananéens. Mais qu'on remarque la 
manière dont l'auteur en parle : « Et les fils de Manassé ne purent 
pas chasser les (habitants de ces) villes . . .et lorsque les enfants 
d'Israël devinrent forts, les Cananéens furent assujettis à un tri- 
but, mais ils ne furent pas chassés » (ibid., 12-13). Evidemment 
l'auteur cherche à excuser cette négligence des membres de sa 
tribu, en invoquant leur faiblesse et en montrant qu'Israël non plus 
ne chassa pas ses ennemis, même quand il fut puissant. Son ton 



tu n'auras pas zm lot unique •, ibid. % paraît aussi indiquer que 
les deux branches de tribu devaient désormais avoir leurs lots séparément. 



LES CHAPITRES XVI-XVII DU LIVRE DE JOSUÉ 07 

change quand il raconte le même fait des gens d'Ephraïm. « Et ils 
(les enfants d'Ephraïm) ne chassèrent pas les Cananéens qui ha- 
bitaient Guézer, et les Cananéens habitèrent au milieu cVE- 
phralm jusqu'à ce jour, mais ils turent assujettis à un tribut » 
(xn, 10) '. 11 est clair qu'ici l'auteur prend le parti de Manassé 
contre Ephraïm, et il le fait fort habilement dans tout notre 
fragment, qui devient ainsi très clair pour nous. 

Mais comment expliquer la transposition du fragment de ch. 
xvii, 14-18? Nous nous en rendrons compte en examinant la 
formation de la description des lots distribués aux tribus en-deçà 
du Jourdain (ch. xv-xix). En effet, ces cinq chapitres ne sont 
pas d'un seul jet, mais se composent de trois fragments différents, 
ayant pour origine divers documents. D'abord, les deux cha- 
pitres du milieu, xvi et xvii, se distinguent, par la forme et le 
fond, du chapitre xv qui précède et des chapitres xviii et xix qui 
suivent, car dans les ch. xvi et xvii on se borne à indiquer les 
limites, tandis que, dans les autres chapitres, on s'attache à la fois à 
énumérer et à désigner par leurs noms toutes les villes de chaque 
territoire. Les chapitres du milieu ne citent que les villes formant 
les limites des divers lots ou se trouvant enclavées dans le terri- 
toire d'autres tribus; ils mentionnent aussi les villes restées au 
pouvoir des Cananéens, et dont les trois autres chapitres (à l'ex- 
ception de xv, 63) ne parlent pas, quoiqu'il s'en trouvât aussi 
dans les sept autres territoires de tribus (voir Juges, i). Ainsi, 
nous constatons, d'une part, dans les chapitres xvi-xvii, et, 
d'autre part, dans les chapitres xv, xviii-xix, des tendances dif- 
férentes dans la description des lots, et nous en concluons à l'exis- 
tence de plusieurs auteurs. Et même ces trois derniers chapitres 
ne peuvent pas avoir été écrits par le môme auteur, car dans le 
chapitre xv on cite, comme appartenant à la tribu de Juda, des 
villes qui, dans le chap. xix, 2 et s., sont attribuées à la tribu de 
Siméon. Si, dans xix, 1, on fait observer que le lot de Siméon 
était enclavé dans celui de Juda, cela n'explique pas encore comb- 
inent un même auteur indique les mômes localités comme étant 
la possession tantôt d'une tribu, tantôt d'une autre. 

On peut expliquer cette contradiction de la façon suivante. La 
nomenclature des villes, faite dans le chapitre xv, a été emprunté^ 
aux archives gouvernementales du royaume de Juda, où elle de- 
vait se trouver en vue de la répartition des impôts. Or, dans 
cette liste, on ne tient naturellement pas compte de la tribu qui 

1 Savoir à l'époque de Salomon , cf. I Rois, ix, 16, quoique ce verset soit 
suspect. 



68 REVUE DES ETUDES JUIVES 

habitait ces villes, et c'est pourquoi les villes de la tribu de Si- 
méon sont énumérées avec les autres. Mais dans les chapitres 
xvin-xix, la nomenclature des villes est faite par tribu, tirée sans 
doute aussi des archives des centres administratifs et provenant 
probablement de la période où les tribus s'administraient encore 
elles-mêmes, c'est-à-dire de l'époque antérieure à l'établissement 
de la royauté'. Il existait sûrement aussi dans les tribus d'E- 
phraïm et de Manassé de pareilles nomenclatures, mais elles ne 
furent pas conservées dans l'Ecriture-Sainte. A leur place, on mit 
les chapitres xvi-xvii, provenant sans doute, en partie, de ces listes 
primitives, mais où se fait jour une tendance toute différente, que 
nous avons signalée plus haut. 

Est-il maintenant possible de déterminer l'époque où ces trois 
fragments ont été composés ? Nous ne le pensons pas, car, lors de 
leur fusion, et ensuite, au moment de la rédaction de tout le livre 
de Josué, ils ont pu et dû subir des additions, des suppressions et 
quelques modifications. Comme le même fait se présenta pour les 
autres écrits historiques de la Bible et qu'il n'existe pas d'autres 
sources qui nous renseignent sur la situation des anciens Hé- 
breux, il ne semble pas qu'on puisse fixer avec certitude l'époque 
où telle ou telle partie de ces livres fut écrite. C'est là, pourtant, 
un point pour lequel la critique biblique moderne se donne une 
peine inouïe et, à notre avis, bien inutile. En ce qui concerne nos 
trois fragments du livre de Josué, nous tenons seulement ceci 
pour certain, c'est qu'ils ont déjà été composés (séparément) avant 
l'exil, car on n'y trouve pas trace d'une conception religieuse et 
dogmatique. Or, on sait que celle-ci ne commença à se former que 
durant l'exil et se développa surtout à l'époque qui suivit l'exil. 
On n'a qu'à comparer, pour s'en convaincre, ces cinq chapitres 
avec les chapitres précédents et suivants (xm-xiv, xx-xxn); la 
différence est évidente. 

Quant à la fusion des trois fragments en un seul récit, où l'on 
expose la répartition de tout le pays cisjordanique entre les tri- 
bus, elle n'eut lieu, sans doute, que pendant l'exil, alors que les 
pieux patriotes cherchaient à calmer leur chagrin en s'occupant 
de l'histoire de leur patrie et préparaient ainsi les éléments pour 
les autres livres historiques de la Bible. En tout cas, le compila- 

1 D'après I Rois, iv, il semble bien qu'à l'époque de Salomon, les collecteurs 
d'impôts étaient répartis par tribus; pour quelques-uns, cela est dit expressément 
(v. 15-18). D'après cela, les nomenclatures des villes du livre de Josué pourraient 
aussi provenir de cette époque. Mais pour les autres fonctionnaires, la répartition 
par tribus ne paraît pas avoir été laite avec rigueur. En tout cas, la nomenclature 
spéciale des villes de Siraéon (Jos., xix, 2) est d'une époque antérieure à celle qui 
concerne la tribu de Juda. 



LES CHAPITRES XVI-XVH DU LIVRE DE JOSUÉ 69 

teur et rédacteur de ces fragments était trop étranger aux affaires 
intérieures des tribus du nord pour connaître l'antagonisme exis- 
tant autrefois entre Manassé et Ephraïm et pour remarquer la 
tendance particulière de notre fragment (ch. xvi-xvii). On ne 
peut pas exiger, comme on sait, des compilateurs et des rédac- 
teurs bibliques une analyse critique telle qu'elle est pratiquée 
dans notre siècle. Notre rédacteur n'a vu, dans ce fragment, que 
la description des lots des tribus en question, et comme le pas- 
sage de xvn, 14-18, à sa place primitive, interrompait, à son avis, 
la suite de cette description, il le rejeta à la fin. 

Israël Sack. 



JUIFS ET GRECS 

DEVANT UN EMPEREUR ROMAIN 



Parmi les papyrus grecs du Musée du Louvre figure, sous la 
cote 2376 dis, un document qui se compose de huit colonnes 
plus ou moins fragmentaires, actuellement réunies dans deux ca- 
dres de verre *. Cette importante pièce, où l'on reconnaît à pre- 
mière vue qu'il est question de Juifs d'Alexandrie et d'un empe- 
reur romain, n'avait guère arrêté l'attention de Letronne, qui se 
contenta d'en transcrire une partie avec la mention : Fragments 
sans suite de V époque romaine; rien à en tirer. Brunet de 
Presle, auquel échut Ja tâche de terminer la publication des pa- 
pyrus du Louvre, préparée par Letronne, ne se montra pas aussi 
prompt à désespérer. L'édition qu'il donna de notre papyrus, 
dans le tome XVIII des Notices et extraits des manuscrits, 
2 e partie, p. 383 suiv. (1865), est sans doute fort imparfaite; mais 
une notable partie du texte a été correctement déchiffrée, et l'ex- 
cellent fac-similé dessiné par Th. Devéria (planche xlvi de l'Al- 
bum) permet souvent de rectifier et de compléter les lectures de 
l'éditeur. Toutefois, ce fac-similé — comme toutes les reproduc- 
tions de ce genre qui ne sont pas exécutées par un procédé pure- 
ment mécanique — ne saurait inspirer une confiance absolue. 
Aussi M. Wilcken a-t-il cru devoir, en 1888, collationner à nou- 
veau le papyrus du Louvre, comme il avait déjà collationné en 
1886 deux lambeaux de papyrus de Londres, qui faisaient origi- 
nairement partie du même ensemble 2 . Sur le fondement de ces 

1 L'accès et l'étude des papyrus grecs de notre collection nationale présentent ac- 
tuellement, au moins pour les savants français, des difficultés presque insurmon- 
tables, comme j'ai pu m'en assurer au cours de deux expériences récentes. Le moyeu 
le plus simple et le plus pratique de mettre un terme à un état de choses aussi fâ- 
cheux serait de transférer toute la collection à la Bibliothèque Nationale, où elle 
serait mieux à sa place et mieux aménagée que dans les combles du Louvre, au fond 
d'armoires rarement ouvertes, sous la garde d'une sentinelle généralement invisible. 

* Ces fragments ont été déjà publiés en 1839, par Forshall, Description of the 
greek papyri in the British Muséum, n" xliii. 



JUIFS ET GRECS DEVANT UN EMPEREUR ROMAIN 71 

deux collations, le savant paléographe a publié en 1892, dans 
la Revue allemande Hermès (XXVII, 464 suiv.) et sous le titre 
Fin Actenstûck zum jûdlschen Kriege Trajans, une nouvelle 
édition de notre texte, accompagnée d'un intéressant commen- 
taire. Cette édition marque un grand progrès sur celle de Brunet 
de Presle. Non seulement M. Wilcken a amélioré sur beaucoup de 
points les lectures de son prédécesseur, mais encore il a mieux 
déterminé le caractère général du document : là où Brunet voyait 
« deux rescrits d'un empereur romain adressés aux Juifs d'A- 
lexandrie, des fragments d'un mémoire apologétique présenté à 
l'empereur par les Juifs et une lettre d'un personnage condamné 
à mort », M. Wilcken a reconnu le procès-verbal d'une « conver- 
sation » entre un empereur et une députation juive. En outre, 
deux heureuses restitutions — celle des mots ton Aaxtxôôt izoké\nùi 
(I, 13) et du nom propre Aounou (I, 5) — lui ont permis de cir- 
conscrire, sinon de résoudre, la question chronologique que Brunet 
de Presle avait laissée complètement indéterminée. 

Le travail de M. Wilcken, si méritoire qu'il soit, ne saurait 
être considéré comme définitif. Lui-même a pris soin de nous 
avertir que sa collation du manuscrit de Paris, faite un peu ra- 
pidement, avait besoin d'être revue. En outre, si ses lectures sont 
en général excellentes, il n'en est pas toujours de même de ses 
restitutions conjecturales, et le commentaire pose plus de ques- 
tions qu'il n'en résout. Dans ces conditions, il m'a paru nécessaire 
de reprendre ab ovo l'étude du papyrus du Louvre, sur lequel mon 
attention avait été depuis longtemps dirigée par mon regretté ami 
Arsène Darmesteter. La nouvelle et minutieuse collation que j'en 
ai entreprise ne m'a pas livré beaucoup de leçons nouvelles — 
après un moissonneur comme M. Wilcken il n'y a jamais grand' 
chose à glaner — , mais dans le nombre il en est d'importantes, 
qui suffisent à modifier le sens de tout un passage. En outre, une 
réflexion prolongée m'a amené à concevoir tout autrement que 
ne l'avaient fait Brunet de Presle et M. Wilcken le sens général 
de notre document. 

Je reproduis d'abord le texte des quatre seules colonnes du 
papyrus qui soient assez bien conservées pour fournir des indica- 
tions utiles; le reste ne se compose que de courts et minces lam- 
beaux, contenant tout au plus un ou deux mots par ligne, et 
auxquels s'applique le verdict sommaire de Letronne : rien à en 
tirer. Une édition complète de ce texte figurera, d'ailleurs, dans 
mon volume Fontes ethnici rerum indaicarum dont l'impression 
est très avancée. 

Les quatre colonnes susceptibles d'une restitution partielle sont 



72 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

celles que M. Wilcken a numérotées I, II, III et VI. La colonne I 
occupe le recto d'un premier grand morceau de papyrus; II et III, 
qui se font suite, occupent le recto d'un autre grand morceau, au 
verso duquel se lit la colonne VI, la plus complète de toutes. 
L'ordre assigné par M. Wilcken à ces colonnes est un peu arbi- 
traire; en particulier, il ne me paraît pas du tout prouvé que la 
colonne I précède immédiatement le groupe II— III. Toutefois, la 
chose étant de peu d'importance, j'ai préféré conserver la dispo- 
sition et le numérotage de mon devancier 1 . 

Colonne 1. 

JlajGXo; ire [pi tJoû paai^éwç èv. . . 

.0 (bç TrpoTJvayov xal exoa (?^ . . 

.o âvY)Y[o'p£u]a£, xort 0é(o[v 

Trjepl toùt[ou] ôi<5h:aY[j.a àvéyva) [toû ? 
5 A]outtou tb; xpoiyeiv au[xjcùç 

è]xé'X£U£ y\z\iîLiùv t6v [à]it6 

<t]xtqv7i<; xat sx |X£^ao'j ^<xiiké<x. 

Ojutioç fjjxwv xal ô aÙTOxpâxtop 

è]a%e(v)5iaaev eiirwv Trpôç 
10 H]aÛAov xai toù; Vijj.eTÉpou^* 

Tajûxa èv xaïç T[oi]aÙTaiç Tia- 

[pa]TâJje<r[i] yeivefTjat' èixoO .r, 

.£V Tioi Aaxixun tto'XÉ[jl[id]i 

.... [eu ?] OiAeitwtcov tt . . 
15 ..atoç [x]wv èxet (?) a[[ù?]]tov.. 

. . pwv àvSpaç | tôv . . 

Suivent encore douze lignes tout à fait fragmentaires. 

Les dix premières lignes sont conformes aux lectures de Wilcken. 

Aux lignes 11 et 12, il lisait : 

[n<x]vTa[çj # "Ev taïç Totautatç ica- 
pardÇEffi TEÉvsTai èjioD fj, etc. 

La leçon Tajûxa est certaine ; de même «^verat, que M. Wilcken 
avait cru reconnaître sur l'original, mais écarté après réflexion. 
riverai pour y^vsTai est une orthographe fréquente dans les papy- 
rus ; nous citerons , par exemple, le papyrus d'Hypéride Contre 

1 Je préviens le lecteur que, par suite de l'absence de certains caractères, j'ai dû 
employer les signes suivants : les crochets simples [ ] indiquent les lettres qui man- 
quent actuellement dans le texte, mais qui y figuraient autrefois ; les crochets 
doubles [\ ]], les lettres oubliées par le scribe; les parenthèses (), les lettres indû- 
ment ajoutées par luj. Le nombre des lettres manquantes est toujours indiqué par 
celui des points. 



JUIFS ET GRECS DEVANT UN EMPEREUR ROMAIN 73 

Athènogène, col. III, 1. 9 : oia yeCwcok. C'est à M. Henri Weil que 
je dois l'idée d'avoir ponctué après T)>j.£Tépouç. 
A la ligne 14, peut-être ^£Y lt0VùJV . 

Colonne IL 

Kaïaap MouSQuctç* "Epuxôov 

o*jtw 6ov Tj àpyT,(t) Triç 

aTàastoç ?] xal toû iroTvSfxotj T)p;YiTat (sic) 

]ô)v(ya xal it£[p] > - toû 'AvO^jio'j 

5 . . .àrce ?] 8£î/8y)(i) Ton Kupiwi ècp' ou 
ô iro'X£|x ?]o; èx(£)iv/)8ï)(i) ox; xal \iî- 
x'aùxoû ?J àitoSïijuav xaûxa èyëvExo, 
tôç ? èx tt,ç ?J xwaxtoSÉaç ^p7:aaav xal 
éÀ^8év ?] xaç £Tpau[xâTt(7av 
40 nepl ji£v ?| 2>v TcdvTtiîv cfujvéyvtov 
xolç 'AÀs]i;av8peû<n, àXXôi toi; itou)- 
aaoïv] ôeï èirép;££a8ai. 

Suivent quatorze lignes fragmentaires. 

Pour les lettres conservées, les lectures de Wilcken se véri- 
fient sans exception. Le supplément «rcdœwç (1. 3) est de Brunet de 
Presle, étyOévjtaç (1. 9) de M. H. Weil ; les autres suppléments s'ac- 
cordent pour le sens avec ceux de Wilcken, mais sont un peu plus 

COUrtS. A la 1. 8, il écrit et; xaçjxiDJxwSÉaç. 

Colonne 111. 

7)T0 Tcâaiv àv8pi6iroiç[ 

vov ôaxpi (?) irpo7te[i/Jt[ 

&nz et xivaç èS [ 

8fivai àTr6'AXe^avôp[e(a<; 
5 où8è rjxxov xal où[ 

àpTOxaBévxaç cba[ 

ùizb xoùxcov V)pirdcr[[0]]T ( ff[av 

clç Ti(i£T£pav auxo[cpavx(av 

5701 jxèv T£A£w<; (?) ôia-[ 
\ {îEVQt icpô; xoùç xup£[ouç 

«p. .ov aùxol elç aù[ 

itapeaxaXTiaav xa[l 

aav. 

'lo]u8aIoi* Kupts 4»s68ov[xai 
15 . . ,]xeç où3' 8aoi TJ<rav àv[8pe<; ? 

Kaïaap 'IouSaÉoiç* <£ave[pdv 

axouç où 86va(j0e 8s [ 

(jl* eiatv 'AÀsi-avSpEtç 

veç AXe^avôpeï; eù^[ 
20 TceiroiTixévai tj àX"Xou [ 



74 BEVUE DES ETUDES JUIVES 

ô è'itap/o'; jxou èv Su [ëypa^cv ? ôia- 

Tây^axt Sti'XoI Sûva[a8ai 

jjuoi elvai xal -jôtp xo[ 

àjxapTàvovTaç 6[ 
25 etxdç* iràvTaç yôtp xa[ 

"Ecrive? xal èyà) aùxd; ] 

t]ouç à/pe(ouç ôou>o-j[<; 

xan irs pi xwv xa[ 

xajuxa xal Ttoaoi e. r,[ 
30 . .]? Tt£7rot7ixo'T£ç èxoV<*ff8T)<7av ? 
. . ]oxt èxo>vdta0riaav[ . . . 

La restitution de cette colonne est impossible ; nous ne savons 
même pas le nombre approximatif de lettres qu'avait chaque ligne, 
car la ligne 21 elle-même n'est que conjecturale. Mes lectures 
s'accordent presque toutes avec celles de Wilcken. A la ligne 11, 
il ne donne que .. .v. ..ot et* au et à la 1. 12, napeaTàOricrav. Aux lignes 
14-15, il restitue : 

'Jo]u8a!or Kùpis, <bzûoov[x<xi ot taura^é- 
yov]r£ç ouS ôciot f.aav av[0pa>7rot faaatv. 

Aux lignes 25-26 : 

elxo'ç. lldvTotç yap xa[xoupyouç xal oé 
"EXXtjveç xal èyw aùxoç [ujjlSç vo|jlîÇo|x£v. 

Ces suppléments sont très ingénieux, mais trop hypothétiques 
pour être insérés dans le texte. 

Colonne VI. 

n]a-j)vo<;* 'Ev , A^£^avope(a(i) xâcpo; jxot 
jjlo'v[oçJ Trecppovr'.aôat [sic) ôv vo- 
jx£[Çto](i) xaTa"Xa6£tv litl toùtov 
oè iuopeud|xsvoç où ôet"Xtd- 
5 ffw aot tyjv à^8[[e]]iav ehceu/* 
oûxwç àxouao'v jxoi, Kaïsap, (ôç 

JJLtO' ï)|jipav (JL7)X£Tt ÔVTOÇ. 

'AjvTtoveïvo;* Kûpié jxou Kaiaap, 
jxà tïjV ar,v tù^tjv, àXTjScôi; 
10 ^[y]et wç jx£6' irijiépav jx£av 
[xï)x^ti aîv. El yap tosoutwv 

èirt[cr]ToVj:v aoo Tre[ji]»8stffwv 
èTt[[e]]iyo'vTwv iQjxâç tbç ôiéxa~ 
Eav[[Toù; àv]]oa£o'jç *Iouoa[C]ou; ' Trpoa 
15 xaxof?)ixsîv, ou où 7ra[pa]6dAwç 
la/ov àvar v e;fex£tv xal [tto- 

};£[XeïV TT,V £Ù7C L £pi ?](OVU[XO- 



JUIFS ET GRECS DEVANT IN EMPEREUR ROMAIN 75 

V YjU.(OV TiriTav, -Jïîpl TOUTCOV 

où5£u.[É[av èitic[t]o}a è v è- 
20 8i|co(i1 elç xàtç sùsp[y]ec(ouç 
cou ^sï[p]aç, è; wv cp[a]vepàv 

SOTtV 7tSpt T(OV à[p]sCT(XTWV 

cou ^dywv, otjXov (?) . . .8tc 
xat toOto Tt£TTo(TiT[a]i xaxoc t(?joû 
25 ixYiôejjLtav àico'Set^iv S- 

ywv (sic) TWVicpÔç -r)[[x]àç ys- 
ysvvTjjxEvwv y[oafi{xtxJT(ov. 
Kjaïcap* IFaûXo; [uiv ? à?]s(c- 
8to(i), 'àvTtovfeïvoç ôè 

Mes lectures diffèrent de celles de Wilcken sur plusieurs 
points : 

L. 14. Je rétablis [[tous àv]]ocîou;, au lieu de ôcfou;, qui donne un sens 
absurde. Le copiste, eu écrivant le mot précédent StéTcifov, a sauté 
du premier av au second. 

L. 15. Wilcken avait bien lu ouou, mais n'a pas osé l'insérer dans 
le texte. 

L. 17. M. H. "Weil propose eùit[ap]o:>vutiov : « la ville heureusement 
nommée » (d'après Alexandre). 

L. 19. J'ai lu où8s[*[(]av sur le papyrus. Wilcken écrit cou aéSiav. 

L. 22. Wilcken : à[M^xâxoyj. La lacune n'offre pas assez de 
place. 

L. 23. Wilcken : ôtjXov yàtp ou. Le mot yàp est absolument illisible. 

L. 24. Wilcken : «enobixi ««a coû. J'avais cru lire cou, mais le 
sens exige tou. 

L. 26. £/wv est certain, mais doit être une faute de copie pour 

'éytw. 

L. 27. Wilcken : y W v ; Brunet de Presle : è[yx*ïi{iàJTc«>v (la 

place manque). Pour les deux dernières lignes, Wilcken n'a pas 
proposé de suppléments. 

Pour s'orienter au milieu de ces ruines, il faut partir de la co- 
lonne VI, la plus complète de toutes, et dont la lecture peut dé- 
sormais être considérée comme assurée. Dans cette colonne, trois 
personnages prennent successivement la parole :Paul (1. 1), Anto- 
nin (1. 8) et l'empereur (1. 28), simplement désigné par le nom de 
Kaïcrap. Paul et Antonin appartiennent au même parti, comme cela 
résuite des termes chaleureux dans lesquels Antonin confirme la 
véracité de Paul (I. 8-11). En outre, il est certain que ces deux 
personnages sont des Grecs alexandrins, et non, comme on l'a cru 
jusqu'à présent, des juifs : indépendamment de leurs noms, étran- 
gers à l'onomastique juive, et de la formule toute païenne « par ta 



76 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Fortune, César » (I. 9), cela ressort des lignes 14 suiv., où Anto- 
nin parle de certaines mesures qui ont été prises pour empêcher 
les Juifs « de se jeter sur notre très illustre cité ». Dès lors, on ne 
doit pas hésiter à adopter, aux 1. 14-15, la correction «ç ôiéTafcv 
[[«cobç àv]]offfouç 'iouSafou;, au lieu de ôcjfou; 'louôafouç : les « saints Juifs » 
sont un non-sens de toute façon et surtout dans la houche de l'A- 
lexandrin Antonin, antisémite 1 . Grâce à cette correction, justi- 
fiée par des raisons paléographiques, disparaît la principale pierre 
d'achoppement contre laquelle s'étaient heurtés mes devanciers. 

Nous pouvons maintenant reconstituer à peu près les person- 
nages et le sujet de la pièce. Personnages. 1° L'empereur. 11 est ap- 
pelé partout simplement César ; nous tâcherons plus loin de déter- 
miner de quel « César» il s'agit. 2° Les Juifs, c'est-à-dire une dépu- 
tationde Juifs d'Alexandrie, venus porter plainte contre les violences 
dont ils ont été l'objet (II, 1 ; III, 14). 3° La députation alexandrine. 
parmi laquelle trois personnages sont nommément désignés : 
Paul, qui paraît être le principal orateur et qui déclare qu'on peut 
le croire sur parole « parce qu'il n'a plus qu'un jour à vivre » (VI, 
6 suiv.) — soit, comme le croit Wilcken, qu'il ait été condamné à 
mort, soit plutôt qu'il s'agisse d'un vieillard malade, presque mo- 
ribond — ; Antonin, second orateur; enfin Théon, qui ne paraît 
qu'une fois (I, 3) pour donner lecture d'une pièce officielle 2 . 

La scène se passe devant l'empereur, très probablement hors 
d'Egypte, comme semble l'indiquer la manière dont Paul parle 
(VI, 1) du tombeau qu'il possède « à Alexandrie ». Ce procès-verbal 
est rédigé ad usum Alexandrinorum par un Grec, qui écrit (I, 
10) : <i Paul et les nôtres ». Notre document n'est, d'ailleurs, que la 
copie, hâtivement exécutée, du procès-verbal original : des fautes 
évidentes, qui ne peuvent s'expliquer que par la reproduction 
inexacte d'un modèle écrit, en fournissent la preuve. 

Sur le fond du débat, nous sommes surtout renseignés par les 
colonnes I et VI. Les Juifs accusent les Alexandrins : 1° d'avoir, 
par force, traîné en justice (?) leur « roi » ; 2° d'avoir arraché de 
prison et blessé plusieurs de leurs coreligionnaires, probablement 
soixante (I, 16) ; 3° de les avoir tous transplantés dans un nouveau 
quartier. Reprenons successivement ces trois chefs d'accusation. 

Les Alexandrins ont traîné, — sans doute devant le magistrat 
— un personnage qu'ils appellent (I, 6-7) le « roi de théâtre et de 

1 Brunet de Presle et après lui Wilcken y avaient vu les successeurs des kassi- 
dim du temps des Macchabées ! Naturellement on faisait du « juif Paul » un martyr 
de sa foi religieuse. 

2 11 reprend peut-être la parole vers la fin de la col. II, 1. 13 (Oétov è|x...). Le 
nom de Théon est très fréquent à Alexandrie ; voir le dictionnaire de Pape-Benseler, 
s. v., et l'index des Papyrus de Brunet de Presle. 



JUIFS ET GRECS DEVANT UN EMPEREUR ROMAIN 77 

carnaval 1 ». Ils reconnaissent la matérialité du fait; mais ils 
assurent n'avoir agi ainsi que sur l'ordre exprès (ôiàTayjxa) de Lu- 
pus (1, 5), qui, d'après cela, ne peut avoir été que le préfet d'E- 
gypte. Au reste, c'est sans doute à lui que s'appliquent les paroles 

de l'empereur (III, 21) : ëirap^dç |xou èv w[£7pa4/ev oiaJTàynaTi. "Eizap-/p<; est 

le terme technique grec pour le gouverneur général ou vice-roi de 
l'Egypte. Nous reviendrons plus loin sur la personnalité de Lupus 
et du « roi » juif. 

Les Alexandrins ont arraché de la prison — [èx ttjç] xtorrwfe, II, 8, 
— et blessé des prisonniers juifs. Ce fait, dit l'empereur, s'est passé 
après le départ du seigneur sous lequel ces troubles ont éclaté : 

[àTCe]8s^8ti TÔ) xupta ècp* ou [ô icdXsp ?]o; èxsivrîÔT] 8xt xod u.s[V ajxoû] à-Ko§r\ jxîav taura 

èyéveTo. Le mot xûpioç, seigneur, dans la bouche de l'empereur, ne peut 
convenir qu'à un empereur ; les papyrus gréco-égyptiens l'emploient 
constamment dans ce sens. On peut donc affirmer que les troubles 
dont il s'agit ont éclaté sous un empereur qui a voyagé en Egypte, 
mais après son départ, et que la scène se passe sous le successeur, 
probablement immédiat, de ce prince. D'ailleurs, l'empereur actuel 
a pardonné aux Alexandrins en général ces violences et beaucoup 
d'autres sur lesquels nous ne sommes pas renseignés (II, 10), mais 
il maintient que les auteurs mêmes des brutalités dénoncés par les 
Juifs doivent être recherchés et poursuivis. Les Alexandrins ré- 
pondent qu'ils sont innocents. Ce sont les Juifs eux-mêmes qui 
auraient arraché de prison et maltraité leurs coreligionnaires pri- 
sonniers afin de pouvoir diriger contre les Alexandrins une accu- 
sation calomnieuse : 6it& toutwv Vjpirdbfr-^fav.. .] el? T)[i.eTépav auxo[cpavrîav] 

(III, 7-8). Nous n'avons pas à apprécier la valeur de ce système de 
défense, que les Juifs qualifient nettement de mensonge (III, 14). 
Enfin, les Alexandrins ont transporté de force les Juifs dans une 
nouvelle résidence. Ici, le fait n'est pas contesté, mais les Grecs 
soutiennent encore n'avoir agi ainsi que par ordre supérieur. Ils 
affirment l'existence de plusieurs lettres qu'ils ont adressées à 
l'empereur pour lui communiquer l'ordre donné aux Juifs de s'é- 
tablir (ou aux Grecs d'enfermer les Juifs) dans un quartier d'où 
ils ne pourraient plus à l'improviste tomber sur les Grecs et leur 
faire la guerre; ils constatent qu'aucune de ces lettres ne lui est 
parvenue; il y a donc eu là évidemment une machination, dont 
le but était de les dépouiller des preuves matérielles qui justi- 
fiaient leur conduite. Singulière histoire et à laquelle un juge non 
prévenu devait avoir grand'peine à ajouter foi ! 

1 M. Wilcken a déjà rapproché de ce traitement injurieux d'un « roi des Juifs t 
l'épisode correspondant de la Passion de Jésus et le charivari scandaleux donné au 
roi Agrippa (en 38 ap. J.-G.) par la populace alexandrine (Philon, in Flacc, c. 5). 



78 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Il nous reste à rechercher sous quel empereur, à quelle époque 
se sont produits les désordres et les violences dont ce protocole 
nous apporte l'écho. M. Wilcken, qui s'est posé la même question, 
s'est, pour la résoudre, appuyé sur trois données : le nom du pré- 
fet Lupus (I, 5) ; la mention d'un « roi » juif (I, 1 et 17), enfin celle 
d'une guerre dacique dont l'empereur parle comme d'un événe- 
ment actuel ou tout récent (I, 13). Dans la liste des préfets d'E- 
gypte, nous trouvons deux personnages du nom de Lupus : Ti- 
(berius) Julius Lupus, sous Vespasien * — vers 71 ou 72 — et 
M(arcus) Rutilius Lupus, sous Trajan, en 116 et 117 2 . Wilcken 
n'hésite pas à exclure le premier à cause de 1 allusion à la guerre 
dacique, qui ne convient pas à cette époque. Au Contraire, le se- 
cond lui paraît réunir toutes les conditions. En effet, il était gou- 
verneur d'Egypte au moment où éclata, vers la fin du règne de 
Trajan, la formidable insurrection des Juifs de Cyrène et d'Egypte ; 
il fut même bloqué dans Alexandrie par les insurgés 3 . Les re- 
belles de Cyrène avaient proclamé un a roi » qu'Eusèbe appelle 
Aouxoûxç, et Dion 'Avô^a*; 4 ; rien n'empêche de croire que l'autorité 
de ce roi ait été également reconnue par les Juifs d'Egypte. Enfin, 
est-il nécessaire de rappeler les glorieuses campagnes de Trajan 
contre les Daces, dont il réduisit le pays en province? Aussi Wil- 
cken conclut-il que l'empereur de notre papyrus est Trajan, et 
que la scène se passe à Antioche, peu de temps avant sa mort 
(août 117). 

Si ingénieux que soit cet échafaudage, je ne crois pas qu'il ré- 
siste à un examen impartial du texte. Tout d'abord, comment con- 
cilier le récit d'Eusèbe sur le caractère formidable de l'insurrection 
juive d'Egypte avec l'ordre donné par Lupus aux Alexandrins 
(et non aux Juifs, comme traduit Wilcken) de lui amener de force 
« le roi de carnaval »? Très probablement le roi des Juifs de Cy- 
rène n'a jamais mis les pieds en Egypte ; l'eût-il fait, il n'a pas pu 
pénétrer dans Alexandrie, où nous voyons, au contraire, les Grecs 
exaspérés massacrer les Juifs ; dans tous les cas, les Alexandrins 
n'auraient pas pu s'emparer de sa personne, comme ils déclarent 
Tavoir fait (I, 2). 11 faudrait donc, au moins, corriger l'hypothèse 
de Wilcken en supposant que notre « roi de carnaval » est un per- 

1 Le nom complet est donné par sou inscription sur la statue de Memnon, C. 1. £., 
111, 31. Pline (XiX, § 11, Jan) l'appelle simplement Julius Lupus; Josèphe [B.jud., 
VIII, 5, 2 ; 8, 4) AoOftoç. 

5 Ici encore le nom complet est fourni par une inscription, C. I. G., III, 4948 
(cf. 4843). Ce préfet est encore mentionné (d'après Wilcken) dans un papyrus de 
Berlin à la date du 5 janvier 117. 

3 Eusèbe, Hist. eccL y iv, 2, 2. 

4 Dion-Xiphilin, lxviii. 32. 



JUIFS ET f.RECS DEVANT UN EMPEREUR ROMAIN 79 

sonnage tout différent d'André-Loucouas, qu'il est le chef spécial 
d'une rébellion des Juifs d'Alexandrie sur laquelle, d'ailleurs, l'his- 
toire est muette. Mais il y a plus : les lignes 5-7 de la col. II, 
quelque mutilées qu'elles soient, disent clairement que l'insurrec- 
tion a éclaté sous l'empereur précédent ; de sorte que, s'il s'agit 
vraiment de la guerre de Trajan, l'empereur en scène est Hadrien. 
D'autre part pouvait- il, sous Hadrien, encore être question de 
Lupus? celui-ci n'avait-il pas été remplacé en 117 par Q. Marcius 
Turbo, le vainqueur de l'insurrection juive 1 ? Wilcken a aperçu 
cette conséquence et il s'efforce vainement d'y échapper en cher- 
chant un autre sens aux mots tù xupty fcp' o5 [ô to^su/Jo; èxeiv^Oï], etc. 
Mais il faut prendre le texte tel qu'il est, et ce texte me paraît 
exclure certainement Trajan et probablement Hadrien. 

Un autre détail encore engage à reporter la date de notre 
papyrus à une époque plus récente que celle que propose le savant 
allemand : c'est le nom 'avxwvsïvoç porté par un des chefs de la dé- 
putation alexandrine. Le cognomsn Antoninus est d'un usage 
assez ancien à Rome — on en a des exemples dès les premiers 
temps de l'empire — , mais il n'a pénétré dans le monde grec qu'à 
l'époque des empereurs qui l'ont illustré : Antonin le Pieux et son 
successeur Antonin le jeune, que nous appelons Marc Aurèle. 
Parmi les nombreux Antonins grecs que mentionnent soit l'his- 
toire littéraire, soit les inscriptions, il n'en est pas un seul qui 
soit antérieur au règne d'Antonin et la plupart sont postérieurs à 
celui de Marc Aurèle; il serait donc extraordinaire que ce nom eût 
été porté par un Grec d'Alexandrie du vivant de Trajan ou d'IIa- 
drien. J'en conclus que Y « empereur » de notre papyrus doit être 
cherché parmi l'un des trois derniers Antonins, car je ne vois pas 
que sous les dynasties suivantes il soit question d'une guerre de 
Dacie. Entre ces trois empereurs le choix est difficile, tous les 
trois ayant eu à faire en Dacie ou contre les Daces — Antonin 
(138-161) vers le début de son règne, Marc Aurèle (161-180) en 
167, Commode (180-193) à deux reprises différentes, en 180 et 
vers 182; — tous les trois aussi ayant eu un prédécesseur qui 
avait voyagé en Egypte : Hadrien, prédécesseur d'Antonin, en 
130-1; Antonin, vers 154; Marc Aurèle, en 176 2 . S'il faut abso- 

1 Je dois dire cependant qu'il ne résulte pas du récit d'Eusèbe que Turbo ait été 
nommé gouverneur d'Egypte à la pluee de Lupus ; sa mission parait avoir eu un 
caractère exclusivement militaire et d'après Spartieu [Hadr., 7) il ne reçut le titre de 
préfet d'Egypte que honoris causa (?) lors de sa nomination au gouvernement de la 
Dacie. L'hypothèse qui place notre épisode sous Hadrien ne doit donc pas être abso- 
lument écartée ; la c guerre dacique » pourrait être la fameuse guerre de Trajan à 
laquelle Hadrien prit une part brillante (Hadr., 3). 

* Pour toutes ces dates, cp. l'ouvrage si commode et si exact de Goyau et Cagnat, 
Chronologie de l'empire romain (Paris, Kliucksieck, 1891). En particulier pour le 



80 REVUE DES ETUDES JUIVES 

lument choisir, j'inclinerai pour Commode, car entre le voyage 
de Marc Aurèle en Egypte et la première guerre « dacique » de son 
successeur il s'est écoulé assez peu d'années pour qu'on puisse 
raisonnablement supposer que l'enquête sur des désordres, ayant 
éclaté à Alexandrie quelque temps après le premier de ces évé- 
nements, n'eût pas encore abouti au moment du second 1 . Quant 
au fait que nous ne connaissons sous aucun des derniers Antonins 
de gouverneur d'Egypte ayant porté le cognomen de Lupus, ce 
n'est pas une objection très sérieuse, car ce cognomen est très 
commun et les fastes des préfets d'Egypte sont très fragmentaires. 
Quoi qu'il en soit de ce point, et bien que la date exacte de notre 
papyrus puisse encore faire l'objet de bien des controverses, le 
sens du colloque qu'il rapporte me paraît désormais fixé. Il s'agit 
bien d'une accusation portée contre les Alexandrins par les Juifs 
à la suite de querelles locales, n'ayant aucun rapport, ou n'ayant 
qu'un rapport éloigné, avec les grandes rébellions juives connues 
par l'histoire. Ce qu'il faut surtout retenir dans cette affaire, c'est, 
d'une part, la mention d'un « roi juif », d'autre part, le fait de la 
transplantation violente des Juifs dans un quartier « d'où ils 
ne pouvaient plus à l'improviste tomber sur Alexandrie ». Le 
prétendu roi des Juifs — où l'on pourrait être tenté de voir 
un pseudo-Messie — ne me paraît pas être autre chose qu'un 
ethnarque. On sait que jusqu'au temps d'Auguste la communauté 
juive d'Alexandrie avait eu à sa tête un chef unique, appelé èevip^ç 
ou revdpx^ 2 . Auguste abolit cette magistrature monarchique pour 
y substituer une administration collective 3 . Il est probable que les 
Juifs, à un moment donné, voulurent faire revivre l'ancien titre 
d'ethnarque, qui jouissait d'un prestige presque royal ; le gouver- 
neur Lupus s'en inquiéta et fit arrêter ce personnage par les 
Grecs, toujours enchantés de trouver l'occasion d'humilier et de 
maltraiter les Juifs. Il résulta de ce conflit une sédition que notre 
texte (II, 3) semble qualifier de « guerre » ; peut-être le nom 
"avGijjloç — « Fleury » — à la ligne suivante est-il celui du « roi de 
théâtre » juif 4 . 
Quant à la relégation des Juifs dans un quartier séparé et d'une 

séjour de Marc-Aurèie à Alexandrie (après la rébellion de Cassius), cf. Vila 3farci, 
26; fuit Alexandrie clementer cum his agens... omnibus ignovit (ci. Papyrus, II, 10 : 
Iïepi [xèv wv 7ràvTtov (juveyvcov xoïç 'AXs^avôpeOo'i.) 

1 Sur les guerres « daciques • de Commude, cf. Dion, lxxii, 3 et 8. Le premier 
texte mentionne formellement une lutte contre les Daces (il s'agit des Daces restés 
indépendants, limitrophes de la province romaine). 

* Strabon chez Josèphe, Ant.jud., XIV, 7, 2. 

3 Philon, in Flaccum, c. 10. 

4 Wilcken y voit, au contraire, le nom d'un préfet, prédécesseur immédiat de 
Lupus, d'ailleurs inconnu. 



JUIFS ET GRHÎCS DKVANT UN EMPEREUR ROMAIN 84 

surveillance facile, c est là un détail nouveau, d'une réelle impor- 
tance. Au temps de Philon et de Josèphe, le ghetto n'existait pas à 
Alexandrie, ou du moins il n'y avait pas de ghetto obligatoire, 
imposé. « La ville, dit Philon, a cinq quartiers qui portent le nom 
des cinq premières lettres de l'alphabet. Deux de ces quartiers 
s'appellent les quartiers juifs parce que la population y est en 
majorité composée de Juifs. Toutefois on en trouve encore un 
assez grand nombre qui vivent disséminés dans les autres quar- 
tiers 1 . » C'est à cet état de choses que mit fin la mesure radicale 
ordonnée par Lupus, sans que nous puissions savoir au juste 
l'emplacement et l'étendue du nouveau quartier assigné aux 
Juifs 2 . Le fait n'en reste pas moins très curieux, et sans doute 
nous avons ici le premier en date d'une longue série de règlements 
analogues qui devaient avoir sur les destinées du judaïsme une in- 
fluence si désastreuse. Saluons cet ancêtre d'une trop nombreuse 
lignée. 

Quelle fut l'issue du débat contradictoire engagé devant le tri- 
bunal de l'empereur ? Nous ne saurions rien affirmer à cet égard, 
les réponses impériales étant trop mutilées ; mais à certains in- 
dices, à certaines expressions méprisantes ou injurieuses qui 
sentent leur Apion, il semble bien que l'empereur, malgré sa vo- 
lonté hautement affichée de faire justice (II, 12), ait, en réalité, 
solidarisé sa cause avec celle des Grecs, accepté avec empresse- 
ment leurs explications dérisoires et opposé aux doléances des 
Juifs une fin de non recevoir fondée sur leur « indignité ». 

Théodore Réinach. 



APPENDICE 

Bien que la traduction d'un texte imparfaitement conservé 
soit toujours chose hasardeuse, je crois rendre service à quel- 
ques-uns de nos lecteurs en leur offrant ici une version française 
aussi fidèle que possible de l'ensemble de notre papyrus, version 
où j'ai essayé de rendre même la lourdeur et l'incorrection de ce 
grec égyptien. 

1 PLilon, in Flaccuni, c. 8. D'après Josèphe, B.jud., II, 18, 8, les Juifs habitaient 
principalement le quatrième quartier [Delta). 

* Au I er siècle après J.-C, la population juive était surtout agglomérée au N.-E. 
do la ville, au-delà du palais royal et du promontoire Lochias. Aujourd'hui le cioae- 
tière juif et la synagogue sont toujours de ce côté de la ville, mais en-deçà du pro- 
montoire. Peut-on croire que ce déplacement se rattache en quelque façon aux faits 
mentionnés dans notre papyrus? 

T. XXVII, n° 53. 6 



82 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Col. I. Paul.au sujet du roi, ... comme quoi ils l'amenèrent de force 
et . . . proclama, et Théon donna lecture d ! cn édit rendu à ce sujet 
par Lupus, comme quoi il leur ordonnait de l'amener, tournant 
en dérision le roi de théâtre et de pantomime. Puis notre empe- 
reur improvisa en ces termes, s'adressant à Paul et à nos amis: 
« Voilà ce qui se passe dans de pareilles batailles (?). Pendant 
que moi... dans la guerre dacique .. . soixante hommes. . . 

Col. II. ...César aux Juifs : « J'ai appris ... l'origine de la sédi- 
tion (?) et de la guerre a commencé . . . peu de chose, et au sujet 
d'Anthimos.. . il a été prouvé au Seigneur sous lequel cette 
guerre a pris naissance que ces faits se sont produits après 
son (?) départ et qu'ils ont arraché des gens de la prison... et 
les ont blessés. Au sujet de tout cela j'ai pardonné aux Alexan- 
drins, mais ceux qui ont fait cela doivent être recherchés... » 
Théon : ...empereur, ta reconnaissance... 

Col. III. ...(Un Alexandrin) : à tous les hommes ... envoyer une 
larme ... si quelques-uns ... être (expulsés?) d'Alexandrie ... 
non moins . . . arrachés ... ils ont été arrachés par ceux-ci (et 
blessés) pour motiver une calomnie contre nous ... tous ceux 
qui ... à nos seigneurs ... ont été envoyés... » Les Juifs: 
« Seigneur, ils mentent ... et combien ils étaient ...» César 
aux Juifs: « Il est clair ... que vous ne pouvez pas ... les 

Alexandrins mon préfet, dans l'édit (qu'il a écrit) montre 

que vous pouvez ... ceux qui commettent le mal ...il est na- 
turel; car tous ... les Grecs et moi-même ... esclaves inutiles 
. . . ceux qui l'ont fait ont été châtiés. . . » 

Col. IV. (Fragment d'un discours de César. Mention de l'édit de 
Lupus, lu par Théon, d'armes, de soldats, du roi de théâtre et 
d'un certain Claudianus.) 

Col. V. (Mention de « neuf jours » et de César.) 

Col. VI. Paul : « A Alexandrie j'ai un tombeau, qui seul me préoc- 
cupe et que je compte bientôt occuper. M'acheminant vers la 
tombe, je n'aurai pas peur de te dire la vérité. Écoule-moi donc, 
César, comme (tu écouterais) un homme qui n'a plus qu'un jour 
à vivre. » Anlouin : « Mon seigneur César, au nom de ta Fortune, 
il dit vrai comme un homme qui d'ici un jour ne vivra plus. Car 
si tant de lettres t'ayant été envoyées — sur les instances qu'ils 
nous en faisaient (?) — comme quoi on avait ordonné aux Juifs 
impies de s'établir dans notre voisinage, là où ils ne pourraient 
plus à l'improviste tomber sur notre très illustre cité et lui faire 
la guerre, si tu n'as reçu aucune lettre à ce sujet dans tes mains 
bienfaisantes, ainsi qu'il résulte clairement de tes très gracieux 
discours, il est clair que ceci aussi a été fait afin que nous 
n'ayons aucune preuve des écrits qui nous ont été adressés. » 
César : « Que Paul (soit relâché?) et qu'Antonin. . ...» 



MESCHOULLAM BEN CALONYMOS 



Dans cette Revue (XXIV, 149), j'ai démontré, contre l'assertion 
de M. J. Mùller, que Meschoullam a séjourné à Mayence jusqu'à la 
fin de sa vie. Or, dans un nouveau travail », M. Mùller cherche à 
défendre l'opinion qu'il avait soutenue, à savoir que Meschoullam 
aurait émigré en France, et à fix< r l'époque où il a vécu. Dans les 
lignes qui suivent, je vais examiner ce que M. Mùller vient d'a- 
vancer à nouveau. 

Les arguments que j'ai produits ont amené M. Mùller à ad- 
mettre que Meschoullam a dû retourner à Mayence après son pré- 
tendu départ. Il croit même possible que les premiers Calo- 
nymides qui vinrent en Allemagne à l'appel de l'empereur n'ont 
choisi nulle part une résidence durable (p. 5). k l'appui de cette 
conjecture extrêmement peu plausible, M. Mùller invoque des 
raisons dont on va juger. 

Le fait que des consultations ont été adressées à Meschoullam du 
sud de la France ne prouve nullement que le destinataire y ait 
vécu à une époque quelconque. J'ai déjà dit qu'on avait l'habitude 
d'adresser des consultations à des rabbins habitant des contrées 
très éloignées. Ainsi, on demandait des consultations de France en 
Italie, d'Italie en Angleterre, d'Allemagne en France et en Pales- 
tine. Je terminais ma réfutation par ces mots : « On peut donc 
admettre très facilement que des Juifs du sud de la France aient con- 
sulté Meschoullam b. Galonymos pendant qu'il habitait Mayence 2 . » 



1 Die Responsen des R. Mesckullam Sohn des Kalonymos dans Berichte ilber die 
Lehranstalt fur die Wissenschaft des Judenthums in Berlin, Berlin, 1893. 

* Revue, XXIV, 151. Pour répondre à un reproche immérité de M. Mùller, je cite 
mes propres paroles. En effet, il écrit : « A. Epsteiu, dans la Revue. . . , est indécis (!) 
Tantôt il veut prouver qu'au commencement du xi e siècle on a pu envoyer des con- 
sultations à Meschoullam de France en Italie, aussi bien qu'au milieu du xn e siècle 
on en envoya de Rome en France au célèbre maître Jacob Tarn ; tantôt il croit à la 
pierre tumulaire de Mayence qui porte le nom de Meschoullam b. Calonymos, que 
Zunz et Landshuth ne tiennent pas pour la pierre tombale de notre auteur (p. 10, 



84 &ÈVUÈ DES ÉTUDES JUIVES 

— M. Mùller riposte en disant que des relations aussi suivies n*ont 
existé qu'au xn e siècle, et non antérieurement. Or, nous savons 
par des auteurs arabes que déjà au ix e et au x e siècles les Juifs 
faisaient de grands voyages et entretenaient des relations com- 
merciales très étendues *. C'est par ces voyageurs que la renom- 
mée des savants se répandait dans les contrées les plus éloignées, 
et c'étaient eux qui se chargeaient de transmettre les consulta- 
tions et les réponses. C'est ainsi que les Juifs des pays rhénans 
envoyèrent déjà en 960 des consultations en Palestine 2 . Le fait 
de consultations venant en Allemagne du sud de la France peut 
donc sembler acquis. 

Cependant M. Mùller indique encore un autre fait à l'appui de 
son assertion. Meschoullam s'est livré à une polémique contre les 
interprétations caraïtiques de l'Ecriture-Sainte. Rappoport voulait 
en conclure nue Meschoullam doit avoir habité l'Italie, car, disait- 
il, en Allemagne il n'y avait pas de Caraïtes, tandis qu'il pouvait y 
en avoir en Italie qui étaient venus de Palestine 3 . M. Mùller se 
sert de cet argument pour établir la présence de Meschoullam dans 
le sud de la France et il écrit (p. 5) : « D'autre part, les lettres 
que Meschoullam envoya aux Caraïtes mentionnent un endroit du 
sud de la France où Meschoullam a professé. » Mais on ne peut 
considérer les Caraïtes comme fixés dans le sud de la France. De 
même qu'en venant du sud (de la Crimée), ils se répandirent dans 
l'est de l'Europe, en Wolhynie (Luck), en Galicie (près de Lem- 
berg et de Zolkkw) et encore plus au nord en Lithuanie (Trockij, 
ils ont pu aussi dans l'ouest venir du sud en Allemagne. Il est 
vrai que la présence de Caraïtes en Allemagne n'a pas été cons- 
tatée, mais nous ne sommes pas plus renseignés sur leur présence 
en France. Du reste, la polémique de Meschoullam contre les 
Caraïtes n'indique nullement qu'il ait habité dans leur voisinage. 
M. Mùller est dans l'erreur s'il croit que les objections de Me- 
schoullam contre les doctrines caraïtiques ont été exposées dans 
dts lettres de controverse adressées à des Caraïtes. Par les mots 
f ^b j>"d ùVhzje 'n a^iûtt nanffihrt n«T*, il ne faut pas entendre que 
Meschoullam a écrit aux Caraïtes, mais que Meschoullam a réfuté 

note 6). » Puisse M. Mùller se convaincre, en lisant mes paroles citées plus haut, 
que je n'ai nullement admis la possibilité de consultations adressées à Meschoullam 
de France en Italie. 

1 Reinaud, Abulfeda, I, p. lviii ; Goldziher, Z. D. M. G., XXVI, 772. 

* Brûll, Jahrbûcher, II, 77. 

3 Bikkure Ha-Itim, N^pn, p. 98. 

4 Sèfcr Hasidim, n° 1153. De même, Moïse de Coucy dit, dans le Semag, l^cn 

n-obn) Drpri» mnp-b ownbp ma ûb-nua iran marri ...Thîqtk 

mttJ, n° 66). Nulle part il n'est question de lettres de Meschoullam aux Caraïtes. 



MESCHOULLAM BEN CALONYMOS 85 

les Caraïtes. Il a pu être amené à leur répondre en lisant leurs 
écrits ». 

Dans sa dissertation sur les Consultations de Calonymos, 
M. Mùller a encore allégué la preuve suivante en i'aveur du sé- 
jour de Meschoullam en France. Dans le Mahsor Vitry on cite des 
décisions et des explications au nom des disciples d'un R. Me- 
schoullam. D'après M. Mùller, ce fait doit prouver que Meschoul- 
lam b. Calonymos a vécu en France. Il écrit : « Il est donc sûr 
que ces disciples sont les disciples de Meschoullam b. Calonymos, 
car l'expression « les disciples de N. N. » n'est employée que pour 
une grande autorité reconnue, et nous ne la trouvons que dans les 
écrits des grands savants de France et de Lorraine ». J'avais trouvé 
superflu de combattre une preuve si peu soutenable ; mais comme 
M. Mùller (p. 11, note 18) m'en fait un reproche, je suis forcé 
de faire la remarque suivante : Il est fort probable que par "»^»bn 
ûbiM 'n on entend les disciples d'un Meschoullam d'une époque 
postérieure, et non ceux de Meschoullam b. Calonymos. Je crois 
qu'il s'agit ici de Meschoullam b. Moïse b. Itiel, qui est appelé mia 
(maître) 2 , ou vùtxnn bu: rrnttn 3 . Aruch, s. v. i«, cite n^e iràbr 
ïTTtiaïi idh. Ce Meschoullam avait donc des disciples qui consi- 
gnaient ses explications, que les disciples de Raschi ont pu très 
bien utiliser. Par contre, l'ancien Meschoullam, quand son nom 
nVst pas accompagné de celui de son père Calonymos, est appelé 
ordinairement, pour le distinguer du second, obv^E an m ou 
bilan tibwn 'n 4 . Le Mahsor Vitry l'appelle aussi bnan ûbvajj 'n. 
Par dbitB» '1 ^"Piïbn on n'entend donc pas les disciples de Me- 
schoullam b. Calonymos. En tout cas, le Meschoullam cité par les 
disciples de Raschi n'a pas nécessairement habité précisément la 
France. La Lorraine, où habitaient les disciples de Raschi, est plus 
rapprochée de Mayence que du sud de la France, où M. Mùller 
veut placer le séjour de Meschoullam. Nous savons combien les 
relations entre les Juifs des deux côtés du Rhin étaient fréquentes. 
Les écrits des disciples de Meschoullam, qui vivait à Mayence, 
n'avaient qu'à franchir le Rhin pour arriver aux mains des dis- 
ciples de Raschi. 

1 Dans le ms. du Vatican, n° 32, j'ai trouvé après le Midrasch Ttll N"lp' , 1, d'uue 
autre main ritt^rD DTî DbTO M an 'prftb 3^HO mmïïnn ibN. Les 
réponses prennent toute une page in-folio. L'écriture est très usée et je n'ai pu 
la lire. 

2 Voir Ziemlich, Magazin^ p. 185. R. A. B. N. l'appelle aussi Db"lUJ73 '"1 
!-m?:n (Zunz, Ritus, p. 199). 

3 D'après Rappoport, l. cit., Aruch entend par NSS35T3 bu) mifàïl Meschoullam 
b. Moïse. Sub verbo bl, l'Arouch le cite en toutes lettres. 

* Zunz, Litg., p. 600. 



86 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Il y a des années, on trouva à Mayence une pierre tumulaire 
avec cette inscription : owmbp ^m seai )i dbniûa «a m lapa !id 
MMttn. J'ai cité ce fait, entre autres, comme preuve du séjour de 
Meschoullam b. Calonymos à Mayence jusqu'à la fin de sa vie. 
Pour enlever sa force à cet argument, M. Muller rappelle que 
Landshuth et Zunz étaient d'avis que cette pierre avait été posée 
sur la tombe d'un autre Meschoullam d'une époque postérieure. 
Mais il oublie de citer les objections que j'ai faites contre l'opi- 
nion de ces deux savants 1 . En effet, je faisais valoir que 
la littérature juive ne connaît pas de w awnn la ùbiM awsn 
owaibp d'une époque postérieure et que, par suite, nous n'avons 
aucun motif ni aucun droit pour contester que la pierre tumulaire 
soit celle de Meschoullam l'ancien. 

M. Mùller, comme Rappoport 2 et Zunz 3 , admet pour l'époque où 
notre Meschoullam a vécu une date trop tardive. Il invoque à ce 
sujet une déclaration du célèbre Gerschom b. Juda, qui, à vrai 
dire, prouve le contraire <ie son assertion. Gerschom écrit: ùjh 
bru ûsrnû wn iaa ùb^D "m ....rrn b™ ûsmu b"2M owanbp wm 
4 tidd disb minp ca^si mn. Traduction littérale : « Calonymos 
aussi, de sainte mémoire, qui fut un grand savant. . ., et R. Mes- 
choullam son fils, nous savons qu'il était un grand savant et qu'il 
a composé une Kerooa pour le jour des Expiations. » 

Gerschom parle donc ici de Meschoullam comme d'un homme 
appartenant au passé 5 . Il connaît sa haute érudition par ses rela- 
tions personnelles avec des gens âgés (peut-être Simon b. Isaac, 
voir plus loin). C'est ce qu'il veut dire par. . . wp. Il y avait donc 
une génération entre Gerschom et Meschoullam. 

Mais M. Mùller rend les paroles de Gerschom ainsi : « Nous 
connaissions aussi R. Meschoullam. Il était un maître très savant 
et écrivit ... », et il en conclut que Meschoullam était un contem- 
porain de Gerschom ayant vécu dans les premières dizaines d'an- 
nées du xi e siècle (p. 4). M. Mùller admet même comme possible 



1 Lors de mon séjour à Mayence durant l'été de 1892, je n'eus garde de négliger 
d'examiner la pierre. Je crois qu'elle ne date pas de l'époque de Meschoullam, mais 
qu'elle a été faite plus tard lorsque l'inscription fut effacée par la vétusté sur la 
pierre primitive. Par respect pour Meschoullam, on fit ainsi une nouvelle notoriété 
au lieu où il reposait. Cela explique pourquoi le jour de la mort n'y est pas in- 
diqué; cette notice sans doute était déjà illisible sur l'ancienne pierre. Les scrupules 
de Landshuth [Amudé ffa-Aboda, p. 276) n'ont donc pas de raison d'être. 

a Introduction aux consultations des Gaonim, éd. Cassel, p. 12 5. 

3 LUg., 107. 

4 apb!l ^bàtiî, éd. Buber, § 28. 

5 Voir Rivue, p. 150. Le fait que poar Meschoullam le biST manque n'a pas d'im- 
portance. 



MESCHOULLAM BEN CALONYMOS 87 

que Meschoullam n'était revenu à Mayence qu'après la mort de 
R. Gerschom * (p. 5). Mais décidément Gerschom a été mal com- 
pris par M. Mùller. Par •ùpt* Gerschom ne veut pas dire ici <c nous 
avons connu », mais « nous savons », comme cela résulte du con- 
texte i-nïi bma wmo. 

Il y a encore une autre objection contre l'opinion de M. M. Me- 
schoullam était l'aîné de son contemporain bien connu Simon b, 
Isaac, comme l'ont déjà remarqué Rappoport 2 et Zunz 3 . Or, Simon 
a déjà exercé son activité littéraire vers 990 4 . L'ancien Meschoul- 
lam ne peut donc avoir vécu dans les premières dizaines d'années 
du xi e siècle. Nous savons aussi que Gerschom était plus jeune que 
Simon b. Tsaac 5 . Entre Gerschom et Meschoullam il y avait donc 
toute la durée d'une génération. Meschoullam doit donc avoir vécu 
entre 930 et 1000, ou un peu plus tard. La fixation de cette date 
nous servira à rectifier aussi d'autres dates de cette importante 
période de l'histoire de notre littérature. Ainsi, il est inexact de 
placer comme le fait Zunz 6 , Salomon ha-Babli vers l'an 980. 
Salomon fut le maître de notre Meschoullam ; il faut, par con- 
séquent, le faire vivre entre 900 et 970 (voir plus loin). 

Meschoullam avait deux fils. L'un Calonymos, joue le rôle prin- 
cipal dans la légende d'Amnon 7 . Du second fils, nommé Eléazar, 
Eléazar Rokéah dit dans son commentaire sur les prières : "pi 
i-rm itn rrm t^irr b-i^^n tabiiBE t^m *p wbN n^miû ^nyav 
"D^û ^izji» s . Un descendant de notre Meschoullam écrivit un 
commentaire de la Bible que possédait S. D. Luzzatto (voir 
plus loin). 

En ce qui concerne l'activité littéraire de Meschoullam, voici ce 
que je crois devoir ajouter aux indications de M. Mùller fp. 15 
note 81) : Meschoullam copia et ponctua de sa main la Mischna. 
Dans son commentaire déjà mentionné (ms. Paris 772, f° 115 a), 
Eléazar Rokéah écrit : pwii bvwïi ûbiiûtt irai tp^ra rirmfàa 

1 Au sujet de l'année de la mort de Gerschom, les sources donnent tantôt 1028 
tantôt 1040. En 1013 Gerschom était déjà à Mayence, voir Sachs, Kerem Chemed, 
VIII, 106-108. 

2 Introduction aux consult. des Gaonim, éd. Cassel, p. 13. 

3 Litg., 108. 

4 Zunz, l. cit., p. 112. L'hypotèse de Graetz (V, 549), que dans la lettre de Me- 
schoullam à Simon b. Isaac il est question de la persécution de l'an 1012 est fausse. 

5 Zunz, /. cit., 238. 

6 Zunz, l. cit., 238. 

7 Revue, XXIV, p. 151. 

8 Neubauer, Catal., N° 1204. Une légende postérieure dit que Meschoullam fut 
emmené en Babylonie; de là il se rendit à Mayence, où il se maria et eut un fils 
nommé Todros. Ensuite il retourna auprès de son père Calonymos, tandis que 
Todros resta à Mayence et y devint le chef d'une école (Brûll, Jahrbiichsr, IX, 37). 
Cette légende n'a aucun fond historique. 



88 REVUE DES ETUDES JUIVES 

1:1212 rpTD mraa*b hïïn *pK -i£3>b ns^bp v 2 ^ "^s T^ ^nn 'raab 
f-nanb s^wi 3ï"D!"ra "nan ^. En copiant de sa main et en 
ponctuant la Mischna, Meschoullam voulait établir un texte cor- 
rect 2 . Ceci montre, comme il résulte aussi de plusieurs de ses 
Consultations, que Meschoullam était préoccupé de régler la vie 
spirituelle et matérielle des Juifs. En cela, Gerschom Meor ha- 
Gola suivit l'exemple de Meschoullam. 

Les décrets (mapn) de Gerschom sont bien connus; il écrivit 
aussi de sa propre main la Bible avec la Massora, la Mischna et le 
Talmud 3 . D'autres savants du xi e siècle se soumirent aussi au 
travail de copiste pour établir des textes exacts 4 . A cette époque, 
l'intervention des principaux savants fut certainement d'une 
grande utilité. 

Des Consultations de Meschoullam sont encore mentionnées 
par Raschi, sur Sabbat, 13 b : "paon fcabv^Ta irai r.mpro ûan 
p ^nastt , par le Mahzor Vitry, n° 73 : S-nan tab-iOT mm 
Tmmtaro, et par Ittour, 51a, deux fois : '-p nbiM 'n pDD pn 
mwna Dwaibp 5 . 

Outre les objections de Meschoullam contre les Caraïtes énu- 
mérées par Rappoport et M. Mùller, je trouve encore dans Semag, 
rr.ua* mi», n° 198 : Dwaibp wa nbwn w û^n piana û^pïtti 
baba nDDtt nanb ftwc . Le Piyyout araméen sur le décalogue 
commençant par anpn «ans 6 , jusqu'aux mots laan "j-hib *]wn 
nai, paraît être de Meschoullam. Avant ce dernier paragraphe, le 
Mahzor Vitry porte ces mots : mbœ Twa 'n 'td* 1 ^so 'jNrDiï 
maat. On n'y indique pas le nom de celui qui a composé ce qui 



1 Cf. Arouch, s. v. îaab. 

a II est fait mention d'une Mischna ponctuée par Ibn Ganah, Hihma, ch. xix 
(p. 124) et Profiat Duran, YlDN Ï1UÎ3>73, p. 21, 119; cf. Stem, Introduction à 
tm212 ^ttbn maittîn, p. 26. Raschi, sur Schebouot, 35 a, dit: mn5 pT 
mapTHI nnai» rttOT noa ITpai. Peut-être veut-il parler de la Mischna 
de Meschoullam. 

3 Voir Bloch, note 32, sur Zunz, Raschi, et D^OÏT, p- 84. La Mischna de Gerschom 
est aussi citée par Samuel b. Méïr, dans pfcn, f° 145 «af, et son Talmud est men- 
tionné par Jacob Tarn, Ittour, II, Ma. 

4 Par exemple, Joseph Tob Elem (Rappoport, Introduction à tD^lNa maittîn 
Û^ITalp, p. 4), et Ephraïm, dont la Mischna est mentionnée (Zunz, Litg., p. 618) 
dans le commentaire sur Aboth du Mahzor Vitry. 

5 Ce que Raschi, Zebahim, 45 b, cite au nom de Meschoullam est attribué par To- 
saphot Menahot, \09b, à son père Galonymos. La Réponse de Meschoullam dans 
Or Zaroua, n° 478, n'est pas adressée à Spire et ne traite pas de ï"ïnplD73 *"mtDïl 
ïlfaîia bï), comme M. Muller le soutient ioexactement (Kalonymos, p. 3; cf. son 
Meschoullam, p. 4). — Dans Schibboulé ha>Lékét, n° 126 (ûbviîtt 1^31 D'1531 
^n^^Ta b"3tt), on parle sans doute du second Meschoullam b. Moïse; cf. Mahzor 
Vitry, n« 142. 

6 Mahzor Vitry , p. 336, 338. 



MESCHOULLAM BEN CALONYMOS 89 

précède. Mais l'auteur du commentaire biblique anonyme men- 
tionné raconte qu'il dit un jour à son père l : iba* nbap dnbs 
m-M2> Sra tamn pTna Snan tabira 'n ^»n ^a&t» r-imon 
rrnmn . Ici Meschoullam le grand est donc mentionné comme 
l'auteur du Targoum sur les Dix Commandements et sans doute 
du Piyyout fcopn aunN, comme Luzzatto le remarque avec rai- 
son 2 . Heidenheim aussi, dans son Introduction au Mahzor, s. v. 
Meschoullam b. Galonymos, dit : jrras ib irisas» "«"3 TiTtrom 

Il résulte de la question du commentateur cité plus haut que 
notre Meschoullam était connu comme partisan du mysticisme. 
En effet, on trouve des traces de mysticisme dans les Piyyou- 
tim de Meschoullam et de Ca'onymos 3 . Aussi bien, le mysti- 
cisme en Allemagne doit surtout son origine aux Calonymides 4 . 

Meschoullam était le disciple du célèbre auteur de Piyyout 
Salomon ha-Babli, surtout au point de vue de l'art poétique. 
Un commentaire hambourgeois du Mahzor raconte : 'nra nbnp 
rrïïbn i-nn tabra irarn . . . *uî"> ^-hn a^s ■'bmarr ï-r»bE 
imizn rwy pi no tt^sb 'nnïïb ^^ ins-n ^n ib ^-ittN"! 5 . Plus 
loin, dans le même commentaire, il est dit : onD^rr -iwn "p 

■•bann nttbïJ '-i ->dt3 ûbM 'm b-n^n ûb^t: 6 . De fait, l'influence 
de Salomon dans les compositions poétiques de Meschoullam ne 
peut être méconnue 7 . 

Le Paytan, également bien connu, Simon b. Isaac (appelé 
Simon le grand) était, à ce qu'il paraît, le disciple de Meschoul- 
lam. Simon est appelé par Meschoullam wyi t]nDDT p-nam Tittn s . 
D'habitude le maître ne fait de pareils compliments qu'à son 
disciple favori. 

Dans les liturgies de Salomon, comme dans celles de Me- 
schoullam et de Simon, je trouve une même particularité digne 

» Luzzatto, Kérém Chéméd, VII, 70. 

* Zunz, Litg., 162, prétend qu'il s'agit ici de Meschoullam b. Moïse; cf. aussi 
Landshuth, p. 277. Mais ce Meschoullam n'est pas appelé bT73H ûblllîTO '"]. Comme 
le commentateur était un disciple de Juda Hassid et écrivait vers 1230, les mots 
"IWN "^N ne peuvent en aucun cas être pris à la lettre. Le commentateur ne pouvait 
avoir été l'arrière petit-fils de l'un ou l'autre Meschoullam. Par *]J2H "^N, j'entends 
• aïeul maternel ». 

3 Rappoport, Biographie de Natan b. Techiel, note 36 ; cf. Eléazar Rokéah, "V)^^ 
ï"»TO8t?Tl Timm lion [Kokhbe Izhak, XXVII, 14) et dans U3DDH niQDn, p. la. 

4 D'après la tradition bien connue d'Eléazar Rokéah, dans îlttDnb £p£72 . 

5 Steinschneider, Cat. Hambourg, p. 58. 

6 Ziemlich, Magazin, 1886, p. 186. 

7 Zunz, Litg., 110, 235. 

8 Gonsult. des Gaonim, éd. Gassel, n" 61 . 



90 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

de remarque. Tous trois aiment employer l'allitération. L'in- 
venteur de l'allitération peut être Salomon ha-Babli, qui a 
aussi innové pour l'emploi d'autres formes nouvelles. C'est ainsi 
que Salomon dit : nsnb mn ,vn3n "nbn ysm snwi mn pian 
^-rnsœ t-nTiï) .otenb* &y to^n* m.jVpjh ï-td-> "pn /mm 1 » 

... tintas y^m Nn d^aia "on ybn ...by» ON73 nm-riia 

^pintt nntt lira 

3 S|bnn bvn bransb 

Dans Mesohoullam il y a : ..*yttifi? rpD'i» "pa bss 

s û-na» troai» "»7û3>t iD^bï 

Il écrit à Simon ^ya spo^i p-nam TiTan, où le 3 aspiré a la 
valeur de n. De même Salomon, dans Cjbin bT»n braiDb. 

Dans Simon, je trouve latMfl tora» -pnyrrb . . .T%anpnE naa... 
WïBa 6 . Il est avéré que l'allitération n'était connue que dans 
l'ancienne poésie germanique et Scandinave. Salomon a-t-il peut- 
être connu des poèmes vieux-allemands 7 ? 

A. Epstein. 



1 yi!^ TIN, pour le premier jour de Pâque. 

* ïlJ-pbO pour Minha de Kippour, commençant par flpl^ïl 'n *]b. 

3 Piyyout, hbn Tilt "pN, pour {"DlSt! D3U). Dans les autres Piyyoutim de 
Salomon, l'allitération est aussi fréquemment employée. Là où le nom de Salomon 
n'est pas indiqué, sa présence peut servir de critérium. 

4 Rehitim sur D'HIER!! D"P ZYnmïî. 

5 Pizmon de ")ï"lON rTOOTli commençant par £3273 "inftS et pourvu de l'acros- 
tiche ûbuîto. 

6 m-p73î pour le Sabbat, commençant par d"p ÛT 'n 'TVD. 

7 Cf. Geiger, Zeitschrift fur Wissenschaft, V, 134. 



LE LIVRE EE L'ALGEBRE 

ET LE PROBLÈME DES ASYMPTOTES DE SIMON MOTOT 



On a constaté depuis longtemps que les Juifs du moyen âge ont 
rendu un grand service à la philosophie et à la science en ser- 
vant d'intermédiaires entre les civilisations arabe et chrétienne. 
Ce furent surtout les Juifs d'Espagne et de la France méridio- 
nale qui s'acquittèrent de ce rôle avec éclat, faisant connaître 
par des traductions les œuvres des savants arabes ou publiant 
des travaux originaux; ce mouvement s'étendit alors de ce pays 
dans d'autres régions. Quoiqu'on ait déjà beaucoup écrit sur 
ce sujet, nous n'avons pas encore une histoire complète des tra- 
vaux scientifiques des Juifs, car de nombreux manuscrits sont 
encore inédits et même beaucoup d'ouvrages imprimés sont 
comme s'ils n'avaient pas été publiés, parce que, pour les uti- 
liser sérieusement, il faut connaître la langue dans laquelle ils 
sont écrits et la matière dont ils s'occupent '. 

C'est le désir de fournir un chapitre à cette future histoire qui 
m'a engagé à tirer de la poussière, où ils sont ensevelis depuis 
quatre siècles, deux ouvrages inconnus d'un mathématicien juif. 
Ils n'enrichiront certes pas le domaine des sciences mathéma- 
tiques modernes, mais ils méritent quand même d'être publiés, ne 
fût-ce que pour tirer de l'oubli le nom de l'auteur, qui, s'il ne 
brille pas au premier rang parmi les mathématiciens, ne manque 
pourtant pas de valeur. Du reste, pour préparer les matériaux 
d'une histoire des sciences chez les Juifs, rien, à mon avis, ne doit 

1 Au moment où s'imprime cet article a paru le troisième fascicule de la Biblio- 
theca mathematica dirigée par G. Enestrûm (Stockholm) et contenant une étude, 
Die Mathematik bei den Juden y de mon illustre maître, M. M. Steinschneider. Pour 
ce travail même, j'ai utilisé beaucoup de renseignements fournis par ce savant orien- 
taliste, qui a toujours été pour moi un guide aimable et éclairé. Je saisis cette 
occasion pour lui en exprimer publiquement ma reconnaissance. 



92 REVUE DES ETUDES JUIVES 

être négligé, et les plus petits écrivains, comme les plus grands, 
doivent être pris en considération. 

Les deux œuvres dont je vais parler ici sont de Siméon, fils de 
Moïse, fils de Siméon Motot. La première est, comme nous le 
verrons, un traité d'algèbre; dans la deuxième, l'auteur résout 
le problème des asymptotes l . Je parlerai plus loin de ces deux 
œuvres. Pour l'instant, je dirai quelques mots de l'auteur, de 
lequel on n'a malheureusement que très peu de renseignements. 
Je n'oserais pas même affirmer que son nom soit vraiment 
Motot. Je l'appelle ainsi, parce qu'ordinairement on prononce de 
cette manière le nom du commentateur d'Abraham ibn Ezra et 
que j'ai trouvé cette orthographe dans les catalogues qui men- 
tionnent ces deux manuscrits. Mais le ms. de Berlin a anûft, et 
ailleurs, comme dans le ms. 36 de Munich, on lit Biaisa. Je me 
demande donc, moi aussi 2 , si ce nom ne désigne pas une ville, et 
s'il ne faut pas lire, au lieu de Motot, M-Tot, « de Tôt ». 

Nous n'en savons pas plus de sa vie ni de l'époque où il a vécu; 
mais ce dernier point, qui est d'une grande importance, particuliè- 
rement pour déterminer la valeur de son traité d'algèbre, peut 
heureusement être résolu avec une suffisante approximation. 

De Rossi, dans le catalogue de ses manuscrits hébreux, dit que 
le ms. du «Livre d'algèbre » de Motot date de l'an 1400 3 . Mais 
cette date est, sans doute, inexacte. Ce ms. contient, à la fin, une 
épitre dédiée par Siméon Motot à ses deux amis, Juda, fils de Jo- 
seph, fils d'Abigdor, et Mordekhaï fils d'Abraham Finzi. Je ne 
sais rien du premier, mais Finzi, qui a résidé dans plusieurs 
villes de la région lombardo-vénitienne, a été l'objet de recherches 
savantes de la part de M. Steinschneider 4 . On le mentionne 
pour la première fois en 1445, à propos d'une traduction qu'il a 
faite de « L'art mnémotechnique » de François d'Orvieto, et son 

1 Je me bornerai, pour l'instant, à donner simplement la traduction de ces 
ouvrages; je publierai sous peu une édition du texte hébreu. Je me suis servi, pour 
le problème des asymptotes, du ms. hébr., n° 3(5, de la Bibl. royale de Munich (voir 
Catal. de Steinschneider) , et pour le « Livre de l'algèbre » , du ms. hébr. , n° 244, de la 
Bibl. royale de Berlin (voir Catal. de Steinschneider), qui a appartenu à feu M. S. D. 
Luzzatto. 11 existe également un ms. du « Livre de l'algèbre • à la Bibl. Palatine de 
Parme (Catal. De Rossi, 205) et un autre à la Laurentienne de Florence (Catal. Bis- 
cioni Plut. 88, n° 4G). Enfin, on trouve un ms. du problème des asymptotes à la 
Bibl.' royale de Vienne (Catal. Goldenthal, p. 79, et Catal. de Krafft, p. 89). 

* Voir Steinschneider, Hebr. Bibliogr., XV, 16. H. Schapira, dans son Mischnat 
Harnrnidot, lit « Mutut ». Voir Zeilschr. fur Mathem. und Pkysik, Leipzig, 1880; 
Supplément zurhist. literar. Abtheilung, p. 9. 

3 Voir J. B. De Rossi, Calalogus manusc. hebr., t. I, p. 131, no 205. 

4 Voir Zeitschrift der deutsch. morg . Gesellsch., t. XXV, p. 405; Letteratura ita- 
liana dei Giudei dans le Buonarroti de Rome, 1876, p. 124 ; Die hebrâischen Ueber- 
sctzmge» des Mittelalters, Berlin, 1893, p. 372, 585, 613, 592, 625-630, 962. 



Lfc LIVRE DE L'ALGEBRE DE SIMON MOÎOT 93 

nom paraît pour la dernière fois en 1473, dans des traités de géo- 
métrie, d'algèbre et d'arithmétique, sur lesquels il a écrit des 
notes. Motot a donc dû vivre, lui aussi, vers la moitié du xv e siècle, 
peut-être dans une ville de la région lombardo-vénitienne \ où 
l'on se livrait alors avec ardeur à l'étude des sciences mathéma- 
tiques. Mais nous ne possédons sur lui aucune information cer- 
taine. Au commencement de son « Livre de l'algèbre », il parle de 
grammairiens chrétiens qu'il aurait connus et auxquels il aurait 
demandé la signification d'un mot italien. Mais il semble, malgré 
cela, avoir vécu dans une complète ob>curité. Aucun des écrivains 
anciens n'en fait mention, pas même Moïse Provençal, qui a 
étudié très vraisemblablement un siècle plus tard son problème 
des asymptotes. D'ailleurs, son «Livre de l'algèbre», le seul de 
ses deux ouvrages qui aurait pu le faire connaître, avait été 
écrit pour un nombre trop limité de lecteurs. Quant à sa vie, on 
y retrouve une particularité qui se présente chez tous les Juifs 
vivant parmi les musulmans et les chrétiens de ce temps. Il vécut 
sans doute, lui aussi, dans un isolement complet, cherchant à 
oublier dans l'étude les souffrances infligées à ses coreligionnaires. 



I 

LE LIVRE DE L'ALGÈBRE. 

A l'époque où vécut Motot, la science de l'algèbre était encore, 
pour ainsi dire, en voie de formation ; il faut donc chercher, en 
dehors du contenu du « Livre de l'algèbre » des indices pour trou- 
ver la date approximative où il a été composé. Nous avons dit 
que cet ouvrage était dédié à Mordekhaï Finzi. Or, dans la dédi- 
cace, le nom d'Abraham, père de Mordekhaï, est suivi de la for- 
mule n"-bT, qui indique qu'alors il était d^jà mort. Et comme on 
sait que cet Abraham est décédé en 1446 -, on peut admettre avec 
certitude que le « Livre de l'algèbre » est postérieur à cette date. 

Nous savons ainsi en quelle année ce livre n'était pas encore 
écrit, mais il est plus difficile de déterminer avec quelque préci- 
sion à quelle date il était sûrement déjà composé. Nous avons dit 
plus haut que l'on possède des manuscrits algébriques de 1473 
annotés par Mordekhaï Finzi. A vouloir donc prendre à la lettre 

1 Ainsi, son travail sur le prob : ème des asymptotes a été imité par Moïse Provcu- 
çal, qui était rabbin à Mantoue; voir SteinschneLler, Die hebv . Uebcrsetz., p. 426. 
1 Voir Steinschneider, dans le Buonarroti, l. c, p. 124, 



m REVUE DES ETUDES JUIVES 

les paroles de Motot, qui dit dans sa dédicace qu'il a composé son 
livre pour Finzi, parce qu'il le voyait a avide de connaître l'al- 
gèbre », on pourrait conclure que cet ouvrage est antérieur à cette 
date de 1473. Mais, d'un autre côté, il est possible que Finzi ne 
se soit livré sérieusement à l'étude de l'algèbre qu'après avoir 
écrit ses notes et que Motot n'ait composé son ouvrage qu'eu 
voyant cette ardeur de son ami pour la science algébrique, c'est- 
à-dire après 1473. Il est vrai que la science de l'algèbre est restée 
stationnaire pendant tout le xv e siècle et que, pour établir la va- 
leur et l'originalité du livre de Motot, il suffit de prouver qu'il a 
été composé vers le milieu du xv e siècle, car on n'était pas plus 
avancé, pour cette science, à la fin qu'au commencement de ce 
siècle. 

Ce qui est plus important et, il faut l'avouer, plus difficile à 
résoudre, c'est la question des sources auxquelles notre auteur a 
puisé. Dans son épître dédicatoire à Juda ben Abigdor et à Morde- 
khaï Finzi, Motot écrit les mots suivants : « Voilà le résultat d^ ce 
» que j'ai cherché et trouvé, en fait de calculs algébriques, çà et 
» là, dans les livres des chrétiens; beaucoup de ces théorèmes ont 
» été inventés par moi... l'auteur du livre a mis tous ces théo- 
» rèmes dans son livre sans démonstration. » 

Ces mots ne sont pas précisément très clairs. Après avoir dit 
que les théorèmes qu'il nous présente sont tout ce qu'il a pu 
trouver, çà et là, dans les œuvres des chrétiens, il nous parle tout 
à /Coup d'un livre unique qui aurait contenu tous ces théorèmes 
(c'est-à-dire ceux qu'il nous enseigne lui-même dans son traité), 
sans démonstration, au point que nous ne savons plus si nous 
avons devant les yeux un travail original ou une traduction; et, 
dans ce dernier cas, si c'est la traduction d'une œuvre unique 
ou des extraits de plusieurs ouvrages. Une expression de Motot 
même , que nous trouvons au commencement du « Livre de 
l'algèbre », nous aide à résoudre en partie ce problème. Il parle du 
mot cosà (chose), que les mathématiciens du moyen âge em- 
ployaient pour désigner la première puissance de l'inconnue, et il 
dit : « moi, je l'appellerai dans ma présente traduction. . . » On 
ne peut donc plus douter que Motot ne nous présente pas un tra- 
vail original. Pourtant son ouvrage est plus qu'une simple traduc- 
tion, car il dit, dans la dédicace, qu'il a étudié plusieurs œuvres 
d'auteurs chrétiens, et qu'à la fin il en a choisi une où il n'y avait 
que les énonciations des théorèmes et qu'il a traduite en y ajoutant 
les démonstrations telles qu'il les avait apprises dans les autres 
livres, et en la complétant par quelques théorèmes dont il était 
l'inventeur. 



LE LIVRE DE L'ALGÈBRE DE SIMON MOTOT 95 

Il faudrait maintenant savoir quelle œuvre Motot a traduite, 
mais j'avoue que, malgré l'importance de la question, je ne suis 
pas à même d'y répondre. II y eut dans le moyen âge beaucoup de 
mathématiciens, mais leurs noms sont restés inconnus, et leurs 
travaux se trouvent presque tous inédits dans les bibliothèques. 
Aussi est-il bien difficile de découvrir quel a été l'original de cette 
traduction. Ce que nous pourrons savoir, c'est l'école à laquelle 
appartenaient les livres que Motot a étudiés, et peut-être même 
quels sont les théorèmes qu'il a inventés. Il suffira, pour cela, 
d'examiner brièvement les progrès faits par l'algèbre, depuis sa 
première apparition en Occident jusqu'à la fin du xv e siècle. 

Au commencement du xm e siècle, à l'époque où l'Italie voyait sa 
langue se dépouiller, en Toscane, de ses formes vulgaires pour se 
revêtir de grâce et de simplicité, elle eut en même temps la gloire 
de produire un homme, né dans cette même Toscane, qui fit con- 
naître en Europe la science algébrique. Cet homme était Léonard 
Fibonacci de Pise 1 . Ce grand mathématicien reçut pourtant de 
ses contemporains le sobriquet de Bigollone (fainéant) et est 
maintenant presque inconnu en dehors du cercle très restreint 
des mathématiciens. C'est seulement depuis une quarantaine d'an- 
nées qu'on a imprimé toutes ses œuvres, que tous les mathéma- 
ticiens du moyen âge et des siècles postérieurs avaient pourtant 
étudiées 2 . 

Appelé en Afrique par son père, qui remplissait à Bougie les 
fonctions de secrétaire des marchands pisans, alors très nom- 
breux, Léonard sentit un vif penchant pour les mathématiques, et 
comme il eut l'occasion de visiter l'Egypte, la Syrie, la Grèce, la 
Sicile et la Provence, il y apprit la méthode arabe 3 . Il l'étudia à 
fond, la reconnut supérieure à la méthode de Pythagore, et, aidé 
de ce qu'il avait appris dans Euclide et de ses propres études, il 
écrivit une œuvre admirable, le Liber Abbaci, qu'il divisa en 
quinze chapitres, dont le dernier traite du calcul algébrique 4 . 

Nous verrons plus loin ce qu'est ce traité d'algèbre, le premier 

1 Je ne veux pas établir ici quelles étaieut les conceptions originales de Léonard 
et quels éléments il avait empruntés aux Arabes ; il déclare lui-même qu'il a beau- 
coup emprunté à ce peuple. Nous ne lui devons pas moins une grande reconnais- 
sance, car je ne sais pas où en seraient les sciences mathématiques, s'il n'eût pas in- 
troduit en Occident, dès le xm e siècle, la méthode indienne et arabe. 

8 C'est au savant et généreux Mécène des sciences mathématiques, M. le prince 
Baldasarre Boncompagni, de Rome, qu'on doit l'impression de toutes les œuvres de 
Fibonacci. 

3 Voir le Liber Abbaci, publié par Boncompagni, Rome, 1857, p. 1. 

4 Le Liber Abbaci n'est pas la seule œuvre que Léonard nous ait laissée; on trouve 
ses autres travaux dans les Scritti di Lecnardo Pisano publiés par Boncompagni, 
Home, 1862, t. II. 



96 REVUE DES ETUDES JUIVES 

qui ait été composé par un chrétien. Qu'ii nous suffise, pour l'ins- 
tant, de dire que Léonard était tellement en avance sur son 
temps que tous les efforts des mathématiciens des trois siècles 
suivants n'ont abouti à aucune découverte nouvelle. Bien des ma- 
thématiciens de cette époque, établis dans les diverses provinces 
d'Italie, ont laissé des écrits en latin et en italien l . Mais leurs 
œuvres, presque toutes inédites, s'occupent pour la plupart d'a- 
rithmétique pure, ou, si elles sont algébriques, elles ne s'écartent 
pas de l'école de Léonard. Nous le voyons par Luca Paciuolo, qui 
clôt la période de formation des sciences mathématiques en Italie, 
pour inaugurer l'époque qui débute avec la découverte de la réso- 
lution des équations du troisième degré par Dal Ferro, Tartaglia 
et Cardan. Composée de matériaux fournis par les mathémati- 
ciens antérieurs, la Somme de Paciuolo 2 , qui parut pour la pre- 
mière fois à Venise en 1493, a une valeur aussi grande pour l'his- 
toire que pour la science, car elle nous montre les progrès que 
l'algèbre a réalisés penJant trois siècles. Ces progrès ne sont pas 
considérables. Luca a peu de chose qui ne se trouve pas ch^z 
Léonard, il donne des morceaux entiers de ses œuvres, et il l'uti- 
lise avec un tel entrain qu'il dit que quand il ne cite personne, 
c'est à Léonard qu'il a emprunté. La première période mathéma- 
tique italienne va donc depuis Léonard jusqu'à Luca Paciuolo, qui 
résume, dans ses œuvres, les progrès de trois siècles et écrit sa 
Somme quelques années après Motot. Ces détails étaient néces- 
saires pour faire comprendre comment on peut déterminer les 
sources où Motot a puisé. Car s'il n'a pas été possible de trouver 
le traité même que Motot a traduit, on peut cependant affirmer 
qu'il appartenait, avec les autres ouvrages que Motot a consultés, 
à l'école de Léonard. C'est en nous rendant compte de l'état de la 
science algébrique dans les ouvrages de Léonard et de Paciuolo 
que nous pouvons reconnaître l'importance et l'originalité du livre 
de Motot. Mais auparavant, il reste encore à éclaircir un autre 
point. 

On sait que Léonard suit la méthode des Arabes, et il eut sans 
doute connaissance des œuvres de Mohammed ben Moûçâ, d'Aboû 
Bekr Mohammed ben Alhaçan Alkarkhî et d'Omar Alkhayyâmî 3 . 



1 M. Gantor dit qu'il y en a plusieurs centaines. Cf. ses Vorlesungen ilber Gesch. 
der Mathem., Leipzig, 1891, 2 e vol., p. 141. Voir encore Libri, Eist. des sciences 
mathém. en Italie, Halle, 1865, II, 105. 

3 Frater Lucas Patiolus Burgensis, Summa de arithmetira. 

3 V oir The Algebraof Mohammed ben Musa, éd. et trad. par Fr. Rosen, Londres, 
1831 ; L'algèbre d'Omar Alkhayyâmî, publ. et trad. par F. Wœpcke, Paris, 1851 ; 
Extiaitdu Fakhrî, par F. Wœpcke, Paris, 1853. 



LE LIVRE DE L'ALGEBRE DE SIMON MOTOT 97 

Mais Motot s'est peut-être servi, lui aussi, directement d'une tra- 
duction d'œuvres arabes, et, dans ce cas, l'analogie existant 
entre ses travaux et ceux de Léonard ne serait pas suffisante pour 
prouver que son livre appartient à l'école du mathématicien 
pisan. Et, de fait, nous savons que ces traductions faisaient, au 
moyen âge, le tour de l'Italie, et se trouvaient fréquemment 
entre les mains de mathématiciens de ce pays. Mais cette hypo- 
thèse me semble insoutenable. En effet, Motot ne se serait pas 
borné à nous parler des œuvres des chrétiens, si l'original de son 
livre eût été une version de l'arabe; il l'aurait dit expressément. 
En outre, les traductions faites d'après l'arabe, n'importe sur 
quelle matière, étaient ordinairement en latin, tandis que le traité 
traduit par Motot était en italien. Autrement, il n'aurait pas 
écrit que les chrétiens emploient les mots censo, cosa, mais il 
aurait rapporté les mots correspondants latins. Il existait, il est 
vrai, une traduction italienne, citée par Ganacci, qu'on considéra 
pendant longtemps comme ayant été faite par Guglielmo DeLunis 
directement sur le texte arabe de Mohammed ben Mouçâ; mais 
c'était là une erreur *. On ne peut donc pas admettre que Motot se 
soit servi de cette traduction. Il existe bien quelques points de 
ressemblance entre Motot, Alkarkhî et Alkhayyâmî, car Motot 
enseigne des équations dérivatives que nous trouvons déjà chez 
ces mathématiciens arabes et pas encore chez les chrétiens. Il fau- 
drait donc supposer qu'il y avait en Italie une version d'Alkhay- 
yamî ou d'Alkarkhî qui nous est restée inconnue. Mais, en réalité, 
si Motot eût eu entre ses mains leurs ouvrages, il ne se serait pas 
borné aux équations qu'il donne, il leur aurait emprunté égale- 
ment celles des autres espèces. 

Ce qui prouve aussi que Motot n'a pas eu entre les mains une 
traduction faite sur l'arabe, c'est le passage de sa dédicace où il 
dit que l'œuvre qu'il a traduite donnait tous les théorèmes sans 
démonstration. Il est évident qu'il s'agit ici d'une œuvre origi- 
nale, car si quelqu'un eût entrepris de traduire les œuvres de l'un 
ou l'autre des auteurs arabes qu'on croyait les inventeurs de 
l'algèbre, il aurait cru nécessaire de traduire les démonstrations 
et non pas seulement les propositions. Bien plus encore, Motot 
écrivit un livre sur l'algèbre pour venir en aide à ses amis, qui 
désiraient étudier cette science. Il devait donc lui suffire d'expo- 
ser les principes des équations du second degré. Mais il ne s'en 
contente pas; il fait précéder les théorèmes algébriques du calcul 
des radicaux. « Je parlerai, dit-il, de l'étude des radicaux, qu'il 

1 Voir Libri, II, 45. 

T. XXVII, n° 53. 7 



98 REVUE DES ETUDES JUIVES 

faut connaître et placer avant les théorèmes du calcul algé- 
brique ». Or, le même procédé et la même déclaration se trouvent 
chez Léonard, qui expose, dans le quinzième chapitre, les principes 
des équations du second degré, et qui, ensuite, avant de venir à 
la résolution des équations, déclare qu'il est nécessaire d'abord de 
savoir ce qu'il a dit sur les opérations des radicaux *. Ces raisons 
prouvent suffisamment que c'est parmi les œuvres originales, 
composées selon la méthode de Léonard -, et non pas parmi les 
versions de l'arabe, qu'il faut chercher le livre que Motot a traduit. 
Du reste, Motot dit qu'il « a créé lui-même » certains théorèmes 
de son ouvrage, ce qui serait inexplicable dans le cas où il aurait 
utilisé les ouvrages des trois mathématiciens arabes précités, qui 
avaient déjà résolu tous les problèmes indiqués par notre auteur. 

Le calcul des radicaux consiste en vingt-quatre propositions, 
dont treize concernent la multiplication, sept la division, trois 
l'addition, et une seule, la dernière, la soustraction. Dix-neuf de 
ces propositions se trouvent déjà chez Léonard, la cinquième et la 
vingt-deuxième, que le mathématicien de Pise ne résout pas, sont 
dans la Somme de Paciuoio; elles sont relatives à la multiplica- 
tion et à la division des radicaux carrés par des radicaux cubiques. 

La méthode de Motot est celle que nous suivons aujourd'hui, 
car il ramène les radicaux à un indice commun. Il résout de la 
même manière la huitième et la vingt-troisième propositions rela- 
tives à la multiplication et à la division entre des radicaux cu- 
biques et bicarrés et dont on ne trouve nulle mention ni chez 
Léonard ni chez Paciuoio. Quant à la dix-huitième, qui est égale- 
ment particulière à Motot, elle n'est qu'un dérivé de l'opération 
consistant à multiplier la somme de deux nombres par leur diffé- 
rence. Tandis que le produit de cette dernière multiplication, 
quand il s'agit de binômes de radicaux, est la différence entre le 
premier et le deuxième des nombres qui sont sous le radical, 
dans la dix-huitième proposition, Motot veut avoir, comme produit, 
tout le premier nombre. 

La méthode suivie par Motot, pour la solution de ces calculs, 
est, dans les propositions communes à lui et à Léonard, identique 



1 Cum his aulem sex regulis possunt solutiones infinitarum questionum reperiri; 
sed oportet, eos qui per earum modum procédure volunt, scire ea quœ diximus iti 
multiplicatione, et divisione, et extractione, seu additione radicum, et binomiorum 
atque recisoruin [Liber Abbaci, 409). 

2 Qu'il n'a pas eu entre les mains l'œuvre du mathématicien pisan, cela est 
prouvé par la déclaration qu'il t'ait que son original donnait les théorèmes sans 
démonstration. 



LE LIVRE DE L'ALGÈBRE DE SIMON MOTOT 99 

à celle de ce mathématicien, et identique, du reste, dans les 
lignes générales, à la méthode actuelle. Dans les huit premières 
propositions, c'est-à-dire là où il s'agit de multiplier des monômes, 
l'auteur indique la règle générale, qu'il fait suivre d'un exemple 
numérique servant de preuve et d'explication. Pour les suivantes, 
il ne donne plus de règles, mais il cite tout de suite un cas dont il 
donne la solution, laquelle est souvent entremêlée de raisonne- 
ments qui ressemblent fort à une démonstration. Il diffère, en 
cela, de Léonard, qui indique toujours la règle d'une façon concise 
et quelquefois, comme pour la multiplication de la somme de 
deux nombres par leur différence, avec des expressions identiques 
à celles qui sont employées par les modernes. 

Quant aux démonstrations que Motot déclare n'avoir pas trou- 
vées dans son original et qu'il a tirées de son propre fonds, ce sont 
certainement, pour ce qui regarde le calcul des radicaux, les six 
démonstrations géométriques. 

Trois d'entre elles (n os 9, 11 et 17) ne sont que des représenta- 
tions géométriques de la multiplication, qu'il rapporte sans aucun 
éclaircissement. La première des autres trois (n° 11) concerne les 
opérations sur les quantités positives et négatives 1 , qu'il cons- 
truit et démontre géométriquement au moyen d'un gnomon. La 
deuxième (n° ]2j 2 est relative à l'addition des racines carrées ; elle 
est fondée sur la quatrième proposition du deuxième livre d'Eu- 
clide, que Motot cite. La dernière proposition concerne la sous- 
traction des racines carrées ; Motot la construit et la démontre 
géométriquement au moyen d'une ligne coupée à volonté, où les 
carrés des deux segments sont équivalents au double du rec- 
tangle formé par les segments, plus le carré de la différence entre 
ces deux mêmes segments. Les deux premières de ces démons- 
trations géométriques sont analogues à celles de Léonard 3 , la 
troisième, qui en diffère, est presque identique à celle qui se 
trouve chez Luca Paciuolo-. La démonstration géométrique de la 
multiplication des quantités négatives est insérée, par Motot, dans 
le paragraphe où il parle de la multiplication de la somme de deux 
nombres par leur différence, quoique cette dernière opération 
n'offre pas le cas de la multiplication d'une quantité négative par 
une quantité négative. 

1 Je me sers ici des termes modernes positif et négatif, sans affirmer pour cela que 
Motot eût une notion de la quantité négative en abstraction. Voir encore la note à 
propos du mot "non dans la terminologie, à la fin de cet article. 

* Cette démonstration n'"a aucune ligure. 
3 Voir Léonard, l. r., p. 363. 

* Voir Paciuolo, l. c, 118 a. 



100 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Tous ces calculs des radicaux, que Motot, à l'exemple de 
Léonard, a cru devoir donner avant les théorèmes algébriques, 
sont indiqués avec assez de clarté, il n'a pas omis les détails les 
plus élémentaires, tout est exposé avec une méthode très analy- 
tique et exacte, et ils réalisent bien l'intention de l'auteur, car ils 
sont une utile introduction à l'étude de l'algèbre. 

Le livre de l'algèbre proprement dite comprend quinze théo- 
rèmes, dont les trois premiers sont avec démonstration arithmé- 
tique, les trois suivants avec démonstration arithmétique et géo- 
métrique, les autres sans une vraie démonstration. 

J'ai déjà eu l'occasion de dire que la science algébrique, à 
l'époque de Motot, était presque la môme que celle que Léonard 
avait enseignée au commencement du xm c siècle. Pour mieux 
faire apprécier la valeur de notre manuscrit, je vais préciser 
cette assertion. 

Imitateur des Arabes, Léonard a fait connaître en Occident la 
résolution des équations du premier et du second degré, dont il a 
exposé les règles sous six différentes formes d'identité entre le 
nombre, la chose * et le carré. Lorsque Jean de Palerme lui de- 
manda de résoudre l'équation cubique impure de la forme 
x 3 + 2 x 2 + 10 x = 20, il lui donnna une racine avec une valeur 
exacte à un millionième près 2 . Mais il n'alla pas plus loin. La 
solution de l'équation du 3° degré, qu'il n'avait pas pu trouver, 
préoccupa les mathématiciens qui lui succédèrent, mais pendant 
trois siècles leurs efforts restèrent inutiles. Paciuolo même 
échoua. Après avoir dit, dans sa Somme 3 , qu'avec les six formes 
d'identité enseignées par Léonard, on en pouvait former d'autres 
proportionnelles, jusqu'à l'infini, il donne huit formes d'équations, 
que nous ne trouvons pas chez le mathématicien pisan. Les trois 
premières, x 4 = q, x 4 = px, x 4 = px 2 , comme des équations 
pures de quatrième, troisième et second degré, peuvent être réso- 
lues avec de simples extractions de racine. Les trois dernières, 
x 4 + q = px 2 , x 4 + px 2 = q et x 4 = px 2 + <L sous la forme appa- 
rente d'équations de quatrième degré, ne sont que des équations 
dérivatives, que Paciuolo même appelle proportionnelles à celles 
de second degré. Mais devant les formes x 4 + px 2 = nx, et 
x 4 + nx^px 2 , qui, divisées par x, aboutissent à des équations 
de troisième degré, Luca Paciuolo s'arrête et il déclare qu'il est 
impossible de les résoudre 4 . 

* Pour le mot chose, voir ci-après. 

2 Voir Scritti di Léonard o Pisano, publiés par B. Boncompagni, Rome, 1862, 11,234. 

3 Distinctio oetava, tract, sextus, artic. secundus. 

4 Ibid. 



LE LIVRE DE L'ALGEBRE DE SIMON MOTOT 101 

Voilà où en était l'algèbre quand Motot écrivit son traité. À-t-il 
fait avancer cette science? ou était-il au moins au courant de tous 
les progrès qu'elle avait faits jusqu'alors? Avant même d'exposer le 
calcul des radicaux, il parle dans son ouvrage des considérations 
que les chrétiens ont émises sur le nombre. L'une, absolue, est 
celle du nombre en lui-môme, qu'il appelle mispar (nombre) ; 
les deux autres, relatives, sont celle de la chose (racine), qu'il 
désigne par le mot dabar, et celle du carré, qu'il traduit par 
meroubba. Il commence alors le calcul de l'algèbre en énonçant 
l'égalité de rapport entre l'unité et la chose, la chose et le carré, 
le carré et le cube, le cube et le carré du carré. Il indique les 
raisons de tout cela dans les mêmes termes que Léonard, qui, 
cependant, s'étant borné aux équations de premier et de second 
degré, n'expose que l'égalité de rapport entre l'unité et la chose, 
la chose et le carré. 

Ensuite, sans môme toucher à la question de la propriété que 
possèdent ces quantités d'être égales entre elles de six manières, 
Motot enseigne tout de suite la façon de résoudre chacune d'elles. 
Pour les trois cas simples (px = q, x 2 = q, x 2 = px), il \Yy a que 
la règle et la résolution d'un exemple arithmétique. Dans les trois 
cas composés (x 2 = px + q, nx 2 -f- px = q, nx 2 + q = px), il y 
a, outre la règle et la résolution arithmétique, la construction et la 
démonstration géométrique. En tout cela, Motot procède comme 
Léonard, quoiqu'il soit quelquefois moins élégant. La seule dé- 
monstration géométrique de l'équation x- -j- px = q est diffé- 
rente, car Motot la construit seulement en s'appuyant sur la 
sixième proposition du deuxième livre d'Euclide, tandis que Léo- 
nard en donne encore une autre démonstration. 

L'ordre dans lequel Motot expose ces six égalités diffère, 
comme l'on voit, de celui de Léonard et môme des algébristes 
arabes. Mais cela n'a aucune importance, il semble même que ce 
changement d'ordre se présentait fréquemment, car Luca dit, 
dans sa Somme *, qu'on peut les disposer à volonté. 

Ayant ainsi emprunté à Léonard la théorie des équations de 
second degré, que celui-ci avait prise lui-même chez les Arabes, 
Motot la reproduit sans rien y ajouter de nouveau. Comme Léo- 
nard, il examine seulement l'égalité entre les formes qu'il a dis- 
tinguées dans le nombre, et, avec ce principe d'égalité entre des 
quantités qui sont toutes positives, il ne peut pas aboutir à la 



1 Distinct. 8, tract. 5, article 5 : • E non guardar chio dica el primo censo e cosa 
cl secondo censo e numéro el terzo cosa e numéro e altii dicaDO prima cosa e 
numéro che questo è a placito ». 



102 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

forme x 2 -{- px + q = o. De même, il n'a pas, dans ces équations, 
de termes négatifs, et, par conséquent, pas de racines négatives, 
et, à plus forte raison, imaginaires ! . 

Mais, bien plus, il ne connaît pas une importante particularité 
mentionnée par Léonard, concernant l'équation complète du se- 
cond degré x 2 -f- q = px. Le mathématicien pisan suppose, dans 
la résolution de cette équation, trois cas différents, dans lesquels 
la quantité connue peut être égale, supérieure ou inférieure 
au carré de la moitié du coefficient de la première puissance de 
l'inconnue. Dans le premier cas Tq = f-E-V , la racine de l'équa- 
tion est naturellement |; dans le deuxième q > (^Vl, elle est 
ou plutôt elle était impossible, parce qu'on ne connaissait pas en- 
core les racines imaginaires ; dans le troisième cas, au contraire, 
q< ujl> Léonard dit que l'équation peut avoir deux réso- 
lutions. « Lorsque le nombre qui, ajouté aie carré est égal 
aux racines 2 , sera plus petit que le carré de la moitié des 
racines, retranche ce nombre du carré même, et de la moitié 
des racines retranche la racine du reste ». Ainsi, lorsque q, 
qui, étant ajouté à x 2 , est égal à px, sera plus petit que la moitié 

des racines [<I<(f) 2 ]> la racin e sera | — y/(|Y 2 _ q. Et puis: 

« Et si le reste (savoir, de ~ — y (E\* — q\ n'est pas la racine 
du carré qu'on cherche, alors additionne ce que tu as soustrait 
avec le nombre duquel tu avais soustrait et tu auras la racine du 

carré 3 ». C'est-à-dire, lorsque ~— \/ (w)~ — q ne satisfait pas à 
l'équation, ajoute la quantité radicale à la quantité rationnelle 
avec signe positif (| + ^("2)* ~ <*)• 

Comme l'on voit, Léonard, quoiqu'il soit resté inférieur à Mo- 
hammed Ibn Moûçâ et à Omar Alkhayyami *, auxquels il a fait 

1 On sait que les racines négatives et imaginaires ont été trouvées presque un 
siècle après Motot, par Jérôme Cardan de Milan. Voir son Ars magna, chap. xxxvn, 
f° 66. 

2 Je traduis ici littéralement, mais il ne faut pas oublier que Léonard désigne, 
par le môme mot racine (radix), la première puissance de l'inconnue et la racine pro- 
prement dite. 

3 Et si numerus, qui cum censu equatur radicibus, fuerit minus quadrato medie- 
tatis radicum, extrahe ipsum numerum ex ipso quadrato; et eius quod remauserit ra- 
dicem extrahe ex numéro medietatis radicum; et si id quod remanscrit non erit 
radix quesili census, tune addes id quod extraxisti super numerum, de quo ex- 
traxisti, et habebis radicem quesiti census. — Léonard, Liber Abbaci, p. 409. 

4 Ibn Moûçâ admet les deux racines comme principe général, dans l'équation de 



LE LIVRE DE L'ALGEBRE DU SIMOiN MOTOT 103 

des emprunts, présente ici une question d'une grande importance. 
Motot, au contraire, qui dit avoir ajouté lui-môme les démonstra- 
tions qu'il n'a pas trouvées dans l'original, paraît n'avoir pas 
eu connaissance de tout cela et se borne à nous enseigner une 
seule racine. Nous reviendrons, du reste, brièvement sur cette 
lacune. Voyons maintenant les théorèmes dont Motot fait suivre 
les équations de second degré. 

Dans la septième proposition, il donne la règle pour la solu- 
tion de l'équation pure cubique ax 3 = q, dont la racine est natu- 
rellement la racine cubique du quotient de la division de la quan- 
tité connue par le coefficient de x 3 . Les théorèmes 8, 9, 10, 11 
et 12 concernent les équations ax 2 = px, ax 4 — q, ax 4 = px, 
ax 4 = px 2 , ax 4 = px 3 , dont la deuxième est une équation pure 
de quatrième degré, les autres des équations pures dérivatives 
respectivement de troisième, second et premier degré. Les pro- 
positions 13, 14, 15 indiquent la règle pour la résolution des 
équations réduites aux formes ax 3 + px 2 = nx ; ax 3 -f nx = px 2 ; 
ax 3 = px 2 + nx. 

On voit que l'auteur n'aborde pas encore la question de l'équa- 
tion complète de troisième degré, mais il se borne à des équations 
dérivatives, où les degrés des termes se trouvent en progression 
arithmétique continuelle. Gomme il n'y a pas ici, comme dans les 
cas précédents, la quantité connue, mais la puissance la plus 
petite étant œ, il suffit de diviser tous les termes de l'équation 
par x pour la ramener à une équation de second degré. Motot ne 
fait pas précisément cette réduction, mais il s'appuie sur l'iden- 
tité de rapport qu'il a déjà constatée entre le nombre, la chose, 
le carré et le cube, et il procède, dans tous ces derniers cas, 
avec la même méthode, que dans les six premières propositions. 

x 2 -f- q = px, et non seulement lorsque l'une d'elles ne peut pas satisfaire à l'équa- 
tion. « Retranche-le ('%/(£) — q). dit-il, de la moitié des racines (~ J ... (et 
le reste) sera la racine du carré que tu cherches... ; ou bien, tu peux additionner la 
racine ( y (?) — q) avec la moilié des racines J ?)..., car dans ce cas l'addition 
et la soustraction peuvent être également employées. ... %!tX_aJI] «Ji-*^_3 y-* auaJuU 

CF. l'édition de M. Rosen, p. 7. De même Omar AlkUayyâmî, après avoir dis- 
tingué les trois cas, dans lesquels q est —, >, ou < à {- J , conclut la solu- 
tion du dernier cas de l'équation, en disant que « le résultat, tant de l'addi- 
tion que de la soustraction, est la racine du carré » J.j l* 3 ibL^JI ^a ^Jb U 

JU! ^^ yl^uUdLdl y* 
Voy. op. cit., p. 13. 



104 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Ces neuf derniers théorèmes sont ceux que Motot a inventés. 
Puisqu'il ne les désigne pas explicitement, il faut que nous procé- 
dions par induction, et nous pourrions même nous tromper, car 
les ouvrages algébriques étaient très nombreux et il pourrait se 
faire que Motot eût trouvé ces équations dérivatives dans quelque 
traité d'un chrétien. Mais, si nous voulons nous rapporter à ses 
paroles « qu'il a créé de lui-même » plusieurs de ses théorèmes, il 
est très probable qu'il s'agit de ceux qui concernent les radicaux 
cubiques et bicarrés, et, parmi ces derniers, de ceux qui se trou- 
vent dans les vn-xv propositions algébriques. 

En effet, si les algébristes postérieurs à Léonard ont été très 
nombreux, peu ont poussé leurs recherches plus loin que le ma- 
thématicien pisan. M. Libri a bien vu, dans quelques manuscrits 
des xin e -xv c siècles, les équations dérivatives de second degré, 
mais ce ne devait pas être une chose fréquente. Luca Paciuolo, 
qui connaissait sans doute les études algébriques des mathéma- 
ticiens antérieurs, a, lui aussi, les équations dérivatives réduites 
à la forme ax 4 = px, ax 4 = px 2 , et il dit même qu'on peut en 
former d'autres jusqu'à l'infini. Mais, avant de les énoncer, il dit 
que ses prédécesseurs avaient limité leurs recherches aux six 
équations de premier et de second degré K 

On trouve encore, comme je l'ai dit ci-dessus 2 , dans les traités 
d'Omar Alkhayyâmi et d'Alkarkhî, les trois derniers cas d'équa- 
tions en apparence de troisième degré indiqués par Motot. Mais 
nous avons déjà vu que l'original dont il s'est servi ne pouvait 
pas être une traduction de l'arabe. D'ailleurs, ces deux mathéma- 
ticiens ont résolu les équations dérivatives d'une manière tout à 
fait différente, et Motot aurait reproduit leur méthode s'il l'eût 
connue, et il aurait aussi donné la construction et la démonstra- 
tion géométrique qu'on trouve chez Alkhayyâmi, comme il l'a 
fait pour les autres théorèmes. Au contraire, après avoir enseigné 
d'une manière complète, avec énonciation, solution et démons- 
tration, les six premiers théorèmes, il suit, pour les neuf autres, 
une méthode toute différente ; ce qui me semble encore mieux 
prouver que ce sont les vn-xv propositions qu'il a inventées. Pour 
les équations de premier et de second degré, qu'il avait trouvées 
dans l'original, il a traduit renonciation qu'il a fait suivre d'une 
solution numérique, en donnant même la démonstration, telle qu'il 

1 Distinct., 8. tr. 6, art. 2 : « Li nostri prischi antecessori tutte lor forze operative 
hanno stretti in li ditti 6 capitoli assegnati. A li quali poi (proportionabiliter) inû- 
nili altri si possono i'ormare* commo per qualche caso di sotto se indura. » 

a Voir encore Tœuvre d'Alkhayyâmî, page 15 du texte arabe, et 25 de la trad., 
et l'œuvre d'Alkarkhî, page 71. 



LE LIVRE DE L'ALGÈBRE DE SIMON MOTOT 105 

l'avait vue dans les livres des chrétiens. Pour les autres, il n'a fait 
que continuer à tirer des conséquences de l'identité des rapports 
dont il avait déjà parlé dans l'explication qu'il a placée avant les 
théorèmes algébriques, et il s'est borné à donner la règle, sans une 
solution numérique, en renvoyant, pour la démonstration, à cette 
courte préface. 

Or, l'identité des rapports entre le carré et le cube étant don- 
née, la résolution des équations dérivatives se réduisait à une 
opération bien facile ; il n'était pas plus difficile de résoudre 
l'équation pure de troisième degré, une fois qu'on connaissait l'ex- 
traction de la racine cubique. Mais les efforts de Motot ne mé- 
ritent pas, pour cela, d'être moins appréciés, bien que son ouvrage 
n'ait pas fait progresser la science aigébrique. Son travail nous 
prouve, du moins, qu'il savait tout ce qu'on connaissait, de son 
temps, de la science algébrique. 

Une grave lacune se présente, il est vrai, dans les équations de 
second degré, où il montre qu'il ignore la théorie de la pluralité 
des racines que Léonard avait déjà enseignée, quoique incomplè- 
tement. Mais il n'a sûrement pas connu l'œuvre de Léonard *, il 
s'était borné à étudier les imitateurs de ce mathématicien qui 
compilaient ordinairement des traités très élémentaires, et ne 
connaissaient très vraisemblablement pas eux-mêmes cette plura- 
lité des racines dans Véquation de second degré 2 . 

Du reste, même indépendamment des théorèmes qu'il aurait in- 
ventés, Motot } qui s'était proposé de composer un traité d'algèbre 
à l'usage de ses amis, a certainement atteint son but. Il fait con- 
naître, en effet, dans son petit ouvrage toute la science algébrique 
du moyen âge, et il 1 expose d'une manière, quelquefois peu élé- 
gante, mais toujours simple et facile. 

Gustavo Sacerdote. 

(A suivre.) 



1 Voir la note ci-dessus, p. 102. 

2 M. Libri et, d'après lui, M. Canlor parlent, dans leurs œuvres, d'uû traité de 
mathématique en italien, où il y a bien les équations dérivatives, mais pas un seul 
mot au sujet de la duplicité des racines dans les équations de second degré (voir Can- 
lor, œuvre cit., II, 145). 



LE LUE DES CHRÉTIENS ET LE LIVRE DES JUS 



DES DUCHESSES D'AUTRICHE » 



L'empire austro-hongrois esc représenté à bon droit par beau- 
coup d'historiens comme une agglomération d'Etats les plus dis- 
parates. Ce n'est qu'au prix de beaucoup de luttes que les Habs- 
bourg ont réussi à fonder en Europe ce puissant royaume et à 
le défendre contre ses adversaires du dehors et du dedans. Le 
noyau de la monarchie, l'Autriche proprement dite (la Haute et 
la Basse-Autriche de nos jours), n'atteignit une certaine impor- 
tance commerciale que sous Charlemagne. Par son union avec 
la Styrie, l'Autriche put ouvrir de nouvelles voies commerciales 
vers l'Italie et la Hongrie. L'acquisition du Tyrol (1361) et du reste 
des pays alpins assura à son commerce et à son industrie cette 
extension, qui, plus tard, exerça une influence sur l'Europe en- 
tière. La chronique nous signale déjà à une époque reculée l'ac- 
tivité de commerçants juifs en Autriche. Un règlement de 
douane de l'an 906 contient des dispositions précises concernant 
les marchands juifs d'Autriche et les impôts qu'ils avaient à 
payer 2 . Le « Privilège de Frédéric» du 17 septembre 1156 dit 
môme expressément que les ducs d'Autriche peuvent accorder 
le droit de séjour dans leur pays aux banquiers juifs 2 , et l'or- 
donnance de l'empereur Frédéric II sur les Juifs (11 août 1238) 
contient même un passage autorisant les Juifs de Vienne à vendre 
aux chrétiens du vin, des substances vénéneuses ou colo- 
rantes 4 . Seuls les papes n'approuvaient pas ces ordonnances, car 
les dispositions essentielles de ce Statut accordaient aux Juifs 

1 D'après les actes originaux des Archives impériales et royales de Vienne. 

2 Urkundcnbuch von Ob-Œsierreich, II, 54—56. 

3 Wolf, Geschichte der Judcn in Wien. 

4 Abhandlungen der ôster. K. K. Académie d. Wissenschaftcn, X. 



LE LIVRE DES CHRETIENS ET LE LIVRE DES JUIFS 107 

certains privilèges, tels que la protection de l'empire en tant que 
serfs de la chambre impériale, la dispense de loger des soldats, 
l'autonomie in judicialïbus et cameralibus . Avec l'année 1267, 
leur situation favorable se modifia, car les papes décrétèrent 
brusquement que, pour maintenir l'unité de l'Eglise, il fallait 
soumettre les Juifs à des lois d'exception. Ainsi, ils devaient être 
mis dans l'impossibilité de faire des prosélytes, œuvre, en réa- 
lité, très difficile et sans profit, à laquelle les Juifs pouvaient 
renoncer d'autant plus qu'il y avait sûrement peu de membres 
de l'Eglise qui fussent désireux de se placer sous le joug, souvent 
si lourd, du judaïsme. Du reste, le nombre des Juifs, en Autriche, 
au xiii° et au xiv° siècle ne parait pas avoir été considérable. 
D'après les documents, il n'y avait de synagogues, à cette époque, 
qu'à Vienne, à "Wiener-Neustadt, à Krems, à Modling et à Klos- 
terneuburg. Wiener-Neustadt et Krems contenaient les plus grandes 
communautés de la Basse-Autriche, car c'est dans leurs syna- 
gogues qu'on publiait les communications officielles des auto- 
rités *. Dans des recueils de Consultations des xm e , xiv° et 
xv° siècles, on cite, il est vrai, très souvent les Hakhmè Wina 
et les HaUlimè Œsterreich, mais jusqu'à présent on n'a pas réussi 
à trouver à leur sujet de documents originaux, car les croisés, 
en se dirigeant vers l'Orient, pillèrent également les communautés 
autrichiennes. La correspondance savante d'Isaac ben Mosché, 
rabbin de Vienne (Or Zaroua) et de son fils Hayyim (Or Zaroua 
Hakkaton), quelques recueils de Minhagim (d'Abraham Klaus- 
ner et d'Isaac Tyrnau) et, enfin, les ouvrages d'Isseiiès de Neu- 
stadt, de Mahril et de R. Jacob Weil attestent seuls, et encore 
d'une manière bien incomplète, qu'au moyen- âge, la science 
juive avait des représentants en Autriche. Par un hasard singu- 
lier, on trouve également des documents juifs dans des contrats 
commerciaux allemands du moyen âge 2 . En Autriche, comme dans 
le reste de l'Europe, les Juifs ne pouvaient alors se livrer qu'au 
commerce d'argent, car les privilèges des cités leur défendaient 
d'exercer des métiers et les éloignaient des grandes entreprises 
commerciales. Il se produisit alors un phénomène intéressant, c'est 
que de bons et pieux catholiques devinrent également désireux 
de goûter au fruit défendu de l'usure. Même l'appétit leur vint en 
mangeant, et ils devinrent peu à peu les concurrents les plus dan- 
gereux et les moins scrupuleux des usuriers juifs. Le commerce 
d'hypothèques et de rentes fut aussi pratiqué au moyen âge, avec 

1 Bischof, Landrecht in Steiermar/t un il Œsterreich. 

2 Voir Schweinburg-Eibenschitz, die Judcn in G-erichtsbricfen lies Miltelalters 
dans le Lîteraturblatt de Rahmer, 1891-1892. 



108 REVUE DES ETUDES JUIVES 

toutes sortes de formalités, par des propriétaires fonciers ecclé- 
siastiques et laïques. C'est à ces contrats de rentes viagères, à 
ce commerce de prêts hypothécaires, aux successions et aux fon- 
dations que les couvents durent leur immense fortune l . Les prêts 
d'argent prirent une telle extension dans ces milieux que des lo- 
calités entières finirent par se trouver sous la dépendance de 
certains ecclésiastiques ou laïques. Or, le prêteur juif gênait 
considérahlement ces usuriers chrétiens, parce que, générale- 
ment, il prêtait même sans gage, quand il connaissait son dé- 
biteur. Gela déplaisait fort aux prêteurs chrétiens, qui eurent 
recours aux plus odieuses intrigues pour se débarrasser promp- 
tement de la concurrence juive. A aucune période de l'histoire 
de l'Autriche, il n'y eut autant d'accusations de meurtre rituel 
et de profanation d'hosties qu'à cette époque, où les usuriers 
ecclésiastiques et laïques se virent menacés dans leur com- 
merce. Cependant, toutes ces accusations restèrent généralement 
sans effet, parce que le peuple autrichien tenait à vivre en paix 
avec ses concitoyens juifs, qui lui ressemblaient par la langue, 
les habitudes et l'attachement au pays. Seul, le clergé militant 
chercha à élever de nouvelles barrières entre les Juifs et les 
chrétiens. Un jour, on répandit le bruit que les créanciers juifs 
falsifiaient les lettres de créance qu'ils détenaient ! C'était la 
ruine pour les débiteurs chrétiens ! Le Duc décida, en consé- 
quence (1370), que tous les prêts devaient être inscrits dans un 
livre spécial pour les dettes, placé sous le contrôle de deux 
notaires impériaux, afin d'éviter ainsi la possibilité de toute 
fraude 2 . La forme spéciale de ce livre dépendait des privilèges 
mêmes dont jouissaient les villes de cette époque ; tantôt, il est 
appelé « livre de la cité », tantôt « livre des créances » ou « livre 
foncier ». Finalement, cette institution purement administra- 
tive prit un caractère confessionnel, et le livre fut nommé d'après 
la confession des créanciers; de là, les « livres des Juifs » et les 
« livres des chrétiens » du moyen âge. Grâce à mes recherches 
dans la collection des manuscrits viennois, j'ai réussi à trou- 
ver un de ces livres, dont je vais examiner ici le contenu et 
l'arrangement. 

Les livres fonciers du moyen âge peuvent certainement être 
considérés comme les documents les plus précieux des Archives ; 
ils offrent les renseignements les plus utiles à l'historien de la 

'- Zœpfl, Deutsche Bechtsgeschichte ; Neumann, Gcschichle des Wuchers in Deutsch- 
land. 

2 Les lettres judiciaires dont il est question plus haut font souvent allusion à ce 
livre ; les notes marginales hébraïques le désignent sous le nom de blODÏl 1DO- 



LE LIVRE DES CHRÉTIENS ET LE LIVRE DES JUIFS 109 

civilisation, et sont une véritable mine pour l'histoire économique 
du passé. Durant le moyen âge, on se rappela en toute circons- 
tance que le droit de posséder des immeubles avait un caractère 
confessionnel, et on a toujours enregistré la qualité confession- 
nelle des propriétaires de biens-fonds. La parole biblique du 
premier possesseur de l'Univers était interprétée à Rome en 
ce sens qu'un seul pasteur et un seul troupeau avaient le 
droit de pâturage sur la « grande pelouse » appelée Etat chré- 
tien. Tous ceux qui ne faisaient pas partie de ce troupeau n'é- 
taient que tolérés; ils étaient avertis de se tenir toujours prêts 
à être chassés à la première occasion. Celui qui était préposé 
à la confection du livre foncier dut tenir compte de ce système 
du Vatican; à chaque changement de propriétaire, on enre- 
gistrait l'acte suivant la confession des contractants. Les em- 
ployés qui s'acquittaient de leurs fonctions avec conscience dési- 
gnaient par le « chapeau juif » les propriétés acquises par des 
Juifs. Les employés moins scrupuleux divisaient chaque folio 
en deux parties nettement distinctes. La première formait le 
livre foncier au sens propre du mot, contenant rémunération 
de toutes les possessions et de tous les impôts du propriétaire 
foncier. La seconde partie contenait tous les changements de pos- 
session réalisés par des actes d'achat, de vente ou des engage- 
ments hypothécaires. Le créancier était-il un chrétien, il recevait 
sa place dans le livre des chrétiens, où on indiquait le jour, le 
montant du prêt et la date du remboursement ainsi que la des- 
cription exacte de l'hypothèque. Il n'était pas question d'intérêt 
ou d'avantages quelconques produits par le prêt, parce que le 
chrétien ne pouvait pas prêter à intérêt. C'était uniquement la 
philanthropie qui le poussait à se faire banquier ! On prévoyait 
seulement tacitement l'usufruit du gage ou le droit de rachat, 
quand il s'agissait de ventes fictives, et le bon droit du créancier 
chrétien, en cas de non-paiement au terme fixé. Le créancier 
était-il juif, on l'inscrivait dans le livre des Juifs. L'inscription 
se faisait comme dans la partie réservée aux chrétiens. Seu- 
lement on ajoutait que pour chaque terme non payé, le créancier 
juif était autorisé à compter 3, 4, 5, et jusqu'à 6 pfennings par li- 
vre, suivant la convention, et à se dédommager par l'hypothèque 
jusqu'à ce que le débiteur eût amorti complètement son prêt. 
Un tel livre foncier paraissait très commode aux chrétiens du 
moyen âge, car ils étaient convaincus que les propriétaires fon- 
ciers juifs disparaîtraient tôt ou tard dans une catastrophe, et 
par conséquent, ils tenaient à mettre leurs droits de propriété en 
évidence. Depuis l'an 1510 jusqu'à l'époque moderne, on inséra 



110 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

officiellement, en Autriche et en Allemagne, dans les clauses d'af- 
fermage que les bourgeois chrétiens n'avaient pas qualité pour 
transmettre des biens immobiliers à des Juifs par héritage ou 
par acte de vente, et encore moins pour les leur hypothéquer 1 . 
Dans tout l'empire romain, tout fut désormais chrétien. A l'excep- 
tion des cimetières et des ghettos juifs, aucun immeuble, dans tout 
l'empire, n'appartenait à un Juif. Ce furent les victoires de la 
Réforme qui, sous ce rapport aussi, amenèrent un changement 
favorable. 

Outre leurs importants apanages, les duchesses d'Autriche pos- 
sédaient les revenus d'un faubourg de Vienne. Ce faubourg, ap- 
pelé Scheffstrasse (formant aujourd'hui le III D district de Vienne), 
était administré par un bailli ducal, qui y remplissait aussi les 
fonctions de juge et de secrétaire du cadastre. La duchesse re- 
cevait tous les ans trente-deux livres d'argent comme produit 
net de ce district. Malheureusement, pour les premiers siècles du 
moyen âge, il n'existe pas d'indications permettant de se rendre 
à peu près compte des personnes établies dans ce faubourg. Les 
chroniqueurs ne parlent que d'un riche village de pêcheurs et 
de marchands faisant un commerce très développé de toute 
sorte de marchandises, mais ils ne nous donnent aucune infor- 
mation sur la navigation qui avait alors lieu sur le Danube, 
dont un bras très puissant baigne une grande partie de ce fau- 
bourg. Ce fut seulement le 21 mars 1379 que le duc Albert 
confirma les droits et libertés du bailliage de la Scheffstrasse, 
et le plus ancien livre foncier date de l'an 1389. Ce document 
précieux se trouve dans les archives du ministère des finances 
à Vienne. Un petit ms. in-4°, couvert de cuir épais, non paginé 
(la partie relative aux Juifs a été paginée par moi), n° 65, sans 
date, contient, à la partie antérieure de la reliure, le titre sui- 
vant : Oruntpuech des Ambts in der Scheffstrazze und auch 
das Judenpuech « Livre foncier du bailliage de la Scheffstrasse 
ainsi que le livre des Juifs ». Les inscriptions commencent à l'an- 
née 1389 et se terminent à Tannée 1567, année où, d'après une 
note, l'administration des domaines de l'Etat engloba dans son 
service la Scheffstrasse. 

Sur la première page, on lit la phrase suivante en beaux ca- 
ractères minuscules : Hyr hebt sich an das grunlpuech meiner 
genâdigen frawen der Herzoginne darinne geschrieben sind 
ir gruntdiensl und das Judenpuech, « Ici commence le livre fon- 

1 G. Winter, Œsterreick. Weisihûmer. 

1 Chmel, Bcitrâge zur Gesch. K. Friedrichs ; Tomasohek, Rechte und Freiheiten der 
Stadt Wien. 



LE LIVRE DES CHRETIENS ET LE LIVRE DES JUIFS 111 

cier de madame la Duchesse, où se trouvent inscrits ses im- 
meubles ainsi que le livre des Juifs ». Suivent trente pages où sont 
consignées, en écriture cursive très négligée, toutes les subdivi- 
sions des biens-fonds (par exemple, les immeubles situés dans 
Wieden, Schefifstrasse, Hœfen, Geriezz, Erdpurch). Il y a ensuite 
trois pages blanches, puis recommencent les descriptions des 
biens-fonds. On y trouve la note suivante : « Hem frau Agnes 
Peter des Zaunleins uxor servit de domo 18 pfg. daz sy ehemals 
mit îrem wirt petrein dem Zaunlein versatzt hat Daviden dem Ju- 
den von Traberg von den sy es mit eygenhaftem guet geloset hat, 
dieweil îr mann in der frembde und pei îr nit wonentlich gewesen 
ist. » Il s'agit, dans cette note, d'un immeuble donné en gage par 
la femme Agnès Peter au Juif David de Traberg et racheté par 
elle, de ses propres deniers, pendant que son mari était à l'étran- 
ger. Suivent encore trois pages blanches, et puis on trouve les 
servitudes foncières de vignobles du terroir de Pauî, de maisons 
sises à Nottendorf, de servitudes imposées aux immeubles du Wolf- 
ramsgraben, de vignobles situés au Rennweg, de jardins mêlés 
aux champs. Ensuite il y a de nouveau dix pages blanches, après 
lesquelles commence le C/iristenpucch, «Livre des Chrétiens». 
Cette dernière partie débute par les mots suivants : « Hye hebt sich 
an der Christenpuech, also ob ein Christ einem andern îcht pfant 
setzet fur Geltschuld, das findet man, als es hernach ordentlich ge- 
schrieben stet ». « Ici commence le livre des Chrétiens, c'est-à-dire 
quand un Chrétien a donné à un autre un gage pour un prêt, on 
le trouve ici, inscrit avec ordre. » Dans la première lettre de cette 
phrase est dessiné un personnage, les doigts levés pour prêter ser- 
ment et tirant la langue. J'ai longtemps réfléchi pour m'expliquer 
ce symbole, car on ne trouve ce genre de figure dans aucun livre 
foncier du moyen âge. Je dois à l'obligeance de M. C. Schalk l et 
de MM. les archivistes de Ratky et deKrejczy une interprétation 
plausible de cette initiale. D'après les Deutsche Rechtsalterthùmer 
de Grimm et les Rechten und Freiheiten von Wien de Tomaschek, 
le serment était, au moyen âge, en Allemagne, un des principaux 
moyens de preuve en matière de procès civil et, par suite, dans les 
contestations au sujet de transactions foncières. Cette figure est 
donc un avertissement symbolique contre le parjure, la violation 
de serment et le faux témoignage. On arrachait au chrétien par- 
jure la langue, et au Juif qui avait parjuré, le bourreau des Juifs 
coupait la main avec la hache. 

1 M. le D r Cari Schalk, t custos » de la bibliothèque municipale de Vienne, a 
publié deux dessins de ce genre dans Mittheilungen des Institutes filr œsterr. Ge~ 
schichtsforsckung, t. X. 



112 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Après le passage précité concernant le contenu du livre des 
Chrétiens, et qui est écrit en belle ronde, viennent les transactions 
foncières occupant 52 pages, en partie en écriture cursive très 
lisible, en partie en lettres majuscules presque illisibles. A. la 
52 e page se trouve la note suivante : saech der Christensatz nacli 
der Judensatz. Sur les 52 pages du livre des chrétiens sont 
consignés, dans leur ordre chronologique, des actes d'achat, de 
vente, des testaments et des prêts faits sur des propriétés fon- 
cières chrétiennes de la Scheffstrasse, hypothéquées à des chré- 
tiens ou transmises par un moyen quelconque à des chrétiens. 
Par la petite note qu'elle contient et que nous avons citée, la 
page 52 appelle l'attention sur le livre des Juifs qui commence 
ensuite. Ce livre débute par cette phrase : Hy hébt sich an das 
Judenpuech. « Ici commence le livre des Juifs. » Dans les pre- 
mières lettres de la phrase se trouve aussi un dessin représen- 
tant un Juif polonais avec des peïèss 1 , coiffé d'un chapeau juif 
avec des sonnettes. Il tient des deux mains une hache placée 
debout. Au-dessus de sa tête est écrit en cursive lisible «Maître 
Lesyer 2 ». Trente-six pages de cette partie contiennent des 
transactions relatives à des affaires hypothécaires et interve- 
nues entre des débiteurs chrétiens et des créanciers juifs 3 . Elles. 
se suivent dans l'ordre chronologique, de 1389 à 1420. De 1420 à 
1567, année à laquelle le livre s'arrête, nous trouvons de nouveau 
des transactions conclues entre chrétiens. Pour donner au lecteur 
une idée de la forme sous laquelle on inscrivait ces transactions, 
nous allons donner deux inscriptions empruntées aux deux parties. 

Fol. 1 du livre des chrétiens : 

Item Mendl Dauchenschlegel bleibt schuldig Ullrichen dem Mùll- 

1 Des cheveux en tire-bouchon le long des joues. 

2 C'était le maître des Juifs de la communauté de Vienne de celte époque; il est 
mentionné fréquemment dans les documents, même encore en 1406, sous le nom de 
maître Lesir, oncle de Patuschen de Perchloldsdorf. Dans le livre de la ville de 
Vienne, en 1391, il est appelé * maître Lesir, détenteur du livre des Juifs ». Disons 
tout de suite que ce Lesir n'a pas rempli des fonctions de grand-rabbin, car à ce mo- 
ment, comme cela résulte de 15 a, 18 a, 24 5, 28 a et 29 a du livre des Juifs, la 
dignité de grand-rabbin de Vienne était occupée par Abraham Klausner et Méïr 
Hallévi. 

3 Ce livre des Juifs confirme d'une façon remarquable Fexistence des deux rabbins 
viennois si souvent mentionnés dans les Consultations, Abraham Klausner, dont nous 
possédons une collection de Minhagim, et Méïr Hallévi, qui, dans les Consultations 
d'isaac ben Schèschet, joue un rôle si considérable dans une discussion des rabbins 
français. Par ce ms. il nous est possible de déterminer exactement l'époque à laquelle 
tous deux ont fonctionné à Vienne. Méïr Hallévi d'Erfurt vécut à Vienne de 1396 à 
1404 (1° 15 b, 18 a et 24 3), et Abraham Klausner est mert à Vienne entre 1407 et 
1408 (f« 29a du livre des Juifs). 



LE LIVRE DES CHRÉTIENS ET LE LIVRE DES JUIFS 113 

ner 4 Pfund 4 Schilling und 4 Pfennig, auf mitvasten, dey er ihm 
behabt hat mit dem rechten und soll ihm dann rechten und weren 
an fur pot anchlage und an ailes recht mit pfant oder mit pfennig. 
Actum des freytags in den 4 Tagen in dem 1389 jar. 

Tout autrement est conçue une inscription postérieure à 1421, 
dans le livre des chrétiens. A ce moment, les chrétiens pouvaient 
déjà percevoir des intérêts sans obstacle, les Juifs ayant été ex- 
pulsés de Vienne en 1421. Ainsi fol. 49 b, après le livre des Juifs, 
sous la rubrique « Ghristensatz » : 

Wolfgang Mayer des Raths ze Wien verselzt sein Haus vor dem 
Stubenthor in der Schefîstrazze zenachst Peters des Althaimers da- 
von man dienet aile Jahr 20 Pfennig an das Amt in der Scheffstrazze 
250 Pfunt, zahlbar auf Quatember mit Zins aile Jahr 3 Pfund 1 Schil- 
ling und 10 Pfennig an Martin Junk Dechant zu St. Stefan in Wien 
gegen Wiederlôsungsrecht (!) mit 250 Pfund. Actum Mittichen des 
heiligeti Antons 1512. 

Dans le livre des Juifs, la première inscription commence ainsi : 

Item Lewpold Sattler Margret uxor und Friedreich Herbstmeister 
sollen unverscheidentlich gelten Icheln dem Juden 4 Pfund 4 Schil- 
ling + 60 Pfennig auf die Weichnachten die schirist chommen an 
schaden fûrbas III Pfg auf das Pfund. Das ist geschechen des nâch- 
sten Erdtags nach Sand Jacobstag In dem 1389 jare. 

La dernière inscription dans le livre des Juifs est ainsi conçue : 

Niclas der Prûder Elspet s. Hausfrawe und îr baider erben schul- 
len unverschaidentlich gelten Hanna Peltleins des Juden Wittib von 
Saltzburg und îren Erben syben Pfund.. . auf St. Mertenstag schirist 
kùnftig und habent ir dafùr ze pfant gesetzt irew zway hauser gele- 
gen auf der Wien zenachst UUreichs des Galler haus und fûrbas von 
dem pfunt ail wochen 3 deuare.Das ist geschechen am Montag nach 
dem Sontag nach Oculi In dervasten. Anno dom. miliesimo quadrin- 
gentessimo vicessimo (1420). 

Nous donnerons en même temps ici les passages du livre des 
Juifs qui nous fournissent des informations précises sur Abraham 
Klausner et Méïr Hallévi. On se demandera peut-être comment il 
se fait que ces deux rabbins si célèbres et à qui la communauté de 
Vienne pouvaient donner des honoraires suffisants en vinrent à 
chercher leur gagne-pain dans le commerce d'argent. Gela s'ex- 
plique par le fait qu'à cette époque tous ceux qui avaient de l'ar- 
gent le prêtaient à intérêt. Les Juifs seuls fournissaient l'argent 

T. XXVII, n° 53. 's 



114 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

pour toutes les entreprises commerciales et financières du peuple 
et de l'État. Il n'existait pas encore de banques. Les prêteurs juifs 
étaient, en réalité, les précurseurs des financiers modernes, qui 
font le même genre d'affaires, et exigent également des intérêts 
pour leurs prêts. Mais ce qui est honorable aujourd'hui ne l'était 
pas à cette époque, car, d'après les décrétâtes de l'Église, l'argent 
n'était pas considéré comme une marchandise qui s'use par le 
prêt, et, par conséquent, il était défendu aux chrétiens de perce- 
voir des intérêts. Mais le Juif, qui, selon la doctrine de l'Église, 
était déjà voué, pour d'autres raisons, à la damnation éternelle, 
pouvait se livrer à son aise à l'usure. Pourtant, comme nous 
l'avons montré plus haut, de fervents chrétiens prêtaient secrète- 
ment de l'argent et en percevaient des intérêts élevas. 

Voici les informations que le « Livre des Juifs » donne sur 
Abraham Klausner : 

Fol. 20 a : 

Item Thoman und Hanns sein pruder des Ruegers Vasszuechers 
sûnne dem got Genade schullen unverscheidentlich gellen Maister 
Abraham und Daviden Juden von Traberg G gulden auf jegleichem 
schaden vom pfunt 3 denare ail wochen. Daz ist geschecheu am i'ivy- 
lag in die marthœim 1399-ten jar. 

Item Thoman Erenreich und sein erben schullen unverschaidenl- 
lich gelten maint r Abraham dem Juden %\ Pfund und 60 Pfennig auf 
Sand .Vertenstag der schierist chumpt fùrbas aile wochen vom pfunt 
3 denare und habent im dafur ze pliant gesatzt de ubertewrung au 
irem haws uber dey zwei phunt gelts purkrecht die sey jàrlich da- 
von dienen dazsclb haws gelegen zenachst der singerin haws in der 
Scheffstrazze auch ist ze merkchen daz dew Gellschuld und dew in 
dem judenpuech in der stat geschrieben stet im geltschuld sey. 
Das ist geschechen am phinztag nach St. Peters und Paulstag 
anno 1407. 

A fol. 29&, il est constaté qu'en 1408 Abraham Klausner était 
déjà mort. 

Item fraw Chunigund und hannsen des Saligers Wiltib scholl gel 
ten Rifka der Jùdin maister Abrahams Wittib un i Schaul irem sune 
23 pfunt pfennig auf sand merttenstag der schierist chumpt fùrbas 
allwochen vom pfunt 3 denare und bat ine dafùr ze pliant gesatzt 
de ùbertewerung auf irem haws uber dew 3 phunts purkrecht 
die sey aljahrlich davon dienen Daz ist geschechen am Mittichen 
vor Sant Johanns ze sunnwenden Anno domini quadriugentessimo 
octavo. 



LE LIVRE DES CHRÉTIENS El LE LIVRE DES JUIFS 115 

A partir de 140*7, maître Abraham n'apparaît plus seul comme 
créancier dans le livre des Juifs, sa veuve et son fils Saùl sont 
cités continuellement jusqu'à la fin du livre (1420) Voir fol. 29 b, 
30 &, 31a, 31 6, 32 a, 36 b, SI a et 37 6. On y cite toujours 
Schai'd maister Abrahams san und Rifka maister Abrahams 
Witlib, « Saùl, fils de maître Abraham, et Rebecca, veuve de 
maître Abraham ». Ces deux personnages paraissent aussi avoir 
été du nombre de ces riches Juifs de Vienne qui, en 1421, furent 
brûlés sur la Gànseweide d'Erdberg, à cause d'une profanation 
d'hostie, et dont la fortune fut confisquée par le Duc. 

Voici maintenant les informations contenues dans le « Livre des 
Juifs » sur Méïr Hallévi : 

Fol. 15 b: 

Item Dietreich Swentenwein und sein erben habent versatzt Ir 
haws gelegen in der lantstrazz zenachst otten dem pentzen und dy 
a leyten » gelegen hinter dem Chloster zenachst Lpwchtlein dem 
maurer uber dew S Pfunt gelts purchrechs dy darauf liegent ailjar 
darzu hat er im ze phant gesatzt sein garten gelegen nyderhalb Erd- 
purkh zenachst nychlaz dem Cheszer, den er und sei hausl'raw Engel 
mit gesampter haut gekauf». habent und dew im guetleichen versi- 
chern darzugeben hat um 33 phunt und 60 phenig mit nuz und mit 
allem an Maister Mair dem juden von Erfurt auf sunwenden der 
schierist chumpt (zu bezahlen) furbas 3 denare auf das phunt all- 
wochen. Daz ist geschechen am phintztag vor unser frawentag in der 
vasten im 1396 jar. 

Ce passage permet de rectifier une erreur du Teroumat Hadlé- 
schén et répétée par plusieurs auteurs modernps, tels que 
MM. Graetz, Gudemann, J.-H. Weiss. Nous y voyons que Méïr 
Hallévi était originaire d'Erfurt, et non pas de Fulda. 

Fol. 18 a : 

Item Dietriech Swentenwein und sein erben scholn unverschai* 
dentleich gellen Maister Mairn von Erfukt dem Iuden 19 phunt 
auf der heilig. Dreichunigtag der schierist chumpt furbas allwochen 
1 denar auf das phunt dolûr hat er im ze phant gesatzt ain haws 
gelegen in der lanlstrazze zenachst pentzners des schusters ùber 
dew 5 Pfunt gellz purkrechlz dew darauf liegend sind und die 
o leytten » gelegen hinter dem chloster ze Sand Nicla zenachst Lewt- 
lein dem maurer. Daz ist geschechen am miltichen vor Lucien im 
1397 jar. 

Il n'y eut qu'une année d'intervalle entre la première inscrip- 



116 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

tion, de 1396, et celle de 1397, et pourtant quel changement dans 
le ton ! 

Fol. 24 &: 

Item Jorg Grafenauer von dem entrischen graben und ail sein 
erben schulln unverscheidentleich gelten 20 phunt w phenig 
maister Mairn dem juden von Erfurt auf jeglaichem sehaden allwo- 
chen von dem phunt zwey denare und hat im dafur ze phant gesatzt 
sein haws gelegen bey der stainernen prucken in der scheffstrazz 
und was darzue gehort. Daz ist geschechen des montags vor dem 
phingsttag 1400 jar darnach in dem vierten jar (1404). 

Fol. 24 & : 

Item peter der Zistl der Ghirschner und Elspet uxor schullen un- 
verscheidentleich gelten maisner Mairn dem juden von Erfurt und 
Salman seinem sune 20 phunt auf jegleichem sehaden auf iedes 
phunt allwochen 2 denare und habent im dafur ze phant gesatzt ir 
haus gelegen auf der wien zenâchst niclas des Ghôppleins haus u. 
was im daran abgeht daz schulln sey auf ander ir hab haben. Das ist 
geschechen am Montag vor St. Thomanstag quadringentesimo ter- 
tio (1403). 

Fol. 25 a : 

Item peter zistel der chùrschner elspet uxor schullen unverschai- 
dentleich gelten Hadaszin des Steuszleins Tochter derJMinW phunt 
auf jegleichem sehaden auf jeds phunt allwochen 2 denare und ha- 
bent ir dafuer ze phant gesatzt ir ubertewrung auf irem haws gele- 
gen auf der wien zenâchst des niclas haus des Ghôppleins ûber 
das I phunt gelts purkrechts ist daz man aile jar dient dem Law- 
renzen Herzog Wilhalms Ghamerer und uber dew 20 phunt dew 
man maister Mayern von Erfurt irem man und Salman irem sùn 
schuldig da ine daz haws emalen fur versatzt ist worden und zu der 
ubertewrung an dem haus uber den obgen. geldschuld hat zu ver- 
sprochen Stefan Trôppl und Elspet uxor und was im an der uber- 
tewrung und pûrgelschaft abgieng daz hat er auf al ander ir hab. 

Daz ist geschechen am Santpawl abend quadringentesimo quarto 
(1404). 

Je n'ai plus trouvé qu'une seule mention de Méïr Hallévi, c'est 
dans la minute d'un acte de vente des Archives municipales de 
Vienne. Voici cet acte : 

1403 23/4 (St. Jôrgenabend) dd° Wien. 

Dorothea Nikelas des Wasservogels hausfrau und maister Mairl 
der Jude von Wien verkaufen an Nikel Wasservogel ein Haus 



LE LIVRE DES CHRÉTIENS ET LE LIVRE DES JUIFS 117 

in der Kârntnerstrasze in Wien um 129 Pfund (wovon 69 Pfund dem 
maister Mairl gehôren). 

Sieglerund Zeugen : Haunold Schuechler Bergmeister des Grundes 
des St. Niclas-Klosters am Stubenthor, Stefan Leitner Bûrger von 
von Wien und das Wiener « Stadt-Grundinsigel ». 

« 1403 23/4 (Jour de la Saint-George), Vienne. 

» Dorothée Nicolas, épouse de Wasservogel, et maître Maïrl, le 
Juif de Vienne, vendent à Nicolas Wasservogel une maison dans 
la Kârnterstrasse à Vienne, au prix de 120 livres, dont il revient 
69 livres à Maïrl. » 

Ont signé comme témoins : Haunold Schuechler, directeur des 
mines du territoire du couvent de Saint-Nicolas, près du Stuben- 
thor; Etienne Leitner, bourgeois de Vienne, et le sceau municipal 
de la ville de Vienne. 



Nous voyons par ces notes * administratives que Méïr Hallévi 
ne vivait plus à Vienne après 1403. Il résulte aussi de la transac- 
tion commerciale inscrite dans le Jiidenpuech à la date de l'année 
1404 qu'il n'y est pas mort ; en effet, dans cet acte, sa femme 
n'est pas désignée comme veuve. Il est donc permis de supposer 
que Méïr Hallévi a résigné ses fonctions de rabbin de Vienne 
en 1403. 

Nous allons maintenant prouver que maître Abraham, le Juif 
de Vienne, et maître Méïr, d'Erfurt, sont identiques à Abraham 
Klausner et à Méïr Hallévi. Dans les Consultations d'Isaac ben 
Schèschel, n 08 270, 272 (cf. aussi n° 268) dans le Teroumat 
Haddéschên d'Issert de Neustadt et dans ses Pesakim, n° 64, 
ainsi que dans les Consultations du Maharil, n° 167, et de Jacob 
Weil, n 08 129, 146 et 163, ces deux rabbins sont toujours cités 
comme contemporains. Or, dans le « livre des Juifs » aussi tous 
deux sont mentionnés presque à la même date comme créanciers. 
Le mot « maître », dans les documents allemands, signifie tou- 
jours Rabbi ou président, de communauté. Au moyen âge, où 
florissait le système des corporations, les Juifs étaient considérés 
comme une communauté corporative. Leurs représentants, les 
rabbins et les présidents étaient donc des chefs de corporation. 
Or Méïr Hallévi étant appelé dans nos documents Maître, nous 



1 Ces notes relatives à Méïr Hallévi et Abraham Klausner et qui sont absolument 
dignes de foi permettent de rectifier ce que nous trouvons sur ces rabbins dans le 
VIII e volume de Graetz, dans Gudemann, vol. III, et J.-H. Weiss, Dor dor wedor- 
schoto, vol. V. 



118 KEVUE DES ETUDES JUIVES 

sommes en droit d'admettre qu'il s'agit de Rabbi Méïr ben Ba- 
rukh Iiallévi et de Rabbi Abraham Klausner *. 

Pour terminer, nous allons donner un petit index alphabétique 
de tous les noms Juifs cités dans ce « Livre des Juifs », qui sera 
certainement bien accueilli de ceux qui étudient cette période de 
l'histoire. Quant aux autres faits intéressant l'histoire de la 
civilisation et mentionnés dans ce livre des Juifs, je les réserve 
pour la publication probablement prochaine de cet ouvrage. 
Nous souhaitons que les intéressantes notices que nous avons 
publiées engagent ceux qui s'occupent de cette partie de la 
science juive à faire de plus amples recherches au sujet de cette 
période si obscure de l'histoire juive. En effet, l'époque où ont 
vécu et agi des hommes comme Abraham Klausner, Méïr Iial- 
lévi, Isaac ben Schèschet, R. Yohannan ben Matatia Provenci, 
R. Isaïe ben Abba Mari, mérite d'être attentivement étudiée 
d'après les sources. 

Vienne. 

S. SCHWEINBURG-ElBENSCHITZ. 



INDEX ALPHABÉTIQUE 

DES NOMS JUIFS CONTENUS DANS LE LIVRE DES JUIFS 
DES DUCHESSES D'AUTRICHE. 

(Les chifres sans crochets indiquent le /*• du livre, les chiffes entre crochets indiquent 
Vannée de V inscription.) 

Abraham de Krems, 34*, 36* [1416 et 4417]. 

Abraham de Treiskirchen, 20* [1399]. 

Abraham (Maître = Rabbi) de Vienne, 20 a, 29 a [1399, 1407]. 

David ben Nathan Rothlein, 32* [1413]. 

David de Traberg, 5 a, 47 * [1392, 1397]. 

David, petit-fils de Rablein, 26 a [1405]. 

David, cousin de Schaftlein, 24* [1403]. 

Eysakle Juif, 16a, Ma [1396,4397]. 

Fefferlein = Pfefferlein, 19 a [1398]. 

1 Voir les Consultations d'Isaac ben Schèschet, n ' 268-272. 



LE LIVRE DES CHRETIENS ET LE LIVRE DES JUIFS 119 

Friedlein, gendre de Morleia, 23 b [1403], 

Gayla die Knoflachin, 2 a [1390]. 

Goldlein, veuve de Tobia, 20 £ [1400]. 

Gunkerlein, 35 a [1416]. 

Hadassie = Hausassie, femme de Méïr Hallévi, rabbin de Vienne, 

25a [1404]. 
Ilamdleiu de Lambach, 3;'> £ [1417]. 
Hajim, fils de Lesir, 20a, lia [1399, 1406]. 
llalusch de Perchtoldsdorf, 26 a, 27 a [1405, 1406]. 
Hanna, veuve de Peltlein de Salzbourg, 3 1 b, 3i a et b, 35 b, 38 b, 39 a 

[1411, 1420]. 
Helbling, fils du maître des Juifs Tauchlein, 13 # [1395]. 
Hetschlein, fils de Patusch, de Perchtoldsdorf, 16a, 2Qb [1405]. 
Hirsch ben Smoyl de Tullu, 33 a [1414, 1415]. 
Hotz, 3 a [1391]. 

Ilotz benBaruch, 35#, 3 a [1391, 1417]. 
Ichel, fils de la Chnoflachin, 1a, 4 a, 9 a [1389, 1393]. 
Isachar, fils de Trostlein, Mb [1395]. 
Isak, fils de Pesach \ 32a [1412]. 
Isserlein de Radkersburg, 2 b [1390, 1400]. 
Jona, fils de maître Abraham, 37 a [1418]. 
Jona Steuss, 30a, 30 b [1409,1410]. 
Josef Walich, 1 £, 6 b [1390, 1393]. 
Josef deMôdling, 11 b [1394]. 
Josef d'Eggenburg, 28 a, 30 a [1407, 1409]. 
Judaben Jona, 35e [1416]. 
Juda, fils de Schaftlein, 32 £ [1414]. 
Lesier, maître de Vienne, oncle de Patusch de Perchtoldsdorf, 28 a, 

28 #, 1 a [1389, 1406, 1407]. 
Maître Abraham de Vienne (voir Abraham). 
Maître Méïr d'Erfurt (v*oir Méïr ben Baruch). 
Manusch de Neuenburg (= Korneuburg), 29 a [1407]. 
Méïr beu Baruch de Vienne, 15 £, 18 a, 24 b, 25a [1396, 1397, 1403]. 

— sa femme (voir Hadassie). 

— son fils (voir Salman). 
Mendlein, gendre de Josepin, 3 a [1391]. 
Mirlein, veuve de Gerstlein Lévy, 1b [1391]. 

Musch, fils de maître Danicleiu, 9a, 30a [1393, 1409-10]. 

Muschl ben Smoyel de Wiener-Neustadt, 30a, 30 b [1409, 1410]. 

Muschl, gendre de maître Jeeklin, 33 a [1415]. 

Nachem ben Chajim de Traiskirchen, 22 a [1401]. 

Nachmann ben Chajim de Neuburg (= Kornenburg), 19 a [I398]. 

Oferlein, gendre de Scheftlein, 1 b [1391]. 



1 Ce personnage est peut-être identique avec Isserl ben Petabya, auteur du Te- 
roumat Haddéschén, des Pesakim, etc., qui se fixa, après l'expulsion, à Wiener- 
Neustadt. 



120 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Oferlein, fils de Teublin, 32 a [1412]. 

Pfefferlein (voir Feflerlein). 

Pelchin et Peltlein de Salzburg, 31 b [1411, 14201. 

Rachem (voir Naehem de Traiskirchen). 

Rableiriben Hendlein, 23* [1403]. 

Rablein ben Steussel, gendre de Jsekel, la [1393]. 

Rablein ben Haschlein, 31 a [1411]. 

Rifka, veuve de maître Abraham (= Rabbi Abraham Klausner de 

Vienne), 29 b, 30 a, 30 b, 31 a, 3 1 à, 32 a [1 408, 1 420] . 
Rosel de Tirna, 1 a, 7 a, 8 a [1 389, 1393]. 

Salman (fils de Méir Hallévi de Vienne), 21 b, 24 #, 25 a [1401, 1403]. 
Schaftleein, gendre de Josefine, 1 a [1398]. 
Schaftlein, gendre de Josepin de Feldsberg, 1 a [1398]. 
Selikman de Priinn, ib, 17 a [1392, 1397]. 
Slœmlein, gendre de Steussel, 15 a [1396]. 
Schalom ben Werach de Znaim, 20 b [1400]. 
Schaul, fils de maître Abraham de Vienne, 29 b, 30 b, 31 a, 31 b, 32 a, 

32 #, 36 #, 37a, 37* [1408, 1418]. 
Smeerlein ben Schaftlein le chanteur, 32 £, 33 # [1414, 141 8]. 
Sussmann, gendre de Josepin de Feldsberg, \8b, 23 # [1399, 1403]. 
Tobias Chamer (loueur de voitures), 7 b, 8 b, 9 a, 10a, 20 a, 20 b [1394, 

1399, 1400]. 
Tretzlein, 26 a, 69 #, 27 £ [1404, 1405, 1406]. 
Wenuschben Gruba de Retz, 36 a, 37*, 34* [1416, 1419]. 
Wiuklein, fils de maître Neudlein, 24 a [I403]'. 
Wuckerlein, 6* [1393]. 
Zeerklein, gendre de Jehiel Knofloch, 25 b [1 405] . 



LES JUIFS D'ORIENT 

D'APRÈS LES GÉOGRAPHES ET LES VOYAGEURS 



(suite 1 ) 



IV 



MM. Israël Lévi et S. Reinach ont, dans des articles antérieurs, 
donné des extraits relatifs aux Juifs de quelques anciens récits de 
voyages. C'est là, en effet, une source très abondante pour l'his- 
toire des Juifs, surtout dans le Levant, et à laquelle on n'avait 
qu'insuffisamment puisé avant eux. Nous ne faisons ici que suivre 
la voie qu'ils nous ont indiquée. 

Les « voyages » dont nous allons donner des fragments ne 
comprennent qu'une certaine région et une certaine époque, le 
Levant au xvi e siècle. Mais cette limitation a l'avantage de rap- 
procher facilement, et de compléter ainsi les unes par les autres, 
des observations faites à peu d'années de distance, sur les mêmes 
événements, les mômes personnes ou les mêmes mœurs. Elle per- 
met aussi d'éliminer de prime abord certains auteurs, car on 
s'aperçoit qu'ils ne font que reproduire, parfois textuellement, 
les récits de leurs devanciers sans les citer — supercherie, paraît- 
il, assez fréquente. . . autrefois ! 



Pierre Belon, du Mans, Les observations de plusieurs singu- 
laritez et choses mémorables trouvées en Grèce n Asie, Judée, 
Egypte, Arabie et autres pays estranges, rédigées en trois 
livres. (A Monseigneur le Cardinal de Tournon). Paris, 1555, in-4°. 

1 Voir Revue, i. XVIII, 101 ; t. XX, 88. 



122 REVUE DES ETUDES JUIVES 

« Pierre Belon, docteur en médecine de la Faculté de Paris, 
naquit dans le Maine, en 1518, et fut assassiné près de Paris, en 
1564, âgé de quarante-six ans. L'on a de lui plusieurs ouvrages 
sur les oiseaux, les poissons et les arbres conifères 1 . » Pierre 
Belon voyagea dès sa jeunesse, notamment en Allemagne. En 
1546, François I er et le cardinal de Tournon adjoignirent à la mis- 
sion diplomatique de M. d'Aramon, nommé ambassadeur à Gons- 
tantinople, une véritable mission scientifique composée de Pierre 
Belon et de Pierre Gilles, complétée un peu plus tard par les mis- 
sions littéraires de Guillaume Postel, de Juste Tenelle, etc. Le 
choix du cardinal de Tournon avait été heureux : le livre de Be- 
lon est le plus savant et le plus intéressant de tous les voyages 
du Levant écrits en langue française au xvi e siècle. 

« Notre départ, dit Belon, fut du vivant du roy François l'an 
mil cinq cents quarante-six, et le retour l'an mil cinq cens qua- 
rante-neuf. » Arrivée Constantinopîe, au printemps de 1547, Belon 
fit son premier voyage jusqu'à Salonique, en passant par les îles 
de Lemnos et de Thasos et le mont Athos, et en revenant par la 
côte de Macédoine. Puis il se joignit, pour un plus grand voyage, 
à M. de Fumel, venu, en 1547, comme ambassadeur extraordi- 
naire d'Henri II, et visita l'Egypte, la Palestine, la Syrie, l'Asie- 
Mineure. Il revint sans doute en France par mer et visita la 
Crète. Il dut passer alors par les côtes de Thessalie et de Grèce. 
Mais il ne nous dit rien de ce dernier pays. 



PREMIER LIVRE 



CHAPITRES XLIX ET SUIVANTS. 

De quatorze pages fort curieuses consacrées à la description 
des mines de Siderocapsa*, près de Salonique, citons ces quelques 
lignes : 

Siderocapsa est cette place anciennement nommée Ghrysites : 

maintenant est un village d'aussi grand revenu au Turc, pour la 
grande quantité de l'or et de l'argent qu'on y fait, que la plus grande 

1 Note manuscrite sur un exemplaire de 1555. 

* Sur les mines de Siderocapsa (auj. Sidrecaisi), voir Amy Boue, Turquie d'Eu- 
rope (1840), t. I, p. 377 ; Urquhart, La Turquie et ses ressources, t. II, 120, et la 
très intéressante description de la Turquie d'Europe par Hadji Khalfa (première 
moitié du xvn e siècle) [Rumili und Bosna geographisch, beschrieben von... Hadscht 
Khalfa, traduit par de Hammar ; Vienne, in-8 , 1812), page 82. 



LES JUIFS D'ORIENT D'APRÈS LES GÉOGRAPHES 123 

ville de toute la Turquie : et toutefois n'a pas longtemps qu'on a 
commencé de nouveau à tirer la mine pour faire l'or et l'argent (44*). 

Les ouvriers métallaires qui y besongneut maintenant sont, 

pour la plupart de nation Bulgare. 

Les paysans des villages circonvoisins, qui viennent au marché, 
sont Chrestiens et parlent la langue Servienne et Grecque. Les Juifs, 
en cas pareil y sont si bien multipliez qu'ils ont fait que la langue 
Espagnolle y est quasi commune : et parlant les uns aux autres ne 
parlent autre langage (44 b } 45). 

Ce que le grand Turc reçoit chaque mois de sa part sans en ce 
comprendre le gaing des ouvriers, monte à la somme de dixhuict 
mille ducats par mois, quelque fois trente mille, quelque fois plus, 
quelque fois moins. Les rentiers nous ont dit n'avoir souvenance 
quelles ayent moins rapporté depuis quinze ans, que de neuf à dix 
mille ducats par mois pour le droict dudit grand seigneur. Les mé- 
taux y sont affinez par le labeur tant des Albanois, Grecs, Juifs, Val- 
laques, Cercasses et Serviens que des Turcs 

Geluy qui départait l'argent d'avec l'or, par la vertu de l'eau forte, 
estait Ghrestien Arménien. Les noms dont ils usent pour le jour- 
d'huy à Sideiocapsa en exprimant les choses métalliques ne sont 
sont pas Grecs ne Turcs : car les Almans qui commencèrent nou- 
vellement à besongner, aux susdites mines, ont enseigné aux habi- 
tants à nommer les choses métalliques es terres et instruments des 
minières en Alman, que les étrangers, tant Bulgaires que Turcs ont 
retenu Ils ont coutume de besongner toute la sepmaine com- 
mençant le Lundy et finissant le Yendredy au soir, d'autant que les 
Juifs ne font rien le Samedy (p. 45*). 

Nous allasmes expressément regarder dans l'un des Spiracles 

des minières, qui avoit n'a pas longtemps esté d'un moult grand 
revenu à son maistre qui estoit Juif, mais avoit esté contraint de 
l'abandonner combien qu'il fut abondant en métal : car il y avoit un 
esprit métallique, que les latins nomment Dœmon Metallicus. Et 
pour autant qu'il se montra souventes fois aux hommes en la forme 
d'une chèvre portant les cornes d'or, ils nommèrent le pertuis sus- 
dit Hyarits cabron Ce diable métallique estoit si mal plaisant 

que nul n'y vouloit aller n'en compagnie ne seullet. La peur ou 
frayeur ne les engardoit pas d'y entrer : car il y a encore d'autres 
diables métalliques : et mesmement nous fust dit qu'ils ne faisoient 
point de nuisance. Il y en avoit d'autres qui aidoyent aux ouvriers 
a travailler es mines (50 b-o\). 

Ainsi, il y avait dans ces mines des Juifs, ouvriers, entrepre- 
neurs et sans doute aussi « rentiers » (= fermiers). Mais ne sont- 
ce pas des Juifs qui, sous le règne de Soliman, ont contribué à la 
reprise de cette exploitation si avantagpuse pour le Trésor impé- 
rial ? Ce sont des « Almans », dit Belon. 

Qu'est-ce donc que ces- Almans? La réponse n'est pas très facile. 



124 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Notons d'abord qu'au milieu du xm° siècle, des mineurs allemands 
vinrent de Saxe, appelés par les despotes serbes, s'établir au 
centre de la péninsule balkanique, dans la région montagneuse et 
métallifère qui sépare le bassin de la Morava de celui du Wardar. 
Ces Saxons initièrent la population serbo-bulgare au travail mi- 
nier; Novo-Brdo fut le centre de cette exploitation, qui persista 
après la chute du royaume de Serbie, sous Mahomet II (Amy 
Boue, Turquie tf Europe, I, 376) et que Hadji-Kalfa signale en- 
core au xvn e siècle. Ces mineurs serbes et bulgares se sont-ils peu 
à peu répandus plus au sud dans les autres régions métallifères, 
à Karatova, puis à Sidrekaisi, dans la Chalcidique ? Ont-ils ap- 
porté là les procédés appris des Allemands, ou même quelques 
familles de mineurs saxons sont-elles venues s'établir avec eux 
à Sidrekaisi? C'est fort admissible. Mais cette hypothèse n'im- 
plique pas du tout qu'en ]549 l'exploitation fut nouvellement 
commencée, comme l'assure Belon. 

Faut-il donc chercher à une date plus rapprochée du voyage de 
Belon la venue de ces Almans ? Il ne peut être question d'une im- 
migration volontaire de chrétiens allemands, au xvi e siècle, sous 
la domination turque, il n'y en a d'ailleurs pas trace. Les seuls 
chrétiens allemands ou hongrois qui vinrent alors en Turquie, 
furent les jeunes gens ou les enfants que les Turcs transportèrent 
de force et dont ils avaient besoin « pour le sérail et pour le recru- 
tement de l'armée » (Sayous, Histoire des Hongrois). 

Là où les Turcs voulurent raviver une certaine activité com- 
merciale et industrielle, c'est-à-dire dans les grandes villes, dans 
les ports et sans doute aussi dans les centres miniers, ils durent 
songer surtout à transplanter des Juifs hongrois-allemands. Or, 
le fait (et c'est ici que nous arrivons à une explication peut-être 
plus satisfaisante) est précisément signalé dans la première moi- 
tié du xvi e siècle, et tout d'abord par Belon lui-même dans la suite 
de son voyage de Salonique à Constantinople. 

Tous les habitants de Tricala l et de Ceres parlent Grec vulgaire : 
mais les Juifs qui y sont parlent Espagnol et Alman (p. 56). 

1 II y a ici évidemment une erreur de Belon. L'ensemble de son récit montre bien 
qu'il est allé de Salonique, par terre, en longeant le lac Beschik (qu'il Domme Pes- 
chiac) jusqu'au « Strimonius Sinus » — aujourd'hui golfe d'Orfano ; puis il a re- 
monté le Strymon (auj. Strouma ou Kara-Sou), jusqu'à Ceres, aujourd'hui Seres, 
chef-lieu d'un des livas du vilayet de Salonique (l'ancienne Seirae). Mais pourquoi 
place-t-il en aval de Seres, sur le Strymon, la ville de Tricala, anciennement 
Trikka, qui est en Thessalie sur le Peuée? Pourquoi assimile-t-il Seres à Cranon, 
autre ville ancienne de Thessalie'? Est-ce une confusion avec un autre voyage qu'il 
a fait ou qu'on lui a raconté ? Une erreur provenant d'un nom mal compris? Amy 
Boue signale près de Seres un village nommé Skala. 



LES JUIFS D'OMENT D'APRÈS LES GÉOGRAPHES 125 

Ceres est aujourd'hui Seres : la ville que Belon nomme Tricala, 
ne peut guère être qu'Orfano, à l'embouchure du Strymon (Hadji- 
Khalfa appelle le fleuve Orfan, comme la ville). Belon arrive en- 
suite à Cavallo qu'il assimile à Bucéphala, citée par Pline. 

Bucephala est maintenant une très belle habitation : et n'y 

a pas longtemps qu'elle estoit déserte et toute ruinée. Mais depuis 
que les Turcs retournèrent de la guerre de Hongrie et qu'ils ame- 
nèrent tous les Juifs qu'ils trouvèrent dedans Bude, Pest 'et Alba 
Régal ou Albe Real et qu'ils les eurent envoyez habiter à La Ca- 
valle, à Tricala ou Trica, et à Gères ou Grannon, elle a toujours esté 
habitée : et maintenant il y a plus de cinq cents Juifs avec les Grecs 
et les Turcs (p. 58). 

Cette émigration ou plutôt cette transportation d'Askenazim en 
Turquie au xvi e siècle est bien peu connue. L'histoire ne s'est 
guère occupée que de la grande immigration des Juifs, venus 
d'Espagne et de Portugal. Graetz signale, il est vrai (t. IX, p. 30), 
d'après Gerlach et les Consultations de l'époque, des communautés 
de Juifs allemands et hongrois à Constantinople. On trouve dans 
Hammer [Histoire de l'empire Ottoman, t. III, p. 63 et 643), cet 
extrait d'un chroniqueur turc : 22 septembre 4526 (après la ba- 
taille de Mohacz et la première prise de Budapest par les Turcs), 
les Juifs sont bannis de Budapest et embarqués sur des bateaux 
qui retournent en Turquie par le Danube. N'y a-t-il pas là sûre- 
ment une corrélation avec la transportation des Juifs de Bude à 
Cavallo, à Orfano et à Seres, dont parle Belon ? Et ces Askenazim 
de Hongrie, ces « Alamanes », comme les appelaient leurs core- 
ligionnaires espagnols, ne seraient-ils pas au moins, en partie, 
les « Almans » des mines de Siderocapsa ? 

Belon parle d'une transportation du même genre après la prise 
d'Albe-Royale (— Stulweissenburg). Mais cette ville ne fut prise 
qu'en 1543 (troisième campagne de Hongrie). Nous n'avons pu 
trouver confirmation du fait. 

Belon nous montre ainsi Cavallo (La Cavalle) restaurée par 
l'immigration juive, mais surtout grâce aux soins du célèbre 
grand-vizir Ibrahim, qui y fait construire un aqueduc et un Car- 
bachara (caravansérail). Belon donne la description curieuse de 
ces hôtels-hôpitaux turcs : 

Nous avons voulu bien spécifier quelle chose ils baillent aux pas- 
sants par aumosnes. Nul ne vient là qui soit refusé, soit Juif, chres- 
tien, Idolâtre ou Turc (p. 59#). 

Le fanatisme ottoman avait ainsi un certain sentiment de cha- 



126 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

rite égale pour tous les malheureux, quel que lût leur culte, que 
l'Occident était encore bien loin de connaître à cette époque. 

Belon, continuant sa route arrive à Chap>ylar, l'ancienne Cyp- 
sela 1 , célèbre par ses mines d'alun, et s'arrête plusieurs jours 
pour examiner l'exploitation : 

La plus grande partie des habitants sont Turcs : peu y en a qui 
soyent Grecs. Il y a bien quelques Juifs desquels l'un tenait l'arren- 
tement du revenu de l'Alun : chez lequel nous logeasmes pour 
mieux entendre la vérité et la manière de le faire (p. 61 b). 

A propos des poissons de la Propontide (mer de Marmara), Belon 
fait plusieurs observations relatives à la prescription mosaïque 
qui défend l'usage de poissons sans écailles. Mais citons d'abord 
à ce même sujet une anecdote tout à fait piquante de son séjour à 
Siderocapsa : 

Le lac qu'ils nomment de uom vulgaire Peschiac (= auj. Beschik) 
ou bien Covios n'est qu'à deux journées de Saloniki et à demie 

journée de Siderocapsa : où il y a diverses espèces de poissons 

Nous apportasmes des poissons qu'ils nomment Glaria. En les mous- 
trant en public, il s'assembla plusieurs Juifs coustumiers de le^ 
manger, qui disoyent que ce poisson avoit des escailles, et que pour 
cela ils en pouvaient bien manger. Car les Juifs, quelque part qu'ils 
soyent, ne mangent jamais poisson qui n'ait escaille. Mais n'y en 
voyant aucunes, les mismes en telle doute et en si grande dispute 
entre eux, qu'ils estoyent prêts à se donner des coups de poing : 
Ceux qui estoyent venus nouvellement d'Espagne, accusoyent les 
autres, imputants cela a mauvaise coustume. Les prestres qui es- 
toyent là présents, espluchants chaque chose par le menu, regar- 
dants le poisson plus exactement, trouvèrent quelques rudiments 
d'escailles. Alors convindrent ensemble, ayants conclud que sans 
scrupule ils en pouvoyent bien manger : et toutesfois trouvons que 
Glaria n'a point d'escailles et que c'est ce que ceux de Lion nom- 
ment une Lotte et à Paris une Barbote (p. 52). 

Plus loin Belon parle d'un poisson nommé Glanis : 

Les Juifs n'en mangent point parce qu'il n'a aucunes escailles 
(71 *). 

11 y eut une liqueur nommée Garum qui estoit anciennement en 
aussi grand usage à Rome comme nous est le vinaigre pour l'heure 
présente. Nous l'avons trouvée en Turquie en aussi grand cours 
qu'elle fut jamais. Il n'y a boutique de poissonnier qui n'en ait à 
vendre en Constantinople. Tels vendeurs..., les Romains les nom- 
ment Piscigaroli : qui est diction procédente de l'appellation du 

1 Ipsala, près de la Marilza, entre Enos et Demotiks. 



LES JUIFS D'ORIENT D'APRÈS LES GÉOGRAPHES 127 

poisson et du Garum. Il n'y a guère que ie Traehurus que les Véni- 
tiens nomment Saro et les Maquereaux qui leur puissent servir à en 
faire. Cette liqueur de Garum estoit anciennement tant estimée que 
Pline la nomme liqueur très exquise disant qu'il n'y avait rien de 
plus requis à Borne. Mais, il dit, qu'il y en avoit de plusieurs sortes. 
Et de fait, nous croyons bien qu'on en peut aussi faire de poissons 
ayants escaille. Et pour monstrer que les Juifs ont de tout temps 
observé leur austérité en leur manière de vivre, nous mettrons les 
mots de Pline parlant de ce Garum : Aliud vero ai castimoniarum 
S'iperslitionem (dit-il) etiam sacris Judœis dicatum qtwd sit e piscibus 
squama carentibus l . C'est-à-dire l'autre sorte de Garum est dédiée à 
la chasteté des superstitions et aussi aux Juifs sacrez, qui est fait 
de poissons qui n'ont point d'escaille. Si nous n'eussions sceu qu'ils 
observent encor pour le jourd : huy de n'user du commun Garum, 
nous n'eussions pas dit cecy. Car aussi ont-ils quelques apprests 
particuliers qui sont expressément faits pour leur usage: comme 
aussi est-il une sorte de drogue faite d'œufs d'Esturgeon, que tous 
nomment Caviar, qui est si commune en repas des Grecs et Turcs 
par tout le Levant, qu'il n'y a celuy qui n'en mange, excepté les 
Juifs scachants que l'Esturgeon est sans escaille. Mais ceux qui ha- 
bitent à la Tana 2 qui prennent moult grande quantité de Carpes, 
scavent leur mettre les œufs à part : et les saler de telle sorte qu'ils 
sont meilleurs qu'on ne pourroit bonnement penser et en font du 
Caviar rouge pour les Juifs qu'on vend aussi à Constantiuople. 
Toutes ces choses sont spécifiées par le menu en deux livres, ou 
avons mis les porlraicts de tous poissons 3 (p. 72). 



DEUXIEME LIVRE 

VOYAGE EN EGYPTE, PALESTINE, ETC. 

Quelques détails, moins intéressants, sur les Juifs de diverses 
villes : 

La ville (Gallipoli) est habitée de Grecs, Juifs et Turcs (p. 77 b). 
Alexandrie. — Le naturel des Alexandrins est de parler Arabe ou 

1 Pline, Histoire nat. , liv. XXXI, chap. xliv. Il convient de ne pas trop ajouter foi 
à cette citation de Pline, ainsi qu'à la traduction qu'en donne Belon. Le sens exact, 
de la phrase de Pline semble dire précisément le contraire de ce qui est prescrit 
dans le Lévitique et de ce que Belon a observé. Aussi a-t-on voulu lire souvent 
• abdicatum » au lieu de t dicatum » et f squawiam habentibus » au lieu de % squama 
earentibits >. — Une autre leçon donne « Idacis sacris » (les rites de l'Ida), au lieu 
de « Judaeis sacris » ! Ce n'est peut-être pas la moins vraisemblable. 

2 Tanaïs, à l'embouchure du Don. 

8 « De aquatilibus libri duo », 1553, in-8°, avec figures. 



128 REVUE DES ETUDES JUIVES 

More : mais les Turcs estant meslez avec eux, usent de langage beau- 
coup différent : et aussi pour ce qu'il y a plusieurs Juifs, Italiens et 
Grecs, l'on y parle divers langages... Et les Juifs aussi y ont sem- 
blablement leur Eglise à part (96 b, 97). 

Rosette. — Plusieurs Juifs y habitent qui se sont si bien multi- 
pliez par tous pays où domine le Turc qu'il n'y a ville ne village 
qu'ils n'y habitent et ayent multiplié (98 b). 

Le Caire. — Les marchands qui ont leurs boutiques au Caire sont 
de diverses nations, comme Juifs, Turcs, Grecs et Arabes. Mais les 
Juifs pour la plus grande partie y parlent Espagnol, Italien, Turc, 
Grec et Arabe (p. 418). 

Sur le trajet du Caire à Jérusalem, par caravane, épisode 
amusant : 

Nous estions partiz longtemps avant jour, laissants le rivage de la 
mer Méditerranée : et à jour ouvert la caravanne et le Sangiac 1 
se reposèrent pour obéir à quelques Marannes Juifs qui estoyent à 
la trouppe et luy avoyent donné quelque présent pour les attendre. 
Les dicts ayants faits plus finement, prindre advantage le vendredy 
au soir, et gaigoèrent quelque peu le devant pour se reposer : car ils 
ont de coustume de ne travailler le jour du Samedy (p. 138). 

En Judée, Belon fait l'observation suivante : 

La terre cultivée par dessus les rochers est faite en manière d'es- 
chelons, qui montre la diligence des Juifs du temps passé en accous- 
trant les terres : qui rendoyent leur territoire lequel de soy est pier- 
reux et infertile, cultivé et abondant en fruicts (p. U0#). 

Citons aussi les curieuses superstitions que Belon rapporte, 
sans y croire d'ailleurs : 

Les Juifs nous vouloyent donner à entendre qu'il y a un pays par 
delà Ebron, habité des Juifs, dont ils ont nouvelles quand ils veu- 
lent, non par les Juifs, mais par autres gents : car il y a un fleuve 
qui court tousjours, hors mis que le samedi il se tarist totalement 
en son lict : mais parce qu'iceux, qui n'osent aller le jour du samedy 
ne peuvent partir de là et que ledict fleuve n'est navigable, par cela 
leur convient demeurer, et ne se peuvent voir l'un l'autre. Or il est 
manifeste que cela est mensonge et qui n'est pas nouvelle. Car Pliue 
a escrit chose semblable au chapitre premier du trente et unième 
livre, disant qu'il y a un ruisseau en Judée qui se tarist tous les 
jours du Samedy. Mais nous estants en Judée avons sceu que c'est 

1 Sangiac : Bey gouverneur d'un sandjak, subdivision d'une province. 



LES JUIFS D 1 ORIENT CAPRES LES GÉOGRAPHES 129 

chose fausse, comme aussi est ce que plusieurs pensent que les 
Juifs perdent de leur sang le vendredy sainct. Et nous estants avec 
eux au Vendredy-saintz, n'avons onc apperceu qu'ils perdissent sang 
non plus qu'es autres jours de la semaine (1450). 

Belon arrive à Tibériade, au bord du lac de Génésareth : 

Les villages sont maintenant habitez des Juifs qui ont nouvelle- 
ment basty en tous lieux autour du lac et pour y avoir inventé des 
pescheries, l'ont rendu peuplé qui estoit auparavant désert (149). 

Damas. — Il y a grand nombre de Juifs en Damas, et sont en- 
fermez à part comme en Avignon Il y a un pacha en Damas 

comme au Caire, qui a son logis hors la ville. Il ne se tient pas au 
chasteau crainte de rébellion. Car un de ses prédécesseurs gaigna si 
bien l'amour du peuple qu'il vouloit se faire seigneur absolu : et 
sortir en plaine campagne avec ses gentz contre ceux que le Turc y 
avoit envoyez pour les combattre. En ces entrefaites il avait promis 
aux gents de sa compagnie qu'il leur donneroit le pillage des Juifs. 
Mais fortune permist qu'il fut vaincu, et fust défait en bataille : dont 
les Juifs feirent grande feste et encor se glorifient maintenant di- 
sants que la victoire du Turc contre ledict Bâcha fut à cause qu'ils 
avoit délibéré les piller et en mémoire ils célèbrent une feste tous 
les ans à tel jour que ledict Bâcha fut défaict, et dient avoir écrit 
icelle victoire en leurs registres. Il n'y a aucun Juif vivant pour le 
jourd'hui qui n'ait espoir de voir Jérusalem retourner en leurs 
mains. C'est pourquoi ils tiennent les faits en registres de toutes 
choses qui se font (150 0). 

Ici la mémoire de Belon l'a évidemment trahi : il place à Damas 
un fait qui lui fut, sans doute, raconté au Caire : l'histoire de la 
révolte et de la mort du fameux Achmed Schaitan, pacha d'Egypte 
(1524). Les détails touchant la fête annuelle et aussi les « regis- 
tres » commémoratifs ne laissent aucun doute à ce sujet. Il est 
superflu d'ajouter qu'on ne connaît dans l'histoire de Damas au 
xvi e siècle aucun fait de ce genre. 

Belon continue sa route vers Antioche. A Hamah 

Nous trouvasmes de toutes sortes de victuailles. Et d'autant que 
les Grecs, Arméniens et Juifs sont espars par toutes villes entre les 
Turcs, cela est cause qu'ayons toujours trouvé du vin par toutes les 
villes où nous arrivions (p. 153 0). 

Dans le reste de son voyage, Belon se borne à constater la pré- 
sence de Juifs à Antioche (p. 160 b) et à Adana (p. 164) — et aussi 
à la fin du troisième livre (p. 197), à Kute (= Kutaieh). 

T. XXVII, n° 53. 



120 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 



TROISIEME LIVRE 

OBSERVATIONS SPÉCIALES SUR LES DIFFÉRENTES POPULATIONS 
DU LEVANT, ETC. 

Belon consacre ici aux Juifs un chapitre entier. 

Chapitre xiii. — Les Juifs habitants en Turquie. — Les Juifs qui 
ont esté chassez d'Espaigne et de Portugal ont si bien augmenté leur 
Judaïsme en Turquie, qu'ils ont presque traduict toutes sortes de 
livres en leur langage hébraique et maintenant ils ont mis impres- 
sion à Constantinople, sans aulcuns points. Ils y impriment aussi 
en Espagnol, Italien, Latin, Grec et Alman; mais ils n'impriment 
ooint en Turc ni en Arabe ; car il ne leur est pas permis. Les Juifs 
.pi sont par Turquie scavent ordinairement parler quatre ou cinq 
sortes de langages: dont y en a plusieurs qui en scavent parler dix 
ou douze. Ceux qui se partirent d'Espagne, d'Almagne, Hongrie et 
de Boesme ont apprins le langage à leurs enfants, et les enfants ont 
apprins la langue de la nation où ils ont à converser, comme Grec, 
Esclavon, Turc, Arabe, Arménien et Italien. Il y en a peu qui sca- 
chent parler françois : car aussi n'ont à traffiquer avec les François. 
Il ne fut onc que les Juifs n'aient esté grands traffîqueurs, et ont 
sceu parler plusieurs sortes de langues : chose qui se peut facilement 
prouver par les historiens : et aussi que lEscriture saincte en fait men- 
tion. Car lorsque les Juifs vindrent de toutes parts des pays estran- 
gers pour estre à la feste de la Pentecouste en Jérusalem, les apos- 
tres de Nostre Seigneur n'estoyent jamais partis de Galilée et nesça- 
voyent parler que la langue de leur pays de Judée : et toutefois ce jour 
là un chacun d'eux sceut parler toutes langues de dessous le ciel ; et 
les Juifs qui estoyent présents en eurent grande merveille : car ceux 
qui estoyent venuz du pays des Parthiens et les autres de Médiens 
et Elamites, de Mésopotamie et de toutes parts de Judée, les autres 
de Cappadoce, de Pont et d'Asie, de Psidie Pamphylie et Egypte et 
des parties de Lybie et autres qui estoyent là venuz de Rome avec 
plusieurs prosélytes, c'est-à-dire ceux qui de leur bon gré s'estoyent 
renduz Juifs, et ceux qui estoyent venuz de Crète et d'Arabie oyants 
parler les apostres, estants tous estonnez, se demandoyent les uns 
aux autres : «Ceux cy qui parlent ne sont-ils pas Galiléens?et toute- 
fois nous oyons un chacun notre langage, auquel nous sommes nez.» 
Ces parolles sont escrites aux actes des Apostres : par lesquelles 
prouvons que de toute ancienneté ils traffiquoyent par tous les pays 
du monde. La simplicité des Turcs a esté rendue plus composée par 
la conversation des Juifs qu'ils n'estoyent avant qu'ils les eussent 
fréquentez : comme aussi les François se sont quelque peu changez 



LES JUIFS D'ORIENT D'APRES LES GEOGRAPHES 131 

pour la conversation des estrangers, ou pour le moins leurs esprits 
endormis en sont quelque peu plus éveillez. Les Juifs, quelque part 
qu'ils soient, sont cauteleux plus que nulle autre nation. Ils ont tel- 
lement embrassé tout le trafic de la marchandise de Turquie que la 
richesse et revenu du Turc est entre leurs mains. Car ils mettent le 
plus haut pris à la recepte du revenu des provinces, affermants les 
gabelles et l'abordage des navires 1 et autres choses de Turquie. C'est 
la cause qui les fait s'efforcer d'apprendre les langues de ceux avec 
lesquels ils trafiquent. Les marchands juifs ont cette astuce, que 
quand ils viennent en Italie, ils portent le turban bianc, voulants 
par tel signe qu'on les estime Turcs : car on y prend la foi d'un Turc 
meilleure que celle d'un Juif. Les Juifs voyageurs portent le turban 

jaune 

Et pource qu'avons souventesfois esté contraincts de nous servir 
des Juifs et les hanter, avons facilement recogneu que c'est la nation 
la plus fine qui soit, et la plus pleine de malice. Ils ne mangeront ja- 
mais de la chair qu'un Turc, Grec ou Frank ait apprestée, et ne veu- 
lent rien manger de gras ne des Ghrestiens, ne des Turcs : ne boy- 
vent de vin que vende le Turc ou Ghrestien. Ils ont tant de difficul- 
tez entre eux et de scismes que plusieurs sont d'opinion contraire 
les uns aux autres. Il y en a qui ont des esclaves chrestiens tant 
masles que femelles, qui les font travailler en divers ouvrages le jour 
de samedy, comme à l'imprimerie à Gonstantinople, ou à la marchai 
dise : et se servent des femmes chrestiennes esclaves, ne faisants 
autre difficulté de se mesler avec elles ne plus ne moins que si elles 
estoyent Juifves. Toutes lesquelles choses les autres repoussent 
comme une hérésie en leur loy, voulants que si un Juif a acheté une 
esclave chrestienne, il ne la doit point cognoistre, en tant qu'elle est 
chrestienne, ne faire travailler son esclave au samedy, en tant qu'il 
luy fait la besongne. Mais les autres respondent que cela ne leur est 
pas défendu, entant que ce sont choses achetées de leur argent. Et de 
bonne mémoire, un Juif médecin fils du Grand Seigneur estant à 
Cognes avoit deux belles jeunes Espagnoles esclaves chrestiennes 
qui parloyent aussi italien, qu'il tenait pour son service et en avoit 
eu des enfants: et toutesfois ils [sic) les vouloit revendre ; desquelles 
avons ouy dire avoir dueil qu'il leur fallust tomber es mains des 
Turcs. Car quand un Turc a ainsi tenu quelque jeune esclave et 
qu'il en a eu des enfants, il la revend au plus offrant pour en avoir 
une autre et en acheter une autre. Dont advient que telle femme se 
trouvera avoir été vendue au marché vingt fois trente fois, et les 
hommes au cas pareil avoir estez venduz quarantes fois telles fois 
aux Juifs telles fois aux Turcs. Les Juifs plus scrupuleux veulent 
nommément qu'il leur soit prohibé de ne user avec les femmes 
étrangères : mais qu'il leur est licite s'ils ont une esclave de leur loy, 

1 Hammer (III, 481-87) énumère ces différents impôts, tous affermés, et notam- 
ment cette dernière taxe : taxe d'arrivée (Resmi Kudum,}. 



132 REVUE DES ETUDES JUIVES 

de s'en servir ainsi que bon leur semble. Ceux qui médecinent en 
Turquie par Egypte, Syrie et Anatolie, et autres villes du pays du 
Turc, sont pour la plus grande partie Juifs : toutefois il y en a 
aussi des Turcs : et les Turcs sont les plus sçavants et sont assez 
bons praticiens. Mais au demeurant ils ont peu des autres parties 
requises à un bon médecin. Il est facile aux Juifs de sçavoir quelque 
chose en médecine, car ils ont la commodité des livres Grecs, Arabes 
et Hébrieux, qui ont esté tournez en leur langage vulgaire comme 
Hippocrates et Galien, Avicenne, Almansor ou Rasis, Serapion et 
autres autbeurs Arabes. Les Turcs ont aussi les livres dAristote et 
de Platon tournez en Arabe et en Turc Les drogueurs ou matéria- 
listes qui vendent ordinairement les drogues par les villes de Tur- 
quie sont pour la pluspart hommes Juifs : mais les Turcs sont plus 
sçavants en la cognoissance d'icelleset ont plus de matières médici- 
nales, etc (p. 481-482). 

Ce chapitre, si intéressant pour l'histoire des Juifs en Turquie, 
confirme et complète ce qu'on sait déjà par d'autres auteurs ou 
par Belon lui-même, des imprimeries juives à Gonstantinople, de 
1' « arrentement » (affermage) des impôts, etc. Belon a très bien 
vu le rôle considérable joué par les Juifs d'Espagne à l'égard des 
Turcs. Cette simplicité rendue plus composée, n'est-ce pas une 
charmante façon d'exprimer à la fois le bien et le mal de la civi- 
lisation d'occident apportée par les Juifs d'Espagne? D'autre part, 
Belon constate une fois de plus la présence d'Askenazim venus 
d'Allemagne et de Bohême. Sans nous arrêter à la petite disserta- 
tion de Belon sur le « don des langues », bornons-nous à quelques 
remarques indispensables. 

Si les Juifs de Turquie portaient en Italie le turban blanc, 
pour qu'on les « estimât Turcs », c'est sans doute surtout dans un 
but que Belon n'indique pas : afin d'échapper à toute persécution 
possible en se réclamant de leur qualité de sujets du Sultan. Ce 
qui se passa après 1553 confirme cette hypothèse. 

Ce que Belon dit des « schismes » et des controverses entre 
Juifs montre qu'il savait observer, et qu'il dut causer longuement 
avec des Juifs pour être au courant de leurs discussions. Ces dis- 
cussions étaient anciennes et subsistaient toujours entre les com- 
munautés italiennes ou orientales, ultra-orthodoxes, qui au début 
du siècle excommuniaient les Karaïtes, et les communautés moins 
strictes des Espagnols et Portugais immigrés. 

Le Juif « médecin fils » du Grand Seigneur que Belon vit à 
Cognes (== Konieh) est-ce Joseph Hamon 1 , ou un autre fils de 

4 A propos de Joseph Hamon a-t-on déjà signalé le fait suivant ? C'est à lui et 



LES JUIFS D'ORIENT D'APRÈS LES GÉOGRAPHES 133 

Moïse Hamon? Rappelons qu'à la même époque M. d'Aramon, 
ambassadeur, parlait dans ses dépêches du fils du médecin du 
G. S., à propos du séjour de la célèbre Doua Gracia Mendezia à 
Venise (1549). 

Sur les médecins juifs en Turquie les documents abondent. 
Mais Belon nous montre que les Juifs, eux-mêmes, se confiaient 
parfois à des médecins Turcs, dont la science était assez rudimen- 
taire. On va en juger. 

...Nous veismes faire une médecine superstitieuse, dont avons 
bien voulu escrire la relation. Ce fut qu'un Turc medecinant un 
Juif fort malade de la rate, en print la mesure avec du papier par 
dessus le ventre : et porta la mesure à un jeune Noyer et coupa au- 
tant de son escorce que la mesure de la rate estoit grande : et avec 
plusieurs parolles en Turc qu'il dist et autres cerimonies laites, 
retourna au Juif et luy mist l'escorce dessus le ventre : en après il 
la pendit en la cheminée avec un fil, et asseura au Juif que comme 
l'escorce seicheroit, tout ainsi son mal diminueroit. Et pour ce qu'as- 
sistasmes à cette médecine, l'avons bien voulu escrire. Mais le Turc 
nous sembla assez mauvais médecin d'avoir cherché la rate au 
milieu du ventre sur le nombril, qui estoit signe qu'il fust mauvais 
anatomiste (p. 50). 

Chapitre XIII. — Du iraffic et des marchez en Turquie. 

Les Juifs qui furent chassez d'Espagne et quelques chrestiens 

reniez ont dressé des boutiques tant de grosserie que de quincail- 
lerie en Constantinople, à la façon de Latins, qui est cause qu'ils 
trompent et en abusent comme en Europe où l'on voit grand nombre 
de boutiques en chaque petite villette et bourgade ou à peine y a dix 

ou douze sortes de choses, encor sont elles pourries et vieilles 

Les femmes Juifves qui ont liberté d'aller le visage descouvert sont 
communément par les marchez de Turquie, vendants des ouvrages 
faits à l'aiguille. Et entant que la loy de Mahomet défend que les 
Turques ne se trouvent en public à vendre ne acheter, elles les font 
vendre aux Juifves. Toutesfois la loy n'est gardée si estroicte qu'on 
ne trouve bien quelques Turques vendant leurs bardes par les mar- 
chez, ayant un voile devant le visage au travers duquel peuvent bien 

voir Elles vendent ordinairement serviettes, mouchouers, cou- 

vrechefs, ceintures blanches, souilles d'orilliers et autres tels ou- 

sans doute avant lui à son père et à son grand-père qui lui transmirent leur charge 
de médecin du Sultan, qu'appartenait, en 1562 le célèbre et magnifique manuscrit de 
Dioscoride, actuellement à la Bibliothèque impériale de Vienne. Voir à ce sujet le 
très intéressant passage de Busbeck (Lettre IV, à la fin) et Hammer (tome III, 
p. 364). — Il résulte aussi de la date de la lettre de Busbeck et de ce qu'il dit 
d'"Hamon que Moïse Hamon, sûrement vivant en 1554, était mort, non pas seule- 
ment avant 1565, comme le dit Grœtz, mais avant 1562. 



134 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

vrages de plus grande valeur, comme pavillons delicts et garnitures 
de liets en diverses façons que les Juifs achètent pour vendre aux 
estrangers (182-1 82 à). 

Le passage suivant complète ce que Belon a déjà dit des es- 
claves. L'esclavage, institution commune à toutes les populations 
du Levant, n'était d'ailleurs qu'une autre forme de la domesticité 
d'Occident. Belon le constate : « la fortune des esclaves... pour- 
rait estre comparée aux serviteurs de notre Europe. . . Un es- 
clave peut contraindre son maître de deux choses, ou de lui taxer 
sa rançon, ou bien luy dire le temps de son service » (chap. xxix, 
p. 193)*. 

Citons maintenant ce qu'il dit des Juifs tombés en esclavage, et 
des rapports entre Turcs et Juifs : 

Chapitre XXIX. — A la fin. 

Les chrestiens aussi peuvent bien tenir des esclaves tantmasles 

que femelles, qu'ils achètent à leurs deniers, comme aussi font les 
Juifs: mais les chrestiens ne les Juifs ne peuvent tenir un Turc es- 
clave. Un Juif peut bien tenir un chrestien tant homme que femme 
comme aussi un chrestien peut tenir un Juif. Mais les Juifs sont tant 
confederez entr'eux et pleins de finesse qu'ils ne laissent jamais un 
de leur nation esclave ; car s'il est prins sur mer ou sur terre, en 
guerre ou en paix, ils font telle diligence de le recouvrer qu'il n'y 
demeurera pour argent. Toutesfois les Turcs les ont en très grande 
haine et ne les souffrent pas volontiers en paix qu'ils ne leur disent 
des injures, et principalement sur les grands chemins (p. 195). 

Voici un dernier passage et qui n'est pas le moins curieux : 

Chapitre XLYI. 

Il n'y a bouchers qui soyent plus habilles a apprester les chairs 
fraiches que ceux de Turquie. Tous en quelque lieu qu'ils soyent, 
ont acoustumé de regarder au fiel quand ils ont éventré quelque 
bœuf, pour voir s'il n'y a point de pierre dedens : d'autant que 
souventesfois il s'y engendre une pierre que les Arabes ont appelé 
du nom propre Haraczi. Avicenne, autheur Arabe a, descrit sa vertu 
par le menu. Les Juifs l'ont en grande estime et honneur plus que 
les Turcs : car les Turcs estants plus sains que les Juifs n'en ont pas 
si grand affaire. Les Juifs sont communément mal colorez et tour- 
mentez de la jaunisse et ont cette particulière nature qu'ils sont 
mornes et mélancholiques non seulement en Turquie mais en Al- 
magne, Italie, Boesme et France ; et quelque part qu'ils soyent ils 
sont lents et pensifs. Ceux qui sont en Turquie ne trouvent plus 



LES JUIFS D'ORIENT D'APRES LES GEOGRAPHES 135 

singulier remède pour leur maladie que d'user de la pierre de Ha- 
raczi (p. 205). 

La fin de l'ouvrage de Belon ne contient plus rien concernant 
les Juifs. Il note pourtant l'existence d'une colonie de Marannes. 
à Brousse. 

Ghap. XLIX. 

Ils parlent trois langues en Bource (Brousse) qui sont quasi com- 
munes aux habitants. L'une Espagnolle pour les Juifs (p. 207). 

Il convient de rapprocher des extraits de Belon un passage (le 
seul à citer d'ailleurs) de la « Cosmographie du Levant », de 
A. Thevet d'Angoulême (Lyon, 1556, in -4°). Nous ne dirons 
rien de cet auteur dont le voyage en Levant suivit immédia- 
tement celui de Belon (1549-1554). M. Salomon Reinach l'a déjà 
fait connaître aux lecteurs de la Revue, en donnant des extraits 
de la Cosmographie universelle, ouvrage d'ensemble paru plus 
tard. 

« Aujourd'hui, la ville de Rhodes est la pluspart habitée de Juifs 
qui tiennent la ferme du port de mer dudit lieu, pource que commu- 
nément le Grand Turq en est mieus payé que des Turqs naturels, 
avec ce qu'ils creignent plus d'ofenser que les autres. Tout le bien 
desdits Juifs consiste en deniers , tellement qu'ils possèdent ne 
vignes ne terres, ny héritage quelconque, de creinte qu'ils ont qu'il 
ne vienne un Grand Signeur qui les expulse et bannisse ainsi qu'au- 
trefois leur en est pris. Or ont ils ce de louable, entre eus, qu'ils 
font une taille pour délivrer les autres Juifs qui ont esté pris et mis 
aux galères : et de fait, quand ce vient au bout de l'an, il se trouve 
un merveilleux amaz de deniers » (p. 110). 

Notons seulement que Belon, qui signale toujours la présence 
des Juifs dans toutes les villes où il en rencontre, ne parle pas de 
Juifs à Rhodes en 154*7 . Tandis que Thevet, en 1552, et plusieurs 
auteurs postérieurs, constatent une importante colonie de Juifs à 
Rhodes. Faut-il en conclure que les Juifs n'émigrèrent à Rhodes 
qu'au milieu du siècle, bien que File des chevaliers de Saint-Jean 
appartint aux Turcs depuis 1522 ? 

Paul Grunebaum. 



NOTES ET MÉLANGES 



LE FUTUR QAL DES VERBES A PREMIÈRE RADICALE 
VAV, NOUN OU ALEF 



Les irrégularités des verbes à première radicale vav, noun et 
alef ont ceci de particulier, qu'elles affectent seulement certains 
de ces verbes, sans qu'on aperçoive, au premier abord, pourquoi 
les uns ne se conjuguent pas comme les autres. Nous allons es- 
sayer de montrer que la différence de traitement entre ces verbes 
tient à une autre différence, celle de la voyelle du futur. 

I. Verbes Y'b. 

On sait que la plupart des verbes qui, en hébreu, ont un yod 
comme première radicale, avaient primitivement un vav. On le 
voit par les formes du nifal, du hifil et des noms dérivés, et par 
d'autres langues sémitiques analogues. Gomme verbes ayant sûre- 
ment un yod pour première radicale, on ne peut guère compter 
que ïrr\ ata\ \b\ )n\ pï», yp\ *n»i ! . Ces verbes, quand ils sont 
au qal, ont, au futur, sous la deuxième radicale la voyelle a et 
conservent le yod. 

Parmi les verbes qui avaient un vav, les uns suppriment ce 
vav au futur, à l'impératif et à l'infinitif second. Ils ont, au 
futur, sous la deuxième radicale la voyelle i (qui est devenue 

1 Le verbe fT-p se trouve une seule fois au nif'al avec le yod : Ï-JV* (Ex., 
Xix, 13). Partout ailleurs on trouve le vav. L&hifSl de tfjai est ÏÏDin; cependant 
l'arabe yabisa a un yod. Le mot "n^nn ( r s., lxi, 6) pourrait bien être l'équiva- 
lent de l'arabe T^a * s'approvisionner », et, dans ce cas, la première radicale se- 
rait un yod. 



NOTES ET MELANGES 137 

■nit). Ce sont : iV», «5T», Tr», anS*», auxquels il faut joindre ^brt*. 
Trois autres verbes supprimant le t?ai? ont la voyelle a sous 
la deuxième radicale : ST, W, 3>p^ 2 . Le verbe dît est inusité 
au futur, mais à l'impératif on trouve sri 5 ttatt, Wt. Il est 
clair que ces derniers verbes ont changé Yi primitif de la 
deuxième radicale en a, parce que la deuxième ou la troisième 
consonne était une gutturale 3 . De 2T vient, d'ailleurs, le subs- 
tantif n^, avec i-is; im donne en arabe rnn, et nï*n tïan. 

D'autres verbes ont au futur a et changent le vav en yod; ce 
sont *a\ W^JN W.np^iKTfï&Ti *pr>\ Toutefois w, «pn, pr 
donnent naissance à des substantifs sans yod et avec "nx : ïti*, 
rtSt*, rriiâ et tût a l'impératif tîn et l'infinitif rriri . Ce sont donc 
également d'anciens verbes à voyelle i, ce qui est d'autant plus 
naturel qu'ils expriment, comme les verbes précédents, une 
action. Les voyelles i et ou sont généralement usitées au futur 
pour les verbes actifs, et la voyelle a pour les verbes qualifica- 
tifs. La voyelle i s'étant changée en a, ces verbes ont probable- 
ment pris un yod au futur par analogie avec les verbes en yod et 
avec les autres verbes en a : *jp, np">, srp. Ceux-ci sont des 
verbes qualificatifs s . Ils ont la voyelle a et ne forment pas de déri- 
vés sans yod. Reste le verbe actif 'W, qui ne fait au futur ni n^., 
ni *fep (comme p&?), sans doute pour éviter la confusion avec 
Tiat (futur lar) et ni» (futur n^ ou t i%P). 

Trois verbes à première radicale vav sont irréguliers, à savoir : 
hs\ 5)0"» et par», h^ fait au futur bw. Il n'y a pas de raison pour 
voir dans ce futur un hofal, puisque, à tous les autres temps, on 

1 Une racine ta |b' 1 ou '■rbl ne se rencontre ni en hébreu, ni ailleurs. Il semble que 
■"ïbïl a été conjugué comme JS^, T"P, 3U3* 1 , parce que, comme ces trois verbes, 
il indique un mouvement du corps. 

2 De Ipi on trouve *jpi (1s., x, 16), sans qu'on puisse s'expliquer le pctah du 

qof. On trouve aussi ipTH (Deut., xxxn, 22), qui peut être pour Ipïim, comme 

Lév., vi, 2, et Jér., xvn, 4. 

3 Si "irP ne se conjugue pas comme les autres verbes à 2 e gutturale Vj'" 1 , iy>, 
et fait au futur *jrp cela tient sans doute aussi à l'influence analogique de Tin. 

4 "lp^"l (Ps., xlix, 9) est irrégulier pour Tp^l. Le verbe n*")p, a peut-être in- 
flué sur la ponctuation de "Hp" 1 . 

5 tf-p, bien qu'il ait un complément direct, est un verbe qualificatif. Lorsqu'on doute 
si ou doit considérer tel verbe comme verbe qualificatif ou comme actif, le parti- 
cipe peut servir, en quelque sorte, de pierre de touche. Ainsi, fct3Ù3 et fr^i ont 
tous deux le passé en é et le futur en a et ils ont un complément direct, cependant 
fcOto est un verbe actif, il a le participe Nii'U • N~P est un verbe quai ficatif, il a 
le participe N'V. Pour le sens de ces deux verbes, on peut établir la différence 
que « haïr », comme « aimer », exprime un sentiment actif, tandis que « craindre » 
désigne une impression passive. 



138 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

se sert du qal. Le passé ayant la voyelle o, il était naturel que le 
futur eût un a\ le futur ordinaire serait donc to^. Mais il n'y a 
pas trop à s'étonner que, dans un verbe aussi usité, le vav soit 
resté au lieu de se transformer en yod, comme dans les autres 
verbes, et ait amené le p-rcî du préfixe 1 . 

Une anomalie plus remarquable est celle de t)ûi, qui fait au 
futur B|p1\ Cette forme n'est pas un hifHl, comme on le croyait, 
mais un qal 9 . On ne trouve le hif ( U que Lév., xix, 25, et dans les 
livres postérieurs de la Bible, k l'impératif on trouve iso (Is., xix, 
1 ; Jér., vu, 23) et peut-être, au lieu de msob (Nomb., xxxn, 14), 
faut-il lire hsûb qui se trouve aussi dans l'inscription de Méscha. 
C'est donc un verbe avec voyelle i, qui conserve le vav au futur. 
A notre avis, il y a là une influence du verbe rpN, comme on le 
verra plus loin. 

Enfin, pisr a, au futur, la voyelle o, et le yod (ou plutôt vav) 
s'assimile à la sifflante, comme dans aafci, Mf», Mf», ri£i ; mais on 
trouve l'impératif p£ (II Rois, iv, 41) à côté de pif; et l'infinitif 
np^ (Ex., xxxviii, 27; Job, xxxvm). Il faut donc supposer que 
ce verbe avait deux formes au futur, l'une en o et l'autre en i; 
c'est cette dernière qui a donné p£ (a pour i) et npS. 

En résumé, c'est seulement devant la voyelle i que le vav pri- 
mitif tombe. Il semble qu'on ait eu de la peine à prononcer le vav 
avec la consonne suivante (vlid), quand celle-ci avait pour 
voyelle i. Le vav changé en yod se maintient quand le futur a eu 
primitivement la voyelle a. On peut supposer qu'il en eût été de 
même pour les verbes n"s avec voyelle oa, s'il s'en était con- 
servé 3 . Nous allons voir que des règles semblables s'appliquent 
aux verbes à première radicale noun. 

II. Verbes 5"b. 

Le seul verbe où la voyelle i soit restée est )rù t qui perd le 
noun à l'impératif \r\ et a l'infinitif nn — rdn. Le futur est 
)Fp t On a vu que, dans les verbes ï'd, le vav n'a pas laissé de 

1 Voir aussi Gesenius-Kautsch, Rebrœiscke Grammatik, 1889, p. 190. 

2 Voyez Gesenius-Kautsch, o. c, p. 188, note, et Bévue des Etudes juives, 
t. XXVI, p. 59, note 3. 

3 En arabe quelques verbes Y'd ont des infinitifs en ou avec vav; ex. : ilàl, 
liai, ElYpl- Bien que ces verbes aient au futur et à l'impératif la voyelle i et 
laissent tomber le vav, l'absence d'infinitifs en i prouve que ces verbes avaient 
primitivement la voyelle ou, mais qu'ils ont été conjugués d'après l'analogie des 
verbes en ». 



NOTES ET MELANGES 139 

trace au futur. Dans les verbes d"q, au contraire, le noun s'assi- 
mile à la seconde radicale. La différence entre les uns et les 
autres provient, selon nous, de ce que, dans les verbes i"s, le vav 
est tombé avant la réunion des préfixes au radical du verbe, tan- 
dis que, dans les verbes 3"s, le noun n'est pas tombé avant la 
réunion des préfixes au verbe. C'est ce qui explique l'accord de 
l'arabe avec l'hébreu pour les verbes Y'd et le désaccord de ces 
deux langues pour les verbes 5"d . Le noun est une lettre faible 
en hébreu, mais non en arabe, et il est vraisemblable que l'hé- 
breu a traité les verbes s"d d'après l'analogie des verbes ï's, mais 
à une époque relativement récente. Pour cette même raison, on 
trouve des substantifs venant des racines Y'd, sans vav, tels que, 
fTO, ny*i ; on ne trouve pas de racines 3"d donnant naissance à 
des noms sans noim. 

Un certain nombre de d"d qui ont au futur la voyelle a perdent 
le noun à l'impératif ou à l'infinitif, à savoir : yw, râî, 20:3, nss, 
Nias, btôa . Ce sont tous des verbes actifs * ; il est donc probable 
qu'ils avaient à l'origine la voyelle i, qui s'est transformée en a 
sous l'influence du ton ou de la gutturale. Dans quelques-uns de 
ces verbes on rencontre l'infinitif sans noun à côté de l'infinitif 
ou de l'impératif avec noun, comme adb art», aÊs à côté de nw, 
rtftt, naia, et 3>o:j à côté de n?o . Pour les verbes m3 et ma, on ne 
trouve que l'infinitif avec noun. 

Les autres d"d avec voyelle a ont tous une gutturale pour 
deuxième radicale. Cette gutturale empêche, non seulement la 
chute du noun, mais encore son assimilation ; le noun reste donc 
à tous les temps, quelle qu'ait pu être la voyelle primitive, nra 
seul fait exception; on trouve nrr (Jér., xxi. 13), nnn (Prov., 
xvii, 10), wrp (Job, xxi, 13) = mrp o mais nmi-n (Ps., xxxviii, 3). 
Peut-être y a-t-il eu confusion avec le futur de nnn, ce qui expli- 
querait d'autant mieux la forme wff avec dagesch. 

Les verbes qui ont au futur ne perdent pas le noun. Géné- 
ralement, ils l'assimilent au futur; cependant, il y a des excep- 
tions, comme -ton (Is., lxviii, 3), mr (Deut., xxxiii, 9), etc. 
Le maintien du noun au futur provient sans doute de l'emphase 
poétique. 

III. Verbes n"d. 
Dans six des verbes qui ont alef pour première radicale les 

1 II est curieux de remarquer que de tous les verbes commençant par un noun 
(il y en a plus de cent), un seul exprime une qualité, c'est Û3>2. 



140 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

préfixes prennent au futur un ùbn : n^N, ï-dn, tna, b^N, "iek, 
ï-jdn, et Yalef est insensible. Dans tous les autres verbes les pré- 
fixes ont presque toujours un Vtto, et Yalef se prononce. Pour- 
quoi ces six verbes font-ils exception? Là encore, c'est la voyelle 
primitive qui n'est pas la même que dans les autres verbes. 
M. Barth * a montré que la voyelle i du futur était plus répandue 
en hébreu qu'on ne l'avait cru jusqu'ici, et que, entre autres, 
c'était la véritable voyelle de latr, tn^, baw», nttîo . Les formes 
pausales la^, mer, te» 1 », nn»N^ le prouvent 2 . Cette remarque 
explique aussi le ûbn de ces verbes. En effet, dans les verbes 
n"d en o ou en a, la voyelle a du préfixe s'est changée en é. Mais 
dans les futurs avec voyelle radicale i t la voyelle a du préfixe 
s'est maintenue par suite de la dissimilation; ytiakii n'a pas pu 
devenir yé'ékil, et les deux voyelles a se sont contractées en a 
long, qui est devenu ûbn. 

Le verbe ma , qui a d'ordinaire au futur tntfi ? fait aussi 
ïhfc£ ce qui indique que ce verbe avait deux futurs, l'un en i, 
l'autre en o; biDN et nttN ont aussi à l'impératif o ; il faut attribuer 
ce fait à l'analogie des autres verbes actifs; ou bien ces verbes 
aussi pouvaient former les futurs en o et en i 3 . 

Le verbe EpN a le futur B|b»i . Cependant, on trouve ^ûn 
(I Sam., xv, 6) et t|D'n (Ps., civ, 29), qui, d'après le sens, doivent 
venir du qal de t|ON, malgré le yod du premier et l'absence de 
l'ate/* dans le second. Il est probable que fcps avait aussi le futur 
en i, et c'est ce qui explique, comme nous l'avons supposé plus 
haut, la forme t]Dii de rpv II arrive assez souvent que des 
verbes qui se ressemblent s'empruntent leurs formes l'un à l'autre. 
Sans parler des verbes a"b et *"b, comme &np et trrp, sbi et nsn, 
une racine ■bd'H donne ©njrt (Gen., xlv, 11; Prov., xxx, 9), 
«s'appauvrir», qui vient grammaticalement de un" 1 , « hériter », 
no donne ^p-irr (Ps., n, 2; xxxi, 14), «se concerter secrète- 
ment », qui vient de w, « fonder » 4 . Il n'est donc pas impossible 
que le futur tjOfc^ de rpN, ait influé sur le futur de Epi . Par 
contre, il semble que dans E]D8 (Soph., i, 2) et même ba^O» (Jér., 

i ^. 2). il/. #., XLIII, p. 177 et suiv. 

2 Une autre preuve que la voyelle a n'est pas primitive, c'est que ces verbes 
ne prennent pas de yi2p devant les suffixes pronominaux, comme le l'ont les 
verbes en a. 

3 Les verbes '^bS (= ÏHN), b^N, 112$ ont, en arabe, au futur la voyelle ou ; 
cependant ces verbes perdent leur élif à l'impératif, ce qui, à en juger par les 
verbes Y'D, et, en hébreu, 5"d, ferait penser que ces verbes avaient à l'origine ». 
En tout cas, le t'ait que ces verbes, en arabe comme en hébreu, ont une irrégularité 
spéciale, mérite d'être noté. 

4 II est absolument inutile de changer 1D")!"Ï en ^VMl comme le fait Graetz. 



NOTES ET MELANGES 141 

vin, 13), qui doivent venir bien plutôt de tpN que de tpo, puis- 
qu'ils sont accompagnés de l'infinitif tjbN, on ait conservé l'a 
primitif du préfixe, au lieu du abri, par crainte de la confusion 
avej le futur du verbe t]cn, de sorte que tpa aura donné son ùbn 
à rpi, et l'aura lui-même perdu. La forme en o a, d'ailleurs, été 
substituée presque partout à la forme en i. 

Les grammaires hébraïques notent soigneusement les irrégula- 
rités des verbes ^"d, 5"d et b"b, mais paraissent attacher peu d'im- 
portance aux voyelles de ces verbes. Les voyelles sont cependant 
la cause de ces irrégularités. 

Mayer Lambert. 



UNE ANCIENNE ALTÉRATION DE TEXTE DANS LE TALMUD 

Les sources palestiniennes 1 racontent une intéressante anecdote 
pour éclaircir la question de la véracité des songes. Dans les textes 
midraschiques, la version exacte de cette anecdote s'est bien con- 
servée, tandis que le Talmud de Jérusalem offre quelques va- 
riantes, qui, d'ailleurs, sont sans intérêt pour la présente étude. 
Voici ce récit : R. Eléazar (ben Pedat, dans le dernier tiers du 
in e siècle) vit venir à lui, un jour, une femme qui lui raconta 
avoir vu, en songe, se briser une poutre de sa maison. Gela signifie, 
lui répondit-il, que tu mettras au jour un fils. Et ainsi arriva-t-il. 
Elle revint une autre fois pour consulter R. Eléazar, mais elle 
ne trouva que ses disciples dans l'école. Sur leur demande, elle 
leur fit part de son songe : elle avait de nouveau rêvé que la 
poutre de sa maison s'était rompue. Gela signifie, répondirent les 
disciples, que tu enterreras ton mari. Gomme elle s'en retour- 
nait en se lamentant, R. Eléazar entendit ses plaintes et il de- 
manda à ses disciples ce qu'ils lui avaient dit. Ils lui racontèrent 
alors l'histoire. Là dessus, R. Eléazar leur répondit : « Vous avez 
tué un homme, car il est écrit : Comme il nous avait interprété 
(le songe), ainsi arriva-t-il (Gen., xli, 13). D'ailleurs R. Yohanan 
n'a-t-il pas dit : Les rêves vont d'après leur interprétation (se réa- 

1 Bereschit. Rabba, chap. 89, vers la fia ; Echa Babbati, sur i, 1, § 18 ; j. JHaaser 
Schâni, iv, 55 c. 



142 REVUE DES ETUDES JUIVES 

lisent selon l'explication qui en a été donnée), à l'exception des 
rêves de vin, lesquels, suivant la personne du rêveur, signifient 
tantôt bonheur, tantôt malheur ? » 

Tandis que tout le récit est écrit en araméen, les paroles de 
R. Yohanan seules sont en hébreu. La première partie en est ainsi 
conçue (dans Echa Rabbalï) : OTins nnN ^bir: dibnn « Le rêve 
suit son interprétation ». Dans Bereschit Rabba nous lisons : 
•jinnsn -ma ■fbnïi bDîrï, « tout suit l'interprétation ». Cette dernière 
forme de la sentence, qui est bizarre, a été probablement produite 
par une abréviation de ûibnn ,'bnn, qui aura été changée à tort 
en bD!"ï. Dans le Talmud palestinien, c'est R. Eléazar lui-même qui 
émet cette idée comme une sentence de son cru, qu'il appuie sur 
un verset biblique. Il dit : lainna nna son ^bin dibnn "pus: 
rrfi p iDb nns "-iej&o im nia&tti». « Car un songe ne dépend que de 
son interprétation, ainsi qu'il est dit : Comme il nous avait inter- 
prété, ainsi fut-il ». Ensuite vient, à titre d'opinion indépendante, 
et non comme citation mise dans la bouche de R. Eléazar, la sen- 
tence de R. Yohanan : 'jn^inns nna pïhyn mxnbnn bs pim n'N 
..."ptt )12 yin « R. Yohanan dit: Tous les songes suivent leur 
interprétation, excepté (ceux de) vin.., ». C'est cette dernière 
forme de la sentence (avec le pluriel) qui se trouve dans le Tal- 
mud babylonien, mais avec une variante importante : nwibïiïi bs 
ïian nriN l'obir; « Tous les songes suivent la bouche ». Dans ce 
Talmud, cette sentence figure dans deux morceaux différents. 
Dans le premier (Berahhot, 55 &) est rapportée, par une longue 
série de rabbins, la relation d'un ancien, qui aurait vécu avant la 
destruction de Jérusalem. « Il y avait, dit-il, à Jérusalem, vingt- 
quatre interprètes de songes. Ayant eu une fois un rêve, j'allais 
consulter tous ces interprètes et chacun l'expliqua d'une autre 
façon ; mais toutes ces interprétations se vérifièrent. Ainsi se 
réalisa ce qui est dit (iiq&ot n» û""pb) : « Tous les songes suivent 
la bouche ». Là-dessus, le Talmud demande si c'est là un verset 
biblique, à quoi il est répondu que c'est un verset biblique en ce 
sens que cela résulte d'un verset, comme l'a dit R. Eléazar : 'ptt 
. ..-ins nraao Trn nïïi«ttJ nsn nna i^bnn mttibm bso. « D'où 
sait-on que les songes suivent la bouche ? De ce verset : Et comme 
il nous avait interprété. . . ». 

Un peu plus loin (Berahhot, 56 a), le Talmud met en scène 
Abbayi et Raba allant faire interpréter le songe qu'ils avaient eu 
par le plus célèbre des onirocrites Bar Hadya. A la fin, le livre de 
ce dernier étant tombé, Raba y lut cette sentence : niBibrirt bs 
non -inat "pabin. « Tous les songes suivent la bouche »» 

Du Talmud de Babylone il ressort, dans tous les cas, qu'on at* 



NOTES ET MÉLANGES 143 

tribuait à cette sentence une antiquité plus haute que l'époque de 
R. Eléazar ben Pedat. Elle était connue avant lui en Palestine et 
Eléazar n'a que le mérite de l'appuyer sur un verset biblique. 
Pareillement, dans la sentence que les sources palestiniennes 
attribuent à R. Yohanan, la forme primitive s'est conservée, Yo- 
hanan n'a fait qu'y ajouter les mots : "pri yn yin. 

Voici donc les leçons de cette vieille sentence, telles que les 
donnent les textes palestiniens : 

wnnfi nriN -jb-iï-i ù-ibn'n 

ÏTWDrt -in« rjbnn (ban) tr,bnrî 

narine nriN aba ^b-iïi ùibnn *pa 

wpynnB nriN yob"iïi mttibnn 

Dans le Talmud babylonien, il n'y a qu'une seule leçon : bi 
ïidîi *in« psbirt m^ibnn. La forme palestinienne est évidemment 
plus simple et plus naturelle, mais ce n'est pas seulement à ce 
titre qu'elle paraît être la forme originale. Le verset biblique, qui 
est, selon R. Eléazar, le fondement de notre sentence, parle de 
l'interprétation du songe (nns), et nous pouvons supposer que, 
dans la sentence même, le mot qui signifie l'interprétation (finns) 
n'a pas été omis. D'ailleurs, l'expression rtDn nnx yobnrt « les 
songes suivent la bouche » ne rend que d'une manière forcée ce 
qu'elle veut dire et c'est seulement l'habitude qui nous la fait 
traduire par « l'interprétation du songe ». Par lui-même non peut 
indiquer aussi le récit du songe, et non l'interprétation. Or, comme 
dans les textes palestiniens, et cela sous quatre formes diffé- 
rentes, la sentence parle d'interprétation et non de « bouche », on 
peut supposer qu'à l'origine elle était conçue de la même façon en 
Babylonie. On peut aller plus loin et deviner la manière dont 
s'est produite l'altération. La leçon babylonienne était ainsi, sans 
doute : (wnneïi nriNou) ynnsn nrw xobm mmbnn ba. De bonne 
heure on aura abrégé le dernier mot, en ne laissant que l'article 
rj et la lettre initiale du mot : 'Brt. Puis, on aura pris le signe de 
l'abréviation pour la représentation ordinaire de la finale n, puis 
on résolut l'abréviation en écrivant r t , d'où nsn. Ce qui prouve 
que cette altération se produisit de bonne heure, c'est que c'est 
seulement la nouvelle forme de la sentence qui est rapportée par 
les plus anciens textes du Talmud de Babylone. Mais, d'après ce 
que nous venons d'exposer, cela n'empêche pas la supposition 
qu'à l'origine la sentence, eu Babylonie, était conçue dans les 
mêmes termes qu'en Palestine. 

W. Bâcher. 



144 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 



NOTES DIVERSES 



Le chiffre de Sabbataï Cevi. — M. A. Epstein a publié, 
dans le n° 52 de la Revue, une lettre très intéressante d'Abraham 
ha-Yakhini ; les allusions mystiques et cabbalistiques y sont se- 
mées à profusion, il ne les a pas toutes notées. Qu'il me soit per- 
mis d'en relever trois assez curieuses. 

On nous dit, au § 5 (p. 212) : bsrmîb mtw 1&3 îiiû* tPîibïttl ^ 
toïib jma n"3pî-r miû tontt &a£ y® t"it$ ^"n;a is?a t=PM*n tawb 
"nttNïn mrab iD-inbi nbïbîb i-ra ïiririD. Il me semble qu'on nous 
fait palper du doigt la présence de ce vrai Messie sous les traits 
du Seigneur -Puissant, général de l'armée céleste; les sigles 
sont là pour nous en avertir, et, au surplus, les mots ans et mia 
sont tenus de nous remémorer le nom de ims ■wnnio. J'emploie à 
dessein la lecture pleine, car, bien qu'Abraham mette en avant 
pour le chiffre du Messie Y\nn nsott, il se préoccupe tout autant 
du nombre 815 = ^ns ■wnu), comme l'a d'ailleurs démontré 
M. Epstein. Ajoutons, pour notre part, que le nombre 815 a l'avan- 
tage inestimable de représenter !-f^"n"n, c'est-à-dire le don de 
l'Éternel, et de se rattacher ainsi individuellement à la personne 
de Nathan de Gaza, auquel la lettre est adressée, nira ifi (re- 
marquez la place de mia immédiatement à côté de rfnptt) donne 
1621 = 2 x 815 — 9 ; les neuf unités qui manquent sont celles 
qui ont été enlevées à ■*as pour en faire N2£, dont la portée mys- 
tique est considérable. 

La fin du § 14 (p. 215) : o^ben an t\ov map»a nna tpv ^k ra 
©Yipïi naw, etc., rentre dans la même catégorie. Notre saint 
Maître, c'est Nathan, comme dans tout le reste de l'Epitre ; on 
l'appelle t|a*n (Qu'il ajoute), à titre de bénédiction par rapport à 
\rù (Il a donné) ; en outre, Nathan offre aux âmes la nourriture 
spirituelle, comme Joseph a donné aux affamés le pain quotidien. 
Le même nom a été appliqué au prophète un peu plus haut (§ 12, 
p. 214) : &mp ^n mnm bmwD sp-p ban ; le Ps. xcix, 6 S est visé 
pour Samuel, qui n'est autre que Samuel Primo, un des disciples 
de Nathan désigné au § 11. Joseph pourrait être le beau-père de 
Sabbataï, comme dans les mémoires de Baruch d'Arezzo (p. 219), 
s'il en était question spécialement comme d'Aaron et de Samuel, 

1 Abr. ha-Yarhimi vient de faire l'éloge d'Aaroo, un autre partisan du pseudo- 
Messie. 



NOTES ET MELANGES W 

et si le § 14 ne renfermait pas justement à l'endroit où nous 
sommes, des prières ardentes pour Nathan de Gaza. Nous tien- 
drons la clef de l'énigme quand nous aurons reconnu que Ntn 
B^bon — 366 (nombre des jours de l'année solaire bissextile), qui 
représente le chiffre des veines dans le corps humain et d'une ca- 
tégorie des commandements divins -|- 1 , tandis que dmas (nom 
du signataire) donne 248, chiffre à la fois des membres du corps 
et de l'autre catégorie des commandements, de sorte qu'ils se 
complètent l'un l'autre : mapya nriN, avec cette différence que la 
prépondérance de Nathan est marquée par l'unité de trop. Si 
Abraham s'arroge ainsi le nom de Joseph, c'est probablement 
parce que tpv égale 156, chiffre du mot rV'top, zèle, ce qui s'ac- 
corde avec son assertion : ïV2'o fcqsb Ynatsrna bai. 

Je propose de lire au § 17 (p. 215), au lieu de : nban n" 1 »©» 
'■oinn-rn aanna ïvbyfi d^in , qui n'a pas de sens, — nb:p mwn 
apan i32b rwœ'n irav ikt* *pr-i msœ r-irwi taba» \vhy nain 
TTrratt bs naa naïib rp"p ia«. Les premiers mots donnent 815 = 
■ax •'«na^î ; la phrase : ttaiib ...apan a la même valeur. 

Je pense que c'est un lapsus calami qui a fait rendre p^n*«ia 
par traduit (p. 217, 1. 1) ; lisez : copié. 



Un talisman arabe. — Dans son travail sur les Démons, les 
Esprits et les Incantations chez les anciens Arabes ( Wiener 
Zeitschrift f. die Kundedes Morgenlandes, t. VII), M. Vloten cite, 
d'après un ms. de Leyde (p. 238), le petit sceau, c'est-à-dire le sceau 
iaa(en caractères arabes), et il en donne la forme. Je ne crois pas 
me tromper en lui assignant une origine juive; en effet, la for- 
mule apposée aux angles du carré : "(bfcbN nbn prpN rtbip est une 
traduction littérale de : ttaibaii ibn nTjN vm. Et puis, les lettres 
inscrites en arabe ne signifient rien en arabe, tandis que la trans- 
cription hébraïque nous ouvre les yeux sur la composition du 
talisman. 



rao*» 



i a a 
a rr t 

n n t 



ïN-nT: 



Seulement il me semble que a et le n sont une erreur de co- 
piste pour 12 et \ confusion possible dans l'alphabet arabe. De 
même que l'ange baonr* est à côté du t, de même bfi©ifc doit être 
à côté de la lettre caractéristique de son nom ?:. 

T. XXVII. n° 53. 10 



146 



REVUE DES ETUDES JUIVES 



i:n 



1 

12 


"J 


T 


i 


n 


T 



rr^Tarr 



Tout d'abord, la l rc ligne horizontale nous donne 15 = pn 
la l rc ligne verticale, également = à^ 

formant, avec le petit carré de gauche, la phrase : trnrs rr; ?n ! , 
le triangle inférieur offre le tétragramme tronqué : iît, ou entier : 
ïtiïT'J 'En suivant l'ordre vertical, nous trouvons : "W nna qts 2 . 
Si nous sautons d'un coin à l'autre dans le sens indiqué par la 
formule de glorification, pour déchiffrer ensuite la croix intérieure, 
nous obtenons : unir "i!ja T*7â 3 . En allant capricieusement, mais 
en suivant néanmoins un certain système, nous lisons encore : 
E7-n ni^ m 4 . 



Un titre chez les Juifs. — M. Théodore Reinach a, dans un 
savant article (Revue, n° 52), commenté une inscription juive des 
environs de Gonstantinople. J'ignore si n^d est employé comme 
nom propre en Babylonie ; le Talmud (Nidda, 61a) parle d'un 
village fcoo nss, mais il est, pour le moment, impossible d'en déter- 
miner l'étymologie. Il est parfaitement vrai que les Juifs ont de 
tout temps affectionné le terme de vieillard et en ont affublé leurs 
enfants : après avoir dit Géronte avec les Grecs, ils empruntè- 
rent aux peuples de langue latine leur Senior et finirent par s'ap- 
proprier Aller en Allemagne ; Senior et Alter continuent à être 
en vogue jusqu'à ce jour chez les Juifs de Pologne, de Lithuanie 
et de la Petite-Russie. 

nsiD n'a jamais été l'équivalent de ia-i ; c'est encore aujourd'hui 
le terme officiel pour désigner l'écrivain qui copie les textes des 
phylactères, des Mezouzot et des rouleaux de la Loi. Il est vrai 
que l'école d'Esdras, dont tous les efforts s'étaient portés sur l'éta- 
blissement du canon des Livres Saints, comme on le voit par un 
passage du traité Kiddouschin, 30 a, ne connut que le titre de 
û"nsno pour ses représentants les plus autorisés; mais ceux-ci, 
suivant la devise de leur maître, faisaient surtout de l'exégèse : 
D-naio •nsm itûv-pBi rmn "nmE ï"ip^, ainsi s'exprime le Talmud 

1 L'Eternel, l'Eternel a élevé. 
"Par ceci purifie mon sang. 

3 Par l'encre purifie l'impureté. 

4 Par celui-ci le siècle sera ébranlé. 



NOTES ET MELANGES 147 

de Jérusalem (Sanh., 30?;); il dit encore [Schelialim, 48c) : nat -no*» 
nmso nrriso i-mnn, et ajoute, au sujet «TEsdras : ï-mv ûsjd 
û^sn nana nsiD ïrïi *p min ^ana nsio. Le nsio était bien, 
d'après le traité Guittin, le greffier, scriba, y^^^nûç, peu estimé 
à Athènes, moins méprisé en Sicile, dont parle Reiske, à la p. 202 
et à la p. 478 de son éd. du roman de Ghariton, Leipzig, 1783. C'é- 
tait encore le maître d'école primaire, dont traite si curieusement 
le Talmud de Jérus., traité Haguiga, 76c (règle 7). Voir aussi 
l'article nsiD dans le dict. de Levy. Le isio remplissait le rôle 
du litterator, qui raditii eximit, selon l'expression d'Apulée, 
FlorideSy IV. 

Il est inadmissible qu'un lapicide ignorant se soit avisé, par un 
scrupule de puriste, d'éviter la répétition d'une même racine et 
ait eu recours à un mot insolite, comme to&<xiwv, pour signifier le 
rang d'un personnage officiel bien connu dans la nomenclature 
courante. L'inscription porte : <umfi<xraTiç tov itaXewv ; le premier mot 
est certainement, comme l'a établi M. Reinach, fetardînic = èfc*") ou 
©*n ; tov est pour twv; je soupçonne un 8 à la place du X et je 
propose de lire correctement toxiôsiwv. Un sofer, dans une petite 
communauté, était parfaitement apte à diriger les études dans les 
^s"in où leur niveau n'était pas très élevé, à en juger d'après 
l'opinion des Gaonim (cf. Levy, Neuh. Leco. t iv, 667). Nous lisons 
dans Platon, République, I, § 4, comm. : èav jiij <*psîç aùtwv è™<rraT7)ffu>ai 
rite irouôsÉaç * ; l'expression est donc bien grecque. Il n'y a pas jus- 
qu'au pluriel qui n'ait sa raison d'être, appuyée par un exemple 

de Platon (Lois, III, § 12) : ô 8é, axe xîbv atkwv TuaiSeiwv yevdu.evo<; éxyovoç. 

Je crois qu'il faut rayer de la liste des charges de la syna- 
gogue la curieuse expression k^a-zdx^ twv ico&aiwv, et la remplacer 

par èiïKrcdTqç Ttbv tcouôcicùv = ^"srin ©"H. 

David de Gunzbourg. 

M. Théodore Reinach, à qui nous avons communiqué l'épreuve de l'ar- 
ticle de M. de Gunzbourg, nous prie d'insérer la note suivante : « Je re- 
grette de ne pouvoir accepter ici l'interpre'tation propose'e par M. de 
Gunzbourg pour le terme ypatj.u.aTeû; — qui a certainement dans l'e'pi- 
graphie jude'o-grecque une signification plus large que celle de scribe — 
ni surtout la correction irouSetûv pour itaXewv (Tta^aicôv). Il ne suffit pas d'un 
exemple de Platon, dont on connaît le style poe'tique, pour justifier l'em- 
ploi de ce pluriel abstrait dans un texte aussi vulgaire ; jamais un maître 
d'école n'a pu être qualifié officiellement de « surveillant des e'ducations ». 
D'ailleurs, le texte est clair : le A est bien un A, et il n'y a aucune trace 
des deux I intercale's par M. de G. Il ne faut jamais supposer des fautes ou 
des omissions de ce genre sans une nécessité absolue. » 

1 Les différentes leçons des mss. ne concernent que la disposition des mots qui 
nous intéressent. 



1/,8 REVUE DES ETUDES JUIVES 



NOTES SUR L'HISTOIRE DES JUIFS EN ESPAGNE 



1. Raymond Lulle convertisseur des Juifs. 

Don Jaime I er d'Aragon et ses successeurs déployèrent un zèle 
bien plus ardent que les autres souverains des royaumes espa- 
gnols pour convertir les Juifs. Aussi obligèrent-ils les Juifs par 
des décrets royaux, dès Tannée 1243, à assister aux sermons 
prononcés dans les églises par les convertisseurs; sous aucun 
prétexte, les Juifs ne pouvaient se soustraire à cette obligation. 
Plus tard, les ecclésiastiques furent autorisés par le roi à accom- 
plir leur œuvre de prosélytisme même dans les synagogues. Très 
fréquemment, c'étaient des Juifs convertis qui poursuivaient de 
leur haine leurs anciens coreligionnaires. Un apostat, Jaime Perez, 
qui n'est pas autrement connu, fut autorisé par le roi Jaime II à 
prêcher le christianisme aux Juifs dans leur synagogue 1 . 

Parmi les convertisseurs espagnols se distingua Raymond Lulle, 
l'inventeur de ce qu'il a appelé le « Grand Art ». Après avoir 
mené une vie fort dissipée, il s'avisa tout à coup de faire péni- 
tence, il devint pieux, voua ses forces et son intelligence au ser- 
vice de l'Église et chercha à faire des prosélytes. Il composa de 
nombreux ouvrages contre les Juifs et les musulmans 2 , entre 
autres, un opuscule intitulé : De prœdicatione contra Judœos et 
Saracenos. Mais jusqu'à présent on ignorait qu'il eût également 
prêché dans les synagogues. Au mois de novembre 1299, Jaime JI 
lui permit « d'enseigner aux Juifs les vérités de la religion catho- 
lique dans les synagogues de toutes les provinces d'Aragon, pen- 
dant les jours de sabbat et de fête ». En même temps, le souve- 
rain ordonna à toutes les communautés juives de son royaume 
d'aller écouter ces jours-là les sermons de Raymond Lulle. Il est 
vrai qu'il leur accorda le droit de répondre à ces sermons et de 
les réfuter, sans que toutefois ils pussent y être contraints. 

Voici ce document : 

Jacobus, etc. 

Tenore presentium noturn fieri volumus universis, présentes litte- 
ras inspectiores, quod nos concedimus et damus licentiam magistro 
Raymundo Luîio quod possit predicare in sinagogis judeorum die- 

1 Arch. de la Corona de Aragon, Reg. 204/5, fol. 174. 

s II a écrit : Liber contra Judœos ; Liber de reformatione hebraica ; De Adventu 
Messiœ contra Jndaeos, elc. Voir Heliferich, Raymund Lull und dxc Anfànge 
der catalonischen Literatur, Berlin, 1858, p. 10G, 85. 



NOTES ET MÉLANGES 149 

bus sabbatinis et dominicis per totam terram et dominationem nos- 
trarn, et exponere judeis predictis Fidei Catboliee veritatem, ad- 
missis religionis quibuscumque ad predicationem ipsam acceden- 
tibus. Nos enim damus per présentes firmiter in mandatis, uni- 
versis et singulis aljamis judeorum totius terre nostre quod ipsi, 
diebus predictis sub forma predicta, audiant et audire teneantur 
prefatum magistrum R. Lulium, et si voluerint, oportunitate cap- 
tata, possiut respondere ejus predicationi et expositioni, non tamen 
cogantur nec cogeri possint eisdem super premissis si noluerint 
re>pondere. 
Dat. Barchiuone ni Kalendas novembris anno 1299. 

G. de Solanis, mand. regio'. 



2. Les Juifs de France en Espagne. 

A la suite des nombreuses souffrances qu'ils eurent à supporter 
au xiv° siècle, après leur expulsion par Philippe le Bel, les Juifs 
de France cherchèrent de nouvelles contrées pour s'y établir. Je 
ne sache pas qu'on ait déterminé jusqu'à présent les régions où 
ils se réfugièrent. 11 est certain qu'un grand nombre de ces mal- 
heureux exilés furent accueillis en Espagne, et notamment dans 
la Catalogne et l'Aragon. Soixante des familles expulsées de 
France se fixèrent, avec l'autorisation royale, dans la ville de 
Barcelone 2 . L'exemple de cette riche cité de marchands fut suivi 
par plusieurs comtes. Ainsi les nobles comtes Guillelomo et Be- 
renguer de Anglesola autorisèrent les Juifs à résider dans leurs 
hameaux et leurs villages ainsi qu'à Bellpuig et dans les vallées 
de Leu et d'Anglesola. Dans ces dernières localités, ils accueil- 
lirent, avec l'autorisation royale, quarante-cinq familles juives, 
mais on ne sait pas le nombre exact des familles qu'ils reçurent 
à Bellepuig. Le grand-maître de Galatrava fut autorisé à recevoir 
trente familles juives à Alcaniz, le comte de Gacosta, dix dans 
son village d'Algerre, et Oton de Moncada eut le droit d'en ac- 
cueillir à Aytona. Ceux qui étaient établis à Aytona, appelé aussi 
Castillo de Aytona, jouissaient de la protection royale 3 . 

M. Kayserling. 



1 Arrh. de la Corona de Aragon, Bolctin de la Sociedad Arçueologica Luliana 
(l'aima, 10 Julio de 1889). 

* Archivo de la Corona de Aragon, Repr., 203, 1° 13, du mois d'août 1311 ; voir 
aussi De los Hios, Los Judios de Fspaûa, II, 151. 

3 Arch. de la Corona de Aragon, documents des années 1322 et suiv. 



BIBLIOGRAPHIE 



En raison de ï abondance des matières, la Revue bibliographique et la Chronique 
sont ajournées au prochain fascicule. 



Barth, Ëtymologisclie Stutllen xtim semitischen, iiisfoesoiitlere 
y, h m liebrïcisclicn Lexicon. Leipzig, 1893. 

Cet ouvrage a déjà été signalé dans la Revue bibliographique, 
mais un travail de M. Barth mérite plus qu'une simple mention. 
Dans les Études étymologiques, M. B. montre l'identité d'un certain 
nombre de racines hébraïques avec des racines appartenant à 
d'autres langues sémitiques. Si les rapprochements que fait M. B. 
ont jusqu'ici échappé à l'attention des sémitisants, c'est que les 
racines à comparer diffèrent entre elles par la place des lettres dans 
la racine ou la prononciation des consonnes de même organe. M. B. 
non seulement a su reconnaître l'identité de ces racines, malgré les 
métathèses et les substitutions réciproques des consonnes, mais 
encore il montre que ces altérations elles-mêmes des racines ne se 
produisent pas d'une manière arbitraire, mais sont dues à des in- 
fluences phonétiques déterminées. C'est un point très important et 
que M. B. fait ressortir nettement. 

La recherche des élymologies ne présente pas seulement un inté- 
rêt de curiosité; elle permet parfois de préciser le sens des mots 
dont elle dévoile les origines et de distinguer dans une même racine 
des acceptions qu'on serait tenté de confondre. C'est ainsi que M. B. a 
essayé de fixer la véritable signification de plusieurs mots hébreux, 
tels que nbn « flatter » et non c affaiblir » ; m^bn « couvertures », 
d'après l'assyrien; *i7p_t~î « ressembler » ; ^BK « poussière » (et non pas 
seulement * cendre ») ; ïTij? « prononcer », etc. 

Si séduisantes et même si convaincantes que soient, en général, 



B1BLI0GHAPME 151 

les étymologies proposées par M. B., quelques-unes nous semblent 
ne pouvoir être acceptées sans réserve. Nous nous permettons de 
soumettre à M. B. les doutes que nous éprouvons. 

Tout d'abord, nous ne pouvons nous empocher de faire une re- 
marque qui s'applique même aux rapprochements de racines les 
moins contestables. De ce qu'une même racine hébraïque répond à 
deux racines différentes d'une langue autre que l'hébreu, l'arabe, par 
exemple, il ne suit pas nécessairement que l'hébreu ait réuni deux 
racines différentes en une seule. L'arabe peut avoir dédoublé une 
racine unique primitive, comme M. B. la observé lui-même (p. 31). 
A notre avis, il eût fallu tenir compte plus souvent de cette possi- 
bilité. Ainsi M. B. n'admet pas que 112 « pointillé » soit en rapport 
avec "nn « grêle », parce que l'arabe présente un mot arbad qui 
signifie e noir pointillé de rouge ». On doit sous-entendre évidemment 
que ^na « grêle » répond à l'arabe T"D « froid ». Il est clair que, si le 
sens de « froid » est primitif, et celui de « grêle » dérivé, il n'y a pas 
de rapport entre T"D « froid » et "ima « pointillé », donc il n'y en a 
pas non plus entre Tin « grêle » et Tia, Mais il se peut aussi que la 
signification de « froid » vienne de celle de « grêle »; dans ce cas, T*D 
« grêle » a pu donner naissance en arabe à deux racines différentes, 
l'une Tia pour l'idée de « froid », et l'autre *vyi pour l'idée de « poin- 
tillé ». Rien n'empêche alors que h n3 soit comparé avec lia. — - De 
même (p. 12), les différentes acceptions de inb en hébreu, bien que 
répondant à diverses racines en arabe, sont, en réalité, très voisines 
l'une de l'autre, et ont certainement toutes une même origine. — De 
même encore (p. 43, note 2), on ne peut séparer IfcUÏ « veiller » = 
ar. nttD, de "TOUS « surveiller » = arabe ba'fH Ici aussi l'arabe aura 
dédoublé la racine unique primitive. 

Nous passons maintenant aux observations portant sur l'explica- 
tion ou l'étymologie des mots sémitiques. 

P. 17. L'explication de ïiii^ (Ex., xxi, 10) par « temps », qui serait 
un euphémisme pour désigner les relations conjugales, a fait fortune 
chez les anciens et chez les modernes. Cependant on ne peut s'em- 
pêcher de trouver étrange que le législateur ait cru devoir régler 
une matière aussi délicate, et, en outre, qu'il ait employé un terme 
aussi vague que celui de « temps ». Si nous ne nous trompons, c'est 
Luzzatto qui a proposé d'expliquer !"iïi2 par habitation en le compa- 
rant à \*\yi2. Après la nourriture et le vêtement* on s'attend à trouver 
le logement, et non pas autre chose. Saadia, dans son Commentaire 
sur les Proverbes, emploie, à plusieurs reprises, une locution tout 
à fait analogue à Jiînip mos ^N'£ , qui est p nno mpi et il se 
croit obligé de l'expliquer par les synonymes bîj7J ONab DK?!a. Néan- 
moins pour le passage de l'Exode môme, Saadia adopte l'explication 
commune. Dans îiji^i mas ^N12, on a une locution évidemment 
archaïque, et qui a une acception tout à fait générale. Le mot ïfil* 
ayant disparu de la langue, on a voulu en déterminer le sens d'après 



152 REVUE DES ETUDES JUIVES 

le contexte, et on s'est mépris sur la véritable signification du mot. 
tiDl? veut donc dire probablement « logement, abri ». 

P. 26. A l'arabe sabàra, il semble qu'on peut comparer l'araméen 
nno « supposer, penser », devenu en hébreu naÛJ « espérer ». 

P. 27. Séparer £]nu « proie, nourriture » de Cpa « déchirer », nous 
parait bien hasarde. Dans l'arabe turfat, l'idée essentielle est celle 
de délicatesse, et non pas celle de nourriture. 

P. 28. Le mot obscur ns'n ne suffit pas à faire rejeter l'explication 
de Paul de Lagarde pour rrnN « rendre, vomir ». 

P. 31. Le rapprochement entre l'assyrien schêpu et l'arabe *W est 
au moins douteux. Ne pourrait-on pas comparer schêpu à S]io (dans 
le dialecte babylonien Np^o)? Eu français on dit bien extrémités pour 
pieds. 

P. 33. Nous croyons qu'on acceptera difficilement l'identification 
de l'araméen "113, « maintenant » avec l'arabe *7p. Cette particule ne 
signifie pas en arabe « maintenant » mais « déjà », ou plutôt, devant 
le parfait, elle indique le vrai passé. Il nous a toujours semblé que 
Tp est l'abréviation de D^p, comme est l'abréviation de E]"io et 
indique le vrai futur. Avec cette explicatiou on comprend également 
que *jp signifie « parfois » devant l'imparfait, car ou peut le tra- 
duire : « il est déjà arrivé que », d'où le sens du parfois. 

P. 35 et 39. La question de savoir si le syriaque "HD « assez » doit 
être mis en rapport avec l'arabe ^p, d'une part, et de l'autre, avec 
le "H!? de la Misna est difficile à résoudre. Mais supposer que le bi- 
blique ^i dérive d'une racine "HD, où, par erreur, ou aurait pris le 
kaf pour une préposition, nous semble inadmissible. Nous serions 
assez disposé à comparer ^i (devenu à l'absolu et devant les suf- 
fixes "H) avec l'arabe rm, qui signifie « rançon » et vient de la ra- 
cine "Ht, en hébreu mi « reconnaître ». L'idée de « rauçon » amène 
celles d' « équivalence » et de o suffisance », et *i serait à rpT ce 
que 3H est à !"WH. 

P. 41. Si on doit expliquer 'ptttt par l'arabe, ne vaudrait-il pas 
mieux y voir la racine "p» « s'approvisionner » ? 

P. 56. M. B. aurait pu faire remarquer que W, en arabe, répond 
aussi à ttSttÔ. 

P. 60. Le mot *tt de la Mischna se trouve déjà dans la Bible (Gen., 
xlvii, 23) : 911 ùdb an. 

P. 62. Ne peut-on pas admettre que h9H « être infidèle » est lui- 
même dérivé de bir, comme l'arabe maghala le serait de ghâlaï 
h972 et maghala seraient tous deux des dénominatifs. 

Ces observations ne diminuent en rien, dans notre pensée, la 
valeur des Etymologische Studien, qui restent un complément remar- 
quable (je la Nominalbildung de M. Barth. 

Mayidr Lambebt. 



BIBLIOGRAPHIE 153 



ÎTI5N '131173 Midrasch Aggarta sur le Peiilatcuqiic, édile pour la pre- 
mière fois par Salomon Buber. Vienne, 1893. 2 parties. 



Le titre hébreu de cet ouvrage indique qu'il a été publié d'après 
un ras. d'Alep, unique et très ancien. Or l'éditeur dit lui-même, dans 
la prélace, que ce ms. a été écrit au xvi c siècle, il n'est donc pas 
très ancien. Quant à savoir s'il est vraiment unique, c'est un point 
qu'il reste à vérifier. 

M. Buber a donné à cet ouvrage le titre de ïTWK £31173, parce 
que Raschi place ces mots de ÏTMM £31173 au commencement de cer- 
taines citations qui se trouvent dans ce livre. Mais ces mots, dans 
Raschi, ne désignent pas le titre d'un ouvrage, ils indiquent simple- 
ment qu'il s'agit d'explications agadiques, par opposition au sens 
simple, au BEÎB ! . Le titre adopté par M. Buber pourrait faire croire 
que Raschi cite l'ouvrage dont nous nous occupons ici, d'autant 
plus que M. B. appelle l'attention, dans des notes, sur tous les pas- 
sages de ce livre qui se trouvent dans Raschi, précédés des mots 
STtttt £31173. Mais il n'ajoute pas que Rascbi cile aussi un très grand 
nombre d'explications précédées des mots ïTtttt £31*773 qu'on ne 
rencontre nullement dans l'ouvrage qu'il a édile. Il serait plus juste 
d'appeler ce livre mini £31173, d'après l'épigraphe, qui est ainsi 
conçu : mini £31173 airob b">nn3 ...«mai ûyw btf t3£32 . Peut- 
être ce litre fait-il allusion aux mots de Kiddouschin, 49 b : ÏTYin ifiWB 
mm £31173 . 

Ce titre inexact a, du reste, son histoire. Comme le compilateur 
de notre £31173 rapporte, saus en indiquer la source, presque toutes 
les explications citées par Raschi au nom de *j£3i1ii îi£372 'l b£3 roD" 1 , 
M. Buber croyait d'abord que son ms. d'Alep contenait l'ouvrage de 
R. Mosché ha-Darschan, considéré jusqu'alors comme perdu. Quand 
je vis M. Buber à Lemberg, dans l'hiver de 1889, l'ouvrage était 
prêt pour l'impression, avec le titre de "jïJllîi !i£373 'l b£3 i h no'> ; 
la Quarterly Revieiv (1891, p. 157) annonça qu'on avait retrouvé 
l'ouvrage de Mosché ha-Darschan. Comme j'étais alors justement 
occupé de mon étude sur ce rabbin, il me suffit de jeter un coup 
d'oeil sur le ms. pour être convaincu qu'il n'avait aucun rapport 
avec le IIS* 1 , car je m'aperçus qu'il ne contenait que le passage du 

* Voir Raschi, Genèse, vu, 23 : Inl^N £311731, 1Û21£3D HT ; ibid. % vin, 7 : 

...ÏTttN £31173 bSH 1J'73£373D "1E3TC3D ; Michée, i, 15 : m272£3 ni3« £311731 
Dï"Ij73 '1 bï3 173£373. Kaschi dit aussi, Genèse, ni, 8: D^SI ÏTttN i£3H73 £31 

...i"33 D31D73 b* irmïi ûiiio mai; ibid. t 21 ; rnaa ^wm ttj"H 

1^1£3D hy *{" , 3£3"l" , 73 *pN b^N. On voit donc que par les mots Tll^ £31173, 
Haschi veut uire des explications homilétiques ; M. Buber s'est donc trompé sur 
le sens de ces mots. Il cite inexactement (p. xn) d'après ttascbi : £3113331 
!"l"721 ^£3 "1110^73 mpruTl J-II^N ; Haschi a inprtfn ni^N £311721 
sans 3. 



154 REVUE DES ETUDES JUIVES 

TiD"» mentionné par Raschi, mais non pas ceux qui étaient cités 
dans d'autres ouvrages. En comparant encore d'autres citations 
du "PO" 1 qui existent dans Raschi avec les passages parallèles du 
ms. de M. Buber, je fus confirmé dans mon opinion, et, à la suile 
de mes objections, M. B. remplaça le titre de n"*n bD TiO*, qu'il 
avait d'abord voulu donner à son ouvrage, par celui de ITttN ©"Vis 1 . 

M. Buber semble pourtant avoir renoncé avec peine à sa première 
hypothèse, et, tout en exposant dans sa préface, p. vi, « les argu- 
ments presque irréfutables » qui contredisent cette hypothèse, il 
nourrit l'espoir qu'il y aura quand même quelque possiblité de la 
maintenir. Il termine ainsi (p. vu) : ce Je laisse aux lecteurs attentifs 
le soin de décider si ce Midrasch peut être attribué à Moïse Dar- 
schan ou non; pour moi, je ne suis pas à même de résoudre la 
question ». Dans les notes, il persiste manifestement dans l'opinion 
que ce Midrasch est l'œuvre de R. Moïse Darschan, et toutes les 
fois que le compilateur copie Raschi ou le lékah Toà, M. B. fait 
cette remarque diplomatique : ma npbn «m» "p , ^"urp Km» p; 
comme si l'auteur de notre Midrasch n'avait pas été postérieur à 
ces commentateurs. En réalité, bien des indices prouvent clairement 
que notre compilateur a copié Raschi et le Lékah Tob et connais- 
sait la théosophie née après Maïmonide, ainsi que le langage des tra- 
ducteurs postérieurs. 

Outre les explications de Mosché ha-Darschan, notre ouvrage 
contient encore d'autres passages qui se trouvent littéralement dans 
Raschi, et comme on ne peut accuser Raschi ni d'avoir compilé, ni d'a- 
voir plagié, il faut nécessairement admettre que c'est l'auteur de notre 
Midrasch qui a utilisé le commentaire de Raschi. Il a également co- 
pié le Lékah Tob" 1 . On pourrait admettre, à la rigueur, que s'il se 
rencontre, dans ses citations, avec Raschi et le Lékah Tob, c'est 
que tous les trois ont puisé aux mêmes sources, mais plusieurs 
des passages cités dans le Midrasch Aggada prouvent clairement 
que le compilateur de cet ouvrage a eu sous les yeux le com- 
mentaire de Raschi et le Lékah Tob. Ainsi, on lit dans le Midrasch 
Aggada sur Deutér., ni, 9 (II, 179) : toïilD ^313 îfcia finpa iixftl 

1 Dans sa préface, p. vi, M. Buber raconte les choses autrement : € D'abord, dit- 
il, je croyais que le ms. contenait le Yessod ou Midrasch de Moïse Darschan, cité fré- 
quemment par Raschi dans son commentaire sur la Bible, parce que les citations de 
Raschi se trouvent dans ce ms... Mais après mûre réflexion, je reconnus que mon 
hypothèse ne s'appuyait sur aucun argument sérieux, car il est possible que l'auteur 
de notre ms. ait copié dans Raschi les explications quil donne de Moïse Darschan 
ou qu'il ait eu sous les yeux l'ouvrage même de ce rabbin.. . De plus, notre ms. ne 
contient pas toutes les citations rapportées par Raschi au nom de Moïse Darschan. . . 
et d'autres auteurs, en dehors dj Raschi, donnent, au nom de Moïse Darschan, des 
explications que je ne trouvo pas dans ce ms. > M. Buber ajoute dans une note : 
« M. A. Epstein a publié récemment sur Moïse Darschan une brochure où il a réuni 
un grand nombre d'explications citées au nom de ce rabbin dans des ouvrages impri- 
més et manuscrits. Ces explications manquent également dans mon ms. » En réalité, 
M. Buber connaissait déjà ce fait en 1889. 

2 M. Buber dit, I, 166 : ÎTIE np?3 ?"IP5aa MPB N21» fïï. 



BIBLIOGRAPHIE 153 

niD sbob nm» ï*» Jttbai ,:\bu5p in Mat»** ûbw ia :ibu>p nrs. 
Le compilateur, qui parlait arabe, comme on le verra plus loin, 
ne pouvait pas savoir que T3tI3 a de l'analogie avec le mot Snieg, 
il a donc copié cette étymologie dans Raschi', qui cite encore 
d'autres termes slaves 1 . A Genèse, xlix, 5 (I, 100), il dit : ùïTTVDtt 
"n^aa "paob Y"\^ p ^ "av \ytfo. Or Ber. rabba, ch. 99, dit : dïTOiaa 
'p'raa &nP -a-p "piûb ):nv n"Â. Une glose ajoute : m^nb pip '-«d 
V^aa De même dans Tanhouma. Dans Aggadot Bereschit : Dan ^ba 
ûrrnTniri nip nav ïiiabi ûïrmaa. Raschi dit : *pT iba inob ûîrnnaa 
n^pa a"p 'ba Sp^Oïl, et dans Pirkè di R. Eliézer, ch.|38, il y a : bbpiT) 
nrppnaa Dan ^ba affi ûTnn n«. On voit que partout on traduit 
*paa par « glaive ». Mais le sens originel de jxaxaipa est « couteau », 
c'est pourquoi, l'auteur du Léliah Tob, qui savait le grec, dit : *p£> 
"p-psa T^ob fP l'Isba ymp. Le compilateur du Midrasch Ag- 
gada suit servilement le Lékah Tob 3 , et, tout en ne sachant pas le 
grec, il conserve le mot "pas. 

En général notre compilateur donne des extraits d'anciens ou- 
vrages homilétiques ou d'anciens commentaires, mais il en modifie 
fréquemment le contenu et l'expression*; parfois aussi il donne 
des explications personnelles. On devine le lieu et le temps où il a 
vécu par le contenu et la langue de son ouvrage. Ainsi, il dit, II, 26 : 
ipin baiNi ^th ia arra en &hn ^vn ©fipnb rpb psa^a ^«ai 
*â>aNP ta^P r-ia^niaa in baiNl nna IN. Ces derniers mots 
semblent prouver qu'il vivait parmi les musulmans et connaissait les 
rites qu'ils suivaient pour égorger les animaux. 

Il dit aussi, II, iu9 : ^iejn r-"y i-na-p T* hy fcarpaitt rY'apPi 
vrro asa ts^nsart ipin mj?i ta^nsaa ^a&nïii as ipin naan 
(lisez ta^rraapn) fcp^n *aapp train b^ bbspma ipïn bamx 
pYTTSûabK *]bni .tmaaa traaini rm b'ib'àa Y»îilto (en arabe, Croco- 
diles) p^-naoabNn dp-in nnpi Tmïbaw Nhsèin» 

1 Raschi dit : |3>33 "pttjbm (T3S1DK "ptaba) ablB N"lP T5«- Les mols 
Tj^'Û^ ^lïîba ne se trouvent ni dans Nahmani ni dans le ms. de Leyde. Voir l'édi- 
tion Berliner pour ce passage. 

2 Voir Raschi, éd. Berliner, p. 184. 

3 Midrasch Aggada sur Genèse, xxxi, 40 (I, 81) : 'j^'np'J !~pp *|j"l3>72 d"P 
(mp) a^in abatt ttTî^âlpIÏ). Cet ouvrage a dû emprunter également ce mot 
grec au Lékah Tob, mais le passage en question manque dans notre édition. Du 
reste, dans le verset précédent, le Lékah Tob donne précisément deux traductions 
grecques qui manquent dans le ms. de Floreûce; voir S. Buber sur xxxi, 39. 

4 Ainsi, II, 33, l'histoire du prêtre; II, 56 ...dWa 23*1^ Pfrm Nia; H, 78 

•••mmw ibai by p^; il, 41 ...tabun ïrm ^aaaîB •»» b«; n, 51 
...stism an»! n, us ...osa-^b ï-wn tanb "pa»; ïi, «9 w *<bi 

.. .tfbN • Dans I, 42, il appelle la fille de Loth pba, au lieu de n">a"lbs ; 1, 82, il 

dit : nrona ,10;- Su: imaa ^ba t^nu; ipn ,in« Ta n: 'ab'atn 
■^na i»«g Tnna o 1 »» iid* aa^io ,tnN ■prob ap*i pn pna^ pbus-j. 

Il semble que c'est par suite d'un malentendu qu'il t'ait intervenir ici ce nouveau per- 
sonnage qu'il appelle iritf- En effet, dans Ber. rabba, ch. lxxvi, on lit : iptf Ta 
W9 h"Q in^a ^ ÊU1Z5. Telle est la leçon de mon ms. du E^aan 12^)] 
et du Yalkout. Notre compilateur a cru que ^nN était un nom propre de personne. 



156 HE VUE DES ETUDES JUIVES 

Dans ce passage se trouve certainement un mot arabe. Quant à la 
légende rapportée par le Midrasch Aggada et qui était déjà connue 
des Pères de l'Église ', notre compilateur l'a sans doute empruntée à 
un midrasch que nous ne connaissons pas. 

Les passages suivants prouvent que notre compilateur a vécu à 
une époque relativement récente. Ainsi, I, 159 : Wiï pîn70 "as' bi£a 
■a? rvi^ pi ,t]i3ïi s-it îbnsi ^ssn nr a* ,ibnaa ivnai ^i 
totts r^r^ in ,nainn b* ^s:n ns-na naib nan ,Tran b? aam 
...Dbi3>rî mai-im 3Wi tpan na tssaïi 3b*tB matin bj aavn , 

Jacob Anatoli, dans d^abnïl laba, 73 #, exprime une idée ana- 
logue : ibi b*iB3 mnn ibaian nab r>mp taanrra taonsnn nsai 
...poa, et ibid., '130 : ?aiBi"ii ï^np ro* ht ib a^pn riT bj nanbi 
...N"ip ia* !"ït naa paan *ibin~ bj> ia ijhtmïi Trvnx baai. 

I, 463 : il* ,t3anan. luniia i*ia nab ^njana i*iiaa r-niaan 
nn ibo ï— t- *-iaNni3 *pb r-n.v «bi nanbai yi«n 'nb 13 jnnia 
•pbb nas rniaai n:a un ^a tta nn» "pa # ib«. CL Moi é, III, 39. 

II, 137 : irai* ri7:bi ,'iai nibnia tm'anan ira b* ïnna ïnn 
^ ïamii ï-rrapi bna ■— inb israai bnn*b -pjnsn ima *pbiai p 
laaia s^nisna ta">iapaa isniij "pabb è6k ,mavin mainn *jnnn3 
i2Ti«anb S^Dr rf'apn traban ^aba ^ba ï-thn p ...Tson ht 
Ci- binais] naia ûiiansa o^i .naipri anb rTVP &6i npsaa naari 
,nbniaan nîn wbd onibra iniN îaibiam y~i~ nr 1 i3T? b^wns 
...•nb* na^n aran *iaaw ï-ït bsn . 

De même, on lit dans Maïmonide, More, III, 46 : "T^a fiiïT "113N31 
r-iiban ipinnn c*on ...fcabia snbi*» ts^an t-nsab nbmaan 
...fcaibiaa abia tzi^yan ib« bna ...i-nn y-ian ^biam ripmnn 
iris -nriN tsisabcni tana irpa I3ii33>aa taipia na ba'a laiba 
npnir;:-; niban tnspnnni. 

11, 40 : *ia« ,iNun 1133 yiain : yiamb n"3pn ia« inxiaî nbnm 
nr:N Y 5 np ib na^ .'■jaia Snœnp b^ imi-* ûbv Va i:in-i i^asb 
ï-i^n San ^a ,y«pna t^sb t-TNin^n riNiaa H* 1 - mi ^te^siST 
...nn« n^-an, 

Dans ce passage se trouvent fondues ensemble l'explication du 
Talmud {Pesahim, 87 b) et celle d'Ibn Ezra (Osée, 1, 2). Les mots naa* 
n^sn a^ n^Tn n'aisn 'an^ n"apn ib ne sont pas cités comme un 
verset d'Osée, comme le croit M. Buber; c'est le compilateur qui 
parle ainsi, en s'appuyant sur ce passage de Pesahiin : bna nna f|N 
nsaa ^a^. 

II, 41 : -in^ 1*1131*11 nna r>«in dbi^n nini *-iaNi3 ia ib nax 
nsn-a* 1 Nb mail Da nsniïîa i;\N'a ^bi. 

II, 59 : UTrn taupb 'i^i t-»iyi3Tûn inram ...3>iTn tsnto *a^i 
...tDb".3>n. 

II, 187 : tirv aanwx ûibwiTû D^i^na nraao npr ^3 nini Nb n"t 
tn^n^ ïi3Tan nnb n^anba ûmp? iinn «bis nn^i. 

On sait qu'après les Alexandrins, 1'iuterprétatiou allégorique de la 

1 S. Herzog, Encycklopœdic, 1 re édition, t. VI, p. 482. 



BIBLIOGRAPHIE 157 

Bible fut de nouveau mise eu honneur par Maïmonide et qu'elle 
atteignit son apogée au xin R siècle l . Or, comme notre compilateur a 
fréquemment recours à ce mode d'interprétation, on peut en conclure 
qu'il vécut longtemps après Maïmonide, probablement au xiu° siècle 
et dans un pays musulman. En tout cas, il eut à sa disposition de 
nombreux documents, car bien des extraits qu'il donne ne se retrou- 
vent pas dans notre littérature rabbinique et ont, par conséquent, été 
empruntés à des ouvrages qui sont aujourd'hui perdus. Il n'indique 
pas le titre des ouvrages qu'il a utilisés, mais on en devine quelques- 
uns parce que d'aulres auteurs en ont donné les mêmes citations 
que lui. Ainsi, nous lisons dans I, 170 : ~\ïï$V ïit ,mT73!n n« miasn 

. ..S-PWi Ce même passage est rapporté par le Yalkout au nom 
de la Pesikta rabbati. Notre Pesikta rabb. n'a pas ce passage, mais, 
comme je l'ai prouvé ailleurs 2 , il existait encore une Pesikta sur 
le Cantique des Cantiques que notre compilateur possédait certai- 
nement. 

Le Midrasch Aggada contient bien des passages qui se trouvent 
également dans le Tirn rvnDfina manuscrit. Ainsi, I, 2 : bTinn: 
...mpai *ût ijûd n'^aa rr^b n"t ...rTraa i-mnïT; 1, 45 (v. Buber} : 
...î-r"npîi nb^'o tmp raie 3"p tp-p 'n *i738, I, 33 : wm tpi 
...mOT tiT , N-nb; I, 34 : ...m»» mDbîa anjmoa t Tao wn'ûn w 
Notre compilateur eut donc sous les yeux soit Bereschit rabbati, soit 
Rabba derabba, source du Ber. rabbati 3 . Il utilisa aussi très fré- 
quemment le Midrasch Abkhir, comme le montre M. Buber à propos 
des passages I, 22, 51, 58, 59 et 60; j'y ajoute I, 15, 153T23 anpa ttttbr 
...nbsîïnîa. Le Yalkout donne également quelques extraits du Midr. 
Abkhir sur nbunnft . 

Ou ne pourrait pas se servir du ?"tt3K uî-rt» pour une étude cri- 
tique des textes, parce que le compilateur modifie souvent les textes 
qu'il emprunte (voir ci-dessus); il commet même parfois de gros- 
sières erreurs, comme le démontrent les exemples suivants : 

1,25: ï-fàb ,£du: Fmbin rtbt* Bereschit rabba, ch. xxxix : 
,tP7a*s "Oia d^ ara mror? nra tznp7ob t=jnp7û7û "im? mrro ■jbab 
ï-itapnTai rt^as law mab btutt in* .TOfin hvn r-nb:ri7a nbasi 
taïTO n-nn::? N^rn ,ï-®ibs« ,taia ibiû ?<s^b^D Twm ^b^n 
# nTaafrn»fc!iQ« v rfs©K3 û*nms nnn^D firatn tannins: ï-roan 
TCjnsa te tiTa^rî ik^tod yvoi ...rrNEw «bi naittJ&nn n« ^-nai 

On voit qu'ici le Midrasch Aggada a remplacé le rrnroft, « tamis » 

1 Aboulrabi cite un midrasch philosophique où Bar-Kappara (un pseudonyme) ex- 
pose une explication allégorique. Voir Perljs, dans EÉJ., XXI, 260. Mosché ha- 
Darschau ne connaît que des interprétations allégoriques de nombres. 

» -Rldad, p. 79. Cf. HÉJ., XXVI, 81. 

3 Voir mon étude sur Bereschit rabbati, dans 3Iagazin, 1888, p. 66 et suiv.; dans 
le tirage à part, p. 6 et suiv. 



158 REVUE DES ETUDES JUIVES 

de Bereschit rabba par û"naa:>, « souris», et est amené ainsi à dire 
une sottise. M. Buber ne l'ait aucune remarque à ce sujet. 

1,40: iminsno (!) mansiin )i2 in® ra -na^n nns .*.&aab wo 
TlWri 11» ltt aaanb ttJûl ^738 Bfei pa^rn 13« y«. Les anciens 
ont signalé cinq versets bibliques où se trouve un mot au sujet du- 
quel il y a doute (3»-fiïi ûftb *pN et non pas manarj), s'il faut le 
rattacher à ce qui précède ou à ce qui suit ; plus tard on ajouta à ces 
cinq versets un sixième *. Mais le verset qui contient les mots V7?Di 
daab ne fait pas partie de cette série, et, du reste, on ne compren- 
drait pas qu'on le considérât comme un « verset ambigu », car il ne 
présente aucune équivoque. Seulement, notre compilateur a commis 
une bévae. On lit dans Nedarim, 37 b : tmsiO »l"pi2 pH2F 'l ^12» 
î-nsttb nabn "p-ip t^bi "p^nai faTû >*bi l^npi tmsno '-n&'w 
...-|bn nna ,rnai*n il» : D"nsnû *ncp3> ...D"naia anpE ...^oe 

Ce passage montre que le verset vwn "inx aaab Ytj»d fait par- 
tie de û"naio lia^, c'est-à-dire qu'il faut lire 11» sans var, et non 
pas nnan (voir Norzi, dans "^ nrcîfl sur Nombres, xn, U). Au lieu 
de tablants ma" 1 * , notre compilateur a pris fcsrrb *j\no manpio 
:naft '• 

Qu'il me soit permis de faire maintenant quelques observations 
sur le texte et les notes de M. Buber. I, 6, yy ï-Y'aprr nttN titb 
. ..ni^îi; ce passage se trouve aussi dans Midrasch Tadschè, ch. 7, 
et dans Ber. rabbati. 

1, 23 : pis. pbtoi ^-râtÉ!» ina nritoano tara tbrwa 'pao-n t^"i 
'im ûib'iZJ *]bl2 . M. Buber dit qu'il ne comprend pas les mots irrita 
nïia . Il est facile de voir qu'à la place de 115 , il faut mettre 
ina, car on sait que, d'après les midraschim, Malkicédék est iden- 
tique avec Sem, M. Buber lui-même le fait remarquer à p. 30 à 
propos de xiv, 18 ; voir aussi Pseudo-Jonathan, l. c. 

1, 27 : tmttflj "pi-no bïTaa» ivi dînât»© iab, lire an iw». 

I, 84. La correction de M. Buber (note 32) est inutile ; on trouve la 
même leçon littéralement dans Bereschit rabba, ch. 82. 

I, 97. Pour la légende d'Osnat, M. Buber dit (uote 29) : 9*1$ »b 
n"b 'a »"i*i *pnsa t*sniN pn mptitt. Cette légende se trouve déjà 

1 Jeruschalmi Aboda Zara, II, 7. Dans ïiba^l ïlbaN, n° 194, M. Frensdorf dit : 
« Abraham Ezra, à la fin de son ninii» s'exprime ainsi : ""Ha^a SH^N !"îT bai 

'nai anp»a a^piaa nmo* ©-no ti-pï-ï -nma îjjpttt©. n répèie cette asser- 
tion dans son a* 1 DTN73, 4 3, éd. Heidenheim, où il y a û^jINà!"!» 11», au lieu de 
T^IT. N'y aurait-il pas là une allusion à Babli Yoma, 52 a et 52 3 : n"lN1p73 '£2121 
...3>"iaïl atlb "piXia ÎTVina? La Massora paraît avoir connu dix de ces ver- 
sets, cinq dans le Pentateuque (mentionnés dans le Talmud) et cinq dans le reste de 
la Bible, qui ont été peu à peu oubliés, et dont Abr. ibn Ezra cite quelques-uns^ 
l. c. » L'hypothèse de M. Frensdort' est erronée. Ibn Ezra ne s'occupe pas des t ver- 
sets ambigus •, il rapporte seulement une opinion d'après laquelle il ne faudrait pas 
tenir compte, pour dix versets, de la coupure indiquée par la Massora. Cette opinion 
est celle de Saadia Gaon; voir Dounasch, Kritik, p. 5, et Kimhi, sur Jérémie, xvn. 
12. Le supercommentaire sur Ibn Ezra, Ohel Joseph, Genèse, xxm, 17, énumère ces 
dix versets. Le ÛiilÈWlTî» 11» est donc Saadia. 



BIBLIOGRAPHIE 159 

dans le Pseudo-Jonathan ; voir mon étude sur Mosché ha-Darschan, 
p. 39, et Perles, dans Revue des Et. j., XXII, 92-97. 

Ibidem, ba^a 13a îrb&o awn na^a anna p 'O ; ce verset se 
trouve dans II Sam., xxr, 8, et non pas dans les Chroniques. 

I, 428. Dans son introduction au Tanhouma (p. 12), M. Buber pré- 
tend que la partie sur l'Exode du Tanhouma antérieurement imprimée 
n'est autre que le Ye.lamdènou. J'ai combattu cette assertion dans 
Bet Talmud, V, 4 6 et 208. M. Buber avoue lui-même aujourd'hui que 
divers auteurs ont emprunté au Yelamdènou sur l'Exode des pas- 
sages qui ne se trouvent pas dans le Tanhouma, mais, pour pouvoir 
maintenir sa première opinion, il dit que, s'ils manquent dans cet 
ouvrage, la faute en est au copiste. Un tel argument n'est pas très 
sérieux. 

II, 90 : ..."PJT p £ï~uD *i w R. Ce passage, comme on peut s'en 
convaincre par mes travaux ! sur le Midrasch Tadschè, est emprunté 
à cet ouvrage. M. Buber consacre à ce texte une longue note, où il 
ne fait nulle mention de mes travaux et ne tient même pas compte 
de mon édition de Tadschè. Voir plus loin, à propos de II, 4 56. 

II, 405 : Ûlp7ûr: "nmb yw sbœ ûia by -»OÏ p ÇWqt). M.. Buber 
dit que nulle part on ne trouve ces explications relatives aux noms. 
C'est une erreur. Tous ces noms, jusqu'à ceux de Josué et de Caleb, 
sont expliqués dans Tanhouma, éd. Mantoue, à I^Taîl 's, comme 
ici; voir mon Mosché ha-Darschan, p. 28. 

il, 134 : ...nn N^im N""an *n aw pr-po «bm. M. Buber dit : 
fpn» ïrra raTitta aman vus©! b"n «inn» N"na N"pnrî!aa y«*i 
«m»a rj N2733 k3n nb a>ma êoi ,'ia an* bta ras ■wrnaia na. 

Dans Ber. rabbati, où se trouve la légende de Samhazaï et d'Azaël, 
ou lit : (tfnm soti) N^m N^n ûmaisi û^a 'a Toyn nwnap ^2n 
aisn "pmo tTbnm ta*nôa têros*». Comme fpvj et r-pn&t sont le même 
nom, il parait certain que N"tt)-)ntt fait allusion à ce passage de Ber. 
rabbati. A supposer que M. Buber n'ait pas remarqué ce passage 
dans sa mauvaise copie du Ber. rabbati 2 , il aurait pu le trouver dans 
le Bet ha-Mïdrasch de M. Jellinek, VI, xxiv. Le Pugio Fliei donne 
également ce texte. Voir mon Bereschit rabbati 3 , p. 24. 

II, 4 48 : *pT6Dba •rça hy «"maso f-nrab ïihn on:sb i-T'aprr n^N 
Tùnn ^nbh na bia. M. Buber dit qu'il ne connaît pas la source de 
ce passage. C'est qu'il l'a cherchée dans les Midraschim sur 
Nombres xxv, 14, au lieu de la chercher à sa vraie place, Deutéro- 
nome, xvm, 3, où le Midrasch Aggada lui-même (II, 4 97) lui aurait 
fourni les indications désirées. 

II, 456. M. Buber dit dans note 44 : ...a*ns DVattà N2173 nha 

1 Voir l'introduction au Midrasch Tadschè, dans riTUmpHi et RÉJ., 1890 et 
1891. 

* Voir Magazin, 1888, p. 66. 

8 Aboulrabi l'ait peut-être allusion à N^ïl et fc^nn considérés comme personnages 
légendaires, quand il dit : IN "l!"7 ITi H H"\ >iT"t Xï~i ," , 3a?3 tZiTlb &-|731SO 

...•-NBari nlrâirtfâ n3*H na n3oa znvn. Voir réj., xxi, 254. 



160 REVUE DES ETUDES JUIVES 

cn5D n"wN pa? s"£pj mas* ^son a-na apa^a Njî-ra a-n Nnp^asa 
dd*t2) n'^d t^tann ramw \n :*aiD "-roÉinm ...tans n^as* dm» ba 
oh:d '-i tac a e*raïi t^np^osn hnosm * (175 s a"n Emwi itpm 
...î-iaSo 'ftsa pi ,T&r la taroa 'nb om^ îbn œ-TOii "nto» 
aac t^ïnp^DDa pian ...J-vnn ...tar^biin umtt ...on:a «airoroi 
"bc munn. 

Ainsi, d'après cette note, le Talmud babylouien, le Tanhouma, 
le Midrasch sur Tehilim et Sehir ha-Schirim auraient puisé dans 
le Midrasch Tadschè ! Je crois avoir prouvé que ce dernier ou- 
vrage eut pour auteur Mosché ha-Darschan ; en tout cas, il est 
postérieur de plusieurs siècles à tous ces recueils mentionnés par 
M. Buber, car il cite (ch. 10) un vers d'Eléazar ben Kalir. Le OTOD '"i 
de la Pesikta est N7jn la on:s 'n, qui est nommé si fréquemment 
dans la Pesikta et les autres midraschim tantôt sous le nom de 
orsD 'n, tantôt sous celui de N^n na "pan oroa 'n. Du reste, 
M. Buber lui-même, dans ses notes sur la Pesikta, auxquelles il 
renvoie, dit que d'autres versions ont ici NttH "ja onsa 'n. 

11,460 : ...avo pror* na rrana 'nias. La source de ce passage 
est, en effet, inconnue, mais il faut certainement corriger na en *i"tt)a 
(— "on Dca), car on ne connaît pas de Berakhia ben Isaac, tandis 
qu'on sait que Berakhia rapporte souvent des explications au nom 
de R. Isaac 2 . 

11,4 95 :...nm;c naaa nEN2 Nb ttn tas». M. Buber n'indique 
pas la source, qui est la Pesikta di R. Kahana, p. 489, voir aussi 
npnnn, p. 68. 

I)es œuvres telles que le Midrasch Aggada, qui n'ont qu'une va- 
leur historico-litléraire ne méritent d'être publiées que lorsque celui 
qui les édite utilise tous les éléments que la critique met à sa dispo- 
sition pour déterminer la place qu'elles doivent occuper dans la 
littérature. Peut-être me sera-t-il permis de faire observer que pour 
la publication du imaN um», M. Buber n'a pas suffisamment tenu 
compte de cette obligation. 

A. Epstein. 



1 J'ai donné une nouvelle édition de cet ouvrage, d'après des mss., dans mes 
Beitrage. 

2 Cf. Ber. rabba, ch. ni, et Midrasch sur Psaumes, 104 ; Vayikra rabba, ch. xm ; 
Ruth rabba, ch. ir, cf. Yalkout Scheraouel, § 126 (Midrasch Samuel, ch. xx, a 
inexactement ptt^ Ha, au lieu de 1"Ï53, comme on lit plus loin -fCa \T\^ 'H 
pnif 1 ; cf. ibid., ch. v. et Buber, introduclion, s, v. npa^a); Kohélét rabba. ch. i; 
Pesikta, éd. Buber, 55 b; Pesikta rabbati, éd. Friedmann, 79 b; Midrasch Sa- 
muel, ch. v. 



Le gérant, 

Israël Lévi. 



VERSAILLES, IMPRIMERIE CERF ET C ie , RUE DUPLESSIS, 59. 



RÉFLEXIONS SUR LES JUIFS 



(SUITE *) 

II 

l'expérience. 

L'histoire de l'émancipation des Juifs dans les différents États 
européens depuis la fin du dernier siècle jette une vive lumière 
sur notre sujet. 

Elle montre que dans les États où les Juifs ont été émancipés 
complètement d'un seul coup, comme en France et en Hollande, 
cette émancipation est apparue aux générations suivantes comme 
une mesure de sage politique dont elles se sont applaudies et 
qu'elles n'ont pas pensé un instant à rapporter. 

Elle montre surtout, dans les États qui n'ont d'abord accordé 
aux Juifs qu'une émancipation partielle, que les Juifs ont fait de 
leurs droits nouveaux un si bon emploi et que l'État a retiré de 
si grands avantages de cette mesure encore restreinte, qu'elle 
s'est développée d'elle-même, par la force que recèle un principe 
juste, et a partout abouti, après des oscillations et des incerti- 
tudes de tout genre, à l'émancipation complète. 

L'expérience faite sur une si vaste échelle et dans des condi- 
tions si variées est décisive. Elle est la preuve scientifique et ri- 
goureuse que l'émancipation des Juifs n'est pas seulement fondée 
en principe, mais qu'elle est méritée par les Juifs et éminemment 
utile à l'Etat. Il n'y a pas de démonstration plus éclatante. 

France. 

Des tendances favorables à l'émancipation des Juifs s'étaient 
fait jour en Allemagne dès le commencement du xvm e siècle, et 

1 Voyez plus haut, page 1. 

T. XXVII, n° 54. 11 



162 REVUE DES ETUDES JUIVES 

se montrèrent, quoique faibles encore et très hésitantes, dans les 
règlements du 29 septembre 1730 et du 17 avril 1750 \ qui ont si 
longtemps régi la situation des Israélites de Prusse, et dans le cé- 
lèbre édit de tolérance de l'empereur Joseph II, du 13 mai 1781 2 . 
Plus tard encore, les différents États allemands abolirent les uns 
après les autres le péage corporel (Prusse, Frédéric-Guillaume, 
1787; Brunswick, Lùnebourg, Hesse électorale, 1803; Hesse- 
Darmstadt, 1805 3 ). 

Mais le véritable mouvement pour l'émancipation des Juifs fut 
donné par la France. Ce sont les idées de justice, d'équité et de 
haute sagesse politique qui ont émancipé les Juifs en France et 
dans le reste de l'Europe. 

Dans la séance du 27 septembre 1791 , l'Assemblée nationale 
décréta que toutes les lois d^xception relatives aux Juifs étaient 
abolies : ce fut d'un seul coup l'émancipation complète 4 . Cette 
mesure, qui avait été précédée (janvier 1790) de décrets d'éman- 
cipation en faveur des Juifs des provinces méridionales 5 , fut 
accueillie sans protestation et même avec faveur dans les dépar- 
tements de langue française où demeuraient des Juifs (Gironde, 
Basses-Pyrénées, Bouches-du-Rhône, Vaucluse, Meurthe, Mo- 
selle). Il en fut autrement en Alsace. La population de cette pro- 
vince était d'origine germanique. Par des causes qui sont encore 
obscures et qui se réduisent peut-être à un plus grand attache- 
ment au passé et à un goût plus vif pour les idées théologiques, 
la race allemande, elle le prouve aujourd'hui même, a toujours 
montré une répugnance plus grande pour les Juifs. Dans les 
premières années de ce siècle, les populations alsaciennes furent 
effrayées de l'émancipation des Juifs. Il arriva ici ce qui est ar- 
rivé dans d'autres pays : le changement apporté à la situation 
des Juifs semblait inquiétant, leur émancipation apparaissait 
comme un fantôme plein de menaces. On se figura que bientôt 
les Juifs allaient posséder toutes les terres de la province, ruiner 
les paysans, attirer à eux tous les biens des chrétiens. Ces 
craintes, qu'on a vu se produire aussi, absolument dans la même 
forme, en Roumanie et en Hongrie, s'appuyaient sur des statis- 

1 Encyclopédie Ersch et Grùber, article Juden, p. 93. 

8 Ersch et Grûber, ibid., p. 97 ; Graetz, Gcschichte der Juden, XI, p. 17 ; L. von 
Kœnne et Simon, Bie frttkeren und gtgenioclrtigen V erhâltnisse der Juden, Breslau, 
1843, p. 48. Wertheimer, Die Juden in Oesterreich, I, 136, dit que le Toleranzpatent 
est de 1782. 

3 Ersch et Grûber, ibid., p. 92. 

4 Halphen, Recueil des lois concernant les Israélites, Paris, 1851, p. 9, et note I, 
p. 228. 

5 Ibid., p. 1. 



REFLEXIONS SUR LES JUIFS 103 

tiques imaginaires. Les uns disaient que les Juifs avaient pour 
35 millions d'hypothèques sur les terres des chrétiens, c'est-à- 
dire autant que toute la fortune de la province 1 . D'autres affir- 
maient que l'ensemble de ces hypothèques s'élevait de 12 à 
15 millions 2 . Déjà dans la Pétition des Juifs établis en France 
adressée à V Assemblée nationale le 28 janvier 1790, on avait 
fait remarquer que, sur ces douze millions, les Juifs eux-mêmes 
en devaient la moitié aux chrétiens 3 . Leur créance de 1806, qu'on 
prétendait être de 35 millions, n'était en réalité que de 9 millions 
452,000 francs 4 , chiffre en soi insignifiant, surtout si Ton réflé- 
chit que les hypothèques inscrites sont toujours au-dessus du 
chiffre des hypothèques réelles, parce que rarement on fait faire 
les radiations, et qu'une partie de ces hypothèques étaient cons- 
tituées en faveur de prêteurs chrétiens dont les Juifs n'étaient 
que les intermédiaires. 

L'avenir a montré le peu de fondement des plaintes des chré- 
tiens d'Alsace. Les Juifs ne sont pas devenus propriétaires des 
terres d'Alsace, ils n'ont pas ruiné les paysans alsaciens, le 
spectre juif, dont on s'effrayait en 1806, disparut bientôt. Les 
Juifs d'Alsace étaient pauvres à l'époque de la Révolution, ils 
étaient pauvres encore en 1830, comme le constatait à la tribune 
le député André s . Cependant Napoléon I er , uniquement pour 
complaire aux habitants de l'Alsace, prit, après la dissolution du 
Sanhédrin juif qu'il avait convoqué en 1806, une mesure qui est 
connue sous le nom de « décret de 1808 G » et qui a pesé assez 
lourdement sur les Juifs, surtout dans les pays allemands qui 
adoptèrent plus tard cette législation française et où ce décret 
resta en vigueur longtemps après qu'il était aboli en France 
(Wurtemberg). Ce décret « arbitraire » et « injuste 7 » soumettait 
pendant dix ans à un certain nombre de lois d'exception, les 
créances des Juifs et leur droit de domicile s . Il exceptait néan- 
moins de ces dispositions vexatoires les Juifs des départements 

1 Poujol, Quelques observations concernant les Juifs, Paris, 1806, p. 49 ; Guizot, 
Revue des Deux-Mondes, 1867, 1 er juillet, p. 18 : « On disait (1806) que plus de la 
moitié des propriétés (des chrétiens) de l'Alsace étaient frappées d'hypothèques pour 
le compte des Juifs. » 

* Rewbell, séance de l'Assemblée nationale du 28 septembre 1791 (Moniteur du 
29 septembre 1791) ; Halphen, p. 232. 

3 A Paris, 1790, p. 80. 

* Halphen, p. 526. 

5 Ibid., p. 406. Ce député était Alsacien. 
« Du 17 mars 1808. 

7 Parole de M. Augustin Périer à la Chambre des députés, le 2 décembre 1830 
(Halphen, p. 395) et de M. le comte Boissy d'Anglas à la Chambre des Pairs, le 19 
mars 1819 (Halphen, p. 306). 

8 Halphen, p. 44. 



164 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

de la Gironde et des Landes, qui « n'avaient donné lieu à aucune 
plainte », et cette exception fut étendue plus tard aux Juifs 
de Paris (26 avril 1808), à ceux de Livourne (16 juin 1808), à 
ceux des Basses -Pyrénées (22 juillet 1808), à ceux de quinze 
autres départements (11 avril 1810) '.C'est assez dire combien 
elle était précipitée, irréfléchie, injuste. 

Ce décret fâcheux devait devenir caduc en 1818. Une seule voix 
s'éleva en France pour en demander le renouvellement, ce fut 
celle du marquis de Latier, propriétaire du département de la 
Drôme, à Latouche, c'est-à-dire dans une province où il ne de- 
meure pas de Juifs. Le pétitionnaire s^était donc uniquement ins- 
piré de ses préjugés et nullement des faits ou de son expérience 
personnelle. En Alsace, au contraire, où l'on avait pu voir ce 
qu'il y avait de chimérique dans les craintes éprouvées dix ans 
auparavant, les conseils généraux se bornèrent à demander des 
mesures provisoires destinées à ménager les transitions, surtout 
à cause « des désastres des deux invasions et de l'intempérie des 
saisons 2 . » La Chambre des Pairs s'occupa de la pétition de La- 
tier dans ses séances du 5 février et du 9 mars. Dans cette der- 
nière séance, le rapporteur du Comité des pétitions fit observer 
que les faits que M. de ;Latier donnait pour base de sa demande 
n'étaient pas prouvés. La pétition fut repoussée dans la Chambre 
des Pairs par l'ordre du jour pur et simple. Dans la Chambre des 
députés, elle fut (séance du 26 février) renvoyée au Ministre à 
pur titre de renseignement 3 . On n'en entendit plus parler, le 
décret de 1808 était définitivement aboli , preuve qu'il n'avait 
jamais eu de raison d'être. 

Ce fut le dernier effort du préjugé contre les Israélites de 
France. En 1830, lorsque la Chambre décida de salarier les rab- 
bins et le culte des Israélites, les plus éclatants témoignages de 
satisfaction et d'estime leur furent donnés dans la Chambre des 
députés» dans la Chambre des Pairs, par le rapporteur, M. Au- 
gustin Périer, par divers députés, par le Ministre de l'Instruction 
publique, par M. Mérilhou, Ministre delà Justice. Tous reconnais- 
saient que leur émancipation avait été bienfaisante pour eux et 
pour l'Etat et que l'expérience qui avait été faite était con- 
cluante 4 . 



« Halphen, p. 47, 50, 57. 

8 Moniteur du 15 mars 18i8. 

» lbid., 27 février 1818. 

4 Le projet en faveur du culte israélite fut adopté le 6 décembre 1830, à la 
Chambre des députés, par 211 voix contre 71, et le 2 février 1831, à la Chambre des 
pairs, par 57 voix contre 32. 



INFLEXIONS SUH LES JUIFS 165 



Hollande. 



En Hollande, les Juifs furent entièrement émancipés par le dé- 
cret de l'Assemblée nationale batave du 2 septembre 1796, par 
lequel l'émancipation des Juifs fut prononcée à l'unanimité 1 . 
11 y avait, à cette époque, 50,000 Juifs en Hollande, formant la 
trente-neuvième partie de la population 2 . 

Voici le texte de ce décret : 

« Aucun Juif ne sera exclu des droits ou avantages liés aux 
droits de citoyen batave et dont il peut souhaiter la jouissance, à 
condition qu'il possède toutes les aptitudes pour cet objet et rem- 
plisse tous les devoirs qui sont exigés de chaque citoyen par la 
constitution 3 . » 

La constitution de Hollande dit à son tour : 

Titre vin, article 134. — « Une égale protection est assurée 
aux croyants de toutes les religions. Ils jouissent tous des mêmes 
droits civils et peuvent aspirer au môme titre aux dignités, fonc- 
tions et emplois 4 . » 

Il n'est pas arrivé une seule fois, depuis 1796, qu'une réclama- 
tion ou protestation quelconque ait été élevée en Hollande contre 
l'émancipation des Juifs. Lorsqu'en avril 1842, M. Lipman, avocat 
à Amsterdam, demanda aux différents ministres de Hollande quels 
étaient, d'après eux et d'après l'expérience faite depuis le com- 
mencement du siècle, les effets de l'émancipation en Hollande, il 
reçut de tous les ministres la réponse la plus satisfaisante : tous 
se félicitaient de l'émancipation des Juifs, des services rendus par 
eux dans le commerce, l'industrie, l'administration, l'armée; tous 
rendaient hommage et aux Juifs et au grand principe de justice 
proclamé par la Hollande 5 . 

Angleterre. 

Les Juifs, chassés d'Angleterre en 1290, revinrent dans ce pays 
en 1655 ou très peu de temps après 6 , sous le Protectorat de 
Cromwell, mais ils y étaient considérés jusqu'à un certain point 

1 Buchholz, Aktenstûcke die Verbesserung des bûrgerlichen Zustandes der lsraeli- 
ten betreffend, Stuttgart, 1815, p. 32. Cf. Dibré neguidim, de Marcus (hébreu). 
1 Grœtz, Geschichte der Juden, XI, p. 227 (d'après Marcus?). 
3 Buchholz, p. 154-156. 
* Ibid., p. 154. 

5 Lettres reproduites dans Pinner, Offenes Sendschveiben, p. 31 et suiv. 
€ Une synagogue était ouverte à Londres eu 1662. Voir Picciotto, Sketchcs of An- 
glo-Jewish History, Londres, 1875, p. 30. 



166 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

comme des étrangers et payaient pour les exportations la taxe des 
étrangers, alien duty l . En 1753, la Chambre des Lords et la 
Chambre des Communes votèrent un bill permettant au parlement 
de naturaliser les Juifs ayant une résidence de trois ans en Angle- 
terre. Mais « tout à coup, d'une extrémité du royaume à l'autre, 
des bruits absurdes, mais universels, de sourdes intrigues, des 
clameurs furieuses s'élevèrent contre l'acte... Ces vaines ru- 
meurs, en tout autre temps, eussent été méprisées par le minis- 
tère, mais on était presque au moment d'une réélection générale... 
En conséquence, le premier acte qui signala la prochaine séance 
révoqua formellement le bill en faveur des Juifs, et afin que cette 
véritable calamité publique fût perpétuée, on motiva cette révoca- 
tion, dans le préambule de l'acte abrogatoire, en alléguant que l'on 
s'était servi de cette abrogation pour semer du trouble parmi les 
sujets du roi *. » 

Cependant un grand nombre de lois d'exception dont souffraient 
les Juifs d'Angleterre tombèrent peu à peu, soit par vétusté, soit 
parce qu'elles furent abolies, comme Y alien duty, par des lois 
générales. Les Juifs nés dans le pays finirent par être considérés 
comme des indigènes, ceux des colonies avaient déjà reçu le droit 
à la naturalisation, dès 1740 3 . Vers l'année 1830, les Juifs d'An- 
gleterre ne souffraient plus que de quelques rares lois d'exception. 
La plus importante était qu'ils ne pouvaient remplir de fonctions 
publiques, municipales, politiques, à cause du serment que, sui- 
vant une loi ancienne, les titulaires devaient prêter sur l'Evangile 
« foi de bon chrétien 4 ». Mais le préjugé avait disparu : la téna- 
cité de la loi anglaise opposait encore un obstacle à l'émancipation 
complète des Israélites. C'est alors que commença, dans le parle- 
ment, cette lutte mémorable qui dura vingt-huit ans et qui finit 
par l'émancipation complète des Israélites. Déjà, en cette même 
année 1830, les Juifs purent obtenir le droit de bourgeoisie dans la 
cité de Londres en prêtant le serment de fidélité sur l'Ancien-Tes- 
tament au lieu de l'Evangile, et sans prononcer le mot de « foi de 
véritable chrétien 5 ». Dès cette année aussi, et dans les années 
suivantes, un grand mouvement d'opinion se déclara pour faire 
tomber toutes les incapacités civiles et politiques des Juifs. Des 



1 Tovey, Anglia Judaïca or the History and antiquities of the Jeros, Oxford, 
1838, p. 87 et suiv. ; aboli par James II en 1G84, rétabli par Guillaume III ea 1690 ; 
cf. ibid., p. 287 et suiv. 

* Mirabeau, Sur la réforme politique des Juifs, Bruxelles, 1788, p. 105-106. 

* Tovey, sous Georges II, 13 e année ; Egan, The statuts of the Jews in England^ 
Londres, s. d. (1848?), p. 34. 

* Cf. Tovey, p. 299. 

5 Werth«imer, Les Juifs de l'Occident, Genève, 1865, p. 51. 



RÉFLEXIONS SUR LES JUIFS 167 

pétitions en leur faveur étaient adressées d'année en année aux 
Chambres par les grandes villes d'Angleterre : Liverpool avec 
2,000 signatures 1 ; Londres, avec 14,000 signatures * ; Westmins- 
ter, avec 7,000 signatures 3 ; Sunderland, avec 2,000 signatures 4 . 
Tout ce que l'Angleterre avait de grand en hommes politiques 
libéraux prenait leur parti; en tête, Robert Graud, qui com- 
mença cette campagne, puis sir James Mackintosh 5 , Hume, 
O'Connell 6 , lord John Russell, le duc de Sussex 7 , le célèbre his- 
torien Hacaulay, des archevêques comme le docteur Whatly de 
Dublin s et l'évêque de Chichester 9 , sir John Campbell 1( \ le duc de 
Cambridge 11 , sir Robert Peel 12 , lord Brougham 13 , le docteur 
Thirlwall, évêque de Saint-David, et M. Gladstone 14 . Les villes de 
Londres et de Greenwich, en élisant M. Salomons et M. de Roth- 
schild comme députés, appuyaient leurs réclamations par un acte 
éclatant. L'opinion publique combattait pour les Juifs, leur vic- 
toire était certaine. 

Cependant des motions faites à la Chambre des Communes en 
1830, en 1833 et 1834, restèrent sans résultat 15 . En 1835, un grand 
progrès fut accompli. Les Chambres votèrent un bill qui était ré- 
digé de telle sorte que dorénavant un Juif pouvait devenir shériff 
sans prêter serment sur la foi de bon chrétien 16 . M. Salomons put 
devenir shériff de Londres et de Middlesex. Après lui, M. Monte- 
fiore (depuis sir Moses Monteflore), en 1837, remplit les mêmes 
fonctions et fut nommé baronnet à cette occasion 17 . 

La question générale de l'émancipation n'était pas encore réso- 
lue ; elle fut de nouveau discutée dans le parlement en 1836 ls et 
en 1837-1838 19 . Lorsqu'en 1835, les électeurs d'un quartier de 
Londres (quartier d'Aldgate) choisirent M, David Salomons comme 

* Egan, p. 37, en 1830. 

2 Ibid., p. 38, en 1830. 

3 Ibid., p. 39, en 1833. 
« Ibid., p. 4G, en 1836. 

s Wertheimer, p. 50, en 1830. 
« Picciotto, p. 389, en 1833. 
7 Ibid., p. 390, 1833. 

• Egan, p. 41, 1830. 

9 Picciotto, p. 390, 1833. 

io Egan, p. 45, 1835. 

" Egan, p. 47, 1841. 

11 Egan, ibid. 

* 3 Picciotto, p. 398/1847. 

»* Ibid. , ibid. 

J * Ibid., p. 388-90. 

16 Ibid., 391 ; Egan, 45. 

» Ibid., p. 392. 

» Ibid., p. 390. 

19 Ibid., p. 392. 



168 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

leur représentant à la cour des aldermen de Londres, l'élection 
fut annulée. En 1841, un bill pour les fonctions municipales des 
Juifs fut rejeté, mais M. David Salomons ayant été réélu par un 
quartier de Londres (Portsoken) en 1844 *, le serment chrétien 
pour ces fonctions fut aboli en 1845 2 . Les Juifs pouvaient donc 
devenir magistrats municipaux et shériffs ; en outre, la reine les 
avait, à partir du bill de 1845, exempté du serment chrétien de- 
mandé aux divers magistrats subalternes, et déjà dès 1833 ils 
avaient été admis aux fonctions d'avocat (harrister) 3 . Le Parle- 
lement seul et quelques hautes fonctions de la magistrature leur 
restaient fermés. 

En 1847, le baron Lionel de Rothschild fut élu député à la 
Chambre des Communes et obtint 6,792 voix là où lord John Rus- 
sel et M. Pattisson en obtinrent 7,137 et 7,030 (il y avait trois dé- 
putés à nommer) 4 . Il y eut une vive discussion à la Chambre des 
Communes, sur un bill présenté par lord John Russel ptfur l'admis- 
sion du député juif, mais le bill fut rejeté. M. de Rothschild 
donna sa démission. Il fut réélu 5 , mais, sur son refus de prêter le 
serment chrétien, il ne put pas siéger. Une procédure semblable 
fut suivie lors de l'élection de M. David Salomons comme député 
à Greenwich, en 1851 6 , elle resta également sans résultat. La 
Chambre des Communes était gagnée à la cause des Juifs, la 
Chambre des lords seule résistait encore, elle rejetait régulière- 
ment les bills présentés presque tous les ans et votés par la 
Chambre des Communes. Enfin la question fut définitivement ré- 
glée en faveur des Juifs en 1858, lors de l'élection du baron de 
Rothschild. Les mots de « foi de véritable chrétien » purent être 
retranchés du serment. La même année, un autre acte autorisait 
les Juifs à supprimer en quelque occasion que ce fût, les mots de 
«foi de véritable chrétien» pour tous les serments 7 . Quelques 
autres lois d'exception, enfin, furent abolies en 1860 8 . Ce fut la fin 
de cette lutte célèbre et le triomphe lent, mais nécessaire, des 
principes. L'émancipation des Juifs anglais était complète. 

1 Wertheimer, p. 53. 
s Picciotto, p. 394. 
« Ibid., p. 395-396. 

4 Egan, p. 49. 

5 Wertheimer, p. 54. 

B Ibid., p. 54. Il avait déjà fait des efforts pour être nommé en 1836, en 1841 et 
en 1847. Voir Wertheimer, p. 53-54. 

7 Wertheimer, p. 63. 

8 Picciotto, p. 399. Cette abolition leur ouvrit également la magistrature, fermée 
encore en 1851 (Wertheimer, p. 63). 



REFLEXIONS SUR LES JUIFS 169 

Italie. 

L'entrée des Français en Italie, après la Révolution, apporta 
aux Juifs de ce pays une émancipation qui ne survécut pas à Na- 
poléon I er . Les Juifs retombèrent presque partout, en 1815, sous 
l'ancien droit, legs du moyen âge, à peine mitigé et amélioré par 
les idées modernes. 

La situation politique de l'Italie, divisée en petits Etats, et gou- 
vernée par des princes condamnés à soutenir partout les idées de 
réaction, maintenait forcément les Juifs sous l'ancien régime. Ici, 
comme en d'autres pays, l'année 1848 apporta des modifications 
profondes au sort des Israélites. 

Sardaigne. — Le roi de Sardaigne Charles-Albert, par décret 
du 29 mars 1848, accorde aux Juifs les droits civils 1 . La môme 
année, la Chambre des députés et le Sénat, dans les séances des 7, 
8 et 17 juin, adoptèrent sans la moindre opposition l'article 
de loi suivant, sanctionné le 19 juin 1848 et promulgué le 
18 juillet 1848 a : « La différence des cultes n'entraîne aucune 
exception à la jouissance des droits civils et politiques et à 
l'admission aux carrières civiles et militaires. » Lorsque le 
roi Victor-Emmanuel II monta sur le trône, en 1849, il jura 
d'observer la Constitution et principalement la disposition con- 
cernant l'égalité de tous les citoyens devant la loi 3 . Des lois 
analogues furent proclamées la même année dans les autres 
royaumes italiens : Statut fondamental de Toscane, 15 février 
1848*; Venise, mars 1848 *; Modène et Milan, fin avril 1848 6 . Le 
17 avril 1848, le ghetto fut renversé à Rome 7 . Mais dans la plu- 
part de ces Etats, les Juifs retombèrent, après 1848, dans leur 
état antérieur, la Sardaigne seule conserva intacte sa loi d'éman- 
cipation. 

La guerre de l'Italie avec l'Autriche, en 1859-60 puis en 1866, 
fit faire à la question juive en Italie un progrès décisif. A mesure 
que se formait l'unité de l'Italie, les Juifs étaient émancipés, et 
partout où entraient les troupes du roi Victor-Emmanuel, elles 
apportaient aux Juifs la liberté. 

1 Rignano, Délia uguaglianza civile et délia liberta dei culti, 2» édit. Livourne , 
1868, p. H. 

1 Rignano, p. 13-14 ; Raccolta délie leggi, p. 497. 

3 Ghiron, Il primo re d'italia, Milan, 1878, p. 60-61 . 

4 Rignano, p. 24 ; Allgemeine Zeitung des Judenthums, 1848, p. 163. 

5 Allgemeine Zeitung des Judenthums, 1849, p. 253. 

6 Ibid., p. 285, et 1848, p. 17-18. 
' Ibid., 1848, p. 17-18. 



170 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Dès le 30 avril 1859, un décret du gouvernement provisoire de 
la Toscane, rappelant le statut fondamental de la Toscane du 

15 février 1848, proclama, entre autres, la disposition sui- 
vante : 

« Art. 2. — Les Toscans, quel que soit le culte qu'ils exercent, 
sont tous égaux devant la loi, contribuent également aux charges 
de l'État, et sont tous également admissibles aux emplois civils 
et militaires *. v 

Un décret du 14 juin 1859, du gouvernement provisoire de Mo- 
dène, abolit toutes les lois d'exception concernant les Israélites 
de la province 2 . 

Le 4 juillet 1859, le gouverneur général de la Lcmbardie publia 
le décret suivant : 

« Article 1 er . — En Lombardie, tous les citoyens sont égaux 
devant la loi, quelle que soit leur religion, et comme cela se pra- 
tique dans les anciennes provinces du royaume. Ils jouiront éga- 
lement de tous les droits civils et politiques 3 . » 

Dans la Romagne, un décret daté du 10 août 1859 était ainsi 
conçu : 

« Dans la Romagne, tous les citoyens, sans distinction de culte, 
sont égaux devant la loi et dans l'exercice des droits civils et 
politiques 4 . » 

Enfin, un décret du 27 septembre 1860, du commissaire royal 
d'Ombrie, promulgua dans ce pays la loi organique piémontaise 
du 19 juin 1848. En Marche (Ancône), décret du commissaire 
royal du 25 septembre 1860 qui proclame l'égalité •'. 

Il en fut de même dans les provinces du sud : les Juifs furent 
émancipés en Sicile, par décret royal du 12 février 1861 G ; à 
Naples, par décret du lieutenant général de la province du 

16 février 1861 7 . Enfin, lorsqu'en 1866 la province de Vénétie 
fut réunie à l'Italie, un des premiers actes du prince Eugène de 
Savoie Carignan, lieutenant général du royaume, fut d'y procla- 
mer, le 4 avril 1866, l'égalité de tous les sujets devant la loi 8 . 

Il ne restait plus, dans toute l'Italie, qu'un seul asile pour les 
lois d'exception contre les Israélites : c'était l'État pontifical. 
Lorsque les troupes italiennes rentrèrent à Rome, en 1870, le roi 

1 Rignano, p. 24. 
* Ibid., p. 23. 
3 Ibid., p. 23. 
Ibid., p. 23. 

5 Ibid., p. 24. Cf. Educatore israelitico, 1870, p. 276. 

6 Ibid., p. 25. 

7 Ibid., p. 24. 
» Ibid., p. 25. 



REFLEXIONS SUR LES JUIFS 171 

Victor-Emmanuel fit immédiatement proclamer (13 octobre) la 
constitution italienne sur l'égalité de tous devant la loi *. 

Allemagne. 

Nulle part l'histoire de l'émancipation juive n'est plus instruc- 
tive qu'en Allemagne, le triomphe du principe d'égalité y est d'au- 
tant plus significatif qu'il n'a été obtenu qu'après une longue 
lutte et des résistances obstinées. 

Cette résistance a plusieurs causes. D'un côté, le nombre des 
Juifs est relativement plus grand en Allemagne qu'en France, en 
Angleterre, en Italie. En second lieu, on prétend, à tort ou à rai- 
son, que les idées historiques et théologiques ont plus d'empire 
en Allemagne que dans grand nombre d'autres pays, qu'on y 
oublie difficilement la législation persécutrice du moyen âge 
contre les Juifs, qu'on y est plus attaché qu'ailleurs au droit tra- 
ditionnel et historique. Il faut ajouter que l'état politique de l'Al- 
lemagne a considérablement contribué à ajourner, dans ce pays, 
l'émancipation des Juifs, et contribue encore aujourd'hui à entre- 
tenir la guerre de plume qui y règne depuis plusieurs années. 
D'un côté, la division de l'Allemagne en un grand nombre de pe- 
tits États a maintenu longtemps, dans ce pays, les préjugés 
étroits de l'esprit de province ou de petite ville, et s'est opposée à 
une conception large des fonctions de l'État. D'autre part, même 
après l'unification de l'Allemagne, les idées anti-libérales ont 
continué à trouver un refuge et un appui chez la noblesse mili- 
taire, qui joue un si grand rôle dans ce pays et que l'on consi- 
dère comme un des adversaires les plus tenaces de l'émancipation 
des Juifs. 

Pour toutes ces raisons réunies, l'émancipation des Juifs 
en Allemagne, tout en suivant un progrès continu, où l'on re- 
marque à peine quelques retours sans importance, ne s'est 
faite qu'avec une certaine lenteur et après avoir surmonté des 
difficultés qui donnent plus de prix et un sens plus profond à sa 
victoire définitive. 

C'est la Prusse, en 1812 et après ses défaites, qui prit l'initia- 
tive de l'émancipation des Juifs en Allemagne. Elle comprenait 
qu'elle avait besoin de recueillir toutes ses forces et elle voulait 
unir tous ses habitants dans un sentiment de fraternité patrio- 
tique. L'édit de Frédéric-Guillaume III, du 11 mars 1812, qui 
reconnaît les Juifs comme citoyens prussiens et leur accorde la 

1 Gazzetta vficiale du 14 octobre 1870. 



172 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

plupart des droits civils, est justement célèbre en Allemagne 
comme le point de départ d'une ère nouvelle dans la politique 
religieuse du pays. 

Cette œuvre de régénération avait, du reste, déjà commencé, 
mais avec beaucoup moins d'éclat, dans d'autres parties de l'Alle- 
magne. D'un côté, la France avait apporté sa législation libérale 
dans les provinces rhénanes, puis dans la Westphalie (Constitu- 
tion du 15 novembre 1807, article 10, et décret du 2*7 janvier 
1808 1 ), dans les villes libres de Hambourg, Brème et Lubeck. 
D'autre part, certains États allemands, devançant ou suivant 
l'exemple de la Prusse, obéissant, dans tous les cas, aux mêmes 
sentiments patriotiques, accordèrent spontanément aux Juifs une 
émancipation plus ou moins restreinte. Le duché de Bade, par 
son édit de constitution du 4 juin 1808 et la loi du 13 janvier 1809, 
accorda aux Juifs l'égalité absolue des droits civils. Le grand- 
duc de Francfort, par décret du 28 décembre 1811, avait pro- 
clamé l'égalité des Juifs en échange d'une somme de 440,000 flo- 
rins destinée à éteindre les impôts spéciaux payés par eux 9 . 
Le duché d'Anhalt, en 1810; celui de Saxe-Meiningen en 1811 
(5.janvier); le grand-duché de Mecklembourg-Schwerin, en 1812 
(22 février); la Bavière, en 1813 (10 juin); la principauté de Wal- 
deck, en 1814(28 janvier), introduisirent dans leurs lois des amé- 
liorations importantes au sort des Israélites 3 . 

Les choses changèrent de face après la défaite de Napoléon, en 
1814. Les villes libres surtout ne voulurent pas maintenir aux 
Juifs les droits qu^ils avaient reçus. Le congrès de Vienne fut 
chargé de régler cette question et, en général, de déterminer la 
situation des Juifs en Allemagne. Le congrès ne parvint pas à 
prendre une mesure décisive et ordonna seulement, dans sa séance 
du 8 juin (protocole final), que la diète de la Confédération germa- 
nique chercherait les moyens d'améliorer la situation civile des 
Israélites, et qu'en attendant, les Juifs conserveraient, dans les 
États de la Confédération, tous les droits qui leur avaient été ac- 
cordés par ces États (§ 16 de la constitution de la Confédération 
germanique 4 ). 

Cette résolution ambiguë ouvrit la porte à des discussions et à 
des contestations sans fin. La ville de Francfort d'abord, puis les 
villes hanséatiques du Nord reprirent ou voulurent reprendre aux 

1 Rœnne et Simon, Die friiheren und gegenwârtigen Vcrhàltnisse dev Juden, Bres- 
lau, 1843, p. 3-78 et 379. 
8 Jbid., p. 390. 

3 Jbid., p. 23. 

4 lbid.,-p. 19. 



RÉFLEXIONS SUR LES JUIFS 173 

Juifs tous les droits qui leur avaient été accordés, chez elles, mais 
non par elles ; la Saxe, le Wurtemberg, le grand-duché de 
Mecklembourg-Schwerin (11 février 1817) * revinrent à leur an- 
cienne législation envers les Juifs. Les Juifs de Francfort ayant 
engagé contre la ville une action judiciaire qui dura jusqu'en 1824, 
pour contester la légalité des mesures de réaction dont ils étaient 
victimes, le procès donna naissance à une grande agitation litté- 
raire, à laquelle prirent part Rùhs, Fries, Grattenauer, contre les 
Juifs (1815-16) ; le professeur Lips, en faveur des Juifs (1819). Le 
congrès d'Aix-la-Chapelle (1818-19) fournit aussi un nouvel ali- 
ment à cette littérature. On y remarque un mémoire en faveur des 
Juifs adressé au congrès , et principalement à l'empereur de 
Russie, par un pasteur protestant anglais, nommé Lewis Way, et 
qui reçut de l'empereur de Russie l'accueil le plus favorable 2 . 

Cependant, la question des Juifs restait à peu près stationnaire, 
et en Prusse même une mesure rétrograde des plus regrettables 
fut prise par le roi. Contrairement aux termes formels du décret 
de 1812, un ordre du cabinet, du 15 août 1822, exclut les Juifs des 
fonctions et emplois académiques. 

Dans quelques États, cependant, il y eut un progrès visible : 

En Bavière, sur le vœu des États, le discours du trône qui fer- 
mait la session le 22 juillet 1819, promit, pour les Juifs, des amé- 
liorations, qui se firent attendre, il est vrai, et qu'en 1822 (13 mai) 
le gouvernement déclara être prématurées. Dans la Bavière Rhé- 
nane, la loi française, avec le décret restrictif de 1808 de Napo- 
léon I er , fut maintenue. 

Dans le duché de Bade, une loi du 25 janvier 1817 régla la 
situation déjà tolérable faite aux Juifs de ce pays depuis 1809. 

Des lois favorables du même genre furent proclamées dans le 
duché de Brunswick (29 octobre 1821), dans la Hesse électorale 
(14 mai 1816), dans la Hesse grand-ducale (17 décembre 1820 3 et 
constitution de 1824*), dans le grand-duché de Saxe-Weimar 
(édit du 20 juin 1823) et, enfin, dans le Wurtemberg (loi du 
25 avril 1828). 

Mais, en somme, l'état des Juifs, quoique considérablement 
amélioré, restait encore soumis à d'assez graves lois d'exception 
relatives aux impôts, à la liberté du commerce, à la possession 
d'immeubles, au droit de domicile et surtout à la jouissance des 
droits politiques. 

1 Ibid., p. 23 

* Mémoires sur l'état des Israélites, dédiés à Leurs Majestés Impériales et Royalts 
réunies au congrès d'Aix-la-Chapelle, Paris, 1819. 

3 Pinner, Olfenes Sendschreiben an die Nationm Europa's, Berlin, 1848, p. 93. 

4 Rœnne et Simon, p. 22. 



174 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

La révolution de juillet (1830) donna une certaine impulsion aux 
projets d'émancipation. La question des Juifs fut agitée dans un 
grand nombre d'États, elle ranima les débats littéraires spéciaux 
à ce sujet (Krug, 1828, pour les Juifs; Paulus, de Heidelberg, 
1831, contre les Juifs), et fit naître des discussions remarquables 
dans les chambres du grand-duché de Bade (résolution de la se- 
conde cliambre en faveur des Juifs, du 3 juin 1831, résolution con- 
forme de la première chambre 4 ), dans celle de Wurtemberg 2 et 
dans celle de Saxe. Le régime représentatif commençait seulement 
de naître dans certaines parties de l'Allemagne, et il est remar- 
quable qu'il ait débuté par ces délibérations sur le sort des Israé- 
lites. Elles ne pouvaient point produire de résultats immédiats. Le 
vœu des chambres badoises demeura sans effet, et malgré une 
tentative sérieuse faite en Saxe par le professeur Krug, lors de la 
discussion du projet de la Constitution de 1833 3 , les Juifs de ce 
pays restèrent soumis aux lois de 1746 et de 1772 4 , sauf quelques 
légères améliorations datant du 25 juillet 1818. La Hesse électo- 
rale fut le seul État allemand qui prit un parti décisif : le para- 
graphe 30 de la Constitution de 1830 permit de régler la question 
des Juifs; par une loi du 29 octobre 1833, ils furent entièrement et 
complètement émancipés 5 . Exemple alors unique en Allemagne l 
Le duché de Brunswick également suivit le mouvement donné 
par la révolution de juillet. Il avait déjà amélioré la situation des 
Juifs en 1821 (ordonnance du 29 octobre), il la rendit meilleure 
encore par la loi du 12 octobre 1832, mais sans aller jusqu'à 
l'émancipation complète. 

La Saxe elle-même, qui se montrait plus réfractaire que tous les 
autres États allemands aux idées d'émancipation, se laissa enta- 
mer. De remarquables débats parlementaires eurent lieu dans ce 
pays, en 1836-37, sur la question juive. Le prince Jean et le doc- 
teur Hammon, vice-président du consistoire évangélique et prédi- 
cateur en chef de la cour 6 , prononcèrent en leur faveur des paroles 
excellentes. La loi fit aux Juifs quelques concessions sans impor- 
tance. 

L'avènement du roi Frédéric-Guillaume IV de Prusse, en 1840, 
avait excité chez les Juifs de très vives espérances, vite démenties 



1 Kaim, Ein Jahrhundert der Judenemancipation, Leipzig, 1869, p. 41 ; Pinner, 
p. 39. 
* Kaim, p. 42. 

3 Pinner, p. 90; AUgemeine Zeitung des Judenthums, 1837, p. 7. 

4 Rœnne, p. 22. 

5 Pinner, p. 77; Rœnne, p. 22. 

6 AUgemeine Zeitung des Judenthums^ 1837, p. 22. 



RÉFLEXIONS SUR LES JUIFS 175 

par les faits *. Après de nombreuses manifestations favorables de 
la part du prince, celui-ci avait indiqué en 1842 qu'il entendait 
maintenir en Prusse « l'État chrétien ». Ce fut, pour tous les es- 
prits libéraux, une vive déception. Ils continuèrent à agiter la 
question juive, et à la réunion de la diète du Rhin, en 1843, où elle 
fut de nouveau traitée, soixante-huit voix contre cinq se pronon- 
cèrent en faveur des Juifs 2 . Ce débat excita l'attention du public 
et produisit un grand nombre d'écrits, entre autres celui de Bruno 
Bauer, contre les Juifs. Un débat plus remarquable encore eut 
lieu en Prusse dans la diète unie {vereinigter Landtag) de 

1847, sorte de réunion des États-généraux prussiens ayant de 
vastes aspirations. Malgré les intentions rétrogrades du gouver- 
nement, la discussion élevée dans cette diète tourna entièrement à 
l'honneur des Juifs. Les voix les plus autorisées et les plus puis- 
santes, le prince de Linar, le comte York, le comte Dhyrn, le 
comte Renard, le prince de Reuss, parlèrent en faveur des Juifs, 
l'opinion publique et l'opinion des Chambres leur étaient favo- 
rables, le gouvernement seul persistait dans sa théorie de l'État 
chrétien. La loi du 23 juillet 1847, qu'il fit voter par la diète, fut 
accueillie comme une loi fâcheuse et inférieure même à l'édit 
de 1812. 

En somme, le mouvement de J830, avec toutes ses conséquences, 
fut limité dans ses effets et impuissant. Il y eut une nouvelle se- 
cousse, plus forte cette fois et plus profondément ressentie, en 

1848, à la suite de la révolution de février. L'effet de cette révo- 
lution fut prodigieux en Allemagne. Dès le mois de mars et d'avril, 
la plupart des États allemands prononcent ou promettent l'éman- 
cipation complète des Juifs, d'autres États suivent cet exemple 
dans le cours de l'année, même la Saxe, dont on connaît pourtant 
l'attitude récalcitrante. Le 20 mai 1848, la Constituante allemande 
vote l'égalité de tous devant la loi. Ce principe fut proclamé plus 
tard par le Parlement allemand réuni à Francfort 3 et qui avait un 
Juif ( Gabriel Riesser) pour vice-président. Le principe fut proclamé 
le 21 décembre 1848 comme faisant partie du droit fondamental 
[Grandrecht) de l'Allemagne et il passa dans la constitution alle- 
mande du 28 mars 1849. 

Les résolutions du Parlement allemand ne furent pas considé- 
rées comme obligatoires par les différents États, l'Assemblée con- 

1 Jost, Neutre, Geschichte der Israeliten, Berlin, 1846, I, p. 293 et suiv. 

* Ibid., p. 305 (pour l'abolition du décret de 1808.) Voir pétition des citoyens de 
Cologne, ibid., p. 309. 

3 Allgemeine Zeitung des Judenthtms t 1849, p. 19. Voté en première lecture le 
28 août, en seconde lecture le 10 décembre 1848. 



176 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

fédérée du 23 août 1851 alla même jusqu'à abolir le droit fonda- 
mental, et plusieurs États retirèrent aux Juifs les concessions 
faites en 1848-1849. Dans vingt-neuf États cependant, le principe 
de l'égalité devant la loi, sans distinction de religion, fut maintenu 
ou introduit peu à peu et appliqué plus ou moins complètement *. 
La Prusse l'avait proclamé dès le 5 décembre 1848 2 , plusieurs 
autres États firent de même plus tard : la Saxe (loi du 2 mars 
1849, du 12 mai 1851, et code civil de 1866 3 ) ; le Wurtemberg 
(ordonnance du 5 octobre 1851 *) ; la Bavière (loi de 1855 complé- 
tée en 1861 5 ). Le duché de Brunswick, la Hesse grand-ducale, le 
duché de Nassau (loi complétée en 1855), le grand-duché d'Olden- 
bourg conservèrent la loi fondamentale et les droits accordés aux 
Juifs en 1848 6 . Enfin, les chambres du Wurtemberg votèrent, en 
1861, une loi d'émancipation complète des Juifs, suivie de l'édit 
royal de 1861 et de la loi du 23 août 1864 \ 

L'émancipation des Juifs était donc, en principe, introduite 
dans la plus grande partie de l'Allemagne, quoique dans la pra- 
tique, et surtout dans la pratique du gouvernement prussien, de 
nombreuses exclusions fussent maintenues, principalement l'ex- 
clusion des hautes fonctions politiques, judiciaires, militaires et 
académiques. Une tentative faite en 1856, par le député Wagner, 
pour faire effacer l'article 12 de la constitution prussienne de 
1850 (droits civils et politiques indépendants de la religion) resta 
sans résultat 8 . 

La guerre austro-prussienne valut l'émancipation entière aux 
Juifs des pays allemands qui entrèrent, après 1866, dans la Confé- 
dération du Nord. Dans le Hanovre, cette émancipation, commen- 
cée en 1842 (15 octobre) 9 , était presque complète depuis la loi du 
5 septembre 1845 10 . Elle existait à Francfort, à ce qu'il semble, de- 
puis 1864 u ; dans le Nassau et la Hesse électorale, depuis 1848 ; à 
Hambourg, par la Constitution de 1861 1S ; mais le duché de Saxe- 

» Kaim, p. 61-62. 

* Allgemeine Zeiiung des Judenthums, 1849, p. 19 ; cf. Constitution prussienne 
du 31 janvier 1850, ibid., 1867, p. 231. 

3 Allgem. Ztg. d. J., 1867, p. 231. 

4 Kaim, p. 62. 

5 Ibid. , p. 63. 

6 Ibid., p. 63; Engelbert, Statistik des Judenthums im deutschen Reiche, Francfort 
s/M., 1875, p. 50, 66 et 71 ; Allgemeine Zeitung des Judenthums, 1867, p. 240. 

7 Kaim, p. 63 ; Wertheimer, Jahrbuch fur Israeliten, 5623, p. 94 ; Engelbert, p. 23. 

8 Allgemeine Zeitung des Judenthums, 1856, p. 55, 85 et suiv. ; cf. 1867, n° 3, 
Beilage, p. 2, et surtout p. 4-5. 

9 Cassel, dans article Juden de l'Encyclopédie Ersch et Grùber, p. 98. 

10 Allgemeine Zeitung d. J., 1867, n» 3, Beilage, p. 9. 
" Kaim, p. 70. 

ls Engelbert, p. 77. 



REFLEXIONS SUR LES JUIFS 177 

Meiningen, malgré la loi du 22 mai 1856, avait conservé des lois 
d'exception pour les Juifs l . Dans les grands-duchés de Mecklem- 
bourg-Schwérin et Strélitz, les Juifs étaient encore soumis à une 
législation datant de 1755 2 . 

Quelques-uns de ces États, comme le Mecklembourg, tout en 
entrant (1866) dans la Confédération du Nord, prétendaient garder 
ces lois d'exception. En outre, le gouvernement prussien, malgré 
de nombreuses démonstrations des chambres au sujet de pétitions 
adressées à celles-ci par Sutro, par le docteur Philipson et 
d'autres, dans les années 1853, 1854, 1859, 1860, 1861, 1862, 1863 
et 1865 3 , continuait à exclure les Juifs des fonctions d'État et de 
la plupart des fonctions académiques. Le 12 janvier 1867, le 
23 octobre de la même année et le 16 juin 1868, le Parlement alle- 
mand recommanda au chancelier de poursuivre, tant dans l'admi- 
nistration prussienne que dans les différents Etats de la Confédé- 
ration du Nord, l'égalité de tous devant la loi 4 . Enfin fut votée la 
loi de la Confédération du Nord du 3 juillet 1869, qui est ainsi 
conçue : 

« Toutes les restrictions des droits civils et politiques encore 
existantes et fondées sur la différence de religion sont abolies. 
Tout particulièrement la faculté de prendre part à la représenta- 
tion de la commune ou du pays et de remplir des fonctions poli- 
tiques doit être indépendante de la confession religieuse 5 . » Après 
la formation de l'empire allemand, cette loi fut introduite dans les 
États qui ne l'avaient pas encore formellement adoptée, par 
exemple, le 22 avril 1871, en Bavière 6 . 

A utriche- Hongrie. 

En Autriche-Hongrie, les Juifs, jusqu'à la veille de 1848, étaient 
encore soumis à la taxe de tolérance, privés du droit de posséder 
des terres et de nombreux droits civils (les droits politiques n'exis- 
taient guère dans ce pays). En 1846 (22 juin, 27 juillet), la taxe de 
tolérance fut cependant abolie en Hongrie et en Bohême 1 . La ré- 
volution de 1848 produisit dans l'Empire les mêmes effets qu'en 
Allemagne : Constitution du 4 mars 1849 qui proclame l'égalité % 

1 Allgemeine Zeitung d. J., 1867, p. 231. 
* Ibid., p. 233-234. 

3 Md., 1867, n° 3, Beilage, p. 4 et 9. 

4 Kaira, p. 71-73. 

3 Allgemeine Zeitunq d, «/., 1869, p. 577. 

6 Engelbert, Stattstik, p. 1. 

7 Wertheimer, Jahrbuch fur Israélien, 5008, (Vienne, 1847), p. 125. 

8 Kaim, p. 64 et suiv. ; cf. Wolf, Qcschichte der Judetv in Wien, Vienne, 1876, 
p. 1 51 et suiv. 



T. XXVII, n° 54. 



12 



178 REVUE DES ETUDES JUIVES 

abolition de cette constitution, le 31 décembre 1851, ordonnance 
du 29 juillet 1853 qui remet en vigueur, à l'égard des Juifs, l'an- 
cienne législation, principalement celle qui est relative à la pos- 
session des terres. La guerre d'Italie fit une profonde impression 
dans le pays, l'ancien système de compression tomba en ruines 
(1859), le droit de posséder des terres fut accordé dans la Basse- 
Autriche, la Moravie, la Hongrie et certaines autres parties de 
l'Empire (ordonnance du 28 février 1860 et lettres-patentes du 
26 février 1861) f . Des ordonnances diverses renversèrent les an- 
ciennes barrières : droit d'avoir des domestiques ou apprentis 
chrétiens, droit de se marier librement (22 novembre 1859), 
droit d'avoir des pharmacies, d'exercer diverses professions, etc. 
Les événements de 1867 amenèrent le revirement définitif : la 
Constitution du 21 décembre 1867 proclama l'égalité de tous de- 
vant la loi 2 . 

En Hongrie, la Table des Etats avait, déjà en 1844, pétitionné 
auprès de l'Empereur et Roi en faveur des Israélites, en rappelant 
une ordonnance favorable obtenue, sur sa demande, le 10 mai 
1840 3 . Le Landtag hongrois de 1847 s'occupa très activement des 
Israélites 4 . Un débat des plus intéressants eut lieu aussi, sur cette 
question, au Landtag hongrois de 1861. Le comte Bêla Széchenyi 
prit l'initiative d'une motion en faveur des Juifs. Il fut soutenu 
par les députés Deak, Tisza, Tréfort et Jokaï 5 . La discussion fut 
reprise au Landtag de 1865, et aboutit à une adresse qui fut 
accueillie avec bienveillance par le roi G . La guerre d'Italie mit fin 
au débat. Le gouvernement hongrois soumit aux Chambres, en 
1867, la loi d'émancipation, elle fut votée à l'unanimité et sans 
discussion par la Chambre des députés le 20 décembre 1867, par la 
Table des magnats le 23 décembre, avec une opposition de 4 voix 
seulement 7 . 

Ainsi finit, tout à l'honneur des Juifs, ce grand procès poli- 
tique qui a duré plus d'un siècle. Les peuples, instruits par l'his- 
toire, ont appris que le problème des Juifs qui a tourmenté tout le 
moyen âge et qui trouble encore quelquefois les Etats modernes, 
avait été mal compris et pris à rebours. Ce n'est point par la vio- 
lence et la persécution qu'il peut être résolu. Entre les idées mo- 

1 Kaim, p. 64. 

2 Ibid., p. 65. 

3 Wertheimer, Jahrbuch 5605 (Vienne, 1844), p. 22. 
* Kaim, p. 66. 

5 Kaim, p. 67. 

6 Wertheimer, Jahrbuck, 5607 (Vienne, 1846), p. xm. 

7 Kaim, p. 68. 



RÉFLEXIONS SUR LES JUIFS 17? 

dernes éclairées par l'expérience, et les idées du moyen âge, uni- 
quement inspirées par l'ignorance et le fanatisme, il y a une oppo- 
sition absolue. Tandis qu'au moyen âge tout grand événement, de 
quelque nature qu'il soit, et tout mouvement dans la vie des 
peuples deviennent inévitablement le signal d'une persécution 
contre les Juifs, c'est un phénomène tout opposé qui se produit 
le plus souvent sous nos yeux. Les croisades, ia peste noire, la 
conquête définitive de l'Espagne par les chrétiens sur les Maures, 
l'invasion des Mongols ou des Turcs sont marqués en traits de 
sang dans l'histoire des Juifs. La Révolution française, les mou- 
vements de 1830 et de 1848, les guerres du premier empire fran- 
çais, la guerre de l'Autriche avec l'Italie et avec l'Allemagne, 
la guerre franco-allemande, marquent au contraire des étapes 
successives dans l'émancipation des Juifs f . Victorieux ou vaincus, 
les peuples reconnaissent, dans l'émotion qui suit le triomphe 
ou le recueillement qui suit la défaite, qu'ils ont à acquitter 
envers les Juifs la dette du moyen âge, que les Juifs sont, dans 
la population du pays, un des éléments les plus utiles et les plus 
patriotiques, qu'ils ont contribué au succès ou qu'ils contri- 
bueront avec efficacité au relèvement. C'est ainsi que le principe 
de l'égalité a triomphé, preuve certaine que c'est un principe 
vrai, juste, et que son utilité pratique, pressentie par la théorie, 
démontrée par l'expérience, est aujourd'hui évidente pour tous. 
C'est l'enseignement qu'il faut tirer de cette histoire de l'éman- 
cipation des Juifs en Europe. 

Isidore Loeb. 
[La suite au prochain fascicule). 



1 II est vrai qu'il y a quelquefois des retours et des repentirs : on regrette le pre- 
mier mouvement qui était bon, le préjugé est trop tort, il paraissait vaincu, il renaît 
on ne sait comment. Qui pourrait dire tous les ingrédients dont est composé l'anti- 
sémitisme allemand dont les exploits s'accomplissent sous nos yeux ? Il passera 
comme passe tout ce qui est i'atal et pernicieux, notre loi sera confirmée'. 



L'AFFAIRE BOURGEOIS 

(1652) 



Le 15 août 1652, la compagnie des Fripiers de la Tonnellerie 1 , 
revenant de garde, passait près de Saint-Eustache , quand un 
jeune homme, nommé Jean Bourgeois, marchand épinglier, s'é- 
cria : « Voilà la synagogue 2 ». Aussitôt quelques-uns de la troupe 
se jettent sur lui, le rouent de coups de hallebardes et de fusils, 
lui baillent des soufflets et le mènent au domicile de leur capi- 
taine, Claude Amant. Là, après plusieurs mauvais traitements, on 
le force à se mettre à genoux et à faire amende honorable, s'il ne 
veut pas être mis à mort. Pendant ce temps, des fripiers, avec 
leurs femmes et leurs enfants, s^taient assemblés devant la maison 
et criaient qu'il fallait le tuer, puisqu'il avait offensé leur corps. 
Bourgeois dut attendre la nuit pour retourner chez lui. Les jours 
suivants, quand les fripiers le rencontraient, ils ne se faisaient pas 
faute de le narguer et de lui rappeler son acte de soumission. Jean 
Bourgeois se pourvut alors en justice et porta plainte devant le 
bailli du For-1'Evêque. Il obtint un décret de prise de corps en 
vertu duquel il fit emprisonner, le 24 août, au Fort-aux-Dames, le 
caporal de la compagnie, Michel Forget, qui l'avait le plus mal- 
traité. Le même jour, Amant, avec deux cents hommes armés, se 
présente à la prison, et, feignant d'avoir une sentence de la ville 
pour faire élargir le prisonnier, somme le geôlier de le lui livrer. 
Refus de celui-ci. Amant veut se saisir des clefs, peine perdue. Il 
sort et reste toute la nuit avec ses gens armés près de la prison, 
qu'il essaie de forcer, sous prétexte d'y amener quelque prisonnier. 
Mais ses tentatives échouent devant la résistance du geôlier, et, de 
guerre lasse, il se retire. Le lendemain, le bailli lui accordait l'é- 
largissement de Forget. La compagnie jure de se venger de Bour- 
geois ; le plus acharné était un sieur Macret, qui se déclarait prêt 
à jouer de son mousqueton. Le 26, les fripiers cernent le cimetière 

1 Titre exact : la Compagnie bourgeoise commandée par le 1 er capitaine Amant 
sous la Colonelle de M. de Minardeau, Sieur de Champré. 

2 Ou, d'après d'autres versions : « Voilà Messieurs de la Synagogue ». 



L'AFFAIRE BOURGEOIS 181 

des Innocents, quelques-uns s'y cachent et d'autres font semblant 
de se promener. Pierre Jusseaume, qui n'appartenait pas à la 
compagnie, va vers Jean Bourgeois, debout devant sa porte, 
et lui dit qu'il a un secret à lui communiquer. Il l'entraîne 
dans le cimetière des Innocents ; aussitôt, François Haran, un 
des fripiers, se jette sur lui, le renverse d'un coup de crosse de 
pistolet dans l'estomac ; les autres arrivent ' , l'assomment de coups 
de poing et de pied, le frappent d'une espèce de fronde. Bour- 
geois réussit néanmoins à s'échapper; mais, comme il était en 
pantoufles, il tombe en courant, il est repris par les fripiers, qui 
le traînent par les pieds, la face contre terre, puis l'emportent qui 
par les bras, qui par les jambes, qui par les cheveux, et le con- 
duisent au milieu de la petite Friperie 2 , où ils l'exposent. «Voilà, 
s'écrient-ils, celui qui a fait emprisonner M. Forget. » De là on le 
mène chez Amant. Le capitaine fait aussitôt battre la caisse par 
tout le quartier, pose un corps de garde dans et devant sa bou- 
tique. La compagnie s'assemble et, quatre heures durant, suppli- 
cie le malheureux épinglier; on lui tire la barbe, les cheveux, on 
le soufflette, on le perce de poinçons et de grandes aiguilles, on 
lui presse du verjus en grappe dans les yeux, et, comme il de- 
mandait à boire, on lui offre de l'eau corrompue. Voyant le sort 
qu'on lui réserve, il réclame un confesseur, mais on le lui refuse. 
Ensuite, Amant passe en revue sa compagnie, renvoie les garçons 
qui remplaçaient leurs maîtres et va de porte en porte, le pistolet 
à la main, pour obliger ceux-ci de venir en personne. Comme les 
voisins et les passants, étonnés de ce bruit, en demandaient le motif, 
on leur répondit : « C'est un coquin qui nous a appelés Synagogue, 
il a affaire à huit cents hommes qui l'entreprennent 9, ou : « C'est 
un voleur qui a été pris volant une maison de notre quartier », ou : 
« C'est un Mazarin qui a voulu tuer M. de Beaufort 3 ». Ayant réuni 
quatre-vingts hommes environ, Amant, montrant un ordre de la 
ville 4 , somma Bourgeois de le suivre. L'épinglier répondit qu'il 



1 Entre autres Jean et Michel Forget, Philippe Sayde, Noël de Barque, Simon 
Cahouët, le Roux, Ruelle le jeune, Bryare le jeune, Belargent, Macret et Laurent 
Haltier. 

4 On appelait ainsi la Halle située tout contre le cimetière des Innocents et où 
Pnilippe le Bel avait établi les pauvres marchandes fripières, qui étalaient sur le sol. 
Voir Depping, Le livre des métiers d'Etienne Boileau, p. 410; Sauvai, Histoire et 
Antiquités de la Ville de Paris, t. J, p. 649. 

3 On sait la popularité dont jouissait encore alors le duc de Beaufort. 

4 Dans le premier acte de la procédure relative à cette affaire et enregistrée dans 
les Actes du Parlement (Parlement-Criminel, arrêts transcrits, X 2 a, 293), 7 septem- 
bre 1G52, il est parlé d*une requête présentée par Amant au prévôt des marchands et 
échevins le 26 août. Les Registres de V Hôtel de Ville sous la Fronde, publiés par lu 
Société de l'Histoire de France, sont muets sur cette histoire. 



182 . REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

avait le genou cassé et demanda qu'on lui procurât une chaise 
à porteurs. « Une chaise, répliqua Amant, en lui donnant un souf- 
flet, c'est bon pour les princes, mais à toi il faut un tombereau. » 
On lui apporta néanmoins un fauteuil, de ceux qui servaient à 
porter les malades à l'Hôtel-Dieu. On lia Bourgeois sur ce fauteuil, 
si fort que les cordes lui restèrent imprimées dans les chairs. 
Vers dix heures et demie, on battit la marche, et le capitaine, avec 
son enseigne Guillaume le Guay, pistolets en mains, en tête de la 
troupe, les sergents et les caporaux à leur poste, la compagnie 
sortit du quartier de la Tonnellerie, enfila la rue Saint-Honoré, 
où demeurait le père de Bourgeois, fit halte rue de la Limace 1 , où 
elle tint conseil, enfin s'arrêta rue des Déchargeurs. Une fois là, 
les fripiers se saisirent de toutes les rues voisines, déchargèrent 
leurs fusils pour effrayer les gens, firent fermer les boutiques et 
placèrent Bourgeois contre le mur d'une maison près de la rue du 
Plat-d'Etain. Alors, sur Tordre du capitaine, ils déchargèrent 
leurs fusils à bout portant sur l'épinglier. Un ecclésiastique qui se 
trouvait là s'efforça, malgré la résistance des meurtriers, de lui 
donner la bénédiction. 

Puis on rechargea le corps et on le conduisit à la Grève, disant 
partout sur le chemin que c'était un Mazarin qui avait voulu tuer 
M. de Beaufort et qu'on le menait à l'Hôtel-de- Ville. De temps en 
temps, les meurtriers tiraient sur ceux qui les suivaient et criaient 
contre eux. Ils se saisirent du perron de la porte de l'Hôtel-de-Ville 
pour en empêcher l'entrée aux parents et amis de Bourgeois, et 
Amant et quelques autres montèrent à la salle où siégeaient Mes- 
sieurs de la Ville. Là, ils dirent qu'ils avaient été obligés de tuer 
le jeune homme parce que plusieurs personnes avaient voulu le 
leur ravir. Et, ayant déposé là le cadavre, ils se retirèrent. 

Tel est le récit de ce sanglant épisode du temps de la Fronde, 
suivant la relation qui fut imprimée par les soins du père de la vic- 
time, Pierre Bourgeois, dans la plainte qu'il présenta contre les 
coupables 2 . Les faits de la cause étaient-ils exactement repro- 
duits, sans exagération ni parti-pris, c'est un point que nous n'a- 

1 Elle allait de la rue des Déchargeurs à la rue des Bourdonnais, Sauvai, I, liv. II, 
p. 146. 

s Récit naïf et véritable du cruel assassinat et horrible massacre commis le 26 aoust 
1652!, par la compagnie des Frippiers de la Tonnellerie commandée par Claude 
Amant, leur Capitaine, en la personne de jean Bourgeois, marchand épinglier ordi- 
naire de la Règne, Bourgeois de Paris, aagé de trente-deux ans, tiré des informations 
et des rcuelations faites en suitte des Monitoircs obtenus et publiez en aucunes des 
Parroisses de cette ville de Paris. Archives nationales, i^.L . La pièce porte dans ce 
volume le n° 25,143. 



L'AFFAIRE HOUKGEOIS 183 

vons pas à élucider. Les écrits du temps nous ont transmis l'écho 
des bruits divers qui circulaient à ce propos. Le grave Dubuisson- 
Aubenay, qui enregistrait au jour le jour les menus incidents de 
cette période troublée et qui , d'ailleurs , ne survécut que de 
quelques semaines à cet événement *, est loin d'être d'accord avec 
le plaignant. Voici ce qu'il dit : 

Lundi 26, aucuns fripiers des Halles furent à main forte chez le 
nommé Bourgeois, épinglier, étalant au portail Saints-Innocents et 
demeurant en chambre là auprès ; et, l'ayant pris eu son lit, le lièrent 
et menèrent prisonnier, de leur autorité privée au fort aux Dames, 
petite prison au quartier Sainl-Merry; puis le voulant transporter de 
là en Hôtel de Ville, comme ils étoient en rue, eurent soupçon que 
l'on le voulait secourir et le tuèrent, portant son corps mort audit 
Hôtel de Ville. Ce fut, dit-on, pour ce qu'ayant vu dimanche passer 
quelques compagnies desdits fripiers , il avoit dit : « Voilà Mes- 
sieurs de la Synagogue 2 . » 

Loret, dans sa chronique de septembre 1652, relate aussi la di- 
vergence des versions de ce meurtre. 

On dit que Messieurs les fripiers, 
La plus-part de vrais frelampiers 
Aucuns d'eux méchans et damnables, 
Et d'autres assez raizonnables, 
Traitèrent d'étrange façon, 
L'autre jour, un certain garçon, 
Qui d'un ton fort hardy et rogue, 
Les nommoit gens de Synagogue, 
Dès qu'il eut dit ce mot piquant, 
Un d'eux luy donna, quant et quant, 
Six ou sept coups de halebarde, 
(Car ils retournoient de la garde) ; 
Ensuite, ces gens mutinez 
Luy crachèrent cent fois au nez, 
Luy dirent ses tîèvres-quartaines, 
Et luy donnèrent trois douzaines 
De soufflets les plus inhumains 
Avec leurs pataudes mains. 
Enfin quelques-uns qui passèrent, 
Lesdits fripiers réprimandèrent 



1 II mourut le 1 er octobre 1652. Il n'est donc pas à craindre que ce récit ait été 
écrit après coup. 

* Dubuisson-Aubenay, Journal de la guerre civile, éd. par Saige, 1882-1885, t. IJ, 
p. 278. 



184 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Lors le garçon d'un ton pleureux 

Leur dit : « Hélas ! ils me marlirent 

Leurs rigueurs à tous coups s'empirent-, 

Ils m'out mené me mal-menant 

Du capitaine au lieutenant 

Et maintenant on me rameine 

Du lieutenant au capitaine ; 

Ils m'ont fait mainte indignité: 

Maqué, tiraillé, souffleté; 

Bref, la nation judaïque 

Ne fut guères plus tyrannique 

Quand elle tourmenta jadis, 

Le créateur du paradis. » 

Un si très-scandaleux langage 

Des fripiers augmenta la rage ; 

Et luy donnant un dementy, 

Un d'entre eux, le plus perverty, 

Le frapa de façon cruelle 

Et luy fit sortir la cervelle. 

Mais de ce noir événement 

On parle si diversement 

Que, certes, Ton ne sçait que croire, 

D'une si malheureuse histoire l . 

Une relation du temps, qui semble très impartiale, ne raconte 
pas l'événement avec le même luxe de détails que le Récit; par 
contre, elle s'appesantit davantage sur les circonstances qui 
amenèrent le meurtre du marchand épinglier 2 : 

Après l'avoir ainsi traité, ils le voulurent conduire dans la Maison 
de Ville, où ils croioient que le Preuost des Marchands deut con- 
damner ledit Bourgeois à leur faire réparation. Et comme le ieune 
garçon ne pouuoit marcher il demanda qu'on le mit dans une chaire 
ce que le Capitaine refusa neautmoins après l'auoir lié pieds et 
mains il fut mis dans une chaire et conduit de la sorte vers la 
Maison de Ville estant vers Saincte-Catherine, il fut reconnu par 
quelques vns de ses voisins qui luy dirent où va tu Bourgeois ? le- 
quel leur respondit ie suis entre les mains des Iuifs ; Apres cela le 
voisinage commença de s'assembler pour recourir ce ieune garçon, 
et alors vn des plus hardis de ces Frippiers craignant qu'on ne leur 
ostat leur prisonnier dit hautement il ne faut pas tant marchander, 
il faut qu'il meure, et ayant pris son Pistolet le tira sur ledit Bour- 
geois, le coup ayant porté dans la temple le fit tomber mort, et fut 

1 Loret, Muse historique, livre III, lettre xxxiv. 

2 Relation véritable de ce gui s'est passé au meurtre <Pun Jeune garçon..,, voir 
plus loin. 



L'AFFAIRE BOURGEOIS 185 

emporté mort dans la Maison de Ville, où il a esté exposé quelque 
temps, et delà il fut transporté dans la maison de son père où il a 
esté exposé plusieurs iours. Ce spectacle a causé vn grand bruit 
dans Paris, il n'est personne qui ne blasme cette action et qui ne 
condamne tout le corps des Frippiers lesquels offrent beaucoup d'ar- 
gent pour estoufer le procès. 

Le Iournal contenant les Nouvelles de ce qui se passe de plus 
remarquable dans le Royaume (A. Paris, le Vendredy 30 Aoust 
1652 1 ) rapporte le fait en ces termes : 

Le 26, vn Marchand Espinglier a esté tué par quelques Frippiers, 
après l'auoir conduit tambour battant deuant le Capitaine de leur 
Compagnie. Ce Marchand auoit dit voyant passer ladite Compagnie 
des Frippiers, que c'estoit la Synagogue qui passoit, de quoy ils tu- 
rent tellement indignez qu'ils l'ont fait mourir cruellement, le corps 
a esté porté par la Ville, pour seruir de spectacle de pitié et de la 
barbarie de ces Iuifs. 

Quoi qu'il en soit, l'émotion fut vive à Paris ; une pareille au- 
dace d'une corporation qui n'était pas parmi les mieux vues 2 mon- 
trait avec éclat l'anarchie qui régnait alors. Les pamphlétaires 
s'emparèrent de l'incident, heureux de dauber sur ces tire-laine, 
qui seuls avaient profité des troubles 3 , heureux surtout d'exploiter 
une veine nouvelle : la cause de la grande colère de ces terribles 
justiciers leur parut matière à développements piquants ou gra- 
veleux. D'un commun accord, ou plutôt successivement, car ces 
folliculaires ne craignaient pas de se copier, ils usèrent de la même 
tactique : ils feignirent tous de croire que ces fripiers étaient 
vraiment des Juifs. Quelle bonne trouvaille ! Le succès fut si grand 
que, comme toujours, un pamphlet en appela un autre, et ce fut 
à qui suivrait ce filon si productif. On en jugera par cette liste 
des Mazarinades qui furent alors publiées : 

Histoire véritable et lamentable d'un Bourgeois 4 de Paris 
cruellement martyrisé par les Iuifs de la Synagogue, le 
26 Aoust I6â2 s ; 

1 A la Bibliothèque de l'Arsenal, collection des Mazarinades, H. 6726, in-4°, 
t. VIII. 

2 « Vous de la Ville l'excrément, interdits de l'Eschevinage », dit la Synagogue 
mise en son lustre, 

J « Qui n'ont eu assez de greniers — Pour mettre les hardes voilées — Par les 
soldats des trois armées. » Histoire véritable. 

4 Cette plaisanterie sur le nom de Bourgeois revient dans la plupart des pièces en 
vers. 

* A la Bibliothèque de l'Arsenal, H. 6726, 4°, t. VIII, 2» pièce du volume fac- 
tice, et t. LXXIII, 23- pièce. 



186 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

La Synagogue mise en son lustre avec Vépitaphe de Bourgeois 
pour mettre sur son tombeau* ; 

Le Jugement criminel rendu contre la Synagogue des Frip- 
piers portant que ceux de leur nombre qui se trouveront 
circoncis (qui est la marque de la Juifverie) seront chastrez 
rie à rie, afin que la race en demeure a jamais esteinte 
dans Paris*; 

La Fureur des Juifs dédiée à Messieurs de la Synagogue, en 
vers burlesques, par Claude Veiras 3 ; 

La Cruauté de la Sinagogue des Iuifs de la dernière génération, 
de plus le Jugement de Minos rendu à V Ame du pauure mas- 
sacré aux Champs Elisiens, le Repos des Ames heureuses. 
P. A. R. G. L. A. M. B. D. R. T. A. P*. 

L'Assemblée des fripiers en la maison d'un officier de leur 
compagnie pour adviser aux moyens de remédier à la cruauté 
de leur grand crime, suivant le Monitoire qui se publie contre 
eux par les paroisses de Paris, où, ne trouvant pas de re- 
mèdes asseurés, un d'entr'eux nommé Jean Laloué, s'est 
jette dans un puit par désespoir ; et aussi avec le refus de la 
somme d'argent qu'ils ont offerte à Son Altesse Royale pour 
tascher d est ou ffer cette action barbare' 6 . 

Un érudit profita de l'occasion pour imprimer un : 

Examen de la vie des Juifs, de leur religion, commerce et Ira- 
fie dans leur Synagogue G . 

Suivant les règles du genre parut une réplique : 
Responce des principaux de la Sinagogue présenté par Article 

1 Coté, à la Bibliothèque nationale, Ye — 4544 ; à l'Arsenal, ibid., t. LXX1II, 
26 e pièce, et t. VIII, 6« pièce. 

2 Paris, 1652, 7 pages, en 2 colonnes. A l'Arsenal, ibid., t. VIII, 5 e pièce, 
t. LXX11I, 22- pièce. 

3 Paris, chez Jacques Le Gentil, 1652, 7 pages. Cote de la Bibliothèque nationale: 
Inventaire Ye-4745. 

4 Paris, 1652, 8 pages, manque à la Bibliothèque nationale, est à la Bibliothèque 
de l'Arsenal, ibid., t. VJI, 4 e piè?e. 

8 Paris, 1652, 7 pages, manque à la Bibliothèque nationale. J'en ai pris connais- 
sance à la bibliothèque du regretté baron James-Edouard de Rothschild. J'adresse 
ici mes plus vils remerciements à Madame la baronne de Rothschild et à M. Emile 
Picot, le savant et obligeant gardien de cette collection admirable. A l'Arsenal, ibid., 
t. LXXI11, 21e pi ec e. 

6 Paris, chez François Preuuera}', rue Saint-Jacques au Croissant d'argent, proche 
la porte, M.DC.LII. avec approbation et permission. — 8 pages. A l'Arsenal, ibid., 
t. VIII, l re pièce. 



L'AFFAIRE BOURGEOIS 187 

aux Notables Bourgeois de Paris, où il monstre leur Ordre, 
leur Reigle, leur Loy et leur procez avec le compleignant ' . 

On imprima aussi le Monitoire publié par toutes les paroisses 
de Paris, sous le titre suivant : 

Monitoire publié par toutes les Paroisses de la Ville de Paris 
contre les lui [s de la Synagogue, le premier iour de Sep- 
tembre 16Ô2 pour avoir cruellement martyrisé, assassiné et 
tué un notable Bourgeois de ladite Ville de Paris 2 . 

Le mémoire du père, précédé d'une introduction et légèrement 
démarqué, fut publié sous le titre de : 

Relation véritable de V horrible Assassinat commis par les 
Frippiers de la nation Iudaïque, en la personne d'un Bour- 
geois de cdte ville de Paris, le 26 aoust 16Ô2 3 . 

Une autre relation parut, enfin, sous un autre litre; c'est la 
plus intéressante et la plus véridique : 

Relation véritable de ce qui s'est passé au meurtre d'un Ieune 
garçon fils d'un marchand Espxnglier de la rue S-Denys 
nommé Bourgeois 4 . 

Il faut entendre la litanie d'aménités dont on gratifie ces mes- 
sieurs les fripiers : 

Messieurs de la Friponaille, 

Dont le meilleur n'est rien qui vaille, 

Estant provenus ce dit-on 

De la race au mauvais Larron 



Lors ces enragez de Judée, 

Qui pour tout but n'ont d'autre idée 

Que le sang et la cruauté. 

Loups ravissant, vieille voierie, 
Reste de ces maudits soldats, 
Jadis compagnons de Judas, 

1 Paris, 1652, 8 pages, manque à la Bibliothèque nationale, est à l'Arsenal, ibid., 
t. LXXIII, 27e pi èc e. 

* A Paris, de l'imprimerie de la Veuf'ue I. Gvillemot, Imprimeuse ord. de son 
Alt. Royale, rue des Marmouzets, proche l'Eglise de la Magdeleine. MDC.L11. 
6 pages. A l'Arsenal, ibid., t. VIII, 3 e pièce. 

3 A Paris, MDG.LII. 7 pages. Coté à la Bibliothèque nationale Lb 37 2998. 

4 Paris, Simon le Porteur, 1652, 8 pages. Manque à la Bibliothèque nationale, est 
à la Bibliothèque de TArsenal, ibid., t. LXXIII, 24» pièce. 



188 REVUE DES ETUDES JUIVES 



Ainsi engeance de vipère 
Vous avez traitté nostre frère. 

Mais qu'ils appréhendent la hart, 
Dieu les punira tost ou tart. 
Et faut que cette nation 
Périsse par la passion. 

Ainsi s'exprime Y Histoire véritable, qui se distingue par sa 
modération. 

La Synagogue mise en son lustrez plus de montant; elle se 
pique, d'ailleurs, d'érudition ; l'auteur était évidemment plus ins- 
truit que ses confrères. 

Démons eschapez de l'enfer, 

Race des Juifs gens détestables 

Plus maudits que n'est Lucifer 

Et plus meschants que tous les Diables 

Tigres cruels retirez-vous 

Indignes de vivre entre nous, 

Vous fomentez le trouble en France, 

Paris ne veut plus endurer 



Est-ce par Tordre de vos Rabins 

Fripiers Isacide lignage 

Que vos esprits fiers et mutins 

Contre un Ghrestien montrent leur rage, 

Si dans nos tristes mouvements 

Vos factieux dérèglements, 

Attentent contre la Justice, 

Gardez qu'un exil odieux 

A l'exemple de vos ayeux 

Ne punisse vostre malice. 

Jadis vos Pères circoncis 
Par une ordonnance trop iuste, 
Furent honteusement bannis 
Du règne de Philippe-Auguste. 
On pilla tous leurs magazius 
On confisqua tous leurs larcins ; 
Dont le Roy fit bastir nos Halles'. 

1 Ce n'est pas tout à fait exact. L'auteur fait probablement allusion aux quarante- 
deux maisons (en réalité, vingt-quatre) que Philippe-Auguste confisqua aux Juifs et 
donna aux Drapiers de Paris établis aux Halles (voir Delisle, Catalogue des Actes de 
Philippe- Auguste, p. 21). Peut-être est-ce une confusion avec un autre bruit qui 



L'AFFAIRE BOURGEOIS 189 

Ayant receu ces chastiments 
Corrigez vos deportements 
Ames doubles et desloyalles. 

Plumez la poule sans crier 
Achetez la laine tirée, 
Et sachez vous humilier 
Si vous voulez faire curée, 
Autrement peuple circoncis 
Suivant un salutaire avis 
Sans trompette pliez bagage 
Afin d'aller en Avignon 
Gomme des oyseaux de passage 
Pleurer vos péchez sans oignon. 

Vous de la Ville l'excrément 

Interdits de l'Eschevinage. 

Oserez-vous insolemment 

De nos Bourgeois faire un carnage ; 

Vostre patron fut meurtrier 

Et suivant le sacré cahier : 

Dans le sang il trempa son glaive 

Si Moyse lorsqu'il pécha 

Fut tant heureux qu'il s'échapa, 

Gardez pour vous d'aller en Greue. 

Pourquoi montrer vostre fureur, 
Volleurs de nippes et de hardes 
Contre un qui n'oppose en sa peur 
Qu'une Espingle à vos hallebardes, 
Le reproche de vos larcins 
Vous fera traiter de faquins 
Quand vous serez de sang avides 
Craignez donc la punition 
Dont la Sainte Inquisition 
Doit chastier vos parricides. 

On a pris aux mains de tardieu * 
De vos crimes le catalogue, 
Allez gens qui vendistes Dieu, 
Tenir ailleurs la Synagogue, 

courait sur la destination donnée aux biens confisqués sur les Juifs. Au dire de 
Sauvai et de Félibien, ou prétendait que c'était de leurs dépouilles qu'avait été bâtie 
l'église des Saints-Innocents (Sauvai, Antiquités de la Ville de Paris, t. I, p. 358 ; 
Félibien, Histoire de la Ville de Paris, t. J, p. 203). 

1 Est-ce le lieutenant-criminel dont parle Boileau et qui fut assassiné avec sa 
femme ? 



190 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Esprits de noise et de débat, 

Qui troublez mesme le Sabat, 

Par vos barbares sacrilèges; 

Allez donc race de rebut 

Payer à Rome le tribut 

De peur de tomber dans nos pièges. 

Je tremble et je fremy d'horreur 
Mes sens et mon esprit s'égarent, 
Voyant la rage et la fureur 
Qui de ces marranes s'emparent. 

Tyrans voilà de vos effets, 
Mauditte engeance de vipère \ 
Vos désirs sont bien satisfaits ; 
Car tout vous rit et vous prospère. 

Au temps de nos divisions 
Vous tranchez de grands et de braves, 
Plus pompeux que les Scipions 
Qui n'ont que des rois pour esclaves, 
Lâchement dans un lieu sacré 
Vous apportez un massacré, 
Gomme en triomphe magnifique, 
Esgorgé mesme par vos mains 
Est-ce là des effets humains, 
Mauditte troupe Judaïque. 

Le Ciel ne sçauroit plus souffrir 

Vos intrigues ni vos malices 

Quoi que vous puissiez offrir, 

Il connoist bien vos artifices, 

Enfin ie vous dis de sa part, 

Qu'il faut se retirer à part : 

Vous n'êtes point Bourgeois de l'aune 2 , 

Pour vous distinguer des marchans ;] 

A Paris aussi bien qu'aux champs, 

Vous porterez le bonnet iaune 3 , 

La Fureur des Juifs de Claude Veiras suit, pour la trame du 
récit, la version consignée dans le Journal de Dubuisson-Aube- 

1 Comparez, plus haut, YHistoire véritable. 

8 Cependant le capitaine Claude Amant était marchand drapier, comme il résulte 
des pièces de la procédure engagée contre lui et de la Relation véritable de ce qui 
s'est passé. . . 

3 Allusion au bonnet jaune que portaient les Juifs dans les États du Pape. 



L'AFFAIHK BOURGEOIS 1«.ii 

nay. Dans la préface en prose qu'il adresse à « Messieurs de la 
Synagogue », Fauteur fait allusion à ceux qui l'ont devancé : 

Chacun va faire désormais des vers à votre louange, et toutes les 
Muses vont épuiser leurs vaines pour chanter vos mérites et dire ce 
que vous valez. Je suis fasché que quelques uns de leurs nourissons 
m'aient précédé dans cet honneur et de ce que j'ai esté si tardif à 
mettre au jour ce tesmoignage de ma bonne volonté. 

Pour lui aussi, les fripiers sont « nosseigneurs les circoncis, 
nosseigneurs de la Synagogue, cette race orgueilleuse et rogue, 
qui lit jadis mourir son Dieu ». D'abord, ils auraient mis en croix 
Bourgeois 

Ainsi que firent autrefois 
Leurs autheurs cette race immonde 
Jésus Christ le Sauveur du monde 
Sans la crainte du chastiment. 

Il est moins violent que son prédécesseur, il demande seulement 
à la ville de 

. . . faire sortir de ses murs 
Des gens de si mauvaises mœurs, 
Ou bien par l'ordre du monarque ; 
Leur faire porter une marque l . 
Qui les distingue des Chrestiens 
Et les mette parmi les chiens. 

Le Jugement criminel rendu contre la Synagogue des Frip- 
Viers n'est qu'obscène ; cependant le ton en est assez modéré. Les 
fripiers sont seulement 

Des Juifs ces maudits escogriffes 
Qui sont des mangeurs de Chrestiens 
Et qui plus mordant que des chiens. . . 

La Cruauté de la Sinagogue n'a rien de bien original. Le fond 
du récit est celui du Récit naïf et véritable, le début seul mérite 
d'en être relevé : 

Raconte moy Muse barbare 
L'effect de l'Estrange fanfare 
De la témérité des luifs : 



La rouelle. 



192 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Plus téméraire que les Iuifs 
Qui ont crucifié leur Maistre, 
Plus cruels que ne font paroistre 
Les cruels Tygres et Lyons : 
Plus traistres que les Nations, 
Qui habitent la Barbarie : 
Plus furieux que la furie, 
Qui règne dedans les Enfers 
Fais que ces Veridicques Vers 
Non plains de faste et de Mensonge, 
Fassent succer comme vne Esponge 
Le sang a ces Iuifs inhumains ; 
Fait que l'on voye pieds et mains 
Liés les Princes de la Troupe, 
Afin qu'on les enuoye en croupe 
Suiure les traces a grands pas 
De celuy qu'ils ont mis a bas, 
Par vne mort trop cruelle : 
Fait que l'on voye sur l'échelle 
Sans faueur, grâce ny pardon 
La Synagogue à Mon-faucon. 

Il termine par ces mots : 

Quoy donc l'on verra impunie 

Leur cruauté et leur furie ? 

Et l'on verra sans iugement 

Les Iuifs absous impunément. 

Non, non, le Dieu vangeur des crimes, 

Vous fera seruir de victimes, 

Et ses foudres du haut lancez 

Assoupiront vos cruautez 

Par une mort inopinée, 

De vostre fureur enragée 

Parmy les fiâmes et les fers 

S'adoucira dans les Enfers. 

Les pièces en prose ne sont pas moins perfides; l'une, la Rela- 
tion véritable de ï horrible assassinat commis par les Frippiers 
de la nation Judaïque, est, comme nous l'avons dit, une simple 
copie du Récit naïf de Pierre Bourgeois, mais elle est enrichie 
d'une préface aux allures savantes , qui déduit laborieusement 
les raisons du titre de Synagogue donné à la Compagnie des 
fripiers. 

Or comme ces gens (les Juifs) respandus par les autres prouinces 
et endroits de la terre s'adonnent tous aux plus sordides trafics de 



L'AFFAIRE B0URGK01S 193 

friperie l , d'usures, et telles autres sortes; ceux qui dans notre 
Royaume de France sont restez du depuis à exercer le même 
trafic, ayans comme hérité des mêmes vices, ont aussi d'ordi- 
naire été réputez de même nation, et appeliez de même nom, puis 
qu'ils se retirent d'ordinaire à l'escart, dans des lieux où ils ha- 
bitent séparez des autres citoyens, formant comme une espèce de 
Synagogue particulière et que leur façon de viure et traficq est 
odieux., Mais ce qui augmentera beaucoup cette haine contre eux 
et cette auersion générale, est la cruauté exécrable et sans exemple 
dans les siècles passez qu'ils ont commis le 26. jour d'Aoust dans 
la ville de Paris, sur un jeune homme de la dite ville leur voisin, 
et voisin de l'Eglise des Sts Innocents, laquelle estant journelle- 
ment à leur veùe, et y ayans establi une Confrairie *, ils deuoient 
aussi continuellement se souvenir des marques qu'elle porte des 
cruautez de leurs ancestres 3 . 

V Examen de la vie des Juifs n'affecte pas les allures d'un 
pamphlet, c'est un lourd factum historico-théologique où il n'y a 
pas un mot de l'affaire Bourgeois; mais la date d'impression, 1652, 
dit assez le but visé par ce savant auteur. Le début donne une 
idée du ton général : « Il n'y a personne qui ne sache que les Juifs 
sont l'opprobre de toutes les nations depuis plus de seize cents 
ans. » L'érudit folliculaire prétend s'être autrefois entretenu avec 
les Juifs sur leur situation. Un de leurs docteurs lui aurait ré- 
pondu impudemment qu'ils n'avaient jamais entendu parler de 
Jésus-Christ. « Je luy demanday, ajoute-t-il, s'il ne sçavait pas 
bien qu'il estoit Esclaue entre les Chrestiens ? Et pour ne m'ar- 
rester pas à son impudence, quelle ressource ils auoient en leur 
captivité? Il me dit que Dieu les en delivreroit quand ils se se- 
roient convertis à luy, et que leur conversion estoit le sceau de 
leur deliurance. Je lui demanday s'il ne leur estoit pas permis de 
se faire Chrestiens et s'il n'estoit pas vray qu'ils n'estoient plus 
Esclaves sous ce caractère : pour lui faire confesser que puisque 
leur liberté dépendoit de leur conuersion, et qu'ils n'estoient plus 
Esclaves quand ils s'estoient rendus Chrestiens, ils jouissoient de 
la promesse qu'ils attendoient de Dieu. Il ne me respondit qu'en 
murmurant sans prononcer une seule parole, et me quitta, luy- 
même conuaincu de son compagnon, qui avoua que j'avois rai- 
son. » Plus loin il dit : 

1 Peut-être l'auteur ignorait-il que c'étaient seulement ces métiers qui étaient permis 
aux Juifs. 



* La corporation des drapiers y avait également établi une confrérie en 1- 
3 Allusion à l'enfant Richard dont le corps fut déposé dans cette église ou 
cre des Innocents. 

T. XXVII, n° 54. 13 



l'.ti REVUE DES ETUDES JUIVES 

Leurs mœurs ne manifestent pas moins leur malédiction, que leur 
esclauage. Il n'y a personne qui ne sçache qu'ils n'ont point d'autres 
profession dans la vie que l'vsure, et que leurs tromperies iurées 
et leurs pratiques infâmes, ont semé leur corruption par toute la 
terre. Ils se sont glissez dans le commerce pour augmenter le luxe 
entre les Ghrestiens, par vn genre de trafic inutile qui ruine le 
nécessaire entre nos Marchands, cependant qu'ils en tirent toute 
la graisse; et qu'ils se départent du Couchant au Leuant, et du 
Midy au Septentrion, pour s'en rendre les maistres partout. 

Ils s'y déguisent sous autant de noms et de formes qu'ils ren- 
contrent d'objets, ils se font Catholiques avec les Catholiques l , ils 
changent d'autant de Religions et de Sectes que de lieux, sans en 
auoir pas vne : Et respandent partout les sacrilèges contre leur Re- 
ligion, quant à eux, comme quand les anciens Juifs sacrifioient aux 
Idoles '. Ils ne se seruent de l'azile des Villes où ils sont soufferts 
ouuertement, que comme de séminaires pour repeupler leur en- 
geance, et faire croire qu'ils n'en ont point ailleurs, pour y trouuer 
leur retraite aux occasions. Si bien que toutes leurs fins ne tendent 
qu'à corrompre la nature pour profiter de sa corruption, et se 
conseruer tousiours le titre de Pestes de la Republique vniuerselle. 

Il raconte ensuite leurs crimes et cruautés : ils écrivirent d'Or- 
léans au Calife de Babylone pour lui conseiller de détruire le temple 
de Jérusalem et le Saint Sépulchre. « Ils furent convaincus de 
plusieurs exécrations contre le Saint-Sacrement (comme ils nous 
en ont dressé des monuments miraculeux par tous les Royaumes 
à leur confusion) ». Ils ont aussi conspiré avec les Lépreux pour 
empoisonner tous les puits du royaume. Il connaît aussi la 
cruauté dont ils rirent preuve en tuant leurs enfants à Verdun-sur- 
Garonne, en s'entr'égorgeant à Vitry 2 . a Mais ajoute-t-il, et ce 
grief est des plus curieux, nous pouuons encore adjouster à toutes 
leurs malédictions l'inuention de l'exécrable Loy de Mahomet, quia 
tant respandu de sang Chrestien... Nous sommes tous informez 
qu'il la composa par le moyen d'un Juif, qui luy en inspira le 
dessin avec Sathan, pour renuerser la gloire du Christianisme, 
qui avait effacé la leur, et que l'Apostat duquel le faux Pro- 
phète se seruit, pour acheuer de compiler ses ridicules resueries, 
n'y pouuoit auoir d'interest que celuy du libertinage. » Ensuite il 
passe à des considérations plus pratiques : 

Et quand il n'y auroit que la prophanation qu'ils ont tousiours 
faite et qu'ils font encore tous les jours de nos Sacrements : Je 

1 Allusion aux nouveaux-chrétiens de Bordeaux. 

2 Tous ces faits sont racontés vraisemblablement d'après Gaguin, dont la chro- 
nique, traduite en français, était très répandue au xvi e et au xvn e siècles. 



L'AFFAIRE B0UKGE01S 195 

croy qu'il n'y a point de véritable Ghrestien qui les puisse voir 
sans frémir, de peur qu'il ne communiquent leur malédiction 
à l'Estat. Nos Roys et nos Princes ont deuant les yeux, les 
exemples de leurs Prédécesseurs pour y remédier , Nos Juges, 
l'authorité de la Justice pour y concourir, et tous les Peuples, 
l'interest et la Foy pour le désirer. L'Arrest du Souuerain Con- 
seil qui les a condamnez par la bouche de leurs Prophètes, a estre 
incessamment agitez de Royaume en Royaume, et de Peuple en 
Peuple, en peine de mort, demande son exécution de tous : Et 
de la Monarchie Françoise plus spécialement, pour la prééminence 
de son tiltre sur toutes les autres. Je sçay qu'il y en a beacoup 
qui disent que nous les pouuons bien souffrir, puis que le Pape 
les souffre dans Rome : Et que s'il y alloit de l'interest de la Foy, 
il ne les souffriroit pas. Mais outre que nous n'auons pas l'Inqui- 
sition, pour les retenir dans les bornes qui leur sont prescrites : 
Le S. Père est obligé misterieusement de leur donner quelque asile, 
pour le respect mesme de la Foy. » 

Il termine par ces mots : « Je prie Dieu que la terreur de ces 
Paroles leur puisse toucher le cœur, ou que la France ne soit 
plus souillé de leurs impietez. » 

La Responce des principaux de la Sinagogue prétend ré- 
pondre à ce libelle au nom des fripiers. Ecrite gauchement, dans 
une langue parfois inintelligible, criblée de fautes d'orthographe, 
cette pièce est une des plus insipides de la collection. Elle rap- 
pelle les productions indigestes de ces pauvres hères qui, de 
nos jours, se constituent les défenseurs des Juifs, peu friands 
d' « un tel excès d'honneur... » Le ton, qui veut être badin, 
finirait par vous excéder, si heureusement le libelle n'était pas si 
court. 

A Peu croire, le 30 août, Messieurs les principaux Marchands 
fripiers de la Halle se sont assemblés et ont reconnu qu'ils avaient 
eu tort de maltraiter et tuer Bourgeois. Mais est-ce une raison 
pour que la Compagnie soit l'objet des railleries publiques et pour 
qu'un auteur insolent publie un libelle diffamatoire « qui est contre 
Dieu et les hommes », en « faisant un examen de la vie du Juif»? 
Ce doit être quelque Juif naturalisé, il connaît trop bien la loi des 
Juifs. Il s'est cependant trompé, il aurait dû passer la Somme * 
pour s'embarquer sur le Rhône et descendre à Avignon, car là il 
aurait trouvé la Synagogue; à Paris, on sait mieux que lui les 
articles de la loi, il va bien le voir. Ce traître a osé comparer cette 
histoire à celle de la Passion, « voulant dire par le mot de Juif 

1 II veut sans doute dire que l'auteur est Picard. 



196 REVUE DES ETUDES JUIVES 

qui court sur nous dans la ville de Paris, que nous avons fait 
une seconde Passion ». Que cet auteur de la vie des Juifs nous 
dise si la nôtre ressemble à la leur! 

Là-dessus commence un chapitre intitulé : « Article de la vie des 
Juifs de l'Ancien Testament ». C'est un singulier résumé de leur 
histoire et de leur loi. La Synagogue y enseigne que les Juifs 
étaient fort craintifs de la furie de Dieu et en particulier de l'orage, 
qu'à la fin la Providence, ne voulant plus de sacrifices d'animaux, 
a envoyé son fils dans le monde. Mais les Pontifes et les Rois 
n'ayant pas voulu « adorer sa doctrine», les malheureux Juifs 
firent mourir leur Dieu et leur Roi. 

« Depuis la mort de notre Seigneur », ils suivent à peu près la 
même loi, ils sacrifient encore, seulement quand il tonne et qu'il 
y a des éclairs, ils ouvrent tout en disant que c'est le Christ qui 
vient 1 ; ils portent des chapeaux jaunes pour être distingués des 
chrétiens, ont leur « enclos à part et ne sont point mêlés parmi 
les autres ». 

Après ce savant exposé, l'auteur passe à la « Reigle de la vie 

des Juifs de la Synagogue de Paris, leurs mœurs, leur religion et 

leur façon de vivre » 2 . Les Juifs sacrifient des animaux, et nous 

point; ils ont leur enclos à part, et nous allons à la messe aux 

Carmes, aux Cordeliers, à Saint-Innocent et à Saint-Eustache, 

bref où il nous plaît. Ils n'ont pas peur du tonnerre et nous 

en avons peur ; ils font des prières à Dieu, et nous jetons de Peau 

bénite ; ils portent des chapeaux jaunes, et la Synagogue n'en porte 

pas ; ils ont un grand prêtre qui a des sonnettes au bas de sa robe, 

et les nôtres des passements tout différents. Que notre auteur 

aille donc à Metz où il y a une Synagogue et qu'il la compare avec 

la petite Synagogue. Qu'il vienne ensuite à la Friperie et nous lui 

donnerons « un habit de remarque » pour qu'on le reconnaisse et 

lui fasse honneur ! 

Puis, sans transition : 

Nostre assemblée terminée, il a été résolu que l'on suppliroit le com- 
plaignant et la justice, de ne rien faire contre le corps de la Compa- 
gnie, et que si aucun l'entreprend, il pourroit à l'aduenir procéder 

1 C'est une légende essentiellement chrétienne, et qui est encore répandue de nos 
jours. J'ignore ce qui a pu lui donner naissance. 

* Le chapitre commence par ces mots que je ne comprends pas : « Les Iuifs de la 
ville de Paris, que la populace appelle la petite Synagogue, dont nous le voulons fort 
hien, car c'est honneur pour nous, et si tous les corps de Marchands, Artisans, sça- 
vent l'honneur qu'il y a en cette Synagogue, il en l'eroit une séparation (?) pourueu 
qu'il fust semblable a la nostre {?), non pas comme les Iuifs anciens, et la l'Autheur 
auroit de l'exercice a faire des examens et instructions. • 



L'AFFAIRE BOURGEOIS 1<J7 

contre lui, suivant ce que la Justice en ordonnera, il est vray comme 
on dit cy dessus que certains garçons traictèrent mal ce pauvre jeune 
homme : mais il ne faut pas faire des Chrétiens des Juifs. 

Supplication aux Bourgeois, pour terminer le procez de la Synagogue. 

Messieurs les Bourgeois de la ville de Paris, ce n'est pas d'aujour- 
d'huy que nous voyons des accidens arriver en cette ville, lequel 
n'ont point tant eu de bruit ny procès : mais l'on accordera de la 
par de bons et sages Bourgeois, c'est pourquoy ne doutons point 
qu'il n'y en ait encore qui ne demande que la paix, et non point les 
différends, nous vous supplions d'appaiser par la douceur ce procez, 
comme bon citoyen. 

Le plus amusant, peut-être, de ces factums est celui qui est in- 
titulé L'Assemblée des Fripiers. M. Moreau prétend que le titre 
seul en est intéressant ; pour nous, toute la pièce est instruc- 
tive, d'un bout à l'autre. On y voit avec quelle naïveté un brave 
ecclésiastique — car l'auteur devait appartenir au clergé — sut 
dramatiser l'événement et placer dans la bouche de ces Juifs, 
capables de tous les forfaits, des sermons édifiants et des citations 
de l'Évangile. 

Il raconte gravement que la race canine * des Fripiers s'assem- 
bla en Consistoire dans la maison du caporal afin d'aviser aux 
moyens de se rendre innocents. « Mais, dit-il, arrestons un petit, 
et ne condamnons pas si tost cette troupe homicide, sans premiè- 
rement avoir ouy leurs raisons ; car en voila vn qui a quelque 
chose à dire pour leur iustification. » A partir d'ici il faut citer 
in extenso cette belle prose : 

Mes chers frères, dit ce rejetton de Caïn, vous n'ignorez pas qu'il 
faut que chacun vive selon la loy qu'il pratique, et qu'il n'est pas 
permis de l'enfreindre? Vous sçavez bien qu'il est porté par icelle, 
qu'il est nécessaire qu'un homme meure pour le public : En quoy 
sommes-nous coupables? Moyse de son temps sacrifiait des bestes, 
et nous auons sacrifié vn homme? N'est-il pas porté dans le mesme 
Livre, que nos prédécesseurs eurent le pouuoir de faire mourir 
Iesus-Ghrist, leur Roy et le nostre? Pourquoy n'aurons-nous pas 
celuy de faire mourir vn homme, qui a mal parlé? Et quand nous 
serions si criminels qu'on nous fait, ne deuroit-on pas tascher à nous 



1 On a dû remarquer que ce qualificatif était comme obligé. VAÏboraïque, ce cu- 
rieux écrit dirigé contre les Marranes espagnols, avait déjà développé la raison d'être 
de cette appellation : « Les alboraïques sont des chiens. Le chien est sans vergogne, 
les alboraïques n'ont pas de vergogne devant Dieu. Le chien se retourne vers ses 
excréments et les mange. . . » . Revue, XVIII, p. 240. 



198 REVUE DES ETUDES JUIVES 

iustifier? comme estans autheurs de la mort d'vn Dieu, qui a donné 
la vie à tout le monde. 

Ces raisons appaiserent vn peu le trouble de leur ame, et rasseu- 
rerent leurs forces à demy perdues, par la crainte qu'ils auoient 
d'estre appréhendez de la Iustice. Et il eut continué dauantage s'il 
n'eut esté interrompu par vn, qui voulant faire parroistre qu'il n'a- 
rauguoit pas moins que luy, et qu'il sçauoit parler en véritable 
Gascon ; commença de cette sorte. 

Illustre Synagogue, ce seroit une chose honteuse et trop lasche 
pour nous 4'apprehender le bruit public ; moins encore de craindre 
pour nos personnes, où il n'y a aucun sujet de crainte, nostre force 
jointe à nostre courage n'est-elle pas suffisante pour vaincre toute 
sorte d'obstacles, et venir about de ceux qui voudront tascher à nous 
opprimer; c'a mes amis, puisque nous auons fait parler de nous eu 
mettant cet homme à la mort, rendons-nous encore recommandable 
en exterminant tous ceux qui s'efforcent à nous noircir, Et pour em- 
pescher que Paris ne se ressouuienne de nostre attentat, ne luy 
laissons pas seulement les seules marques d'auoir esté? suscitons 
mille séditions dans le cœur de ses Habitants, afin de les obliger à 
se destruire eux mesmes ; cela ne nous sera pas fort difficile, puis 
qu'ils sont divisez entr'eux : ne sçavez-vous pas que toutes les Pro- 
phéties ont esté accomplies par nostre moyen? pourquoi celle-cy qui 
dit, que tout Royaume diuisé sera destruit et que les maisons tom- 
beront les vnes sur les autres, en sera-t-elle exempte? le sçay bien 
que vous m'allez dire, que ce faisant nous nous perdons ; oui le le 
confesse, mais comme vn autre Samson, en nous perdaut nous per- 
drons, et bastirons nostre gloire et nostre tombeau, sur celuy de nos 
ennemis ; c'est à vous à y songer aussi bien que moy, à vous mon- 
trer le chemin. 

Cette diuine Bonté, qui tache par toutes sortes de moyens de ra- 
mener l'esprit de Iudas a repentance, ne refusa pas les grâces à cette 
Assemblée qui se laissoit emporter aux discours de ce champion 
reuolté; et il eust esté à craindre que si elle ne leur eust pas touché 
le cœur, ils eussent secondé ses pernicieuses entreprises; mais cette 
mesme honte suscita un d'entre eux, pour les persuader à demander 
pardon de leur faute et tascher à en faire pénitence. 

Encore bien que nostre faute soit grande, et qu'elle ait esté com- 
mise à la face du Soleil, nous ne devons pas désespérer de son 
pardon, Dieu est plus miséricordieux que nous ne sommes pé- 
cheurs; et si celuy duquel nous suiuons les préceptes se fut converty 
à luy, il eust esté receu de mesme que celuy qui luy bailla le coup 
de lance! Ha mes frères, que l'énormité de nostre crime ne nous 
face pas perdre courage; Auoùons seulement la foiblesse de nostre 
nature, et donnons des larmes à ce grand Dieu ! elles auront le 
mesme pouuoir de reuoquer l'Arrest de nostre mort, que celle du 
Roy Ezechias. Seigneur ostez-nous ce cœur de pierre et donnez 
nous-en un de chair, puisque vous nous l'auez promis? faites qu'il 



L'AFFAIRE BOURGEOIS 199 

soit agité de mille regrets et de soupirs entre-coupez de sanglots et 
de larmes, qui nous puissent exciter à la compassion comme celles 
de la Magdeleine. 

Ha mes Frères encore de rechef! puisque iusques icy nous auons 
esté sourds à faire pénitence, que dores-enauant nos cœurs ne soient 
pas endurcis pour s'y disposer, ou autrement nous verrons suscitez 
par un secret iugement les femmes et les enfans pour nous rendre 
confus et condamner nostre dureté : car ces enfants par lesquels 
Dieu exécutera son œuvre, et ses Iugemens s'esleveront contre nous 
au dernier iour, et nous condemneront si nous demeurons tousjours 
enfans d'obstination, et ne donnons audiance à la parole de Dieu ; 
c'est-à-dire, si nous mesme forcez par vn iuste remords n'allons pas 
éviter la censure de l'Eglise et confesser ardiment (comme le Publi- 
cain) l'énormilé de nostre homicide. 

L'efïect suiuit de prez les paroles, que cet homme se laissant em- 
porter à la douleur, fit voir par un traict de desespoir qu'il s'ennuyoit 
de suruiure à tant de regrets ; car suiuant les sentiments de sa 
severe vertu, il se précipita dans un puits : les autres ne doiuent pas 
prétendre d'en passer à meilleur marché , ni aussi d'éviter les 
marques sur leurs testes afin qu'ils soient discernez d'entre le 
commun. 

Cher Lecteur, il faut croire que Dieu a permis qu'ils ayent commis 
cette action afin de les mieux connoistre, et d'ouurir les yeux aux 
Magistrats pour leur bannissement, comme estans une vraye peste 
du public. Il n'est pas nécessaire de les dépeindre dauantage, puis 
que leurs œuvres les font assez connoistre pour estre chassez de 
tous les lieux où ils sont connus; aussi ne doivent-ils avoir aucun 
domicile estably ny permanent : et les Monitoires qu'on publie 
hautement dans toutes les Eglises, publient assez les actes communs 
de leur barbarie. Tu dois seulement appréhender la censure de l'E- 
glise, si tu ne les vas accuser, et ne contribue autant qu'il te sera 
possible à leur faire recevoir le chastiment qu'ils méritent; à 
l'exemple de l'Empereur Vespasian, qui en laissoit trente pour vn 
denier, après les avoir bien faict fouetter ; il croyoit bien n'en laisser 
que la seule mémoire en les mettant à la mercy de la mer, où ils ne 
furent pas plustost qu'elle les regorgea comme corps trop infectez 
et puants, aussi du depuis ne souffre-elle rien d'impur; Dieu ne 
voulut pas permettre qu'ils y rencontrassent leur tombeau, afin 
qu'en les voyant on vit les bourreaux de son Fils, et encor afin que 
la demande qu'ils auoient faicte à Pilate fut accomplie, en disant que 
son sang soit sur nous et sur nos enfans. C'est pourquoy il ne se 
faut pas estonner s'ils sont si cruels et s'ils n'ont point d'humanité, 
puis qu'ils ne succent pas seulement le sang à la mammelle, mais 
en naissant ils en portent vne poignée. 

le l'ay remarqué en plusieurs, et en ay veu qui au lieu de cra- 
cher en bas crachoient en haut, et le crachat leur retomboit sur le 
visage ; en voilà assez pour les rendre hayssables et pour leur oster 



200 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

toute sorte de moyens de s'enrichir par leurs usures et s'eslever au 
dessus du commun. 

Personne, jusqu'ici, au moins parmi les historiens des Juifs, 
n'avait pris au sérieux ces élucubrations plus ou moins spiri- 
tuelles : des vers burlesques ne sont pas des documents 1 . Qui 
n'aurait pour s'instruire de notre temps que ces complaintes gro- 
tesques que les graves événements font sortir d'on ne sait quelle 
officine risquerait d'être assez mal informé. Or, ces Mazarinades 
ne sont, pour la plupart, que des complaintes, dont l'ironie de 
commande et l'exagération voulue ne prétendaient tromper per- 
sonne, sinon les badauds avides. Mais notre érudit ami, M. Léon 
Kahn, par un scrupule de probité scientifique qui l'honore, ayant 
fait entrer cet épisode de la Fronde dans l'histoire de la Commu- 
nauté israélite de Paris 2 , il ne sera pas mauvais de tirer au clair 

1 11 faut excepter cependant M. C. Moreau, l'auteur de la Bibliographie des Maza- 
rinades, publiée par la Société de l'histoire de France. Cet auteur, analysant le Récit 
naïf et véritable de Pierre Bourgeois, qui, on se rappelle, ne prononce pas une 
seule fois le mot juif, ue craint pas d'écrire : • A cette nouvelle, les Juifs s'émeu- 
vent; ils s'adressent au prévôt des marchands Broussel, qui fait relâcher le fripier. » 
(t. III, p. 11.) M. Moreau n'est pas mieux renseigné sur les suites de l'atfaire, 
car il ajoute : « La justice dut en connaître; mais je ne sais pas quel arrêt fut 
rendu. » L'affaire fut évoquée au Parlement par Pierre Bourgeois, et les différents 
actes de ce procès sont transcrits dans les Registres c Parlement-Criminel, arrêts 
transcrits, X 2 a 293 et 294 » aux Archives nationales. 

8 Kahn (Léon), Les Juifs à Paris depuis le vi e siècle, p. 42 et suivantes. Rele- 
vons ici quelques traits de l'exposé de M. Kahn qui nous paraissent hasardés. « Le 
clergé invita tous ceux qui avaient vu, su, entendu, oui dire et aperçu quelque 
chose à le lui révéler sous six jours à peine des censures ecclésiastiques. » Ce n'est 
pas une preuve de l'émotion, c'était la pratique suivie ordinairement à la requête 
du plaignant, pour recueillir des témoignages. — c La justice en dut connaître éga- 
lement et les Fripiers, inquiets de cette agitation, se réunirent en la maison d'un 
officier de leur compagnie pour aviser, croyait-on, au moyen de sortir de ce mau- 
vais pas et de terminer cette affaire qu'ils n'avaient pu réussir à étouffer, même à 
prix d'argent. » Si la justice en connut, c'est à la requête de Pierre Bourgeois, 
le père de la victime. Quant aux autres détails, ce sont de pures imaginations in- 
ventées par L'Assemblée des Fripiers en la maison d'un officier..., libelle que 
M. Kahn n'a pu sans doute se procurer et dont on a pu voir plus Uaut le caractère. 
— « Sans doute aucune suite n'y fut donnée ; on se trouvait alors au plus fort de la 
Fronde, et ce scandale dut être oublié au milieu des troubles qui agitaient Paris. » 
11 y fut si bien donné suite que Pierre Bourgeois accusa nominativement les 
coupables devant le Parlement : on pourra lire tous les détails de l'affaire dans 
les Registres du Parlement (voir plus haut). — « Tels sont les faits sur lesquels 
les diverses relations de l'époque s'accordent très exactement ». Ces relations 
sont, pour la plupart, des chansons, qui ne sont pas des relations, et les véri- 
tables relations, comme celles de Dubuisson-Aubenay et de Loret, ne s'accordent 
pas exactement avec ces récits. — « Mais l'assassinat fut-il réellement commis par 
des Juifs? A consulter les pamphlets qu'il suscita, il ne semble pas qu'il puisse y 
avoir le moindre doute. Toutes les Mazarinades qui relatent le crime le leur attri- 
buent sans hésitation. » Toutes, c'est beaucoup dire, car \e Jm/emcnt criminel, la 
Fureur des Juif» et la Relation véritable de ce qui s'est passé disent assez claire- 
ment qu'ils n'en croyaient pas un mot. — t La requête présentée au Parlement par 



L'AFFAIRE BOURGEOIS 201 

cette affaire. Il faut quelquefois ne pas craindre d'enfoncer les 
portes ouvertes : il y a tant de gens pressés qui acceptent sans ré- 
serves tout ce qui est écrit et tant de pédants malveillants capables 
de s'emparer de la conjecture de notre confrère pour s'écrier : lia- 
bemus confitentem, c'est un historien Israélite qui convient lui- 
même du crime commis par ses ancêtres. 

Des Juifs à Paris, organisés en corporation, en 1652, ce serait 
une nouveauté qui renverserait toutes les idées reçues. L'édit de 
1394 avait été sévèrement appliqué en France, et le gouvernement 
ne s'était jamais relâché de sa rigueur. On avait bien quelquefois 
fait fléchir la sévérité de la loi, au profit, par exemple, d'un 
Montalte, ce médecin appelé par Marie de Médicis et qui mourut 
à Tours en 1615. Mais c'était toujours une faveur, accordée ex- 
ceptionnellement à un individu, et non à un groupe. D'ailleurs, 
l'édit de Louis XIII, qui peut-être ne visait que les Juifs de Bor- 
deaux, eût fait partir de Paris ceux qui auraient pu s'y glisser, 
même sous le masque du christianisme. En 1652, il n'y avait 
plus de Juifs en France qu'en Alsace, à Metz et dans la Guyenne. 
Ceux du Comtat-Venaissin obéissaient au pape. L'Alsace venait 
seulement, et partiellement, d'être annexée à la France, les Juifs 
de cette province n'auraient même pas songé à émigrer à Paris ; 
Teussent-ils fait, qu'on n'aurait pas si vite oublié leur récente ar- 
rivée ; ceux de Metz ne comptaient que soixante-quinze familles, et 
ils n'étaient pas assez nombreux pour essaimer et former à Paris 
une compagnie d'une centaine d'hommes au moins. D'ailleurs, si 
dans ces régions, leur séjour était toléré, c'était en vertu de pri- 
vilèges, qui expiraient hors de la province. 

Pour tourner la loi, ces nouveaux-venus eussent dû se con- 
damnera une apostasie apparente, accepter officiellement le chris- 
tianisme. Or, ni ceux de Metz, ni ceux d'Alsace, ni ceux du Gomtat 



le père et les parents de Bourgeois est également formelle. » L'affirmation est toute 
gratuite, car la Requête ne prononce pas le mot juif. — t Ils se retirent à l'écart 
dans des lieux où ils habitent séparés des autres citoyens, « formant comme une 
espèce de synagogue particulière. » Ces paroles sont empruntées à la Fureur des 
Juifs, où justement l'auteur explique pourquoi les fripiers sont communément ap- 
pelés « synagogue ». Il ne s'agit pas du tout des Juifs. — « On scrute la vie des 
Juifs, leur religion, leur commerce ; on les accuse des plus grandes vilenies, si bien 
que les « principaux de la synagogue » se voient contraints de répondre par t ar- 
ticles » aux • notables bourgeois de Paris » en exposant « leur ordre, leur règle, 
leur loy ». Traduisez : Un auteur compose un traité qu'il intitule : « Examen de la 
vie des Juifs, de leur religion, commerce et trafic dans leur synagogue », mais où 
la théologie a la grosse part ; un autre plaisant, feignant de prendre au sérieux 
ces accusations, dans le même esprit, publie la « Réponse des principaux de la Sy- 
nagogue... » 



202 REVUE DES ETUDES JUIVES 

ne se seraient prêtés à un pareil subterfuge : les marranes sont un 
produit de l'Espagne. 

Restent, il est vrai, ceux de Bordeaux; mais ces nouveaux-chré- 
tiens se seraient bien gardés de renoncer à la protection du Par- 
lement et desjurats de la ville, à la tolérance large dont ils jouis- 
saient pour aller courir les aventures au loin et s'établir fripiers 1 . 
Eussent-ils fait fi de toutes ces considérations, que nous aurions 
encore un moyen assuré de les reconnaître : à leurs noms. L'ono- 
mastique des Juifs de Bordeaux 2 , comme de ceux de l'Alsace, de 
Metz et du Comtat 3 , a sa physionomie particulière à laquelle on ne 
se trompe pas; or, parcourez la liste des fripiers cités par Pierre 
Bourgeois, et vous n'y découvrirez aucun nom qui ne soit celui 
de chrétiens de vieille souche : Philippe Sayde, caporal, Jean 
Forget, François Haran, Simon Gaultier, Noël Débarque, Gilles, 
Jousseaume , Gahoust l'aîné, Vivanier , compagnon tapissier, 
Pierre Gappet, Jean Cappet, tailleur, Laurent Hacquier ou Ac- 
quier, Briaire le jeune, Jean David, Michellet le jeune, Claude Le- 
guay, enseigne. Quant à Claude Amant, à qui Ton décerne ironi- 
quement le titre de Pontife, il n'était pas même fripier, c'était un 
marchand drapier. 

Toutes ces raisons ne seraient-elles pas assez probantes, qu'en 
voici une dont on ne niera pas la force. Ces fripiers étaient orga- 
nisés en corps de métier, en compagnie portant les armes ; or à 
aucune époque et dans aucune région de la France les Juifs 
n'ont pu être admis dans les corporations, ni en former qui fussent 
reconnues de l'Etat. Celle des fripiers existait déjà au temps de 

1 En 1630, les marchands de Bordeaux se plaignaient de ce que c'étaient les Por- 
tugais qui tenaient les plus riches boutiques et les magasins assortis de toute sorte 
de marchandise ; Malvezin, Histoire des Juifs à Bordeaux, p. 130. — En 1625, 
lors de la guerre entre la France et l'Espagne, le roi ayant ordonné d'inventorier les 
biens possédés par eux, les jurats s émurent de cette ordonnance et délibérèrent 
qu'il serait expédié au roi un certificat attestant que depuis plus de quarante 
années un petit nombre de marchands portugais habitaient la ville avec leurs femmes 
et leurs enfants, vivant sans scandale, obéissant aux lois et aux ordonnances, sup- 
portant les charges comme les autres marchands ; qu'ils s'étaient rendus utiles dans 
la ville à cause de leur négoce ; qu'ils trafiquaient avec toute loyauté et fidélité, et 
que jusque-là il n'avait été entendu aucun reproche contre aucun d'eux ; xbid., 
p. 123. — Le Parlement et les jurats les avaient déjà protégés en 1615 en ne per- 
mettant pas l'application aux Juifs déguisés de Bordeaux de l'édit de Louis XIII. Le 
Parlement les avait défendus aussi en 1619 en interdisant les poursuites dirigées contre 
eux ; ibid., p. 121. — D'ailleurs, en 1636, ils ne comptaient que 260 âmes; ibid., 
p. 129. 

2 II existe justement un rôle des familles espagnoles et portugaises de Bordeaux 
dressé, à peu près à cettp époque, le 4 décembre 1636 ; voir Malvezin, loc. cit., p. 130. 

s Voir pour ceux du Comtat, Isidore Loeb, Histoire de deux Manifestes faits à 
Carpentras en 4669-70 et 4 678-79 (Annuaire de la Société des Études juives, 
l re année, p. 262 et suiv.), et Les Juifs de Carpentras sous It gouvernement pontifical, 
(Revue, t, XII, p. 193 et suiv.). 



L'AFFAIRE BOURGEOIS 203 

saint Louis, puisqu'elle figure dans le Livre des métiers d'Etienne 
Boileau l . On sait que ce prévôt des marchands, sur l'ordre du roi, 
réunit et réglementa les statuts de tous les corps de métiers de la 
capitale. A supposer que les fripiers du xvn e siècle fussent les 
descendants des Juifs qui auraient créé la corporation, hypothèse 
insoutenable d'ailleurs, sûrement ceux du temps de saint Louis 
ne pouvaient déjà plus être Israélites, car avec l'esprit qui ani- 
mait le roi, ils n'auraient même pas osé soumettre leurs règle- 
ments à son représentant 2 . 

Mais comment parler de corporations créées par des Juifs ? 
S'il est aujourd'hui un fait bien établi, c'est que c'est justement 
à la naissance du régime corporatif que les Juifs ont dû, en partie, 
la révolution sociale qui devait être une calamité pour eux ; c'est 
au xii° siècle qu'ils durent changer d'état, renoncer aux métiers 
et au grand commerce dont ils avaient vécu jusque-là, pour se 
réfugier dans le négoce d'argent, seule ressource que leur laissait 
la transformation de la bourgeoisie. Aussi Juif et corporation sont- 
ils mots qui jurent. Les corps de métiers constituaient un rouage 
du gouvernement, les chefs de ces associations étaient de véri- 
tables fonctionnaires, et jamais les Juifs, qui n'étaient pas 
citoyens, n'auraient pu ni en créer, ni entrer dans celles qui 
étaient légalement instituées. 

Le même vice qui les empêchait d'être citoyens leur interdisait, 
d'autre part, l'accès de ces corps fermés : leur confession reli- 
gieuse. Les corporations avaient un caractère confessionnel, for- 
mant des confréries, placées sous l'invocation d'un saint dont elles 
entretenaient la chapelle, ayant leur place et jouant leur rôle 
dans les solennités du culte 3 . La Relation véritable dit même que 
le corps des fripiers avait sa chapelle à l'église des Saints-Inno- 
cents. C'est, d'ailleurs, dans la même église que les Drapiers 
avaient la leur. 

Mais qui eût empêché ces corporations d'ouvrir leurs portes à 
des Juifs convertis, à des marranes, à supposer qu'il y en eût à 
Paris? Leur jalousie naturelle, leur esprit de corps. Jusqu'au mo- 
ment de leur disparition, elles ne laissèrent point entamer leur 
intransigeance. Là même où l'existence des Juifs était tolérée par 
les lois et les mœurs, ce qui n'était pas le cas à Paris, et où 'a 



1 Titre LXXVI, p. 159 de l'édit. Lespinasse et Bonnardot ; p. 194 de l'éd. Dep- 
ping. 

1 Sous Louis XI ils avaient la 14° bannière. 

3 Elles faisaient célébrer des messes et des services funèbres, payaient les frais 
de luminaire et de sonnerie aux jours de fête de leur patron ou du décès d'un des 
confrères. 



204 REVUE DES ETUDES JUIVES 

municipalité et le Parlement leur étaient favorables, comme à 
Bordeaux, ils n'ont jamais pu obtenir une pareille faveur et ont 
eu à lutter avec l'hostilité irréductible de ces associations *. 

A nos 3 r eux, ces arguments ne sauraient laisser aucun doute : 
ces fripiers n'étaient ni ne pouvaient être des Juifs, ni des descen- 
dants de Juifs. Mais, comme pour prévenir toute équivoque et toute 
méprise, les documents sérieux, seuls à invoquer dans ce procès, 
sont d'une précision étonnante. On a dû remarquer que Pierre 
Bourgeois, dans son Récit, se garde bien de prononcer le mot juif, 
ce dont il ne se serait pas fait faute, s'il l'avait pu, car c'eût été un 
moyen sûr d'indisposer les juges contre les accusés. Mais le rap- 
porteur de l'affaire, M. de Boyvin Vaurony, va plus loin encore. 
Après avoir exposé la barbarie du crime, dans ce langage bour- 
souflé qu'affectionnait la rhétorique d'alors, il recherche, pour 
l'écarter bientôt, le prétexte d'un tel crime : 

De dire pour prétexte ou excuse de crime lequel on ne peut se 
ramonteuoir qu'à l'instant on ne conçoive de l'horreur et de la dé- 
testation à rencontre, que ce soit un effet de la licence que la guerre 
introduit dans les Villes les mieux pollicées, ce serait une illusion 
autant criminelle que l'action pour laquelle elle seroit aduancée : 
vu que le motif ou le principe d'une si sanglante persécution, qui 
estoit le ressentiment des Frippiers de ce que ledit défunt auoit dit 
de leur Compagnie retournant de la garde un brocard gui est en usage, 
et que la vanité de ce corps de mestier provoque souvent à dire pour 
l'humilier. . . 

Puis il ajoute : 

En ce massacre se rencontrent toutes les offenses qui doiuent estre 
remarquées et punies en un crime... 

En premier lieu le Christianisme a esté outragé par les outrages 
que ledit defunct a reçu, lesquels. .. il n'y a rien que des Barbares 
destituez de la Connaissance de Dieu qui seraient capables d'inuen- 
ter et d'en user enuers quelqu'homme d'une autre nation, qui aurait 
allumé leur fureur par quelque action qui leur aurait esté sensible 
au dernier poinct. Mais que dans la première et principale Ville du 
Royaume du Roy très-Chréstien, cette barbarie ait esté pratiquée 
par plusieurs particuliers à l'endroit d'un autre, tous faisant profes- 
sion d'une mesme religion, c'est une occasion en laquelle l'offense 
faite à Dieu doit faire partie des considérations qui peuuent estre 
les motifs justes et nécessaires en la délibération et au iugement 
du procez. 

1 D'ailleurs, ces admissions n'auraient jamais été assez nombreuses pour changer 
la composition de la majorité. 



L'AFFAIKE BOURGEOIS 20b 

Ainsi non seulement on nous dit ici explicitement que les ac- 
cusés appartenaient à la môme religion que la victime, mais en- 
core ou nous donne l'explication de ce sobriquet dont on affublait 
le corps des fripiers. 

Mais pourquoi justement ce sobriquet? La réponse qui s'offre 
immédiatement à l'esprit, c'est que juif était devenu synonyme de 
fripier. Ceux d'Avignon étaient presque tous réduits à ce métier, le 
commerce des marchandises neuves leur étant interdit. La cité des 
Papes n'était pas si loin qu'on ignorât cette particularité. Toutefois 
il est inutile d'attribuer aux Parisiens de ce siècle tant de science : 
Les fripiers étaient surnommés la Synagogue, parce qu'ils tiabi- 
taient la Juiverie. M. Lucien Lazard a déjà fait remarquer, à ce 
propos, que, dans un pamphlet dirigé contre Molière, un des per- 
sonnages de la pièce lui dit : 

Je vois bien que tu viens de ce riche pays 
Où les Juifs ramassez demeurèrent jadis. 

Et Elomire (Molière) répond : 

Il est vrai je suis né dedans la Friperie, 
Qu'autrement à Paris on nomme la juiverie *. 

Ces mots doivent être pris à la lettre ; il suffit, pour s'en con- 
vaincre, de lire ce passage de Sauvai (Histoire et Antiquités de 
la Ville de Paris, t. II, liv. X, p. 529) : 

Pour ce qui est des Artisans Juifs, assurément la plupart, dès le 
temps de Louis le Gros, logeoient vers la Halle, dans les rues de la 
Poterie, de la Friperie, de Ghausseterie, de Jean de Beausse, de la 
Cordonnerie et à la Halle au Bled, et enfin toutes les rues, aussi bien 
que cette Halle, s'appeloient alors la Juiverie et le quartier des Juifs ; 
car c'est le nom qu'elles portent dans un Titre que j'ai tiré d'un Re- 
gistre de Philippe Auguste et dans les Bulles de Galixte II et d'Inno- 
cent II, qu'un trouve imprimées dans l'Histoire de Saint Martin des 
Champs. Si bien que ces autres noms de Cordonnerie, Chausseterie 
et le reste, sont tous noms modernes et changés par ceux de ce 
quartier-là ; afin de faire oublier un nom si odieux'. C'était là le sort 
des Juifs et des Juives ; dans ce lieu là ils représentent comme une 
petite République à part, ou un peuple séquestré ; et enfiu c'est là 
qu'ils furent pillés sous Charles VI. 

Jusqu'au xvi e siècle même il y avait dans ce quartier la rue de 
la Juiverie. 

1 L. Lazard, L'antisémitisme sous Louis XIV, dans Annuaire des Archives israé- 
lites, pour l'an 5650 (1889-1890), p. 63. 



206 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

La Relation véritable de ce qui s'est passé ne laisse, enfin, 
aucun doute sur l'origine de cette appellation : 

La pluspart les appelle des Iuifs tant à cause qu'ils ont succédé 
aux Iuifs qui furent chassez de France par Philippe le Bel, et qui 
teuaient les Hasles et en exercent le mestier viuant d'vsure et de 
fraude selon le dire du Ps. Ex vsuris et iniquitate redimet animas 
ipsorum. Comme aussi à raison de la trahison et des outrages dont 
ils ont vsé enuers ce ieune garçon. 

Quel but poursuivaient ces libellistes, en grossissant ainsi la 
voix et en paraissant en vouloir à la synagogue, qui n'en pouvait 
mais? Etaient-ce simplement des chansonniers heureux de la 
bonne aubaine pour composer des complaintes innocentes, ou 
des complaisants aux gages de Bourgeois qui cherchaient à pe- 
ser sur la décision des juges, ou les interprètes des Six-Corps, 
mécontents de l'importance que s'attribuait cette corporation vue 
de mauvais œil 1 , ou, enfin, des esprits malveillants, contents de 
jouer, par ricochet, un bon tour aux marranes de Bordeaux que 
leurs concurrents chrétiens avaient vainement voulu faire expul- 
ser de cette ville en 1636 et dont Louis XIV bientôt après, en 1656 
dut renouveler les privilèges * ? Toutes questions que nous ne 
saurions résoudre et qui importent peu au but que nous nous 
sommes proposé. Pour nous, et, nous l'espérons, pour nos lec- 
teurs aussi, la cause es^t entendue, l'affaire Bourgeois n'a aucun 
titre à figurer dans l'histoire des Juifs de Paris. Elle peut être, 
tout au plus, invoquée comme indice des opinions des chrétiens 
de ce temps sur les Juifs, qu'ils ne connaissaient que de répu- 
tation. 

Israël Lévi. 

P. S. — Après avoir longtemps traîné, le procès tourna court brusque- 
ment, en juin 1653. Le 16 de ce mois furent entérinées les lettres d'abolition 
accoidées aux accusés par le roi. (Reg. du Parlement, ibid., 294.) Ces 
lettres effaçaient entièrement les crimes imputés aux inculpés. Aurait-on 
montre' pareille tendresse à des Juifs? La teneur de ces lettres s'y serait 
opposée, car elles étaient ainsi conçues: « Louis... Nous avons reçu 
l'humble supplication de... faisant profession de la religion catholique, 
apostolique et romaine.» Ainsi, il n'est pas jusqu'à l'épilogue de cette affaire 
qui ne prouve clairement que les meurtriers étaient des chrétiens. 

1 • Ils ont les Marchands Drappiers, les Tailleurs et les vendeurs de vieux Chap- 
peaux pour ennemis. Toutesfois ils pourront auoir recours à quelques gens de Cour 
qui s'abillent en ce temps à la Fripperie, et beaucoup de valets de Chambre, et à une 
infinité de tireurs de Laines, lesquels ont intérest pour leur conseruation. » (Relation 
véritable de ce qui s'est passé.) 

» Malvezin, p. 130. 



JACOB MANTINO 



UNE PAGE DE L'HISTOIRE DE LA RENAISSANCE 

(suite et fin i ). 



Sorti victorieux de sa lutte contre Molcho, Mantino eut la 
satisfaction de voir également réussir son intervention dans l'af- 
faire du divorce d'Henri VIII. Désormais, il n'y eut plus une 
seule adhésion nouvelle, dans les milieux juifs, en faveur de la 
justification théologique de cet acte. Un fait qui se produisit 
dans la communauté juive de Rome en 1530, le mariage entre 
un beau-frère et une belle-sœur, auquel le tribunal rabbinique 
accorda son assentiment, arriva fort opportunément pour per- 
mettre aux adversaires du roi d'Angleterre d'affirmer qu'il n'au- 
rait pas le droit d'invoquer en sa faveur l'usage et la tradition du 
judaïsme. L'ambassadeur de Charles-Quint auprès du Vatican, 
Miguel Mai, rendit compte de cet incident à l'empereur, dans une 
lettre datée du 2 octobre 2 . Du reste, ce cas ne resta pas unique 
parmi les Juifs d'Italie. En 1573, le mariage de Joseph b. Mena- 
hem de Foligno avec Sulpicia, veuve de son frère et sœur de sa 
première femme Julie, obtint l'assentiment de tous les rabbins 
italiens 3 . Il ne restait plus à Rome qu'un juif converti qui dé- 

1 Voyez plus haut, p. 30. 

i Letters and papcrs, IV, 3, n° 6661. 11 me semble que c'est à cet incident que 
faisait allusion, en 15*73, le médecin et rabbin de Sienne lsaac b. Abraham Cohen de 
Viterbe (voir mss. Halberstam, 228), chez Lampronti, pn^" 1 1T1D, III, i'- 24 c, en ces 
termes : '-) tt^'D'a ÏTVnD Û^DN n"ntt3 ÎTûNÏÏ TTlDIÛp W3 irVDn 

ûTn nrp» «bv 

3 Lampronti, loc. cit., III, f. 21 b et s. 



208 REVUE DES ETUDES JUIVES 

fendît par écrit la cause du roi d'Angleterre. Comme Mai l'écrit, 
à la date du 28 novembre 1530, à Charles-Quint, Henri VIII fit 
parvenir à ce converti des sommes importantes pour le faire ve- 
nir en Angleterre 1 . Mai essaya vainement d'empêcher cet enrôle- 
ment. Marc Gabriel se mit en route, et, dès le 25 janvier 1531, il 
se trouvait à Londres 2 . Il se vanta d'avoir connu Charles-Quint à 
Augsbourg, où celui-ci lui aurait même fait un cadeau, et à Bolo- 
gne. L'ambassadeur de Charles-Quint à Londres, Gustave Chapuy, 
s'occupa des projets et des racontars de ce renégat comme d'une 
affaire d'Etat. Chose curieuse, celui-ci ne chercha pas, au début, à 
faire déclarer nul le mariage de Catherine, mais à démontrer la lé- 
gitimité d'un nouveau mariage. Dans sa lettre du 31 janvier 1530, 
Chapuy expliquait à Charies-Quint l'argumentation de Marc Gab- 
riel en ces termes 3 : Puisque la loi biblique considère les enfants 
issus du mariage avec Catherine comme les enfants de son frère, 
le roi avait le droit de chercher à en avoir pour son propre 
compte. Comme ces arguties n'avaient point de succès, Marc Gab- 
riel revint à la tâche plus lucrative d'attaquer la légitimité du ma- 
riage de Catherine. Si la loi juive autorise le mariage léviratique, 
disait-il, et en cela il disait juste, c'est à la condition qu'il n'y ait 
pas de doute sur la pureté de l'intention du frère de perpétuer le 
nom et la race du frère défunt. Dans le cas contraire, le mariage 
est nul et condamné à rester stérile, ou, s'il en naît des enfants, 
ceux-ci ne vivront pas. Les rejetons mâles issus du mariage de 
Henri VIII et de Catherine étant morts en bas âge, il était 
évident que l'intention pure réclamée par la loi avait fait défaut 
chez le roi, le mariage était donc nul. Marc Gabriel n'avait pas 
tardé à remarquer qu'il avait à attendre peu de reconnaissance 
de la part d'Henri VIII. Aussi songea-t-il à passer au camp en- 
nemi. Dès le début il joua, pour ainsi dire, double jeu. Dans des 
visites réitérées chez l'ambassadeur d'Espagne, il déclara, comme 
Chapuy le relate à l'empereur le 20 avril 1531, qu'il avait servi 
la cause de la reine mieux qu'on ne pensait 4 et qu'il espérait 
pouvoir baiser les mains de l'empereur à son retour, qui, à ce mo- 
ment, était imminent. 

Mais Henri VIII pouvait désormais se passer de l'appui qu'il 
avait espéré trouver dans les déclarations de Marc Gabriel : 
le 30 mars 1531, les mémoires des universités étrangères et 
plus de huit cents livres de savants étrangers , qui s'étaient 

1 N° 6739. 

a Letters and papers, V, n° 70. 

3 Ibid., n° 120. 

4 Ibid. y n<> 216. 



JACOB MANÏINO 209 

prononcés en laveur du roi, furent soumis à la Chambre des 
Communes. Le procès n'avait, du reste, plus de raison d'être; 
le tribunal dont il relevait n'existait plus, Henri VIII s'étant lui- 
même déclaré pape. Ce n'était pas le divorce du roi avec son 
épouse qui venait d'être prononcé, mais la rupture entre l'An- 
gleterre et Rome. Celui qui avait écrit contre Luther accomplissait 
ainsi le second schisme que Clément VII devait encore voir dans 
sa vieillesse, après toutes les humiliations et les catastrophes qui 
avaient atteint Rome durant son pontificat. 

Mantino réussit-il à devenir le conseiller médical de Clé- 
ment VII? On sait seulement avec certitude qu'il fut celui de 
son successeur, Paul III. Sans doute celui-ci avait déjà Man- 
tino comme médecin particulier avant son élection, survenue le 
13 octobre 1534, quand il s'appelait encore le cardinal Alexandre 
Farnèse. Nous possédons précisément de cette période la plus 
brillante de la vie de Mantino un document qui nous le montre 
en relations suivies avec ses coreligionnaires. Parmi les procès- 
verbaux de la communauté de Rome de cette époque, il en est 
un où Jacob Mantino figure dans un tribunal rabbinique avec 
Juda b. Sabbataï et Hayyhn b. Juda 1 . Dans ce document, Man- 
tino, qui est. appelé « le prince des médecins », porte le titre 
très honorifique de « gaon ». Ainsi le médecin de Paul III faisait 
aussi partie du rabbinat de Rome ; c'est là un signe caractéris- 
tique de ce temps et du règne de ce pape, et au sujet duquel ré- 
voque de Carpentras, Jacob Sadoleto *, l'humaniste plus connu 
par son latin que par son humanité, a poussé des soupirs de re- 
gret. Ecrivant à la date du 27 juillet 1539 à l'autre Alexandre 
Farnèse, le cardinal-légat d'Avignon, il disait que sous le ponti- 
ficat de Paul III, non seulement les Juifs ont joui de faveurs, 
mais qu'ils ont été littéralement armés de privilèges. 

Les Juifs de Rome et des États de l'Eglise n'avaient pas connu, 
de mémoire d'homme, une situation aussi satisfaisante que celle 
dont ils jouissaient alors. En admettant que le dépit eût amené 
Sadoleto à exagérer, il est certain que depuis longtemps les Juifs 
n'avaient pu envisager l'avenir avec autant de confiance et de 



1 Voir Pièces justificatives, IV. 

s Jacobi Sadoleti epistolarum libri sexdecim, XII (éd. Cologne, 1572, p. 482) 
Nulli enim ur,quam ullo à pontifice Chrisliani tôt gratiis, priuilegijs, concessiombus- 
que donatisunt, quot per hosce anuos Paulo Tertio Pont, honoribus, praerogatiuis, bé- 
néfices non aucti solum, sed armati sunt Judaei. Son discours contre les Juifs qu'il 
écrit, le 19 juin 1531, à Pierre Bernbo avoir communiqué à Hercule Gonzaga en le 
priant de n'en donner copie qu'à Bembo (II, p. 60), n'a pas été reproduit dans son 
ouvrage. Voir Benrath, dans la Realencyclopaedie de Herzog, XIII, 2 e éd., 244-8. 
Cf. Schudt, Jûd. Merckio., IV, 185 et suiv. 

T. XXVII, n° 54. 14 



210 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

joyeuse espérance. Une notice de Jérôme Aleander 1 , le fameux 
cardinal, de la même année où Mantino figurait dans le rab- 
binat de Rome, nous permet de nous rendre compte des espé- 
rances des Juifs et des moyens par lesquels ils comptaient réaliser 
leurs vœux. Ils croyaient le moment venu d'obtenir du pape la 
permission illimitée d'imprimer leurs ouvrages hébreux. Peut-être 
même caressaient-ils l'espoir de pouvoir établir à Rome même 
une imprimerie hébraïque. L'autorisation du pape ne paraissait 
plus douteuse. Deux hommes appuyaient surtout leur demande 
près du pape, et ordinairement leur recommandation était efficace. 
En premier lieu, c'était le fils du pape, Pier Luigi, duc de Castro, 
comme il est nommé dans l'autobiographie de Benvenuto Cellini, 
qu'il a si durement persécuté, ensuite devenu duc de Piacenza, et 
traîtreusement assassiné plus tard, le 10 septembre 1547. C'est 
grâce à lui que les Juifs avaient pu gagner les bonnes grâces du 
pape. Pier Luigi s'était entremis avec beaucoup de zèle pour leur 
faire obtenir la permission illimitée d'imprimer les ouvrages hé- 
breux. Il s'était engagé à faire mettre au bas de leur pétition le 
nom d'un des plus hauts dignitaires de la Curie, mais celui-ci pro- 
testa. L'autre personnage influent qui était favorable aux Juifs était 
Nicolas d'Aragon, qui occupait une haute situation dans le tribu- 
nal ecclésiastique de Rome comme doyen de la Rote. Aleander, qui 
était lui-même réputé d'origine juive, prétend expliquer les senti- 
ments de bienveillance de Nicolas pour les Juifs, en disant qu'il 
était le fils d^n médecin juif du nom de Ferdinand, qui, à Rome, 
s'était converti au catholicisme -. Le vicaire du pape, Paul Capizuc- 
cus, lui-même membre de la Rote, appela sur ce point l'attention 
du pape et il en résulta que la demande des Juifs, que Nicolas 
engageait à accueillir sans restriction, fut renvoyée à Aleander, 
que sa connaissance de l'hébreu et de la littérature rabbinique 
rendait particulièrement apte à se prononcer dans cette affaire. 
Aleander déclara que seuls les ouvrages déjà imprimés anté- 
rieurement pourraient être réimprimés, mais qu'il ne fallait pas 



1 Je dois cette communication, Pièces justificatives, III, à l'Institut historique royal 
de Prusse à Rome. 

1 David Reùbeni parle d'un médecin juif du nom de Ruben qui s'est converti sû- 
rement au christianisme : ï-pfi ")M Wl ~\112*û "»*nîT 1 'N "•ttTia TN Ï"P?T1 

*ib r-rr; Nbi ùissn b-m ■pœb» ï-nm "p&w mb ima la^on pian 
tac* "o piiDn ^fbirr n^tn ndt-i niïti "mrv 1 &ii» br nuarn Dira 
p rraro wwi n-ra tms-nn bsb ttnnntDai Tra ya-ûrt. immédia- 
tement avant Reùbeni dit : toi^btt Ù^nn&O ï-lttîwn NHlia TN fPÏTl 

imîi dn^itt Tin» ïaiiû'nB ûanba jzT» rj"apri. Le mot D^^b» remplace 

ici, comme dans les dix-huit Bénédictions, le mot Û^ûYOtt. 



JACOB MANTINO 211 

songer à une liberté illimitée de l'imprimerie hébraïque. Les lé- 
gats du pape à Bologne et dans tous les Etats de l'Eglise devaient 
être informés de cette décision. C'est sans doute aussi à l'influence 
de ces personnages que Sadolet attribuait les faveurs particu- 
lières accordées aux Juifs par le pape. Quelles que soient les 
raisons de ces faveurs, qui n'ont sûrement pas été accordées aux 
Juifs d'une manière désintéressée, il est certain que Paul III n'a- 
vait pas de préjugés invincibles contre les Juifs. Le choix qu'il fit 
d'un juif comme médecin particulier était donc d'accord avec ses 
sentiments de bienveillance vis-à-vis des Juifs en général. Les 
rapports amicaux de Jacob Mantino avec le pape étaient pour 
la communauté juive de Rome comme le signe de sa nouvelle 
situation. 

Malgré le peu de loisirs que laissaient à Mantino ses occupa- 
tions médicales, il songeait, en véritable humaniste, à laisser un 
souvenir durable de sa gratitude envers Paul III en lui dédiant 
un fruit de son travail de traducteur. En 1539, il publia à Rome 
sa traduction latine du petit traité d'Averroës sur les œuvres de 
Platon relatives à l'Etat ; elle parut avec un privilège de Paul III 
et était dédiée à ce pape, l'illustre protecteur de Mantino. Ce tra- 
vail, qui traite de l'Etat, était un hommage digne de l'habile 
homme d'Etat assis sur le siège de saint Pierre. Parmi les déno- 
minations servant à désigner les souverains, celle de pasteur est 
une des plus anciennes et des plus expressives. Or, disait Man- 
tino, le nom de famille d'Alexandre Farnèse contient précisément 
cette dénomination : Farnès ou Parness, en néo-hébreu, pasteur, 
conducteur et guide, de sorte qu'il y a là comme un oracle secret 
annonçant la destinée future de ce cardinal. Homère appelle les 
rois pasteurs de peuples. Le Psalmiste appelle Dieu le pasteur d'Is- 
raël, et Salomon, dans le Cantique des Cantiques, le nomme « le 
pasteur parmi les lys ». De même, Alexandre Farnèse, en vertu 
de son nom, était désigné d'avance comme chef de la chrétienté. 
Il est appelé le Pasteur tout court parce qu'il réunit en lui toutes 
les vertus du souverain l . 

C'est aussi dans cette période de grande célébrité que Mantino 
jouit de l'amitié d'un homme qui, partout où il se fixa, se lia avec 
les représentants les plus distingués de la science hébraïque et 
rabbinique, Jean-Albrecht Widmanstadt, le célèbre collectionneur 
de manuscrits et philologue, devenu plus tard chancelier du gou- 
vernement de la Basse-Autriche et surintendant de l'université 

1 Cette préface se trouve aussi dans le IV • volume de l'édition latine d'Aristote, 
Venise, 1560, p. 490. Voir Pièces justificatives. 



212 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

de Vienne 1 . Dans la maison de Mantino à Rome, Widmanstadt, 
comme il Ta consigné sur son exemplaire de la traduction latine 
parue en 1539, a vu l'ancien ms. de la traduction hébraïque du 
commentaire d'Averroës sur « l'Etat » de Platon, dont Mantino fit 
la traduction latine *. Le savant allemand parait avoir été attiré 
vers Mantino, non seulement par l'érudition de ce savant, mais 
aussi à cause de sa bibliothèque, riche en manuscrits précieux. Il 
lui emprunta notamment deux mss. du Zohar, sur lesquels il fit 
copier son propre exemplaire s . 

C'est aussi à Rome que Mantino entra en relations avec l'Ora- 
teur de la République de Venise auprès de la cour papale, Marc- 
Antoine Gontarini, véritable humaniste plaçant ses occupa- 
tions scientifiques plus haut que son origine patricienne et son 
activité politique, et qui mérita d'être appelé « le Philosophe ». 
Ayant lui-même publié des ouvrages littéraires, auteur du Spécu- 
lum morale philosophorum et d'une explication de la Politique 
d'Aristote, il trouva plaisir, lui dont André Vesale parle avec tant 
d'enthousiasme 4 , à fréquenter notre médecin et traducteur juif. 
En souvenir de cette amitié, Mantino lui dédia la première partie 
du premier livre du Canon d'Avicenne 5 , dont il avait signalé l'im- 
portance dans la dédicace au doge Andréa Gritti comme faisant le 
fonds de toutes les conférences médicales dans les universités de 
son temps. 

Dans sa lettre de dédicace à Contarini, Mantino exprime son 
désir de publier la traduction latine de sept autres ouvrages 6 du 
prince des médecins arabes, en premier lieu, la première partie du 
1V« livre du Canon. 

Désirait-il s'adonner à ses occupations littéraires plus que ne 
lui permettaient ses fonctions de médecin particulier du pape 
Paul III et ses relations mondaines à Rome, ou obéissait-il à un 
autre motif, toujours est-il qu'en 1544 Mantino quitta Rome pour 
se fixer de nouveau à Venise, où son ancienne réputation comme 
médecin des ambassadeurs et des hommes d'État de Venise lui 



1 L. Geiger, L cit., 119, n° 3; Steinschneider, Sitzungsberichte der bayerischen 
Akadcmie, philos, philol. Classe, 1875, II, 173 et ss. 

* Perles, l. cit., 161, note 1. L'auteur de la traduction hébraïque de cette para- 
phrase d'Averroës est Samuel ben Juda ben Meschoullam de Marseille, qui la tra- 
duisit de l'arabe en 1321. Renan, Averroë's et l'Averroïsme, 3 e éd., p. 191. 

- 1 Perles, L c, 157; Steinschneider, L cit., 176. 

* S. M. Roth, Andréas Vesalius Bruxellensis, p. 81, note 2. 

5 Wolf, Bibliotheca Hebraa, III, 575. Le lieu et la date de cette impression ne sont 
pas connus. 

6 Dans la préface telle qu'elle est contenue dans l'édition de Padoue, 1547, il n'est 
pas question de ces sept ouvrages mentionnés par Wolf. 



JACOB MANTINO 213 

permit de reconquérir facilement une situation. Il lui fut môme 
plus aisé qu'à son premier séjour d'être dispensé de porter le cha- 
peau jaune et d'obtenir la permission, pour une période assez 
longue, de porter la barette noire. Ce fut encore un homme d'État 
influent qui intervint comme solliciteur auprès du Conseil des Dix 
en faveur de Mantino. C'était Diego Hurtado de Mendoca 1 , am- 
bassadeur de Charles-Quint auprès de la République de Venise. Le 
30 août 1544, il demanda à la Seigneurie, pour Messer Jacob le 
Juif, la permission de porter la barette noire pour toute la durée 
de sou séjour à Venise, parce que la même faveur lui avait déjà 
été accordée précédemment. Mais ce fut seulement dans la séance 
du Conseil des Dix du 19 novembre 1544 qu'il fut décidé à la ma- 
jorité de deux tiers des voix que, par considération pour l'Orateur 
de l'Empereur, l'illustre protecteur de Mantino, le médecin juif 
serait autorisé, pendant deux ans, à porter la barette noire dans 
l'étendue du territoire de la République. L'ambassadeur avait, il 
est vrai, dû faire appuyer sa demande écrite par des démarches 
réitérées de son secrétaire de légation. Mais c'était déjà un grand 
progrès d'avoir obtenu l'autorisation pour deux ans, au lieu d'être 
obligé de renouveler la demande tous les deux ou trois mois. Le 
26 juin 1546, la permission fut de nouveau accordée pour deux 
ans, à une forte majorité, sur la demande de l'ambassadeur 
impérial. 

Dans le palais de l'ambassadeur, qui était à la fois son patron 
et son client, Mantino se trouva de nouveau mêlé à la société dis- 
tinguée et savante de Venise. Collectionneur zélé de monnaies et 
de manuscrits, cultivant par vocation les littératures arabe et 
grecque, jusqu'au moment où Charles-Quint l'appela au concile de 
Trente, Don Diego réunit autour de lui tous ceux qui, à Venise, 
s'intéressaient aux sciences. C'est à cette époque, où les relations 
de Mantino avec son protecteur étaient très étroites, que la biblio- 
thèque de Mendoca s'enrichit probablement du dictionnaire dédié 
à Mantino par Léon l'Africain, ainsi que de beaucoup d'autres ma- 
nuscrits ayant appartenu au médecin juif. 

Pour la première fois nous trouvons ici l'occasion de jeter un 
regard sur la vie de famille de Mantino. Deux lettres du médecin 
juif, géographe et historien, Joseph Haccohen *, adressées à Man- 
tino, permettent de supposer que les deux familles étaient apparen- 
tées. En tout cas, Joseph Haccohen, fixé alors à Gènes, crut être 

1 Pièces justificatives, II, 

» Pièces justificatives, V. Cf. Loeb, BEJ., XVI, 39. 



214 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

en droit d'invoquer l'intervention et l'influence de son ami dans 
une affaire qui le préoccupait alors beaucoup. Joseph avait eu le 
chagrin de subir une injustice de la part de deux des siens. Sa 
sœur Clara, dont le mari, Joseph ben David, était mort le 14 jan- 
vier 1541, trompant les exécuteurs testamentaires nommés par le 
défunt, avait augmenté arbitrairement la dot d'une de ses filles 
aux dépens des autres. Elle avait aussi rompu les fiançailles de sa 
plus jeune fille, contre le gré de celle-ci, avec son cousin Juda, fils 
de Joseph Haccohen, pour la fiancer avec le fils de son plus jeune 
frère, Todros. En vain Joseph s'était adressé à l'autorité rabbinique 
de son temps, R. Méïr ben Isaac Katzenellenbogen, de Padoue l , 
pour lui demander son appui, il se vit abandonné et vit triompher 
sa sœur et son frère. Dans son dépit et sans égard pour la cécité 
du vieux chef des rabbins d'Italie, il osa mettre en doute la justice 
de cet homme qui jouissait de la vénération générale. Ce qu'il n'a- 
vait pu obtenir par la voie de la conciliation, grâce à l'intervention 
du rabbin, il chercha à l'obtenir des autorités. Dans ce but, il sol- 
licita l'assistance de son ami influent de Venise. Mantino semble 
avoir été très au courant de ses affaires de famille et avoir 
éprouvé lui-même de pareilles contrariétés 2 . Le 22 avril 1544, 
Joseph lui annonce en termes indignés l'acte de déloyauté com- 
mis à son égard par sa sœur Clara et son frère Todros, mais ne 
demande encore rien de précis; sa lettre est écrite pour se dé- 
charger de son chagrin en le racontant à son ami, plutôt que pour 
lui demander son appui. Joseph sait de quelle influence Mantino 
jouit à Venise; il sait qu'il est le médecin et l'ami des diplomates 
de Venise. Aussi sa lettre devient, selon la mode du temps, un vé- 
ritable journal, qui apporte à Mantino les dernières nouvelles du 
théâtre de la guerre. La guerre avait, en effet, éclaté en Piémont. 
Alphonse d'Avalos, marquis du Guast, appelé le Marquis tout 
court, neveu de Ferrante Francisco d'Avalos, l'époux de Vittoria 
Colonna, qui était connu sous le nom de duc de Pescara 3 , lieute- 

1 Ainsi il écrit à son beau-père Abraham Cohen de Bologne, à la date du 30 juil- 
let 1543, p. 64a : tD*n:n varo rwnvrin nuîN mm fcosDrs btf dm 
rrsti i ta i?3N-'i Sin "ikwi m»© (n)[c*]3N s^b ©in ^pd^-i irions 

fiNbntt. A la date du mercredi 6 août 1544, il écrivait à son frère Méïr Cohen de 

Saionique, p. &9a: aoîi ûa 3pd îiarna ba n^Ntt Yïtoïd bî< imro^i 
nbifcfiwb nnb nvnrwïi Snnb }rna "pin ■pa ^ ' — 173-ib "-înm irraa 
isvnrw tprrm nnn nœp Sx yyv i-rn »jMb h*bto i^nom 
D5i nas:n namtt i^i mm )^n im i^n^n b*n •wdk hy nrayb 
nrri y^ nmn miû*b wsa «b© r-nNsnm rtwmn m©*b ny^o 
riTn ûvs cmnn mb n« aiwn. 

* C'est à cela que font allusion les mots '■pftD VPbin "W &3 ^. 
1 Cf. Alfred de Reumont, Vittoria Colonna, p. 10. 



JACOB MANTINO 21 5 

nant-général de Charles- Quint, qu'il accompagna dans son expé- 
dition contre Tunis, avait attiré sur lui les regards de l'Italie 
entière et fait craindre qu'il n'envahît la France avec ses troupes 
victorieuses, pour combattre François I or dans son propre pays. 
Alors se passa ce fait inattendu que son armée, supérieure en 
nombre aux troupes françaises de plusieurs milliers d'hommes, 
fut battue et presque exterminée entièrement près de Gerisoles *, le 
14 avril 1544, le lundi des Pâques chrétiennes et le septième jour 
de la Pâque juive, au moment où elle accourait pour débloquer 
Carignan, assiégé par le duc d'Enghien. Six mille Français d'un 
côté, et, de l'autre, treize mille Espagnols et Allemands jonchè- 
rent le champ de bataille. Le marquis du Guast lui-même fut 
blessé et dut être transporté à Milan. La flotte turque qui, en mai 
1543, sous le commandement de Chaireddin, avait rançonné la 
côte calabraise, hiverna sur les côtes de la Provence. On ignorait 
encore où elle se rendrait en quittant le port de Toulon et quelles 
régions d'Italie elle choisirait pour y exercer ses pillages et ses 
dévastations. On parlait de soixante-dix nouvelles galères dont 
elle s'était renforcée 2 . 

C'est seulement après avoir rempli la moitié de sa lettre de nou- 
velles politiques que Joseph Haccohen se décidait à parler de l'ap- 
pui qu'il demandait à Mantino. Il connaissait la situation élevée 
que son ami occupait à Venise et son influence auprès de l'ambas- 
sadeur de Charles-Quint. C'était précisément à Diego de Mendoca 
que Mantino devait demander une lettre pour l'ambassadeur impé- 
rial à Gênes 3 , afin qu'il appuyât la cause de Joseph Haccohen 
contre ses frère et sœur auprès des autorités locales. Il priait aussi 
Mantino de demander à l'ambassadeur impérial et à l'ambassadeur 
de France des lettres pour André Doria 4 , alors âgé de soixante- 
dix-huit ans, le plus grand héros de mer de son temps, tout-puis- 
sant à Gênes, dont l'intercession suffirait à elle seule pour faire 
triompher la cause de Joseph. Il est évident que Mantino était un 

1 Lorenzo Capelloni, Vit a del principe Andréa Doria (Venise, 1568), p. [106 et suiv. 

* Cf. la relation plus détaillée de Joseph Haccohen, "Obfab tZ]' , fà" , ! , T "HtH 
ri£Pl£, p. 124 a, où toutefois il faut lire, au lieu de ûv D" , T&2T S^la^S, 
û"P "1UJ3H ï"U3")ÊO. Ici il indique comme chiffre des pertes des Impériaux seize 
mille hommes. 

3 Cela est indiqué par le mot tffn. 11 faut donc rectifier ce que dit M. Loeb, p. 60, 
ibid. : « à un autre ambassadeur qui n'est pas désigné ». 

4 Le fait qu'André Doria eut aussi à combattre un redoutable pirate juif résulle 
d'une relation de l'ambassadeur anglais de Venise, Jean-Baptiste de Casale, adres- 
sée au duc de Norfolk, à la date du 16 août 1533. 11 écrit : As to Coron it was repor- 
ted at Rome a few days ago that Andréa Doria was informed that the famous Jewish 
pirate had prepared a strong fleet to meet the spanish galleys which are to join Dorias 
nineteen. Voir Letters and papers Henry VIII, VI, 99!, p. 427. 



216 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

proche parent de la famille de Joseph Haccohen, car Joseph lui 
envoie des compliments de la part de sa femme et de tous les siens. 
Mantino lui-même paraît avoir été veuf à cette époque; du moins, 
il n'est pas fait mention de sa femme dans ces lettres, dont la pre- 
mière mentionne expressément le fils de Mantino, à qui Joseph 
Haccohen envoie ses salutations. 

Ce fils de Mantino, nommé Samuel, du nom de son grand-père, 
était déjà très familiarisé, dans sa première jeunesse, avec la 
science rabbinique. Les trésors littéraires de la maison paternelle, 
la lecture des précieux manuscrits possédés par Mantino et qui à 
Rome attiraient dans la maison du médecin du pape maint collec- 
tionneur chrétien, éveillèrent de bonne heure dans l'esprit de Sa- 
muel le goût pour la littérature hébraïque, dont la profession et la 
position sociale de son père auraient pu facilement le tenir éloi- 
gné. A Venise, centre de l'imprimerie hébraïque, Mantino trouva 
encore plus d'occasions qu'à Rome de faire acte de libéralité en 
mettant ses manuscrits à la disposition de tous ceux qui voulaient 
les utiliser. En 1545, sortit des presses de Daniel Bomberg la pre- 
mière édition des ouvrages midraschiques et halachiques Sifra 
et Sifrè\ pour lesquels Mantino avait prêté les manuscrits de sa 
collection. Ce fait mit sans doute Samuel en relation avec les im- 
primeurs juifs de Venise. Du moins, nous le trouvons en 1547 oc- 
cupé de la préparation d'un texte corrigé du grand sermonnaire 
d'Isaac Arama *; c'était la seconde édition de cet ouvrage si aimé 
et si lu. 

A ce moment, Samuel se contentait encore de jouir de la gloire 

» A la fin du "nDO, éd. Venise, 154o, il est dit : Sn3Nb?3 3l3tfb73!l tZibOni 

13N £327331 frifirawan iip" 1 3i33i i* rti ^hon insoi s^noo -oi-pr^ 
t3TKDii:i ^-na» bbi3n ûannb inn M3i3 "ion ^bib yn« 1373 ûiat 
tmso 1503a rs/Oi bj>n nab firnnb n'ar inoo y":3373 ap^ i"n733 
rrnana "pi-isao ûimn dn rroïb *n3 iiïw maa 1^733 *-ion ib« 
ron 12b 11733^ niroîm 101173 r-naa ODODb 3i3n;i —ion ' — i^b 
n"i 'a en Eannbroi inm . 13102733 o^b tabo^ ni tzrm ^nb 
rnisi b3 ^"lati aisb i^bs3 oinb. 

* A la fin de pn^" 1 nip?, éd. de Venise, 1547, p. 309 £, il est dit : p hy 

t^b s-rami ï-Ena i3p ïiToan i3p 1^7373 inoi 11370073 ib3a û^i 
r-1733-n tsitB3N tarao 111 b:> ï-i^im !-p3 ibi3i r<î73D &nn ^3 irrni 
ini vain 1311 1313m m:n p73i3>a isbo £3^73317173 &i7oan 
mi iiaraon nvta do 3i^n «bo Hcron 1173? rrri ab ^3 imKsTn 
r-ns-'bpm r-ibiODrn mainm Ssini im3i pin £31:2» 13 itosim 
^3"! y"3 rmaï "-Tnaa no?3 n"nn3 "jinsn : oi73bip ûnib* iT^3?n 
inban qioib^Dn obon Dann "-T'nas bariM ^"3 biaoToîn iDiip73 
rb» oi-ipn 3iopn nain b3 ion "p "pas» 2 P 3, " t 3 b inaob «snn 
1731 îtpjt 1N2 ïwib ^ion «b 1317331 ^d rflaibjn b3 ' — n^b nisiïti 

^"T 1D11p73 y"3 n^!3T ^"-33 31073 m 3 II . 



JACOB MANTINO 217 

paternelle. Ses traductions, qui, sous l'égide des noms célèbres des 
papes, des cardinaux, des doges et des hommes d'Etat, s'étaient 
répandues par delà les frontières de l'Italie, avaient rendu célèbre 
le nom de Mantino. C'étaient surtout ses remaniements de quelques 
parties du Canon d'Avicenne, dont sa nouvelle traduction latine 
avait le grand mérite de corriger les points obscurs et les erreurs 
particulièrement regrettables dans un ouvrage de médecine pra- 
tique, qui lui avaient valu la considération et l'admiration géné- 
rales. La conviction au sujet de l'insuffisance de la traduction la- 
tine du Canon d'Avicenne et de la nécessité de recourir au texte 
hébreu pour la contrôler, était si répandue, qu'André Vesale l 
avait recours aux conseils de son ami le médecin juif de Padoue, 
Lazaro de Frigeis, qui lisait avec lui le Canon dans le texte hébreu 
quand il voulait être sur du sens dans Avicenne. Précisément, la 
partie du Canon dédiée à Marc-Antoine Contarini venait de pa- 
raître pour la seconde fois à Padoue*. La continuation de ses tra- 
vaux promettait la gloire et répondait à un véritable besoin. Aus^i 
Amatus Lusitanus, lors de son passage à Venise, insista-t-il au- 
près de Mantino pour qu'il publiât tout le Canon d'Avicenne qu'il 
avait commencé à corriger avec succès, en le remaniant com- 
plètement, afin de le rendre ainsi vraiment utilisable pour la 
science 3 . 

Ce projet qui, selon la déclaration d'Amatus, avait pris racine 
dans l'esprit de Mantino, a-t-il eu quelque influence sur la résolu- 
lution qu'il prit de renoncer à sa position et à ses occupations à 

1 Fabrica, à la fin, I : à familiari mibi amico Lazaro Hebraeo de Frigeis (cum quo 
in Avicenna lectione versari soleo). Cf. N. Roth, L cit., 117, note 7, et Steinschneider , 
Die hebraeischen Uebersetzungen des Afittelalters, p. 690, note 252. Le célèbre profes- 
seur d'anatomie de son temps, Jacob Sylvius de Paris, savait aussi l'hébreu; voir 
Roth, ibid., 65, note 1. 

* Voir Pièces justificatives, VI. 

3 Amati Lusitani curationum medicinalium centuria prima curatio prima. Il y a à 
la fin des notes, à propos d'une faute de traduction dans le Canon dont parlait Ama- 
tus : • Faxint dii, ut nobis aliquem Arabicè et Latine loquentem mittant qui Avicennam 
latiniorem et incorruptiorem faciat, confecerat enim opus hoc Jacob Mantinus Hebrœus, 
uir multarum linguarum peritissimus ac medicus doctissimus, quijam nonnuilas partes 
Avicennœ doctissimè interpretalus fuerat, veluti prirnam Fen primi libri, et quartam 
primi et primam Fen quarti ac nonnulla alia, nisi malus quidam genius eum a tam 
felici successu retraxisset, convocaueram enim ego hominem quum Venetiis agerem ad 
hoc complendum opus, et quasi jam in hanc meam heresim hominem tiaxeram, nisi 
patritius quidam Venetus Damat-cum Syn» civitatem petens, ut ibi publicus Veneto- 
rura esset negoliator secum duxisset, et a quo itinere Dicius Didacus Mendocius Ca- 
r</|i Quinti Imperaioris apud Venetos vigilanlissimus Orator illum nunquam retrahere 
polu.t, ubi intra paucos dies vitam cum morte commutavit. Dabit tamen Deus aiiquem 
qui nobis integrum Avicennam restituât, latiniorem laciat ac poiitum emittat >. A la 
fin de la Cent., IV, cur. 70, Amatus dit aussi : Est sanè Aviceuna) opus, ut vastum, 
ita impeditum et caligina obscurà obsitum, altero Galeno, ut a meudis et erronbus 
purgatum in totum restitualuar udigens. 



218 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Venise pour suivre un ambassadeur de la République en Orient, à 
Damas, comme médecin particulier? Voulait-il, comme André de 
Belluno, séjourner quelque temps dans un milieu où Ton parlait 
l'arabe pour se consacrer ensuite en Europe, à son aise, à la tâche 
de traducteur qu'il avait encore à remplir? Ou bien était-ce de 
nouveau un événement inconnu qui le détermina à plier sa tente 
et à commencer une vie nouvelle sous d'autres cieux? Nous l'igno- 
rons. Grâce à la relation d'Amatus Lusitanus, nous savons seu- 
lement d'une façon certaine qu'il quitta Venise et qu'il suivit 
l'ambassade vénitienne en Syrie, à Damas, comme médecin parti- 
culier. En vain son ami et protecteur, l'ambassadeur de Charles- 
Quint à Venise, Mendoca, qui lui avait rendu tant de services, 
comme Amatus l'entendit sûrement de sa propre bouche lorsqu'il 
fut appelé à lui donner ses soins 1 , essaya de le détourner de l'exé- 
cution de son projet. Sa destinée le poussait; il allait vers la mort. 
On ne sait si c'était Francesco Lorenzo di Alvise 2 , qui occupa les 
fonctions de consul vénitien à Damas du 29 mai 1547 au 28 mai 
1549, ou si c'était Piétro Pizzamano di Giô Andréa, qui lui succéda, 
du 16 septembre 1549 au 18 juin 1552, qu'il accompagna comme 
médecin particulier. Il semble que ce fut Pizzamano qui l'emmena 
avec lui et que ce fut Mantino à qui le Sénat, par son décret 
du 19 juillet 1549 qui transférait le siège du consulat syrien 
de Damas à Alep, accorda un traitement exceptionnel de 180 
ducats au lieu des 160 ducats qui étaient affectés jusque-là au 
médecin du consulat de Damas. Le séjour que Mantino devait 
faire sur ce nouveau théâtre d'action fut fort court. Au bout de 
quelques jours de résidence à Damas, Mantino mourut prématu- 
rément. 

Samuel Mantino avait suivi son père dans son voyage. Du moins 
il me paraît certain que le Samuel Mantin qui a inscrit son nom 
sur le Commentaire du Pentateuque dans le ms. Eb 399 de la bi- 
bliothèque royale de Dresde comme ayant acquis cet ouvrage à 
Jérusalem 3 , n'est autre que le fils de Jacob Mantino, qui, par af- 
fection filiale, émigra avec son père, comme s'il avait pressenti 
que celui-ci ne reviendrait pas de son voyage. 

Cependant Mantino ne quitta Venise que lorsqu'il eut mis en sû- 

1 Curationum medicinalium Centuria, I, Curatio XXXI (Florence, 1551) p. 190 : 
Nam Venetias iueram, ubi diuura Didacurn Mendocium Caroli Quinti imperatons 
apud ipsos Venetos vigilantissimum Oratorem aegrotantem inveni et curavi. 

* D'après les communications des Archives de l'Etat de Venise. 

* P. 64 g, il y a cette mention : pî35» biOOT "3N !TWlb»n Y^STi 'ïlb 
N"33in d^btB'lT'a ""DOS V^P* Cf. H.-L. Fleischer, Catalogus Codicum manus- 
criptorum orientalium bibliothecae regiae Dresdensis, p. 67, N° 399. 



JACOB MANTINO 219 

reté le fruit de son labeur de longues années, les traductions qu'il 
n'avait pas encore pu faire imprimer. Dans l'édition des œuvres 
d'Averroès, qui parut dans la célèbre officine Giunta de Venise, les 
travaux de Mantino, ses traductions de quelques ouvrages d'Aver- 
roès, cultivé par lui avec zèle depuis l'enfance, sa traduction du 
Commentaire de Lévi b. Gerson sur Aristote et Porphyre furent 
aussi imprimés. Le 26 avril 1550 le Sénat de Venise accorda, sur 
leur demande, aux héritiers de Luca Antonio Giunta un privilège 
de quinze ans pour leurs articles de dépôt parmi lesquels figu- 
raient aussi les traductions de Mantino 1 . Ainsi sa renommée 
grandissait encore à Venise longtemps après sa mort survenue à 
Damas. 

Non seulement son funeste projet d'émigration en Orient a dé- 
terminé sa mort prématurée, mais il a aussi effacé son souvenir 
chez les Juifs italiens, d'ordinaire très attachés à la mémoire de 
leurs hommes éminents et il a servi à supprimer presque entière- 
ment les traces, peu nombreuses d'ailleurs, de son pèlerinage ter- 
restre. C'est ainsi seulement qu'on s'explique que, lorsque le pas- 
teur de Herrenlaurschitz, Chrétien Théophile Unger, demanda en 
1717 des renseignements sur la vie du grand traducteur, le nom 
même de cet homme de mérite était oublié dans les milieux juifs 2 . 
Même Isak Vita Cantarini, le savant rabbin et célèbre médecin de 
Padoue, ne put donner aucun renseignement sur Mantino 3 , qui 
naguère avait séjourné dans sa ville natale et qui avait tiré de l'en- 
seignement qu'il y reçut la base de son érudition et de sa science 
médicale. 

David Kaufmann. 



1 Voir Pièces justificatives, n° VI. 

» Ozar Nechmad, III, 129 : b^atZ53 bfrnttP V2^tl b^N ttSÏTl TtoTl Vnpn ^ 

nnb anT V** >p !"Wn* T*o bip "p^ bas b"Dn i^aa np*-» û^nrr 
n-marn te*» V'p niï-iïi nb^n Dann (bu) i^tû. 

» Ib., 134. 



220 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 



LES DEDICACES DE MANTINO. 
1. 

Paraphrasis Averrois Cordub... principis : de partibus et generatione 

animalium*. 

Romae, 1521. Quinto Nonas Julii. 

Leoni decimo Pont. Max. Jacob Mantinus Hebreus medicus perpe- 
tuam felicitatem. Inter caeteras naturalis Philosophise partes ea pro- 
fecto iucundissima est (LEO summse Pont.) quœ de Animalium naiuru 
ortu partibusque pertractat: Sunt enim res eius modi quas ignoraro 
hoc turpius est nobis : quo nostris frequentius oculis obversautur. 
Ea sic tradidit Aristoteles divino vir ingenio : ut ipsius naturae inter- 
pres fuisse videatur. Multis post annis Averrois Gordubensis (qui 
unus interpretis nomen iure merito est as^equtus) ut caeteros Aris- 
totelis libros ita eteos : qui de partibus et generatione animalium in- 
scribuntur explicavit : conscripta brevi quadam sed certe Divina pa- 
raphrasi, in qua Aristotelis sententiam adversus Galenum Avicenam : 
et alios complures acerrime défendit. Hanc quum diu a Latinis desyde- 
ratam nuper offeudissem nostris (hoc est Hebraicis) exarctam litteris ; 
incredibili gaudio sum affectus. Nec prius destiti : quam eam pro virili 
meo: in latinam converterem orationem: facturum mearbitratus gra- 
tissimum iis, qui scientiam (qua3 de natura est) profitentur. Nam ut 
rerum naturalium cognitionem sine Aristotele adipisci difficile est: 
ita Aristotelem : sine Averroi profiteri (meo quidem iudicio) non est 
valdee probandum. Sed quoniam mulios et praesertim eruditos: ab 
huius lectione interpretis avertit : inculta horridaque barbaries quœ 
non tam ipsius authoris est culpa : quam iiiius : qui primus ex Ara- 
l)ico in vestrum sermonem transtulit : huius volumina dedimus 
operam (quantum nostri vires ingenii eficere potuerunt) ut si is non 
muhum oruateatque expolite: saltem non nimis barbare aut aspere 
loqueretur : fide ac diligentia sine controversia usi sumus, quod facile 
perspexerint ii, qui cum Hebrœo latinum codicem conferre voluerint. 
Heec sunt magnée LEO quae ex meo penu possum depromere : mu- 
nera in quam exigua sed non omnino aspernenda. Transferendi enim 

1 Copie de M. Léopold Koritschan à Vienne. 



JACOB MANTIiNO 221 

negotium : et si tam magnificum non sit: quam propria conscri- 
bendi tamen cum summo labore et non mediocri rerum de quibus 
agitur indigeat cognitione non videtur sua esse laude fraudendum. Id 
autem (qualecuuque est) tuo tibi iam pridem jure vendicasti : non 
tam ob rationem dignitatis tuse : quce maxime ab omnibus est ha- 
benda : quam ob incredibile studium : quo bonas artes alioqui de- 
pressas erigis : atque sustentas : quae res non minorem tibi gloriam 
est allatura : quam attulerint propagatum imperium et alia abs te 
preclare gesta : quae sempiterne posteritatis mémorise comendata 
erunt (quod a me allinet) Et si addictus sim religioni longe ab ea 
diversee, cuius tu es moderator et arbiter: meum tamen esse exis- 
timavi semper te venerari : tibique offerre, quicquid agellus meus 
(licet incultus) ferre potuerit. Habemus conscripta noslris litteris 
complura gravissimorum Authorum volumina presertim Medicorum 
quœ omnia primo quoque tempore : in latinum convertam : t.uoque 
nomini consecrabo. Interea parapbrasim hanc Averrois accipe : ac 
(si quando per occupationes tuas licebit) lege : inter caetera enim 
laboris mei preemia boc erit vel praecipuum me tuo iudiciio compro- 
batum esse. Valk. 



2. 

la dédicace du livre Epitome Metaphysicœ 
d'après l'édition DE BOLOGNE, 1523 ». 

Herculi Consagœ Electo Mantuano Domino suo Illustrissimo Jacob 
Mantin Hebreus Medicus. Secundam optât Fortunam. 

Quoniam inter philosophorum sectas. R. D. Princepsque Illustris- 
sime, peripathetica profecto videtur : hac tempestate nostra caeteras 
antecellere. Tum quia nobis propinquior tempore. Tum maxime : 
quia sensui cognatior quo natura summopere gaudet : ab eoque 
omnes ferme : disciplinas initium sumunt. Et si platonici oppositum 
célèbrent ordinem : Ab intellectu. n. (== nam) originem suas doc- 
trine suamque disciplinam nancisci nituntur. Neminem tamen latet 
hanc esse probabiliorem facilioremque preesertim in rerum natura- 
lium notitia : nam in methaphisicalibus sepissime errare : et raris- 
sime demonstrare contingit : nisi quis divino afflatu imbutus fuerit. 
In consortio vero buius peripathetici novissimi dogmatis : solus 
Aristoteles colitur ad sideraque extollitur : et omnes laudes illius 
sectae : iure merito ad se vendicavit : cui omnes posteriores gra- 
tias referunt et agunt cum ea quae scripsit : quadam brevitate : 
admiratu digna: ordineque mirifico compacta ab eo habeantur. 

1 Je dois la copie de ce précieux document, d'après l'édition de Bulogne, 1523, à 
l'obligeance de M. Francesco Bancalari, par l'intermédiaire de M. le prof. Ignazio 
Guidi à Rome. 



222 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Huius equidem expositores atque commentatores : innumera biles, 
prope dixerini, extant : Inter quos. Unus tantum Averroys Cor- 
dubensis machometanus : senteatiis ipsius Aristotelis maxime 
accedere nullus prorsus potest ambigere. Quis nam prœter Aver- 
roem ita abunde Aristotelem commentatus est? Edidit namque 
ipse : super libros Aristotelis très expositiones : unara videlicet lon- 
gam iuxta litteram, quam latini in nonnullis libris habent. Aliam 
vero quae per tractatus et sumraas atque capitula procedit ad instar 
paraphrasis : quam ut reor : ideo fabricavit : ut si quid in longa 
errons accident : ex brevitate vel incorrecta translatione textus 
possit tutius mentem suam aperire cum in ea non sequatur seriem 
verborum Aristotelis sed tantum sententiam. Condidit et tertiam bre- 
vissimam potius summulam quandam : seu epilhoma : in quo 
aggregat rationes dumtaxat demonstrativas : vel robustiores ipsius 
Aristotelis difficilesque sententias digressionibus : ut eius moris est 
diluit. Ad necessaria quaesita tantum observanda : in qua summula 
tectum latebat : epithoma metbaphisice quod amplectitur omnes 
duodecim libros Aristotelis quatuor tractatibus tantum: ipsumque 
tuo nomine nunc interpretatus sum : ex hebraica in lalinam ora- 
tionem : cum eas expositiones omnes in sermone hebraico obti- 
neamus: quas deo duce : teque favente transferre spero in latinum 
idioma : quum primum librum Colliget Averroys (ut incepi) verti 
perfecerim. Est enim ille liber totus perverse depravateque trans- 
latus : quod facile iudicari poterit si nostra cum prima examinetur 
traductione et correctiones errorum : in prisca Avicennœ transla- 
tione inventorum: qui fere infiniti sunt: in lucem dederim : para- 
phrasis quoque Iohannitii interpretari desierim super plurimos 
libros Gai. opus sane laude dignum : cum diffinitive et divisive in 
eo procédât : et prolixitatem Gai. in miram redigiat brevitatem. Te ta- 
men annuente et aspirante. Et quamvis in his libris vertendis ; et iam 
conversis a nobis latiuam eloquentiam non profîteamur. Fateor enim 
me eam non esse assecutum. Illam tamen traductionem quaa pridem 
fede et barbare: latinis data fuit: atque obscure non imitabimur. 
Sed pro viribus conabimur sententiam integram authori reddere 
et intelligibilem. Quapropter hoc epithoma metaphisice Averroys p°. 
[== prelo] transferre decrevi, cum in longa commentatione ipsius quam 
latini habent, multa inculta et mutiliata appareant, propter depra- 
vatam traductionem idque profecto est familiare omnibus priscis 
traductionibus Averroys fuitque causa, ut multi hac etate doctrinam 
Averroys damnent, quod fortasse temere faciunt, cum omnis bona 
philosophia iam diu ab Averroë accepta comprobataque fuit, ubi re- 
ligioni non obstat : et si aliqua non esse probe dicta videantur ab 
eo, non equidem eius ignorantise ascribendum : sed traductionis 
vitio (in maiori parte.) Accipe igitur Praesulum decus, epithoma me- 
taphisice: Averroys quod tuo dicavi nomini : cum neminem putavi 
hoc tuo evo : plus decere : lucubrationes meas inscribere quam tibi : 
tum quia litteratura probitate nobilitate prœditus es. Tum etiam 



JACOB MANTINO 223 

quia bonas mentes iuvare patrocinium assumpsisti tuaque prae- 
sentia opem fert philosophis piis probisque. Ingénia recta ad te con- 
ducis libros quoque varios tuo ère uudique aggregas : ut aliis couices 
bonum : ut boni moris est : et philosophiam locupletare cupis pa- 
trem profecto atque patriarn nou degeaeras : et aquam claram ex 
illo raagno fonte pra3elarissimi philosophi Pétri Pomponatii patrieii 
Mantuani bibis. Neque a dextris tuis illum eruditissimum Iohannem 
Franciscum Furnium unquam atnoves. Nullae prorsus sunt cogita- 
tiones tam arduce quae curam banc a te excutiant : facis Hercle rem 
per quam semper vives : pandis namque vêla ventis prosperis du- 
centibus ad optimum morlalium vitae finem : quam ob rem ratus 
sum rem baud ingratam tibi me egisse : ut si quando ex negocio 
pubblico ad ocium : tua generosa meus respiret : aliquid huius me- 
thapbisicalis contemplationis degustet : et meas novas fruges ut 
sunt : libare dignetur : et si exiguum et tenue hoc donum com- 
paratum magnitudini dignitatis tua?. Aio tamen et corde amplissimo 
tibi manante leta obsecro fronte sacriflcia hec litteraria tibi per- 
litata acceptare non dedigneris : et in mei laboris prœmium praeci- 
puum hoc cupio te valere et me ut cepisti amare. Vale. 



3. 

Prœfatio Rabi Moysis Maimonidis Cordubensis Hebrœorum doctissimi in 
œditionem moralem seniorum massechetk Avotà apud Hebrœos ?iun- 
cupatam octoque amplectens capita eximio arlium et medicinœ doc- 
tore M. Jalwb Mantino medico hebrœo interprète. 

Illust. Gui. Rang. Gomiti. Digniss. Jakob Mantin Medicus Hebraeus. 

S. P. D. 

Etsi illust. Princeps, tecum sermonem fecisse mini gaudeo ita ut 
non modo verbis exprimi, sed ne mente quidem cogitari id unquam 
possit, tamen mullo maiori me afficit laetitia, qum et abs te hono- 
rifice exceptum me viderim. et arctissimo amoris vinculo (Qua3 in te 
est erga litterarum studiosos humanitas) maxime devinctum coguo- 
verim, Gum praesertim variis ac multiplicibus studiorum generibus 
praeter res publicas bellicasque te detineri nedum delectari prospexe- 
rim. Sed prae caeteris id. s. maximum fuit et multo mihi gratius, 
quum hebraicarum literarum interpretationis desiderio ita teneare, 
ut quicquid in ipsis lateat, id omne tibi ac tuis cures parare omnia- 
que tuo auspicio toti terrarum Orbi, nota fieri, enitaris Et rite. 
Quidnam potest esse vero Principi decentius, quam monstrante 
iter virtute percelebris ubique terrarum tieri ? Quid ei honorificen- 
tius? Quidne magis décorum, quam ipsa et duce et comité, nescio 
quid divinum adipisci ? quo et ipsam mox adipiscatur immortali- 
tatem. Quam ob rem oblata est mihi tandem facultas, ut summa in 
te mea observantia re ipsa et (ut aiunt) sole clarius elucescat. Quod 



224 REVUE DES ETUDES JUIVES 

si fecero et si tibi obsequiosus fuero, nihil perfecto mihi clarius aut 
iucundius contigerit. Quare ne sis ullo pacto meum amplius desy- 
deraturus officium et ut meum in te studium magis ac magis in dies 
dilucidius appareat pervetusta litterarum nostrarum monumenta 
evolvens, libellus mira ornatus elegantia nec certe illepidus, ultra 
mihi se obtulit ae si eum tuo nomini dedicandum nequaquam se la- 
tuisset [sic]. Dii boni, quam humano generi profaturus quam pertulis 
[sic). Gontinet nam non impolitum Prohemium Rabi Mosis in seditio- 
nem moralem seniorum nostrorum quam non alia re freti ediderunt 
viri illi probatissimi nisi ut optimis moribus homines instituèrent. 
Jtaque humanissime Princeps, si provinciam hanc, tuo maxime surap- 
tam ductu si dicendi genus si denique interpretandi modum non im- 
probaveris, dabo operam ut quamprimum nactus fuero ocium huius- 
cemodi operi ac labori me accingam. Quam ob rem non incongruum 
fuerit, si me de singulis iis, quae potissimum a me latino sermoni 
donari percuperes mihi significaveris. Navabo siquidem operam, ut 
tamelsi medicee artis negociis detinear id a me non frustra petiisse 
intellegas. Et quamvis pro Illustriss. Patrono meo Reverendo Her- 
cule Consaga, Principe proculdubio liberalissimo omnique virtute 
ornatissimo, Averrois Philosophiam sim iuterpretatus, non omittam 
tamen bis negociis impeditus, tibi morem gerere. Temporis nam an- 
gustiam, studiosa solertia et quam diligentissima exercitatione resar- 
ciam. Tu vale, Et de me, quse tibi quoquo modo placere credis, libère 
cuilibet polliceare. Tua enim et tuorum sunt, quee habeo omnia. 
Vale. Bononiae. 



La dédicace du livre Avicennœ Arabis quarta Fen 

primî de universali ratione medendi per M. Jacob medicum 

Hebrœum latinitate donata Hagenoviaa 1532, 8°. 

Andréa Griti, Sereniss. ac Excellen. Venetiarum Principi, Jacob 
Mantinus Hebrœus secundam optât fortunam. 

Inter eos qui hactenus Arabice de medica arte scripsere, Serenis- 
sime Princeps. clarissima omnium confessione, Primus Avicennœ 
gloriee locus attributus est. Nam licet, quœ composuit ab antiquio- 
ribus, presertim Grsecis, copiosissime ornatissimeque tradita fue- 
rint, ea tamen omnia doctissimus ipse fœlici brevitate, in mirificum 
redegit ordinem, ita, ut eo docente multo facilius quam aliis omni- 
bus, ea qua3 ad medendi rationem pertinent, percipi valeant. Quare 
velut lege quadam sancitum est, ut in publicis gymnasiis, Avic. 
opéra maxima animorum satisfactione legantur, eiusque libri plu- 
rimos expositores habuerint, quod non itidem cœteris obtigisse 
videmus. Sed quoniam Avicenna in scribendo gentilitio ac sibi pe- 
culiari, Arabico idiomate usus est, quod a latinis hominibus non ita 



JACOB MANTINO 225 

facile comparalur, eius operum traciuctio maximis ac multis erro- 
ribus scatet, quos Andrœas Belueusis, ;etatis nostrae medicus insi- 
gnis et Arabica latinaque lingua pariter eruditus, magna ex parte 
laudabiliter emendaverit, alieno tameu semine campum penitus ex- 
purgare non potuit sed adhuc plurima relicla sunt quee veluti nebula 
quadam veritatem lectioms obducant. Quam obrem ego qui nihil 
magis proprium homiois esse semper existimaverim, quam quoquo 
modo universis utilitatem conferre mortalibus, Quemadmodum ple- 
raque in variis facultatibus ex Hebraico in latinum sermonem con- 
verti, ita nunc aliquos Avicennee commentarios aggressus, eos ma- 
cuiis omnibus emendatos ac quoad fieri possit, absolutissimos 
lalinitate donatos, tanquam evidens animi mei indicium legentibus 
offerre decrevi. Qui postquam meam cum aliorum interpretatio- 
nibus comparavenut, quid mini debeant ipsi viderint. Cum autem 
très potissimum Avicennee partes in gymnasiis publiée legantur, 
videiicet prima pars primi libri, quae prima fen primi dicitur, et 
quarta, quae quarta fen primi nuncupatur ac prima pars quarli 
libri, quae prima fen quarti appellatur, ea omnia in latinam oratio- 
nem vertere proponens, a quarta fen primi libri interprétai! exorsus 
sum, quia haec pars maiorem caeteris in universali medendi arte 
utilitatem afferre videtur et hanc primo in lucem edere volui. Mox 
autem annuente deo optimo maximo ad reliquas expediendas accin- 
gar. Cum vero omnes fere qui aliquod literarium opus in lucem 
edere meditantur, alicuius patrocinio comendatum emittant. Idem 
mihi facere cogitanti, tua vere serenitas occurrit, quae tanta est ut 
quascumque animi tenebras atque perturbationes solo intuito dis- 
cutere valeat. Quando ea te pulchritudine ac dignitate corporis 
exornari contigit, ut nemo te conspectior hactenus imperasse cre- 
datur, cui animi pulchritudo, cum prudentia, tum consilii matu- 
ritate ut effectus ipsi probant, ac omnium moralium virtutum pro- 
bitas aeque respondet, tibique potissimum duabus de causis, hanc 
editionem nostram deberi arbitror, vel quia vestro florentissimo 
studio Patavio a puero fuerim semper addictus, nunc vero preecipue 
ob egregiam eorum eruditionem qui ibi publiée profltentur, vel quo- 
niam Respub. cui tu merito preesides iustius antiquioribus prœpo- 
nenda quam recentioribus comparanda, ita de me iam mérita est, ut 
omnia illi debeam, omnia optem, Ne vero in dicendo sim prolixior 
quam ipsa res postulare videtur, has princeps illustriss. tuo nomini 
dicatas elucubrationes suscipe, tuaque si opus fuerit auctoritate 
défende. Non quod eas te diguas existimem, sed ut mea tibi mens 
aliquando manifesta fieret, quee publiée ac privatim huic civitati 
pro viribus inseruire proposuit. Nec tamen gratum ideo tibi minus 
me futurum spero, cum qui quod potest dat, omnia dédisse censeri 
debeat. Vale. 



T. XXVII, n° 54. 15 



226 REVUE DES ETUDES JUIVES 

5. 

LA DÉDICACE DE LA PARAPHRASE DE PLATON. 

PA VIO III. PONTIFICI MAX. 
Jacob Mantinus Hebrœus l 

Inter omnia imperaudi nomina, Pater beatis., hoc unum pastoris 
nomen tum antiquissimum, tum divinum, tum sanctum omni- 
busq' orbis terrarum populis pergratum fuisse nemo ambigit : ea 
siquidem imperandi facultas misericordia, mansuetudine, fide, pie- 
tate est referta. Iceirco nedum Graeci ubiq' pastorem populorum 
regem appellant, verum, sacri antiquse legis codices passim Reges, 
summosq' Sacerdotes, Judices, egregiosq' Prophetas, ac aliorum 
moderatores, pastores vocant : nec me hercule iniuria, cum Deus 
Opti. Maxi. Pastor Isrœlis a Davide fuerit nuncupatus, quam inter 
cseteras prsecipuam artem, primi omnium parentes, superis accep- 
tissimus Moses legislator eequissimus accurate excoluerunt. Qod 
nomen Ghristianis adeo venerandum , mirificum fuisse cernimus, 
ut qui ad summi sacerdotii apieern, dignitatemque fuerint perlati, 
illico pastoris nomine decorentur, quo nihil apud eos sanctius, 
nihil divinius, nihil deniq' prsestantius reperiri posse existimem. 
Qod non solum hominum opinioue, quam summis tuis virtutibus 
tibi comparaveras, sed divina quadam ratione tibi deberi significa- 
tur. Nam qui primus Farnesiorum cognomen in gentem tuam in- 
tulit, is (mea quidem sententia) nescio quo numine afflatus prasnun- 
tiasse videtur, aliquando fore, ut eius nominis ratio in sempiterna 
temporum série involuta, insigni aliquo dignitatis gradu immortalis 
efficeretur. Pharnes enim Hetruscorum lingua, quœ meo iudicio et 
syria est et ut patria Hebrseis recepta, pastorem, atq' gubernatorem 
significat : et sic Deus Pharnes Israelis apud eos vocatur. Salomon 
quoq' in gravissimo suo poemate, populum in hune modum intro- 
ducit loquentem : Àmicus meus mihi, et ego illi Pharnes inter lilia, 
id est pastor, ut iam non obscure ad gentilitia tua iusignia alusisse 
intelligatur. Qod nomen ex antiquissima Hetruscorum origine in 
tuae Beatitudinis familia, ceu diviuum quoddam oraculum relictum 
exsistit, quo tibi summum in Ghristicolas imperium promittebatur. 
Cum igitur Diis, hominibusq 1 faventibus in custodia quadam totius 
Christiani gregis sis constitutus Beatis. Pater diu mecum consyde- 
ravi, quidnam in publica leetitia tibi afferem, quod animum meum 
Sanctitati tuaa devotissimum, mirificumq' desyderium ratione aliqua 
declararet. Quanquam vero intelligerem nihil in me esse, quod tanta 
Sanctitatis tuae maiestate dignum videretur, tamen minus culpre in 
me residere putaui, si vel minimo quopiam argumento voluntatem 
meam illi aperierim, quam si nullas omnino voces ederem quibus 

1 Voir le privilège de Paul III, à la fin. 



JACOB MANTINO 227 

me ab ingratitudinis suspicione penitus vindicarem. malle etenim 
ineptus videri, quam ingratus, optimus quisq' débet, nam dilui hoc 
peccatum nunquam potest, illud humanitate eius, cui debetur 
gratia, corrigitur. 

Quocirca constitui Sanctitati tuœ hos Averrois Gordubensis in 
Platonis Rem-pub. commentarios, a me nunc primum latinité do- 
natos dicare : non quod putem eos ad Sanctitatis tuœ rationes per- 
tinere, quam sciunt omnes literis a pueritia deditam, cura per œta- 
tem licuit in gerendœ Rei-pub. scientia mirifice profecisse : sed ut 
culpa vacarem, quœ profecto mini inheesisset gravissima, si op- 
timo et sapientissimo principi studiorum meorum rationem non red- 
derem : quœ ab ineunte a3tate tibi débita fore semper speravi, cui 
literœ omnes earumq' professores se plurimum debere fateantur. 
Qod meum consilium a Sanctitate tua improbatum non iri adeo 
confido, ut etiam. laudem qua3 mihi ex ratione studii mei dubia 
certe esset, certissimam sola Sanctitatis tuœ humanitate putem 
consecuturum. Cœterum quid ça 1 Usée homini Peripatetico faerit, ut 
Platonis de Repub. dialogos susciperet interpretandos, in ipso sta- 
tim operis initio explicabitur. 

Reliquum est Beatis. Pater ut tibi me ipsum atq 1 

otii mei rationes, quœ in sacrorum librorum 

interpretationibus et rei Medicœ 

consumuntur studio diligenter 

commendem : optemq' 

ut sanctissimis tuis 

de Republica 

negotiis, 

atq' desyderio tuo felix 

exitus consentiat 

vale 

6 1 . 

Âricenna Primi libri Fen. prima mine primum per magistrum Jacobum 
Mantinum Medicum Hebrœum HEBRAICO IN Latinum translata. 

Patavii, M. D. XLVIJ. 
8° 
Glarissimo doctissimoque viro D. M. Antonio contareno illustrissimi 
senatus veneti apud paulum III. Pont. Max. oratori dignissimo Jacob 
Mantinus Medicus Hebreus S. D. Soient fere omnes vir Humaniste, 
lucubrationes suas primatibus inscribere cum ut id utilitatis aliquid 
référât, tum et ut ipsis contra novitatis invidiam magni nominis 
authoritas suffragetur, ego vero, cum superioribusdiebus primam, ut 
vocant, fen. primi libri Avicenœ ex hebraico, q. quidem nihil penitus 
ab ipso Arabico sensu discrepare, norunt omnes, vel mediocriter eru- 

1 Copie de M. Léopold Koritschan, à Vienne. 



228 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

diti, in latinum transtulerim, rem quidem medicorum communitati 
non inutilem idque impresentiarum compulsu quorumdam prelo tra- 
dendum curaverim tibi integro philosopho ainicorumque optimo ac 
nobilissima prosapia decorato. Jure dicandum duxi, cum, ut illud 
celeberrimo probatissimoque nomine, illustretur tuo, tum e(s)t ut sit 
tibi meee ergo te observantiae fideiq. memoria, et quoddam quasi pi- 
gnus amicitia3 nostrse. Erit tua3 humanitatis munusculum hoc quan- 
tuluncumq. sit, hilari benignaq. fronte acceptare, atque illud contra 
detractores authoritate tua defendere, quod si tibi cseterisq. probatum 
iri cognovero dabo operam ut in dies. Prima [m] fen. quarti libri Avi- 
cennse, que in publicis gymnasiis legi solet, ad communem utilita- 
tem in latinum sermonem etiam transferam, intérim cura ut valeas. 



II. 

EXTRAITS DES ARCHIVES DE L'ÉTAT A VENISE. 

MDXXVIIJ. Die XXIIJ Januarij, in Cons° X. 

Che per auctorita de questo Gonseio Sia concesso à Maistro Jacob 
hebreo phisico, chel possi portar la baréta negra per questa Cita 
nostra de venetia liberamente, habitando luj In Geto dove habitano 
li altri hebrei, Et questa concession se intendi valer et durar per 
tuto el mese de Marzo 1529 proximo futuro tantum, Et perche le 
prime patente non hanno havuto lo integro efï'ecto per esser stato el 
dicto phisico absente à Bologna, Et novamente qui venuto corne hora 
e sta referito, ge siano prorogate le patente per li doi mesi tantum ut 
supra. 

De parte 11 

De non 2 

Non synceri 3 

Capta. 

(Venise, Archivio di Stato. — Consiglio dei X. Deliberaz' Comuni, 
Registro N. 51 (4), c. 14*.] 

MDXXVIIJ. Die XXVIIJ Novembris, in Cons» X. 

Che per le cause et respecti hora allegati, sia concesso a Maistro 
Jacob hebreo physico de poter portar la baréta negra per Doi mesi, 
habitando perho in geto, come stano li altri hebrei. 

Ad requisitionem et instantiam efficarem Reverendi Episcopi de 
Avranges oratoris Régis Christianissimi. 

Départe 13 

De non 1 

Non synceri 2 

(Archivio di Stato in Venezia. — Gonsiglio dei X. Deliberaz 5 Comuni, 

Reg° N. 51 (4), c. 128.) 



JACOB MANTINO 229 



MDXXIX. Die XVIJ Martij in Consilio X. 

Essendone sta facta grandissima Instantia per el Reverendo Legaio 
qui existente, come in conformité ne scrive lorator nostro in Cortc, 
et parimente siamo pregati et instati per el Reverendo avranges ora- 
tor francese, et dal orator del Serenissimo Re de Ingelterra ad pro- 
rogar la concession a Maistro Jacob hebreo phisico de portar la Ra- 
reta negra, Ne pare conveniente admetter la intercession de cussi 
degni personazi, Maxime in questi turbulentissimi tempi che non se 
die in cose de tal natura descompiacerli, per le présente occorrentie 
al stato nostro, Accedendo, che per fidedegne relation ne e affirmato el 
dicto hebreo esser doctissimo in la theorica et prattica de medicina et 
haver fatto de belissime cure, che sara etiam de commodita et utile 
a questa cita nostra perho, 

Che per auctorita de questo Gonseio sia concesso à Maistro Jacob 
hebreo phisico, chel possi portar la baréta negra per questa Cita 
nostra de Venetia liberamente, habitando luj in Getho dove habitano 
li altri hebrei, Et questa concession se intendi valer et durar per 
mesi quatro li quai habino ad principiar passate Je feste proxime de 
pasqua. 

Départe, 10 4 

De non, 7 7 

Non syncery . . . 

Lecta fuit lex in Rubeo ad cartas 105. 

(Venise, Archivio di Stato. — Consiglio dei X. Deliberazioni Communi, 
Registro N. 52 (5), carte 9.) 



MDXXIX. Die primo Aprilis, in Cons° X. 

Che per auctorita de questo Conseio sia concesso à Maistro Jacob 
hebreo phisico de poter portar la baréta Negra per questa cita nostra 
de Venetia liberamente, habitando luj in Getho dove habitano li altri 
hebrei, et questa concession se Intendi valer et durar per tuto el mese 
de mazo proximo. 

Départe 13 

De non 3 

Non synceri 

Lecta fuit lex M. 105 de 5/6. 

(Venise, Archivio di Stato. — Consiglio dei X. Deliberaz' Comuni, 
Registro N. 52 (5|, carte 18 t°.) 



MDXXIX. Die XI Junij, in Consilio X. 
Che ad contemplation del Illustrissimo Signor Theodoro Triulcio 



230 REVUE DES ETUDES JUIVES 

sia concesso à Maistro Jacob hebreo chel possi portar baréta negra 
finoche dimorera qui esso Signor Theodoro, non obstante parte in 
contrario. 

Départe 10 

De non 4 

Non synceri 

(Venise, Archivio di Stato. — Cons dei X. Deliberazioni Comuni, 
Reg° N. 52 (5), c. 4G fo.) 

Glarissimi Signori Capi de lo excellentissimo Consiglio de X. 

Restando yo corne restaro sempre obligato a le Signorie Vostre de 
la gratia a raia instantia proiongata a maistro Jacob hebreo, di pos- 
ser portare la berreta negra, mentre,ch'yo dimorava qua in venetia, 
desidero anchora per questa medexima causa restarli de piu in piu 
obligato, Et questo perche vorrey, corne bene spero gratiosamente, 
ottenere, che quelle, a molti prieghi mey, et a nova instantia mia, 
refacessero gratia al delto maistro Jacob che non ostante la partita 
mia di venetia, la quale e piu presta che non credeva per le cause 
che vostre Signorie sanuo, possa continuare il portare la detta ber- 
reta sino al ritorno mio, o vero al beneplacito di quelle, allequale 
confessaro che non tanto mi moveno alcune virtuose qualita che 
conosco et provo nel detto maistro Jacob, per le quai mérita da 
ogniuno essere desideralo, quanto lo interesse mio particulare per 
la indisposicione che yo patisco, perche in vero ho sentito et sento 
grandissimo servitio da gli suoy recuedij, et vorrey esser sicuro tro- 
varlo qua in venetia ogni volta che ne havesse bisogno, da la quale 
non may si partira, se degnarano le Signorie Vostre fargli la detta 
gratia, la quai gratia potrebbe anche esser a commodo et servitio di 
quelle a lequal, che nostro Signor dio le guardi, potrebeno avenire de 
le indisposicione che yo patisco, et taie e la speranza che ho in 
Vostre Signorie che, perche mi persuado la gratia, da loro gia con- 
cessa et expedicta, mi muovo a ringratiarle et dirli che ne gli ho 
tutto l'obligo che si possa dire per cosa simile, et cosi in la loro 
buona gratia mi racomando sempre, Da sancto Zorzo maggiore el 
XXVIII di giugno 1529. 

Di vostre Excellentissime Signorie 
Servitore 
Theodoro trivultio. 

Lecta supplicatio suprascripta Gonsilio X. 



1529. Die 5 Julij in Cons° X. 

Quod in gratificationem Illustrissimi Domini Theodori Triulcij 
summopere hoc petentis auctoritate huius consilij çoncedatur Magis- 
tro Jacob hebreo physico quod possit portare biretum nigrum per 



JACOB MANTINO 231 

annum unum proximurn. Dummodo habitet in gelo sicuti creteri 
hebrei, et memorata fuit lex in Rubeo 105. 

De parte 41 

De non 5 

Non synceri 

Et quum esset dubium an esset capta ballotatum fuit inter Domi- 
nos consiliarios : et date 4 ballote quod esset capta et Ita publica- 
tum fuit Consilio. 

Capta. 

(Venise, Archiviodi Stato. — Consiglio dei X. Deiiberazioni Comuni, Filza N. 9.) 

MDXXIX. Die VI Septembris in Cons° X. 

Essendo sta sotto li V luio proximo posta parte in questo Gonseio 
de concieder à Maistro Jacob hebreo medico licentia de portar bereta 
negra in questa cita per uno atino, Et non havendo el debito numéro 
de le ballote limitato da le leze nostre essendo sta dechiarito per 
quarto de J conseieri nostri quella esser presa, che e inconveniente 
da non passar sotto silentio. 

L'andara parte, che per auctorita de questo Gonseio la dicta de- 
chiaralion facta per J conseieri et publication de essa parte sia cassa 
et nulla, ferme et in suo vigor remanendo esse leze et ordini nostri 
in taie materia molto importante. 

De parte 5 5 

De non 8 7 

Non synceri 3 4 

Nihil captum et pendet primo. 

(Venise, Archivio di Stato. — Consiglio dei X. Deiiberazioni Comuni, 
Reg° N. 52 (5), carte 88.) 

Eccellentissimi Signori, 
Prego aile Vostre Eccellentissime Signorie mi fazan gratia di me- 
ter la parte hozi nell 1 eccellentissimo consilio di X per la gratia che 
ho domandata dilla Barreta nera per misser Jacob hebreo dottor in 
medecina come gia la ha havuta, altra uolta. et sia per quel tempo 
che vorran le Signorie Vostre, a le qualle mi Raccomando da casa 
alli 30 di avosto 44. 

Lui si contenta per il tempo che io sero in Venetia in servitio di 
la Serenità di la Signoria et io me contento per che faco pénsier di 
stare assai. 

Al servitio di le Excellentissime Signorie Vostre 
Servitor Diego Hurtado de Mendoca. 

1544. Die 30 Augusti. 

Che sia concesso per auttorità di questo Consiglio a maistro Jacob 



232 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

hebreo medico chel possa portar la bereta negra per questa cila de 
Venetia ad beneplacito di questo Consiglio 

De parte 11 12 

De non 5 4 5/6 pendet 

Non synceri 

(Venise, Archivio di Stato. — Cons* dei X. Deliberaz 1 
Comuni, Filza N. 35.) 



MDXLIIII. Die XIX Novembris in Cons» X. 

Che in gratificatione del Magnifico Orator Cesareo sia concesso à 
Maistro Jacob hebreo medico chel possa portar la beretta negra in 
questa Gitta, et nel Dominio nostro per anni doi prossimi, si corne 
esso magnifico Ambassatore Instantissimamente ha rechiesto et 
fatto rechiedere piu fiate per il secretario suo. 

De parte 12 

De non 4 3/4 

Non sinceri 

Die suprascripto, in eodem Consilio. 

Che per le cause hora dechiarite a questo Consiglio, la publica- 
tione délia parte in materia de maistro Jacob hebreo hora fatta sia 
tagliata. 

De parte 6 

De non 9 

Non sinceri 1 

Gaptum de non. 

(Venise, Archivio di Stato. — Cons» dei X. Deliberaz' Comuni, 
Reg° N. 63 (16), c. 93 p.) 



MDXLVI. Die XXVI Junij in consilio X. 

Che ad Instantia del reverendo Orator Cesareo la concessione fatta 
à Maestro Jacob hebreo medico di poter portar la bereta negra per 
doi anni, finiti quelli, gli sia prorogata per altri anni doi. 

Lecta fuit lex in contrarium. 

+ De parte 13 

De non 2 3/4 

Non synceri 4 

(Venise, Archivio di Stalo. — Cons dei X. Deliberazioni Comuni, 
Reg. N. 64 (17), c. 156.) 



JACOB MANT1NO 233 

III 
ARCHIVES DU VATICAN. 

Armario, XI, vol. 4o, collectio Angeli Massarelli, fol. 3 58 ab. 
(Copie du temps.) 

MDXXXVI die xn. Novembris. Quum porrecta esset quedam sup- 
plicatio Hebreorum qua petebant, licere sibi per summi Pontificis 
veniam atque edicturn, imprimere, omnes et singulos libros hebreo- 
rum, presertim ante hac impressos, parumque abesset quin in fre- 
quenti siguatura Pontificis concederetur; proponente et hanc gra- 
tiam Judeis fieri procurante Nicolao de Aragonia Decano auditorij 
Rote et referendario ; Idque nec pie admodum nec prudenter, quum 
satis constet, eius patrem Ferdinandum nomine, arte medicum Rome 
notissimum e Judeo factum esse ad nos neophoetum. 

Paulus capizuccus nobilis Romanus Episcopus Neocastri auditor 
Rote, Vicarius Pape, et referendarius, atque supplicationum signator, 
commonefecit Pontificem, rem non esse temere concedendam, sed 
mihi S ut pote in litteris hebreis et in sacris litteris versato, adnuit 
libentissime Pontifex. Ego vero habita supplicatione huiusmodi, ita 
subscripsi. 

4. Quod supra petitur nequaquam est concedendum, ne doctrinam 
Hebreorum post adventum Domini insanientium adeo contrariam 
sensui, quem in sacris litteris Ghristiana ecclesia tenet S. D. N. ulio 
pacto probare videatur. 

2. Posset tamen Sua S tas tolerare conniventer si quos libros impri- 
mant, presertim ante hac impressos. 

3. Scribendum item esset etiam ad R mum Legatum Bononie, et ad 
alios legatos, seu gubernatores ecclesiastice ditionis, ne quid forte 
taie concédant per litteras aut privilégia. 

Die xxvi Novembris hora prima noctis quum essemus apud B mum 
Cardinalem Capuanum, ego et magister sac. Palatij , quidam no- 
mine etjussulll. Pétri Aloysij Farnesij advocavit foras magistrum 
sac. Palatij, cui dixit optare atque adeo petere predictum Farnesium, 
ut magister sac. Palat. subscriberet supradicte supplicationi fuisse 
enim postea ita decretum et subscriptum supplicationi. Videat ma- 
gister sacri Palatij qui ingénue et pie respondit se non posse neque 
salvo honore dei neque Pontificis id facere. 

Nemini dubium est, quin Hebrei, qui alia via non potuerunt cir- 
cumvenire summum Pontificem, omnibus modis tentarint perverlere 
mentem eius filij, boni alioquin Principis, sed fortasse nimis ad 
importunas preces hominum facilis. 

1 Souligné; à la marge : Aleandro. 



234 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Hec notare hic libuit, seculi causa, cujus tanta est improbitas ini- 
quitasque. 
Finis libelli \. 

Aleandri. 



IV 



UN PROTOCOLE DE LA COMMUNAUTE ISRAELITE DE ROME. 

na^aab ièo Y'r-i w 'n "n aaT ï^inœ ru- tavn aasra 
■pa ibaa mna^îar; mma* S? a&ppa —va a tawirn fca ,, sDm2an 
*iNia?an an ton ...Y'ï* vbamia an-iaa 'ni Y'^ b&rn'an n"nnïpa 
ap3>-> Wnrraa ^mani 2"a>o vôïd ,ta -iaa irmrp ^-Y'-inTaa aiom 
iîn Tiaa • • . ^hidm Y'ar aa^n 'n "nfinBam aawDVin -paN fTOa 
SawJïi ba a^ ara^n "-nfc^a frina f-nn î-tjûi niasa noa ba fcn« 
ta^-m Saa ara-nii anpn "nrun aana *fna& ^-na» taa^p-npim 
.aa^ab naoa -nasa ^na^in b* ^n pasn nnb -nna bwtaxnïi 
...tanna '«a "maa dnnaa "nb iot)* 1 a^aann ^a iiw naioan 
...a w *3>ana mpbttn amas 'nb ...tû© 'naa nmnW-intta ^a matan 

.imnb ba*n abi ...yin» ïrwn 
ton b* ...npnnb baba^n natnb ^b-j bamin 'no «nta mo^bo 
a^inio î-Pïm fcannaa /k -t t-nNsinb ia^n tannai "ib noa>a 
noa ba hy Y'ati annaN 'n?: narna irnnb .Y'ar Sn^iïi ^"nnaa 

.tnisi as? i* &?rwa n*»n 
î-rtN^b^DNp nasaa . . . mon ib '"m sb annai* 'nia rwan 

.a^onn noo n:ra 
♦bv?b aman ba noNtti nm:o si» mao n"nnttaa rmîr ^n 
S"t ■piaaa Saitto ^-Y'naa aabon aaann *ja praaTa ap^-> ^dn 

,b^b aman ba a^ptt 
•b^b ainan ba r-rra ïTOSTi n"aa ...■*« 



LETTRES DE JOSEPH HA-COHEN A MANTINO. 

/■ibo innNsnbi Y'ar 'pcaaNE apa" 'tja nbnnbl Bob nb^an 11 b« 
h a n;nDnn a^bN tpa .n'" 1 '-wp jkk "niafa n^as '^onn aan 
r*<np ^an nïn ann â, pan :m&n hat o\^ hsiatt aa baan ^Taft 
bs [Urrraw b^nan "p-inai obo a^:ra nT ^an^ra* 1 ! or^o i^o 
n« N^nrn N*jn n^rn mon noaaT ^a^iian no^a bs«ç73 inna^n 
■<n[n](T)n« a^an na*n« nanpan abo mca n-iai^n mnn^n m^a 
.ûiBtD'n 'S Nm nn>2n Sn nsaa a?2n «b b3> tsp^n ^anbom n^T 

1 Esther, vu. 6. 



JACOB MANTINO 235 

inibif! 13&* 33 m blutai *!TO \y12b ^3ï» n« ïibaa "nh7aN pb 
1113 &imn ira*a tainab ?naTDti iîbni tamais itb inawna ^pTaa 
■pin imiraxj traob annb wuibïi ton mai ibtM Sa înaœn 
vnN naa Tw.\ ban naob pn mi»*b ri^n .rirn ûnn 1* 111*3» 
S*3 n:rr insiffii r-ibann» 3tt?i?aîi !3*»3 niÉïBbi 3173*3 'nia* ï~ît 
,ta*B3 in ain *iUDittb 'nb ^ion70 "pa 13 tanaiùa Nb© tannin 
trbq na-p "nain naoa tra ht 53J31 ■ i~taîi 1* imai imia 31173 
fcatib fcabjpi . unuiai iTa&o ^n^n tpii FVDiDïin "p^bi aabn '— udn 
*n ni ia mj&t p . pa taap^n b« Din*a» taïib aiu^i abana 'n 
tanb riM "îaon tarins biai ahbio fc-ïbDïnn ""p^aia s-ia^inoa lara 
taa , i-rbrn n&nat iaai "pin "laa taïaia ib ï-;:?a7a rapas n^mn» 
nbn s^an £dn ^a "hbbkîi p iaia 13 no S^ai anaa nmti 13 
taanb Nbi .anb bscaï-îb nxninn npian ûm&na taan-oa mmniïi 
iïïio ï-iniïan Sa ijob bîdidi ^aia inan . a-n* S^n '— ptnT "jbn 
^na -,-b [«ilnjabiroa inbiai '■nTaiNi ^nirpN pan . jtikî b^ ta^a 
Nniabtti fcma • aaan bi* ©1 d« • inaTabi [N](n)ia>i irp '«matt 
naaiTafira b« «ipiwn naba ^d pn ian« pN iain »irp5* iTanift «bi 
nnN Qts 1*31*11 "122 ta^a inanpb ta^nBian iksi Sua Std 
a" a û^nDprtn rao ibsii anasb 'a avi naa Va 't ai^a rrapbfc 
'iiNiaars iiiaaai r>o- ioiai ^a^w^ ta^abN n\aï5a mena b^n7:n qb^ 
■wab n^n isnDwNT • nDNb^a «a^n ïianansa nain wpnarii . J-iDina 
^73^2 aii^ ta:^n^inrr .^ Sid-> "j^ ns^T' Nb ^a tDVTi ba n-in 
Nb im^am 'y ^y 'nronr? i^a^ •na^at^a ht™ 12^7^0-1 N^r5ms 
ba • npi^i nni: bawi ' a^i^Ta b-^ 'n bina ib^a^ ^73 by fv*iy y*r\i 
Sa bsi 1237DT n-i*j^ ^b* UJiiab pn ^-naa «bi "jTaN inna ^a 
"•ai» w pwiD ''laf ^aa n^a^a-i ^^72 a^absb miTaibuj ^^b^ taliban 
m^7a Sa'a73 'jin^a i£-> ^aa ta^mnars ïni^sn b^i 'tt ba t^mpi 

'ibtt n^iNin m^n -ina '»bi 'ibp 
,'wï b^isN aa rpr ^narw rnnbia ^^na niNbnn aiTa^ 

nna^tt 'ibis i-iiNônbi iati ^aa-a npj^ 7aa ""tûsaa "n^N 11111 Sn 

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•p iaitt3ba nb» v^ n"^ "n^i ^-nTa 'iaiaa nn£3a»i a^snti ^aa 
1* ta^Ta^ ïit ^nba^a [b](n]N inana n«3K ^ana ^inTa nba n*T iai« 
!-r^bwN-j\^ San toonana tnNTa na»b ->a ï-r*i»u5ti ^D7ai m» aiaa 
ï^soiNa înaira i r-ipbn Sa ï-îbao mbpa initia ï-ia^nn !naa^ 
Sn ipii lanbiom M2t^ im«i r-rpn- S« rranpnrm sinaaa«rt 
"■-jtt)» 11»* b-'^^n ^©n ^^lan rtT nna>i • aisnû'n "n >i^ ïinan 
mo»atK3ai«îi iaa mbnb .yn^ -«sba pa i^pbi wmb tnbN ^n© 
inaiana b? rtïn a>nrt nann pin mn iiaKazaaiNn b« ainaiia ^inta 
pb ib mil ^ai mi pain niai \a\N ba 131*3 ain 3a»-in7a n3i ^ai 

1 II Rois, m, 19. 



236 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

û-wisb i" 1 ïmaia ynm ynw i& 'ttîn snn ^»ri m? [nias] na *jpnb ^rans 
bs ^nna ana toi 'nrana N^anbi ^baia m&n ^sb inm mnai 
nam ^nan^rtîo'i ^nsa TW3ÈW3«aa , wra ïrma ^ ^"wnsn ŒW»ri 
nn-nasa 'raaïi Sbïim ^an .^nbytt "W3 *jn ^n&mj ^a jh-w 
^b^ ^ab j-nTniaa iiba baa ar ab-i taina» mbwo 122^3 naiNa 
t^b ttna fcaan ^a nmbi '^un *ra i-wna ynam 'nb tracn ^a 
tti^sbi Mmh&na ^jnby» fc-naen -nn bitt s-nnnmanb pn ^nn 
HaTa ^n rno» n^tti "natta maaibn a-'cbab maibc rsa» ban rby 
•'ib« ^nba^bn ■&■* 'vin ^t nnDa a^puri:: maa tin triban ba lattai 
.pan rp-p ^npittn *pdk 

VI 

Serenissimo Principe et Illustrissimo Senato. 

Havendo li heredi del quondam luchantonio Zonta fatto redur in~ 
sieme un volume de viaggi fatti et composti da diverse persone, nel 
quai intrano li sottoscritti Autori, non più stampadi et quelli fatti 
tradur de altre lingue in la Italiana con grandissima lor spesa et 
Industria et acioche de tal fatiche altri non cogliano il frutto, Sup- 
plicano la Sublimita Vostra se degoi comederli gratia per anni XV 
proximi che altri che loro supplicanti non possano in questa Citta et 
suo Dominio stampar ditti libri. et se per caso in terre aliène stam- 
pati fussero, non sia licito adalcuno portar quelli et vender in questa 
Citta et suo Dominio, sotto pena de perder i Libri, et pagar ducati 
Cinquanta per volume, da esser applicadi un 0/3 al Magistrato che 
fara la executioû, un 0/3 al Accusador et un 0/3 a loro supplicanti. 

Et la medesima gratia supplicano etiam per le sotto scripte Tradu- 
tion nove, fatte da maistro Jacob Mantino hebreo, délie opère de 
Averrœ, et de levi G(o)[e]rsonides sopra Aristotile, ac etiam de altre 
opère de Aristotile tradutte novamenle da altri, che se stamperano 
insieme con ditto Averrœ, Navigatio aile Iudie Orientali per Thoma 
lopes Navigation de Jambolo tradutta de greco in Italiano. Col suo 
discorso 

Viaggio de Don Francesco Alvares nella Ethiopia et paese del prête 
Janni, tradutto de portugese in Italiano. 

Discorso sopra il Grescimento del Nilo, et sua Resposta, Navigation 
de Arriano aile Indie, tradutta de Greco in Italiano. Col suo discorso. 

Odoardo Barbessa de Tutte le Indie, tradutto de Castigliano in Ita- 
liano. Col suo Discorso 

Summario délie Indie Orientali, tradutto de portugese in Italiano. 

Viaggio di Nicolo di Conti Vinitiano. Col suo Discorso 

Discorso sopra i viaggi che han fatte le Spiciarie da 1500 anni 
in qua. 

Aristotelis de animalibus liber decimus, tradutto per misser Zuan 
Beruardo feliciano. Et de admirandis auditionibus per misser Dôme- 



JACOB MANTINO 237 

nico Montesoro Veronese. Et de placitis Xenophoatis, Zeiïonis, et 
Gorgie. 

Libri diversi de Averrœ, et de levi Gersonides sopra Aristotile et 
Porphirio, novameute tradutti per maistro Jacob Mantino hebreo, et 
per Jo. Fraucesco burana Veronese. 

1550, die 26 Apris in Rogatis. 

Che per auttorita di questo Consiglio sia concesso a Domino Pam- 
philo Fiorembene che alcuno altro che lui senza permission sua per 
anni X prossimi non possa stampar, ne far stampar, ne vender in 
questa nostra citta, et in cadaun luogo dil Dominio, ne in quelli 
vender, ancora che fosse stampata altrove Topera de febribus da lui 
composta, sotto pena alli contrafacienti di perder l'opère, le quai 
siano dil detto supplicante et sotto l'altre pêne nella supplicatione 
sua dechiarite. et il medesimo sia concesso a Domino Christophoro 
dal legname medico per l'espositione sua sopra il prologo di Averœ 
sopra la phisica di aristotile, et a Michiel Tramezzino per Topera di 
Monsignor di lange délia militia, tradotta dal francese in italiano, et 
a Dominio Antonio Gerato per li versi latinida lui composti. essendo 
obligatti tutti li sopradetti di osservar quello che per le nostre lezze 
e disposto in materia di stampe et ancora il medesimo sia concesso 
a Domino Nicolo da londa per l'institution compendiarie di Georgio 
pachimerio sopra la fisica di aristotile tradotte dal greco in latino 
per lui Nicolo. Et ad andrea spinelli per l'espositione di Origene so- 
pra Tevangelio di San Giovanni greca, et per la medesima tradutta 
nel latino per il Reverendo Padre don ambrosio da Millano Monaco 
di Santo Benedetto. Et alli heredi di luca antonio gionta librari per 
anni 15 per la navigatione alT Indie orientali perThoma lopes, per la 
navigation di Jambolo tradutta di grecco in italiano con il suo dis- 
corso, per il viaggio di Don francesco alvaros nel ethiopia et paese 
dil Re Janj tradotta di portoghese in italiano per il discorso sopra il 
crescimento del Nilo, et sua risposta, per la navigation di Ariano 
aile Indie tradotta di grecco in italiano col suo discorso, per Odoardo 
barbessa di tutte TIndie, tradutto di castigliano in italiano con il suo 
discorso, per il sommario delTIndie Orientali tradutto di portoghese 
in italiano, per il viaggio di Nicolo di Gonti Venetiano col suo dis- 
corso; per il discorso sopra i viagij che han fatto le spetiarie da 4 500 
anni in qua, per il libro X di Aristotile de animalibus tradutta per 
misser Zuan Bernardo Feliciano et de admirandis auditionibus tra- 
dutte per misser Domenico Montesoro Veronese, et de placitis Xeno- 
phontis, Zenonis et gorgie, et per diversi libri di Averrœ et di levi 
Gersonides sopra aristotile et Porphirio tradutti per misser Jacomo 
Mantino ebreo et per misser Jo. francesco burana veronese. 

+ 163 

— 6 

— 3 

(Venise, Archivio di Stato. — Senato Terra, Filza N. 11.) 



238 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 



VIL 



LE PRIVILEGE DE PAUL III POUR L IMPRESSION DE LA 
PARAPHRASE DE PLATON 1 . 

Arch. Vat. Armar. 41 e , vol. 15, N° 1091 (Minutse brevium Pauli III). 

Ad futuram rei memoriam. cum sicut magister Jacob Mantinus 
medicus Hebreus alma3 urbis nostrse incola nobis exponi nuper 
fecit ipse paraphrasim Averrois super libros Piatonis de republica, 
quam ex hebraico in latinum traustulit per Brandinuin Scotum in 
eudem aima urbe nostra 2 imprimi fecerit vel imprimi facere inten- 
dat nos ne alii sumpto inde exemplo ipsam paraphrasim imprimant 
et ex alieno labore lucrum querant, dicti Jacob precibus nobis super 
hoc humiliter porrectis inclmali omnibus et singulis in universa 
Ghristianitate constitutis sub excommunicationis late sententiœ, 
in locis autem nobis et sedi apostolicœ médiate vel immédiate sub- 
jectis eliam amissionis librorum et quinquaginta ducatorum auri de 
caméra pro una fabricse basilicse principis apostolorum de urbe et 
alia partibus eidem Jacob applicandis pénis inhibemus ne intra de- 
cennium proxime futurum dictam parafrasim sine speciali licentia 
dicti Jacob imprimere seu imprimi facere aut vendere vel venalem 
habere quoquomodo présumant, mandantes tamejusdem urbis quam 
totius Status nostri Ecclesiastici officialibus et executoribus ac quo- 
rum vis locorum Christianitatis ordinariis ut dictum Jacob et Agen- 
tes pro eo presentibus nostris literis libère et pacifiée gaudere faciant 
et curent juris remediis opportunis contrariis non obstantibus qui- 
buscumque. 

Datum Romse 24 octobris 4539 anno 5. 

Blosius. 



1 Je dois la communication de ce document à l'obligeance de M. le prof. Walter 
Friedensburg, de l'Institut historique royal prussien à Rome. 

1 Note à la marge, dont une partie est coupée; il faut peut-être lire : [ad] commu- 
nem utili[tatem]. 



GLOSES ROMANES DANS DIS ÉCRITS RABDINIQUES 



Il y a soixante-dix ans, Zunz, dans sa biographie de Raschi, 
affirmait que « si les gloses de Raschi, altérées dans les éditions, 
pouvaient être rétablies dans leur texte primitif, elles serviraient 
à former un lexique de la langue française du temps de la pre- 
mière croisade ! ». Depuis, on a généralement reconnu que ces 
gloses étaient, en effet, très utiles pour l'étude du vieux français ; 
et non seulement ces gloses, mais toutes celles qui se rapportent 
à des langues étrangères, ainsi que les glossaires étrangers qui 
existent dans la littérature juive, sont aujourd'hui appréciés et 
attentivement étudiés. On a déjà fait beaucoup pour avoir des 
leçons correctes et identifier ces expressions étrangères, qui sont 
parfois presque méconnaissables sous leur forme hébraïque. Un 
de ceux qui ont rendu les plus sérieux services dans ce domaine 
est, sans contredit, Arsène Darmesteter, chargé, en France, par 
le ministère de l'Instruction publique a de poursuivre dans les 
deux bibliothèques de Parme et de Turin les recherches com- 
mencées à la Bibliothèque nationale de Paris et en Angleterre sur 
les gloses françaises qui se trouvent dans les manuscrits hébreux 
du moyen âge - ». A côté des excellents travaux de M. Darmes- 
teter 3 , bien des études ont encore été faites sur les gloses romanes 
disséminées dans les ouvrages hébreux, gloses que M. J. Landau a 
su utiliser pour expliquer les textes qui les contiennent 4 . 11 serait 
à souhaiter, aussi bien dans l'intérêt de la philologie romane que 
dans celui de la saine interprétation des textes, qu'on recueillît, 
examinât et identifiât toutes les gloses de ce genre. Nous avons 
obéi nous-même à ce sentiment en donnant ici, d'après l'édition 
correcte du Schibbolé Hatléhél publié par M. Buber, la liste des 
expressions romanes contenues dans cet ouvrage rituel, composé 

1 Page 327. 

s Gloses et glossaires hébreux -français. Extrait des Archives des Missions scienti- 
fiques et littéraires. Troisième série, t. IV, p. 3. 

J II serait regrettable que les matériaux réunis par A. Darmesteter avec sa cons- 
cience et sa sagacité bien connues, lussent perdus pour la science. 

* Steiuschneider, Die fremdsjprach lichen Elemente im Neu-hebrâischen, 1845, p. 28, 



240 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

en Italie vers 1230, par Cidkiyya ben Abraham. Gomme l'extrait 
du Sehibbolé Hallékét connu sous le nom de Tanya contient éga- 
lement un certain nombre de termes étrangers, qui appartiennent 
en propre à l'écrivain qui a donné ce résumé, mais ne se trouvent 
pas dans l'ouvrage original, je les ai réunis également dans ce 
travail. 



I 

MOTS ÉTRANGERS DANS LE ScMbbOlè Hallékét '. 

nma&t (p. 389, ligne 3) Agguzzare, aiguiser = rmûn. Dans le 
Maqrè Dardeqè (RÉJ., XVI, 256)*, ce mot traduit rpn et rm, 
et [ibid.) pour \m il y a agguzzato. M. Kohut (Aruch, VIII, 
49 a) cite de mon ms. du Iqqarè ha-Talmud de Zacuto le mot 
NT^NnaN (mot écrit en un seul mot et non en deux, comme 
le prétend M. Kohut), qu'il faut lire agguzzatore, et non pas 
aguzzare. 

DWVWI (p. 154) Adrament = ■'DSŒi&n amn. Voir L. Low, Gra- 
phische Requisiten, I, 150; Kimlii, s. v. nma : ûïaimN, et 
variante : ewwpk. 

ttvb:ria (p. 125) Oublie, dans Pardès, 37 c, et Tanya, 39 a. Raschi, 
dans Genèse, xl, 16, a u^bma* « oublies ». Dans tosafot sur Pe- 
sahim, 37 b, au paragraphe «73b* ^Voi, on trouve ^pabsiN, et 
plus correctement, d'après Rabbinowitz, ©i^bai»; Tos. Houllin, 
64 a, roaobrnN. ca^baiN et UJ">b:™, moyen haut-allemand : obleie; 
Gùdemann, Geschichte des Erziehungsio., III, 134. a^bsiN, 
UJibTiN, Sèfer Hassidim (Benjacob, 759), Varsovie, 1866, 
p. Yla-b. 

laraiDvnN (p. 154) Orpimento, orpiment = ■pano qu'il faut lire 
"JWY. Voir Aruch, s. v. ûd et^pnî; L. Lôw, Graphische Re- 
quisiten, I, 165; ^p-iT dans Alphabet ben Sira, p. 121, éd. 
Steinschneider; Maïmonide, Houllin, VI, à la fin, DSJa'^ïmK — 
^^n-it. Raschi sur Houllin, 88 b, et Schabbat, 104 b. 

0W«M (p. 184) = nonnn . Raschi sur Pesahim, 40 & et 30 &, 
WW 1 »*; selon Landau, aigre. Cf. «wh dans Raschi sur Houl- 
lin, 111a. 

i Edition Buber, 1886. 

1 A cette occasion, je ferai remarquer que dans la nomenclature des mots italiens 
du Maqrè Dardeqè [RÉJ., XVII, 114), fcUPîntt et Wiaia = TOp, sont expliqués 
à tort par nottolo. Kimhi, 331 a, et dans son commentaire, à propos de TlDp, donne 
tortuga, tartngue, tandis que nottolo est indiqué par Ejbu* (MÉJ., XVII, 122). 



GLOSES ROMANES DANS DES ÉCRITS RABRÏN1QUES 241 

■nYTOibww (p. 390) Inghiottitore (inghiottitoja, œsophage) = 
aiann ymnn. Cf. inglute et ingloture = inghiotte, inghiottire 
[RÉJ. t XVI, 261). 

KTsrbJû"'» (p. 81) Inghilterra, Angleterre. 

î-îiom^tf (p. 184)Endivia, endive = yisb-i*. Dans un vocabulaire 
imprimé à Venise, 1796 (RÉJ., XVIII, 111), il y a ce mot en- 
divia = yob-iy, lire ^fflbv. Dans Aruch, III, 222 a, "«aiasro, et 
variante ^isso, M. Kohut propose de lire ^anrs ! Abu's- 
Salt, Simplicia \ n os 410 et 481 ; Aram. Pflanzeyinamen, 255. 

b^VJ5\N (p. 401) Entrailles ==«n33. Dans Aruch, s. v. ; Kohut, IV, 
265^; VI, 318& (III, 188a, Raschi Vno», Houll., 113a; 
Beklior., 30a. *pbt33K, Houll., 48 b) ■nb'noï»» . Dans l'index des 
mots italiens de Y Aruch de Kohut, au mot « interiora », au 
lieu de VI, 380 6, lire VI, 318 &, et III, 188 a. 

T* , VHWD , »8 (p. 405) Esparvier, épervier = ya. Raschi sur Lévitique, 
x', 16, et Houllin, 63a et 42a; Kimhi, s. v. ya. n'miûl» , 
Kaufmann, Monatsschrift, 1885, p. 228; Lewysohn, Zoo- 
logie, 164. — «ynanBWK, dans Joseph Bekhor Schor sur Exode, 
vin, 16, d'après Gùdemann, Gesch. des Erziehungsw., 31. 

NDlpis^N (p. 316) Escoupe, balai = wz~\n. Tanya, 122 a: «mpi^N, 
comme dans Or Zaroua Soucca, 134 a, et Raschi. Kimhi, s. v. 
^ns a à scopa dipalma, et, s. v. N^aa, a nmpo, scopare. Dans 
ffÂV., XVII, 286, Nsnpo et anonpo. 

dnb« (p. 166), alun (cf. alumineux), = q*n£, de lMrwcft, III, 465 &; 
cf. VII, 50 a (V, 71 fret 398 6). 

oittbN (p. 355), rasoir. Tiré de l\4rwc/z, au mot naosû; mot 
arabe. Cf. Fleischer dans le dictionnaire de Lévy, III, 336, 
arab. ^oto. 

Nit-ittbK (p. "77) Almucium ; mot latin du moyen âge signifiant 
bonnet. 

V^ETPttN (p. 184) = -nn7a, dans Raschi sur Pesahim, 39 a. D'après 
Landau, amer- feuille (1). Voir Tosafot Houllin, 59 a. 

apsa (p. 402) Anca, hanche = i-pb«rï dir^. Aruch et ##/., XVI, 
262. Dans Raschi, Npars, hanche, Schabbat, 152 a; Houllin, 
50 a, 54 & et 93 a ; Kohelet, xn, 5. — U3p:rr dans Houllin, 11 a ; 
Grùnbaum, Chrestomathie, 476; Kohut, VII, 97 a, et V, 1176. 

NbinaoN (p. 184) Aspérule? ('noa), espèce de chicorée =*= the 
mnan, ytt5b"i*. tfb^-isaa dans Raschi sur Houllin, 25a. 

!T«B« (p. 184). Appio, acft?. Tanya, 57 &, t"td : t*bk. Dans Raschi, 
&ob« ; dans Aruch, vbn. Assaf Hebraeus a von = appio. Dans 
^4r. Pflanzen., 225. 

1 Steinschneider, Archiv de Virchow, 94a vol., 1883, dans l'article : Abu's-Salt 
(décédé en 1134) und seine Simplicia. 

T. XXVII, n° 54. 16 



212 REVUE DES ETUDES JUIVES 

■HtattK (p. 405) Astore, autour— n. "nnaûN dans Aruch, V, 372 a, 
et VI, 449 a; R. Sch. KeL, 24, 15; Kirnhi, s. v. p ; Joseph 
Bekhor Sclior sur Exode, vin, 16, dans Gùdemann, Geschichte 
d. Erziehungsw., 31, a : ktû©*»», austor, prov. Diez, 5 e éd., 
29. Dans RÈJ., XVI, 263 : « vnaoN, astoro, p (= struzzo) », 
il faut effacer le mot struzzo. 

Nbitt^tfJN (p. 75) Espingle = épingle. Dans Raschi sur Schabbat, 
57 a, NbiPB^N. 

N^stDN (p. 131) Spica, nard — ^3 nbiaâ . Dans Tanya, 40 &, 
•ma KpBVtt; voir aussi Aruch, VIII, 13, et ZoZ Z?o, 40 &; dans 
#j£/., XVII, 285, Np^DD ; dans Abu' Sait, Simplicia, n° 354, 
Np^su: ; Gonsult. des Gi-aonim, éd. Harkavy, 29, et dans Tora- 
than schel Rischonim, II, 61, |p*bok. Salfeld, dans Das Ho- 
helied, 150, dit à tort : « — pw)», espick, «lavande». 

nu^DTO (p. 243) Spuntare, épointer= mn nn^3. 

b^^aa (p. 75) Basto, Mt (Diez, 5 e éd., 46 n'a pas la forme bas- 
tei) = njm». Tanya, 24 &, dans Raschi, b^caœa; nauja, va- 
riante b^Ma, dans Raschi sur Genèse, xxxi, 34; R. J. Siponte 
Kilayim, 9, 4, &ma. 

awa (p. 401) Budello, boyau, en vieil esp., budel (Diez, 5 e éd., 
72) =*i>*i N^ao. Dans Lewysohn, Zoologie, p. 38; Raschi sur 
Houllin, 58 6. 

rtawa (p. 77) Berretta, barette. Dans Tanya, 25 &, hd*to. 

•vsaiûa (p. 362) Bastire, &a^ir =^bi«. 

nttKTUi (p. 77) Guanti, gants = &wp »na. Kimhi, s. v. nfto&ti; Vo- 
cabulaire de Venise, 1796, dans /?#/., XVIII, 111 ; Gùdemann, 
Gesch. d. Erzhngsw., 27 ; Raschi sur Exode, xxviii, 41. 

Nttis (p. 154) Gomma, gomme — oiuip . Aruch, VII, 122a; Ra- 
schi sur Exode, xxx, 34; Grùnbaum, Chrestomathie, 170. 

ibisr^ (p. 127) Garofano, girofle. Dans Tanya, 39 &, a"a /»fcM*W ; 
dans Abu' Sait, n° 294, "«b^TO. Voir Aruch, IV, 301. 

ap^tons (p. 184) Gramatica, grammatical ? 

fcob^n 1 (p. 184) — nramn dans Raschi sur Pesahim, 39 a; voir 
Aruch, I, 251 a. 

•'biN'n (p. 131) Viola, violette. Dans Tanya, 40 &, b : ^bwn; 
Hbwn dans Immanuel ben Salomon pour insiSTE (Salfeld, ite 
Hohelied, 94); dans Abu' Sait sur benefseg; dans Raschi, tabm; 
Grùnbaum, Chrestomathie, 176; Aruch hahacor, *pb"p"i; 
Aruch, V, 17. Kimhi, au mot ïtobi*, a : "ibiN'n, mais dans les 
appendices, les éditeurs corrigent ce mot en ibTO, qui est le 

1 Ne pas confondre avec b^Tlli vadil, vedil, « pelle à feu », dans Raschi et 
Raschbam sur Exode, xxvn, 3; Kaschi sur I Rois, vu, 40, et Haguiga, 20 c. 



GLOSES ROMANES DANS DES ÉCRITS RABBINIQUES 243 

mot provençal hieli = lis {RÉJ., XVII, 117, -nb^, giglio; Ibn 

Ezra sur Cantique des Cantiques, 11,2; Salfeld, Hohelied, 69); 

Raschi, éd. Berliner, Genèse, xxx, note 11. 
rrtr^rm (p. 83) Venezia, Venise. 
ïwrihû (?) (p. 401) = nbinbn. Cité d'après Raschi; voir Aruch, 

s. v. 
DVima (p. 393) Tenerume, cartilage => sinon. Dans RÉJ., XVII, 

115; R. Guerschom et Raschi sur Exode, xxix, 22, et Lévitique, 

xiv, 14; Aruch, VI, 33, ûmaa et fiiTOB, tendron. Kimhi, au mot 

"pin, a bTE, mol, etvpra, tenero. [Hyrtl, dans Das Arabische 

loid Jlebr. in der Anatomie, dit par erreur, d'après Vesal, 

D^Dinorr, hascechusim, pour tra-inon.] 
tt^fltfiïg (p. 44) Tripod, trépied = aicas. Tanya, 17 &, n""> : vniyjntj; 

Raschi a wiB, trépied ; Grùnbaum, Chrestom., 478. Au 

mot pgrçj, Kimhi dit que cela s'appelle endes en provençal. 
■m&tb (p. 311) Lauro, laurier =* i*. Dans Aruch, III, 112 a, et 

VI, 256&; ,4mm. Pflanzn.,299. 
SJ?p$b (p. 306) Latta, /a/te = dvssa. Ce dernier mot est traduit 

par tavole dans #£V., XVJII, 112. 
Tmb (p. 28 et 99) Lothair, Lorraine. 
vpïb (p. 396) Lazuro, azur (encore avec la lettre l du persan laz- 

vard ; Diez, 5 e éd., 33) == brro. Raschi sur Houllin, 47 &. 
ttâiab (p. 184) Lattuga, Zai7wg =mîn, dans Tanya, 57 &, ï'n. 

Raschi et Aruch, III, 364 & ; R. J. Sip. Kilayim, 1, 2, apnab ; 

RÉJ., XVIII, 112, npitfNb; amu^b, en provençal, laytuga, voir 

Kaufmann, dans Monatsschr., 1885, p. 225. 
N^nb (p. 164) Lima, lime = n^dius, dans Tanya, 53 b, V'73; Raschi 

suri Sam., xm, 21, Isaïe, xli, 15, Amos, i, 3, Job, xv, 27, et 

sur Houllin, 25 b; Kimhi, s. o.tts; RÉJ., XVII, 118, rmirs, 

■Wto'b (p. 64j Limone, limon. Tanya, 23 a, m ; Gùdemann, Gesch. 

d. Erziehungsw., III, 25 et 137. 
$ws>b (p. 165) Lapis (?) pierre —ibbJH "Wis dans Tanya, 53 &, Y'». 
npoi» (p. 31) Muschio, musc. Tanya, 40 &, b; R. Sch. Kelim, 

30, 4; Kimhi 5. p. *n» = ipttitt; ##/., XVII, 119; Salfeld, Das 

Hohelied, 34. 
NBS"»» (p. 131) Menta, menthe = NmttN. Aruch, I, 131 a ; V, 181 a 

et 349 &, BtftHa et Nn273 ; Aram. Pflanzennamen, 261. 

1 Le Schibbolé Ilallékét identifie le mot N7û'"l' , D avec l'arabe T'tàll, ue que font 
également les glossographes syriens pour le syriaque &W"|"|3. C'est ce que prouve 
M. Rubens Duval, Journal asiatique, 1893, 309. Payne Smith, ,s. v., a déjà observé 
que c'est le persan 717313. Les Halakh. Guedolot, éd. Hildesheimer, 143 b et 11, 
portent à tort "Va^HD avec un kaph au lieu d'un bet. 



244 BEVUE DES ETUDES JUIVES 

ÈmpOiE (p. 405) Vischio, glu = psi. Aruch, III, 7, ypw\ et 'pipiB'n. 

•pb» (p. 399) =crn?3£. Raschi sur Houllin (46&), 48a, et Bera- 
khot, 40 a, yîbn . Landau, dans ces passages, lit malanz. 

■rçi*ipE (p. 253) Maccheroni, macaron. 

ïtwih (p. 184) Marrobbio, marrube = rû7jn . Tanya, 57 6, ï"E, 
Aruch, VIII, 245a, V, 53a ; ,4ram. Pflanzenn., 33, 36 et 87. 

nmtann (p. 405) Martora, martre = mtt3. Raschi sur Isaïe, 
xin, 2J, CWtrjfc, sur Houllin, 52& (Landau); Kimhi, s. v. 
m« : nnisain ; Aruch, III, 395 6, martorella. L'hypothèse émise 
dans la note 6, par M. Kohut, qu'il faut lire mustella (dans 
Raschi sur Lévitique, xi, 29, moustille) est fausse; c'est bien 
martorella. Il faut également effacer le mot martora dans 
l'index italien. 

rabTpa (p. 125). Tanya y 39a, n"D •• TO* ïm^btû rvnannb, espèce de 
pâtisserie. 

fcrmD (p. 75), bât = nsniE, Tanya, 24 &. 

WD (p. 388) Sega, scte=!TVU». RÉJ., XVII, 123; finira, dans 
Kimhi, 5. v. ntea, tu; Raschi sur Houllin, 15 b, aw^o ; on 
trouve aussi dans Kimhi arvo; R. J. Sip. Schebiit, 4, 6. 

tobo (p. 112) Salsa. Tanya, 34 &, T'a, rriibu: ; Gùdemann, I, 73, 
salce, et dans Semag, Défense 65, yv\w, sauce. 

■oNbpon (p. 89) Sclavi, Slaves. 

tnattJ (p. 131) Ambra, ambre. Kimhi, s. v. ïisnsp, dit : en arabe, 
-D5*. Torathan schel Rischonim, II, 61 et 63; Pinsker, Lih- 
hontè Kadm., 206 et 214; Maïmonide, Hanhagat Habbriout, 
éd. Jérusalem, 24, "i-den, 'nar*. 

-p^nd (p. 210) Ferrare, ferrer. Cf. ferratore, maréchal-ferrant, 
ferro di cavallo, fer à cheval. 

■TïùaFïD (p. 316) = p3?ûn. Tanya, 121 &, tt"s howo; dans Raschi, 
"noxiB. "nsmsp, -nsims (Rabbinovitz, Soucca, 32 a); Aruch, 
IV, 368, d'après Perles, Beitrœge, 95, fourchette 1 . D'après 
Mahzor Vitry, 425, il faut lire : ^tûa^s, ^pointeur 2 . C'était un 
instrument à deux pointes dont se servaient les copistes pour 
marquer les lignes. Je supposais d'abord que c'était un compas 
à pointes tournantes, qui, comme l'indique l'image de l'apôtre 
Luc, dans Montfaucon, Palaeographia graeca, faisait partie des 
outils des copistes et est appelé tiîNMnp dans Raschi sur Ge- 
nèse, xxix, 19, et Proverbes, vin, 26; taDttnp, dans Raschi sur 
Isaïe, xl, 22, et Job, xxn, 14, et ©D3ip, dans Raschi sur 

1 NpTlD, fourche. Raschi sur 1 Sam., xm, 21 ; Raschbam sur Genèse, xlix, 24 ; 
Kimhi, s. v. II) bp. 

5 Cf. n^Îj-lD, en provençal, poigner, pouintar, espag. punzar, dans Kimhi, s. v. 
UTIB, 1° 300 b. 



GLOSES ROMANES DANS DES ÉCRITS RABB1NIQUES 2'i5 

Isaïe, xliv, 13. Kimhi, s. v. am : tisnp; R. Sch. Kelim, 27, 5, 
IBBMip, compas. 

ibpiaiB (p. 301) Fenuclo, fenouil = n^nuî. Aram. Pflanz., 384; 
R. J. Sip. Schebiit, 9, 1, traduit traira par ^bpi^D. 

ipTWWD (p. 266) Fenugreco, fenugrec. Tanya, 102 &, a"2? : 'i^d. 
Aram. Pflanz., 316; lamaiFD, dans R. J. Sip. Kilayim, 2, 5. 

KttSis (p. 394) Punta, jointe d'aiguille = untj biû min. Raschi sur 
Houllin, 48 ô, ttîttia (cf. Raschi sur Genèse, xxx, 32, «-nomo, 
pointure, et K-nars dans Raschi sur Houllin, 57 a); bdvhd , 
pointe, dans Raschi sur Lévit., xm, 51, sur Proverbes, xxm, 
32, sur Houllin, 8a; a^isniD et witM w iB, Raschi, éd. Berli- 
ner, sur Lévit., xix, note 40, et Lamentations, i, 14; 1U31D dans 
R. J. Sip. Kilayim, 9, 10, au mot ïtowi. 

«mis (p. 396) Porro, porreau = mir). Kimhi, 5. v. nrstn ; nwid, 
dans RÉJ., XVII, 289; Grùnbaum, Chrestomathie , 476, l. 2, dit, 
par erreur, porelle, « mousse » ; Abu' Sait, n° 599, ->-p*o, qu'il 
faut lire -nie (voir Aruch, IV, 342 b) ; Aram. Pflanz., 228, 
1. 3 ; Raschi sur Nombres, xi, 5, lûb-v-na ; R. J. Sip. She- 
biit, 7, 1, "nis. 

«b^iis (p. 393). Raschi sur Houllin, 45a. 

ibnroT-iL^D (p. 184) Petroselino, persil. Tanya, 57 &, V"n ,ibi 011:^5. 

œ^b'nNba (p. 355), sandale = û^b^o. Ce dernier mot, dans RÉJ., 
XVIII, 113, est rendu paribsasD, pantufole ; voir s. v. pedule 
dans le glossaire italien de Y Aruch. 

mabD (p. 77) Feltro, feutre = *nb bra ?:nD; dans Tanya, 25 &, 
■ntab^B ; Àruch, VIII, 262&, et V, 7a ; Raschi, *nabs ; Raschi sur 
Houllin 138 a, vnabs ; Kimhi, 5. v. ïr^tt), "nubD = mnb ; Gù- 
demann, I, 215, note 7, tnaba. Raschi, éd. Berliner, sur Lévit., 
xix, note 33. 

natis (p. 401) Pansa (en provençal) et Panza (en espagnol), panse 
— mDl^fi ma ; Grùnbaum, Chreslom., 468; Raschi sur Houl- 
lin, 42a et 49 a, sur Soucca, 34a, sur Schabbat, 36a. 

nod (p. 397) = Nninn (?) 

ipo^ns (p. 121) Fresco, frais =ti. Dans RÉJ., XVII, 293, ce 
mot traduit ■psn, 313» et nnb ; Salfeld, Das Hohelied, 152, 

pTCHS. 

•pipis (p. 402). Raschi sur Houllin, 76a, vnprss. 

t-mbismir (p. 184) Gerfoglio, cerfeuil. Dans Tanya, 57 b, f», 

r^bis-ps ; R. J. Sip. Schebiit, 9, 1, TbiBirpat ! ; Kobèç al yad, 

H, préface, p. xv, Bcb^Biit. 

» Voici le passage complet : Û"n731N 12^1 lTW&oblïD VJb d"nfiaiÛ 13013 
T»y»WT , i: *"13)3 mpd^3a b^Kin. Les éditeurs ont placé le mot b'Wïl entre 
parenthèse, mais à tort. 11 faut lire ainsi : ...11353 mpT "Oil b^Nlïl, et le 



246 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

■ipTUt (p. 90) Gircolo, cercle = \hîhï. RÉJ., XVII, 294, cercello 

= ba*. 
^enrars (p. 401) Centopelle = oottrr. Grùnbaum, Chrestom., 543; 

Perles, dans Monatsschr., 1882, p. 13*7; Raschi sur Houllin, 

42a, et Schabbat, 36 a, Vnso^r = *centpoël, en vieux-français ; 

voir Kaufmann, dans Monatsschr., 1885, p. 189. 
©Vnip, ©^Sap (p. 206) Cheville, cavigiia ~ «map. Raschi sur 

Lévit., xxvi, 13, fen^ap, sur Juges, iv, 21, et sur Isaïe, 

liv, 2. 
OTi&r-np p. (306) ? Poalre ? 
^tt-p (p. 362) Gucire, coudre = nrtNtt. ##/., XVII, 296, ^oip 

= non. 
ynaTip (p. 125), espèce de pâtisserie ? 
•pL^p (p. 48) Gotone, coton = isa n?air. Tanya, 18 &, a""\ ■ptiïp ; 

Kilayim, 7, 2, dans R. Schimschon ; Kèlim, 14, 4 ; 23, 1 ; 

27, 5. 
©■^bp (p. 355) Calza (?), chausson = naa bu: mabs^N. 
!>aDp (p. 48) Ganapa, chanvre — anap . Tanya, 18o, a"\ iD3p ; 

^lrwc/i, VII, 131a ; R. J. Siponte Kilayim, 5, 8, insp. 
N^b^jp (p. 49) Gandela, chandelle. Tanya, 18 o, a'\ ^b^ip. 
©b^aap (p. 125) espèce de pâtisserie. Tanya, 39 a, na, bb^isp; 

Pardès, 37c, ©ba©^p ; Tos. sur Houllin, 64a, ©fitap. 
NMi-ip (p. 395) Grosta, croûte — mD^bp . RÉJ., XVII, 298, 

KMdnp = *by ; Raschi sur Houilin, 46 b et 51a. 
"pmconp (p. 184) Crespino, crespigno = ■prabi*. Tanya, 57 b, fn ï 

Aruch, VI, 210; Raschi sur Houllin, 118a, «biB©np. 
mta©p (p. 131) Gastoro, castor. Tanya, 40 b, b. 
■irnïïm (p. 131) Rosmarino, romarin = tm^ NDb^n. Tanya, 40&, 

b; Aruch, III, 410a; Pflanzennamen, 168. 
Nan (p. 131) Ruta, rwc = û:pd Aruch, VI, 291 £; Pflanzennamen, 

372 ; R. J. Siponte Kilayim, 1 ; 8, &rj7:n [1. Nain] ; ibid., Sche- 

biit, 9, 1; Kol Bo, 40 b, «m. 
KB^p&'tiWi (p. 75) Lire Na^poia wi f'^ba? Voir Landau sur 

MoedKatanl2&. 
©dïit> (p. 112) Soupe. 
to^o© (p. 90) Spina, £>i£>c = «na. 



BeDS est le suivant : Il y en a qui disent que ^DÛia ne signifie pas coriandre, qui 
fait partie de la catégorie des graines, mais cere/nglio, puisqu'il est énuméré avec lès 
herbes (mp'-p). Au sujet de la classification de ""]!20ia, voir R. Schimschon sur 
Maastrot, 4, 5. 



GLOSES ROMANES DANS DES ÉCRITS RABB1N1QUES 247 

II 
MOTS ÉTRANGERS DANS LE TCUiya 1 . 

"toNp-DN (106&, n"y) Avvocato , avocat = y>bto = DipippYr. 
Aruch, III, 126 a ; V, 380 b; VI, 42 &. Il faut effacer les formes 
avocatore et avogado dans le glossaire italien de YAruch. 

vpb^K (25 a) = nwbwan -ntapb Sttaaa iwatnj courroie. 

txyfyii* (117a, n"D) Ellera, edera, lierre— arop. Aruch, VII, 148, 
5. v. DiDp = anb'w (R. J. Siponte sur Kilayim, 5, 8 a, par 
erreur, fcnb"w) ; Raschi, Marpè laschon, Soucca, 36 a; 
PfLanzenn.^ 140. 

oip^-na^N (2 a) Idropico, hydropique. 

èCtta* (53 a, Y») Gratella 3 , arz7= mabaoN. Envieux-français, 
grail. Grùnbaum, Chrestom., 465; cf. Aruch, I, 180 &. 

t-pî3t(40ô, b) Zenzero, gingembre. Aruch, III, 305 &; dans II, 
316, il y a ■na^rt ; Vocabulaire italien, Venise, 1796, d'après 
RÉJ., XVIII, 111, rptrt = b^aait ; Abu's-Salt, n° 13, ■nawa; 
R. J. Siponte sur Orla, 2, 10, inarr. 



1 Edition Crémone, 1565. Cf. Introduction de M. Buber au Schibbolè Hallékét, 
p. 31, ligne 3 du bas. 

* A l'occasion de ce mot, je ferai remarquer que £<b!DDN, dans lequel Buxtorf a 
reconnu le mot è<jy6.ç,<x, cratis ferrea, craticula (dans YAruch, g'aticola), se trouve : 
Aboda Zara, 5, 12 ; babli, 76 a; Sifra, Çav, éd. Weiss, 32'/ ; Pesahim, 7, 2; Mekhilta, 
éd. Friedmann, 6 b ; jer. Pesahim, VU, 34 a, 1. 73, babli, 75a ; Zebahim, 11,7. — Au 
pluriel : mfctbaDN, aans T - Aboda Zara, VIII, 473, 5; mbaON, dans Sifrè, I, 158, 
60 ô (Jastrow, s. c, d'après Lattes, Nuovo Saggio, 14); Schaarè Teschouba, n° 265, et 
Schibbolè Hallékét, 165. rnbaON.Tanhouma, éd. Buber, Houkkat, 2, note 33. Dans 
Targoum Jon. des Nombres, xxxi, 33, NnbaOtf. Fidèle à sa manie de ramener à des 
racines sémitiques tous les mots étrangers commençant par ON, M. Jastrow fait dériver 
Nb^DK de ba>0 : il prétend à tort que èo-xàpa n'a pas le sens de NbDDN. — NpD£2, 
en syriaque Np3L2 ou NpDÛÛ. est identifié par M. P. Smith, dans son Thésaurus, s. p., 
avec le persan rDNP et l'arabe p3NL3, mot que Bar Ali a déjà comparé à fcpBtû ; 

voir aussi Aruch, s. v. M. Kohut cite également les Halakhot guedolot, 134 (éd. Hil- 
desheimer, 559): mais ce mot se trouve encore Halakhot guedolot, 7 é, I. 9-10, et éd. 
Hildesheimer, 14'i, 13. Pour l'explication du mot, voir Schaarè Teschouba, n° 273 
(NpDa opp. "OTIS, n° 93, 10 a, 1. 7 du bas, et n° 292, et Schaarè Simha, II, 87,^et 83, 
note 111. Les Consultations des gaonim, 41 a, éd. Cassel, disent à tort que mtfbaa&t 
= tpsa = Û" 1 2"'>1 (Û^DÏ")), en arabe p^atfU. Dans les Halakhot pesoukot, éd. 
Schlossberg, p. 16, 1. 4 du bas (cf. p. ni) on trouve les mots nY^-mob^T 
rrpbaONH) qui, dans les Halakhot guedolot, 30 a, 1. 4 du bas, éd. Constantinople, 
et p. 145, I. 16, éd. Hildesheimer, sont remplacés par ib^UDI " , D"5 (dans R. Isaac 
Giat, II, 88, ^DD ">a). Dans le poème du Schabbat Haijgadol se trouve ^b^UD, mais 
au lieu de iga, les éditions ont 15* (!). 

* En italien il y a encore la forme gradella avec d, mais dans un sens différent; 
Diez, 5 e éd., p. 172. 



248 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Kbiia (53 &, 1"») Tuile. Raschi sur Pesahim, 30 &, Œ^a, sur 
Genèse, xi, 3, «bina, sur Exode, v, 7, ©biTO, sur Ezéchiel, 
iv, 1, ttb'na prov. teule. Diez, p. 319. 

ittba (130 a, at) Talamo, chambre nuptiale = nsin. Cf. L. Lôw, 
Gesammelte Schriften, III, 202. 

ib-wanNa (16 a, « w i) Tartufoli, 2rw/fé? = •prias. Aruch, VI, 318 1»; 
IV, 246 fc, ibsiafima ; Vocabulaire, éd. Venise, d'après RÉJ., 
XVIII, 111, tarantupole = rimas, forme qui manque chez 
Diez, 5 e éd., p. 333. 

■pais (56 & f ïY'e) Gumino, comino, cumin. Kimhi, s. v. ynaa; 
RÉJ., XVII, 294, ■tt-naia, cimino. 

■»b"iirt3ii:i?3 (39 a, n"s) Mostaciulo, mostaccio, moustache. Aruch, 
VII, 131 6. 

iû»pT3 (40 6, b) *Nocato? = ©s^s. MMûe dTrtN , ctes ?zoto? en- 
duites de miel. 

■'aaa^D^a (53 6. y») Vernis don£ ou recouvre les poteries. 

œmo (23a, rf'v) Sorba, sor6e = florin*. #-&/., XVIII, 112; 
/l^c/i, VI, 185, kstiïû; Xa/Yor vaférah, 120 a; R. J. Si- 
ponte sur Kilayim, 1, 4 (Demay, 1, 1 ==^^-i); Isaacb. Schè- 
schet, Consult., n° 442. ttwtt . 

Npinmo (39 a, ns) = winimis. 

■"Mib '(16 a, $'*) Funghi, champignon = nvncte ; Aruch, IV, 
246 ô; VI, 318, note, 1. Kimhi, 5. v. jpS". 

^ms (80 a, n"3) Forno, fourneau. Kimhi, s. v. Tfcn; #£7. f XVII, 
289, 13-iiD =ts; ^rwcft, VI, 430. 

KBlbs (28 6) Pallotta, &«te = TH3. Kimhi, 5. v. nns : abs = pile 
en provençal. Raschi sur Isaïe, xxn, 18, Bèça, 12a, Houllin, 
64 a; Landau, ïbid. ; R. Schirnschon sur Kèlim, 10, 4; 23, 
l;Salfeld, Das Hohelied, 152, UJ^aib^B, en espagnol, pelota, 
pelote de cheveux, et 153, ttanbs. En provençal, pilotta, pelote. 

Nwns (23a,n" , Prugna, prune = •pra'ns (lire: ps^s). Aruch, 
VI, 294a; cf. III, 155 a et 3516, aux mots ppomn et tps ; 
Pflanzennamen, 149. 

«ayns (39a, n"s) Polenta = "parai dw nttptt ...m* «nvnD. 

■vrçvnp (23a, n'^j Cotogna, coing = p^s (lire : "purns). RÉJ., 
XVIII, 113; Aruch, III, 343a; Pflanzennamen, 144; R. J. 
Siponte sur Kilayim, 1, 4, iiynaip; R- Schirnschon sur Ouk- 
cim, 1, 6, jhwnp, prov,, codoing. 

^aaip (23a, n"^), chanci = ...•pTnb nswD ûTWp is ra^ti) pv 

©3-Wip (130 a, '2) Gortina, courtine = d^p-jo . ■##/., XVII, 296, 
wa-np ; Aruch, III, 256 a. 

■n^p (80 a, n":) Cardo, chardon = on^pi nv»23* . Raschi sur 
II Sam., xxiii, 6, et Kimhi, 5. v. tjk, tttt et brin : fmp; 



GLOSES ROMANES DANS DES ÉCRITS RABB1NIQUES 249 

RÉJ., XVII, 298; Aruch, VI, 196 a (VIII, 245 a, au mot î-ûan?). 
©aiVip , Raschi sur Exode, xxn, 5, sur Isaïe, xvn, 13, et Jé- 
rémie, iv, 3. Le glossaire publié par M. Darmesteter, p. 19, 
donne « chardons » pour tr:nMp, p. 29, et^vm, p. 45. 

^iNffl (90 b, ïY'o) Sapone, savon. Kimhi, s. v. rmh : pnwi: ; Aruch, 
VI, 105(2, meo; Raschi sur Isaïe, i, 25, lias, sur Jérémie, n, 
22, ii3ND; Keritoth, 6 a, et Nidda, 62 a, auxquels renvoie Lan- 
dau; bawnND cutk, dans Kol Bo, 40 b. 

■"Diptt (54 &, n"») Cufh'a, scuffia, bonnet = ïismi) . Raschi sur 
Exode, xxvni, 4, NiEnp, sur I Rois, vu, 17, II Rois, xxv, 17, 
Jérémie, lu, 22, Job, xvm, 8, Snoaœ = ND^ip, coiffe ; Ra- 
schi sur Schabbat, 57 b, d'après Rabbinowitz, R^DipiD; Aruch, 
VI, 8, en arabe, rpNpn [les Syriens rendent aussi par ce terme 
les mots «mpiN, aoas et aorna ; cf. Duval B. Bahlûl, 1306, s. v. 
fcrvno], en italien «b-pp, mot qui, d'après M. Kohut, est «Vnp, 
c'est-à-dire, selon M. Kohut, cappello, chapeau. Pourtant 
lMrac/^ VII, 162, et Kimhi, s. v. j>:re, écrivent le mot cap- 
pello, ib^Dp, mais n'y aurait-il pas cette difficulté que l'expli- 
cation de M. Kohut serait quand même erronée. Car roniD dé- 
signe un bonnet, une résille, et non pas un chapeau; ce 
serait plutôt le mot « coiffe ». Mais nous devons ajouter que 
Y Aruch, IV, 292 fr, traduit |-Dnu5 par Nb^sp. 

Szegediu. 

Immanuel Lœw. 



INFLUENCE DE RASCHI 

ET D'AUTRES COMMENTATEURS JUIFS 

SUR LES 

POSTILLjE PERPETUEE DE NICOLAS DE LYRE 



(suite et fin 



Raschi et Lyre examinent assez attentivement les épigraphes 
des Psaumes et nous fournissent ainsi une occasion très favo- 
rable pour nous rendre compte de leur méthode exégétique. Nous 
suivrons, dans notre étude, l'ordre même dans lequel se suivent 
ces épigraphes. 

Ps. iv. — ma^aa nsattb. Raschi fait dériver mtafcb de nira, 
victoire, et, se référant à Ezra, m, 8, il croit que ces mots indi- 
quent une sorte de lutte musicale entre les lévites : ma^aa nsafcb 
Si> *vœa ima^aa tsTuwttn -nb ^aa irmîD^ïï tïi 10^ ï-it mwrca 
•n'wn , ^ttlaia pao imia^a tznprnnïïa Sons mata 'prab piin 
'n ma nasb» ba> nsab îib^yai ïïaïïî 'a la» ta^bn n« . Lyre ac- 
cepte cette explication, et il ajoute : « Per hoc autem quod subdi- 
tur « in organis » intelligitur quod cantus huius psal. magiserat 
aptus decantari in instrumenta musico, quod vocatur organa, 
quam in aliis musicis instruments. » 

Ps. v. — mbTû. Raschi reproduit d'abord l'opinion de Me- 
nahem ben Sarouk, auteur du Maïïbérèt, pour qui mbTia, comme 
ïvwob*, nvna et yinYP, sont des instruments de musique. Après 
avoir ensuite rejeté l'explication du Midrasch, qui fait venir 
m b^na de nbna, héritage, il dit que mb^na signifie « des légions » 
et que le Targoum Yonathan traduit ainsi ce mot dans Ps. xvm, 5, 

« Voir Revue, XXVI, 172. 



INFLUENCE DE RASCHI SUR NICOLAS DE LYRE 251 

et II Sam., xxn, 5. Le mot mb^ro indique que ce psaume est une 
prière pour écarter les ennemis d'Israël. 

Lyre procède ici d'une manière bien caractéristique, il accepte 
les opinions de Menahem et du Midrasch, rejetées par Raschi, en 
même temps que l'explication de Raschi lui-même, et il cherche à 
les concilier : « Nechiloth autem dictio hebraica est sequivoca ad 
significandum quoddam instrumentum musicum, et sic est singu- 
lare — et ad significandum « haareditates » in plurali, quia est plu- 
rale lmius nominis Nechiîah, quod significat hsereditatem. . . 

» Dicit enim Ra. Sa. quod psal. iste factus est ad hoc, ut sacer- 
dotes et Levitse decantarent ipsum ad impetrandum divinum auxi- 
lium contra hostes Israël irruentes in terram suam : et sic ista 
dictio Nechiloth secundum utramque significationem ponitur in 
hoc titulo : quia dénotât materiam ps. et instrumentum in quo 
cantabatur. » 

Ps. vi. — FW» 1 ©. Lyre mentionne l'explication de Raschi, qu'il 
déclare être « l'opinion des Hébreux ». 

Ps. tïi. — YnxD. Raschi rejette l'explication de Menahem, qui 
voit dans ce mot un instrument de musique, ainsi que l'interpré- 
tation du Midrasch, qui fait dériver le mot "p^ra de nmft « égaré », 
et il déclare que, dans ce psaume, David reconnaît son tort d'avoir 
écrit une poésie sur la mort de Saùl. Il maintient pourtant au 
mot rrrtfhaia le sens d'erreur, mais il l'interprète d'après le ch. xi 
de Sanhédrin, où l'on raconte que David déplore dans ce psaume 
la faute qu'il a commise en étant devenu la cause indirecte de la 
mort de Saùl et de Doeg. D'après une seconde explication, pour 
laquelle il avoue sa préférence, la faute de David consiste à avoir 
coupé le coin du manteau de Saùl. Lyre se range à l'avis de 
Raschi. 

Ps. vin. — fntra. D'après Raschi, c'est un instrument de mu- 
sique fabriqué à Gath. D'après le Midrasch, hwa dérive de m, 
« pressoir. » Raschi cite cette explication, mais ne l'accepte pas. 
Lyre, au contraire, qui aime les interprétations messianiques, 
préfère l'explication du Midrasch à celle de Raschi : « Alii vero 
Hebrsei antiqui dicunt, quod gittith accipitur in significatione 
videlicet, prout significat « torcular » dicentes quod per hoc intel- 
ligitur Edon sive Esau> qui dicitur torcular Esaja lxiii « Quis 
venit de Edon tinctis vestibus. » Tous deux répètent leur inter- 
prétation à propos du ps. lxxxi. Lyre concilie d'une manière 
originale les deux explications, dont l'une voit dans nwa un 
instrument de musique, et l'autre le mot de « pressoir. » Selon 
lui, ce psaume était destiné à être récité à la fête du Nouvel An, 
célébrée vers l'automne, c'est-à-dire à l'époque des vendanges. 



252 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

A cette fête, les Israélites de la Palestine offraient au temple une 
libation provenant des raisins nouvellement pressés, et, à cette 
occasion, les Lévites chantaient le Ps. lxxxi avec accompagne- 
ment d'un instrument de musique appelé guittit. Lyre reproduit 
cette explication au Ps. lxxxiv, où Raschi ne dit plus rien 
de mrva . 

Ps. ix. — pb ma bs\ Raschi et Lyre se sont arrêtés longue- 
ment sur cette phrase difficile, leurs explications résument les 
interprétations proposées pour ces mots par les rabbins et les 
Pères de l'Église, et montrent en même temps combien sont déjà 
anciennes certaines opinions émises par les savants modernes. 

Raschi commence par réfuter ceux qui prétendent que David a 
écrit ce psaume sur la mort de son fils Absalon, car, dit-il. il 
aurait fallu, dans ce cas, )in, et non pas lab. Il cite alors les 
autres opinions. Les uns veulent transposer les lettres de pb 
(ainsi que le font certains écrivains modernes, comme Hengs- 
tenberg) et lire bas. Mais il n'est nullement question de Nabal 
dans ce psaume. D'autres, comme la grande Massora 1 , voient 
dans m»-b* un seul mot, comme à la fin du ps. xlviii. Me- 
nahem lit •paîtb au lieu de pb, et traduit : « au chantre des 
cantiques à expliquer. » Pour Dounasch, pb est le nom d'un 
ennemi de David. La Pesikta, se référant au verset 6 de notre 
psaume, pense à Amalek et à Esau. Finalement, Raschi donne 
sa propre explication ; à son avis, il s'agit de la délivrance 
d'Israël de la captivité romaine. Lyre reproduit fidèlement l'ex- 
posé de Raschi, il dit que quelques-uns des « expositores nostri » 
appliquent également ce psaume à la mort d'Absalon, il cite en- 
suite l'explication de ceux qui y voient une allusion à la mort des 
premiers-nés d'Egypte. Enfin il déclare qu'en considérant ni^b* 
comme un seul mot, on peut l'interpréter de trois manières diffé- 
rentes, comme Menahem, comme Raschi, ou dans le sens de 
choses cachées. « Tertio « Almuth » signât « occultationem » et 
secundum hocponitur tit. huius psal. communiter in Bibliis nostris 
« In finem pro occultis filii psal. David » quam significationem se- 
quuntur Aug. et Cassiodor propter quod intendo eam sequi. » 

Ps. xvi, lviii et lx. — ûnitt. Après avoir repoussé toutes les 
interprétations aggadiques, qui reposent sur la division du mot 
ùrûtt en *p et nn, Raschi dit que ce mot désigne un chant gra- 
cieux. D'après l'édition de Bâle, Raschi fait dériver le mot dro» 



1 Raschi invoque parfois, mais rarement, l'autorité de la Massora pour les cas dif- 
ficiles. Zunz, l. c, p. 293, cite comme exemples les passages de son commentaire 
sur Deutér., xxxm, 23, et Proverbes, xm, 23, et suv Schabbat, 55 b. 



LNFLUENCE DE RASCHI SUR NICOLAS DE LYRE 253 

de tins, mais comme ce passage manque dans Breithaupt et que 
Lyre n'en parle pas, il paraît suspect. 

Lyre accepte l'explication midraschique et traduit avec saint 
Jérôme , qui connut sans doute cette interprétation par les 
Juifs : *]» = humilis ; dn = simplex. « Igitur secundum istam 
sententiam exponitur titutus priedictus : « Humilis et simplicis 
David » i. e. iste ps. factus est a David et ad laudem humilis et 
simplicis se. Christi. » 

Au ps. lvi, Lyre cite l'explication de Raschi. 

Ps. xxn. — nnçn nVro hy. Raschi rapporte deux explications, 
dont Tune considère ces mots comme le nom d'un instrument de 
musique, et l'autre, d'après le Midrasch, y voit « la communauté 
d'Israël ». Lyre ne mentionne que la dernière, mais il ne l'ac- 
cepte pas. 

Ps. xxxn. — brsM. Raschi rapporte l'opinion des docteurs 
qui déclarent que les psaumes désignés sous ce nom étaient réci- 
tés par un interprète, et au ps. xlv il s'approprie cette explication. 
Lyre ne mentionne pas l'explication de Raschi, mais traduit le 
mot par « eruditio. » 

Ps. xxxviii. — T3ïïib. D'après Raschi, cette épigraphe in- 
dique que ce psaume doit être récité à une époque de calamité na- 
tionale. Lyre repousse cette interprétation et les autres du même 
genre comme mystiques ou morales. « Sed salvo meliori iudicio 
omnes istse expositiones videntur mystiese et morales : propter 
quod dicendum, quod D. fecerit hune psal. de seipso, ad recordan- 
dum propria peccata notabilia coram Deo. » 

Ps. xxxix. — TinY-rb. Voir t. XXVI, 182. 

Ps. xlv. — D"»aiDtzrb:>. Pour Raschi, cette expression désigne 
partout une réunion de personnes remarquables. Ici, elle s'ap- 
plique aux docteurs, dans ps. lx au Sanhédrin, et dans ps. lxix 
et lxxx à tout Israël : "no* 1 fcpttdn ^"nnbn masb . fca*wnû by 
dTOJn û^u-iei DWHDa e\\j1 awitz» n^n ûïto ,nîin n*nDM 
DWITD5 d^iu . Lyre conclut d'une des trois qualités attribuées 
par Raschi aux ûwhd que les Hébreux modernes traduisent ce 
mot par « roses », et non pas par « lis », comme saint Jérôme, 
qui tenait cette traduction des Juifs de son temps. Lyre répète 
fréquemment cette remarque. Nous pouvons en conclure qu'il 
était fort scrupuleux pour traduire le texte hébreu et qu'il attri- 
buait une grande valeur à l'exégèse traditionnelle des Juifs. Voici 
ce qu'il dit à propos de ce psaume : « Huic ps. prsemittitur talis 
tituL secundum Ra. Sa. ad victoriam super rosaa testimonium, 
suave canticum. » On voit que, dans sa traduction, il suit fi- 
dèlement Raschi, rendant n^ab par « ad victoriam », b^SOT par 



254 REVUE DES ETUDES JUIVES 

« rosse », mu\ par « testimonium », et dndfc par « suave cantus ». 

Ps. xlvi. — nifcbg. Lyre rejette l'explication de Raschi, « ins- 
trument de musique », et voit dans ce mot le pluriel de ïi^b^. 

Ps. lvi. — ïrpirn dba r$yi by. Raschi lit dbî*, muet, et dit 
que David se compare, au milieu de ses ennemis philistins, à une 
colombe muette. Lyre approuve cette explication et la reproduit 
tout au long. 

Ps. lvii. — nrnan ba. D'après Raschi, cette épigraphe indique 
le contenu du psaume, où David demande à Dieu de ne pas le 
faire mourir. Lyre accepte cette explication et la concilie habi- 
lement avec le sens attribué par Raschi à droft : « Ne dîsperdas 
i. e. ne disperdi permittas, ut dicit Ra. Sa., quasi diceret David : 
Si permitteres me perire non possem amplius cantica dulcia ad 
laudem tuam facere et dicere. » 

Ps. lui. — nbnw by. Pour Raschi, ce mot désigne un instru- 
ment de musique ou bien des souffrances (de nbn, être malade). 
Lyre n'accepte que la première explication, mais il cite encore 
un autre sens, celui de « danse », de bintt. Au ps. lxxxviii, 
Raschi donne à nbn» le sens de « souffrance », mais Lyre accom- 
plit le tour de force de réunir dans son explication trois interpré- 
tations diverses, la sienne et les deux de Raschi. « Item sciendum, 
quod haec dictio hebraica « Mahalath » est aequivoca, quia signi- 
ficat quoddam instrumentum musicum, et chorum, et infirmita- 
tem. Et in hac triplici significatione hic aceipitur. Quia quantus 
huius psal. magis proprie cantabatur in instrumento musico no- 
mine « Mahalath » quam in aliis. Item quia cantabatur a chorro 
Levitarum, non solum instrumentas musicis, sed etiam vocibus 
humanis. Item quia secundum Hebr. Psal. iste loquitur de afflic- 
tionibus populi Israël ipsum debilantibus et infirmantibus. » 

Ps. c. — rmnb. Raschi, comme Lyre, donne à ce mot la signi- 
fication de « sacrifice ». 

Ps. cxlv. — nbïrri. Raschi ne dit rien, mais Lyre traduit par 
« hymne » et explique longuement ce qu'il entend par ce mot. 

Ps. cxx. — mbj^rr "pu:. D'après les deux auteurs, ces mots 
s'appliquent aux psaumes chantés par les lévites sur chacune des 
quinze marches conduisant du parvis du temple à la cour des 
femmes. 

Il résulte de cet examen des épigraphes des Psaumes que 
presque partout Lyre s'inspire des travaux de Raschi, auxquels il 
ajoute les explications des Pères de l'Église ou ses propres expli- 
cations. En outre, il est à remarquer que Lyre cherche toujours à 
concilier les interprétations rabbiniques avec sa propre façon de 
comprendre le texte. Si, malgré cela, il lui arrive parfois de re- 



INFLUENCE DE RASCHI SUR NICOLAS DE LYRE 233 

pousser complètement une explication de Raschi, il ne le fait 
qu'en appliquant un procédé de Raschi lui-même, qui s'efforce le 
plus souvent de trouver un rapport entre l'épigraphe et le contenu 
du psaume. 

Nous allons maintenant examiner comment Raschi et Lyre pro- 
cèdent pour se rendre compte du sujet traité par chaque psaume 
et quel jour particulier les détails de leur interprétation jettent 
sur leur système et sur l'action de l'un sur l'autre. Nous avons 
déjà dit précédemment quelques mots de cette question. 

Quand l'épigraphe ne donne aucune indication sur le but et le 
contenu du psaume et que le psaume précédent ne donne non plus 
aucune indication sur ces deux points, Raschi et Lyre procèdent 
comme ils l'ont fait pour les noms d'auteur et les épigraphes, ils 
passent en revue les plus importantes des explications connues. 
En outre, Lyre indique avec soin l'ordre dans lequel se suivent 
les idées exprimées par le psaume. Il lui est parfois difficile de se 
servir du commentaire de Raschi, parce qu'au point de vue du 
christianisme, certains psaumes ont une signification messianique. 
Cependant, il y en a aussi que Raschi regarde comme messia- 
niques, et d'autres qui sont interprétés au point de vue messia- 
nique par le Midrasch, mais que Raschi explique autrement. Lyre 
s'attache partout où il peut à l'interprétation messianique, en se 
plaçant naturellement au point de vue chrétien. Mais même dans 
ces divergences, on reconnaît chez Lyre l'influence de Raschi. Pre- 
nons comme exemple le psaume n. En dehors de la question théo- 
logique, Lyre suit pas à pas Raschi, mais au lieu de le nommer, il 
attribue son explication aux « Hebrsei moderni. » Voici ce que dit 
Raschi : ifcit? th by nnsab psa r-rrr "OTTO ^sbi ...i3»mai 
ibsan 'i;n ^bab -m ns ino?a *a tsranbbfi "\yiyo^i ,ii2$yv îpaso 
ùbiD "UMppM û'na W&\ sraab ,*ï|&n Bïrbah W&* Lyre dit : « . . . 
Dicunt autem Hebr. moderni quod D. l'ecit hune ps. laudando 
Deum de Victoria habita de Philistseis, qui ascenderunt, quando 
audiverunt eum fuisse inunctum publiée super totum Israël 
(II Sam., v). » 

Lyre rappelle que David avait été sacré roi dans la maison de son 
père, puis plus solennellement, et il ajoute que le psaume se rap- 
porte à la révolte qui eut lieu chez les Philistins quand David eut 
été proclamé roi de tout Israël, et il continue : ce Et secundum istum 
intellectum exponunt Hebr. moderni ps. istum dicentes : v. 1. — 
Quare fremuerunt génies. Philistsei, quia omnes qui non erant de 
gente Judasorum vocabantur gentes sive gentiles. » Raschi dit : 
■pa* ■tti-ip ûbiD d^ai ,DWtfi yû^aiNb *inD ûna?a. Le commentaire 



2"6 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

de Lyre sur le verset 7 est particulièrement intéressant. Dans ce 
verset, il mentionne Raschi à propos d'une rectification de texte, 
et pour une explication ordinairement attribuée à Raschi il men- 
tionne un autre nom. Dans v. 9, au contraire, il cite au nom de 
Raschi une explication que celui-ci n'a pas du tout donnée. Ainsi, 
il dit : « Et tanquam vas confringes eos. Dicit Ra. Sa. quod hoc 
specialiter fuit impletum, quando D. super filios Àraraon circum- 
egit ferratacarpentadivisitque cultris, et traduxit eos intypo late- 
rum ut hab. II Reg (II Sam., xn). » Raschi dit, en effet : ta^nn 
S^n "psa "prab aiï-n yErnœn ;mnn ann bnri asiaa ;taa«rnn 
trpn d"nniDb nairaïf o^n ,*npttïi. Du reste, toute l'exposition 
de ce psaume, chez Lyre, est une paraphrase du commentaire de 
Raschi, avec cet avantage que Lyre donne chaque fois le nom de 
la personne qui parle. Avant d'exposer sa propre opinion, qui est 
d'appliquer ce psaume à Jésus, il réfute l'interprétation de Raschi 
qui, d'après sa citation, commencerait ainsi : tny «ram wmai 
■psa s-pït i*îai»3a ^sbi tra^n mmionbi ,rrrçofctt ^b?2 Ss> p*ii 
lîax* hy Yinsb. « Item Ra. Sa. in principio glos. huius ps. dicit sic : 
Magistri nostri exposuerunt hune ps. de rege Messia, sed ad intel- 
lectum psal. planum i. literalem et propter responsionem ad 
hsereticos exponitur de D. » Son argumentation est la suivante : 
Raschi doit reconnaître que les rabbins, c'est-à-dire les Midra- 
schim, donnent à ce psaume un sens messianique; lui-même l'eût 
interprété ainsi si, comme le prouvent ses mots dwaïi naiiûrib, 
il n'eût pas tenu compte des allégations des tpyîû, c'est-à-dire des 
Juifs convertis au christianisme. Il est à remarquer que Lyre re- 
garde son explication messianique comme exprimant le sens litté- 
ral du texte. 

On peut savoir ce que Raschi et Lyre pensent du contenu de 
certains psaumes par leurs observations sur les épigraphes. Avec 
plus ou moins d'accord dans les détails, ils sont d'avis tous 
deux que ces psaumes se rapportent à des événements de la vie 
de David. A signaler, à propos du ps. iv, verset 3, que Lyre, 
après avoir déclaré qu'il s'efforcerait toujours d'adopter le sens 
littéral, emprunte à Raschi une interprétation toute midraschique. 

Ps. xiv et lui. D'après Raschi, David a composé ces deux 
psaumes identiques sur Nabuchodonozor et Titus, qui ont détruit 
le temple. Lyre, qui ne veut jamais faire intervenir Rome, ne 
parle que de Nabuchodonozor. 

Ps. xvin. Le contenu de ce psaume est indiqué par l'épigraphe. 
Pour les détails, Lyre suit Raschi, qu'il cite souvent par son nom, 
comme dans vers. 1 et 8. Parfois, le commentaire de Lyre est la 
traduction littérale de Raschi. A propos du vers. 10, on remarque 



INFLUENCE DE RASCHI SUR NICOLAS DE LYRE 257 

pourtant une différence Lien caractéristique entre Raschi , qui 
prend à la lettre le récit du psaume, et Lyre, plus éclairé et d'es- 
prit plus philosophique. Ainsi, Raschi dit que c'est « bien réellement 
que le ciel s'inclina pour que Dieu pût descendre », et Lyre dit : 
« Jnclinavit : non per loci mutationem quœ Deo est impossibilis, 
sed per effectus exhibitionem, iEgyptios in terra puniendo et He- 
braeos liberando. » 

Ps. xx. Lyre dit explicitement qu'il se range, pour l'explication 
de ce psaume, à l'avis de Raschi. 

Ps. xxn. Lyre n'accepte l'opinion de Raschi ni pour l'explica- 
tion de l'épigraphe, ni pour celle du contenu. 

Ps. xxin. Raschi pense que, dans ce ps., David l'ait allusion à son 
séjour dans la forêt de Héréth. Il admet avec le Midrasch que cette 
forêt est ainsi appelée parce qu'à l'origine, le sol en était desséché 
comme un tesson (onn) et qu'en faveur de David et de ses compa- 
gnons, elle est devenue verdoyante. Lyre préfère cette explication 
à une autre qui voit dans ce psaume une allusion à la captivité 
de Babylone. 

Ps. xxiv, xxx et cxxxn. Nous en avons déjà parlé à propos 
du Midrasch relatif à l'inauguration du temple (voir t. XXVI, 1T7). 
Ps. xxix. Voir, à ce propos, la polémique injustifiée de Lyre 
contre Raschi (ibid.). 

Ps. xxxi. Entre plusieurs interprétations, Lyre choisit celle de 
Raschi, qui voit dans ce psaume une allusion à la persécution de 
tSaùl contre David. 

Ps. xxxn. Ici aussi Lyre suit Raschi, qui prétend que David a 
composé ce psaume après que Nathan lui eut annoncé que Dieu 
lui avait pardonné. « Et omissis aliis declarationibus , dit-il, 
uuum modum dicendi accipio... et ipsum prosequitur Ra. Sa. 
Hebraeus... » Dans les détails également, Lyre copie parfois 
tout simplement Raschi; cf. v. 3 et 4. 

Dans Ps. xxxm, Lyre indique la date de la composition de ses 
Aposlîllœ : Hic aatem opus fuit scriplum anno Domini 1326. 

Ps. xxxiv. L'épigraphe de ce psaume en indique le sujet. 
Gomme le roi en question s'appelle Akisch dans I Sam., xxi, et 
ici Abimélék, Raschi dit que ce dernier nom sert à désigner les 
rois en général, de même qu'en Egypte on appelait les rois Pha- 
raon. Lyre rappelle, à ce propos, le titre de César usité chez les 
Romains. 

Ps. xxxix. Il est à remarquer que Lyre explique le contenu de 
ce psaume de deux façons différentes. Il accepte d'abord l'inter- 
prétation de Raschi et donne ensuite une explication personnelle : 
« Unus modus est, quern prosequitur Ra. Sa. dicens quod D. fecit 

T. XXVII, n° 54. 17 



258 REVUE DES ETUDES JUIVES 

hune ps. pro tribulationibus venturis filiis Israël, vel super popu- 
lum Israël, maxime temporibus Babilonicse quam prsevidit D. in 
spiritu. » Dans les détails, pour la première interprétation, il suit 
presque partout Raschi ; cf. v. 3, 4, 5, 6, 7, 9, 10 et 12. Mais, 
d'après lui, ce psaume peut aussi être une suite de réflexions 
faites par David à propos des outrages que lui avait infligés Siméï. 

A ps. lx, Lyre rejette l'explication de Raschi, qui y voit une 
allusion à la délivrance miraculeuse de l'Egypte, parce que le ver- 
set 1 ne peut pas s'appliquer à la Révélation du Sinaï. Ce verset 
parle, en effet, du dédain montré par Dieu pour les sacrifices, 
tandis qu a cette époque Dieu venait, au contraire, d'instituer le 
culte des sacrifices. 

Ps. xliv. D'après Lyre, ce psaume relate des événements con- 
temporains. Tout en considérant comme auteurs de ce psaume 
les fils de Korah, il y voit pourtant l'exposé de faits passés sous le 
règne d'Antiochus, opinion admise également par des savants 
modernes *. Naturellement, Lyre prétend que ces événements ont 
été prophétisés avant leur réalisation, comme l'a, du reste, dé- 
claré plus tard Calvin 2 . 

Ps. xlv. Lyre, s'appuyant sur le Targoum, donne à ce psaume 
un sens messianique. 

Ps. xlvii. Pour Raschi, ce psaume parle, en général, des bien- 
faits accordés par Dieu à Israël, mais Lyre y voit une allusion à 
la conquête de la Palestine. Deux fois, Lyre utilise les explica- 
tions de Raschi sans le nommer (v. 4 et 10), fait que Paul de Bur- 
gos a déjà signalé. 

Ps. xlviii. En passant en revue les diverses interprétations des 
« doctores catholici et hebrsei », Lyre cite aussi celle de Raschi 
relative à Gog et Magog. Pour l'explication de mia-^, il préfère 
celle de Raschi, qui dérive ce mot de ûbs> « garçon », à celle de 
saint Jérôme, qui traduit : usque ad mortem. « Hebraei dicunt 
suaviter, eo quod homo filium suum parvulum ducit in suavitate 
et non in rigore, secundum quod dicit Ra. Sa. super istum locum. 
Hier, tamen minus bene videtur dicere, quia in omnibus Bibliis 
llebraicis quas vidi, halmuth hic est una dictio et non duae. » 

Ps. xlix. Raschi et Lyre sont d'accord pour considérer ce psaume 
comme un poème didactique ; ils voient dans les pauvres du v. 3 les 
bons et dans les riches les méchants. Ils mêlent à leurs explica- 
tions les dogmes de la résurrection et de la rémunération, chacun 
au point de vue de ses croyances particulières. 



1 Cf. de Wette, Commentas ûber die Psalmen, 5 e édition, 1885, p. 262-263. 

2 Cf. Hitzig, Psalmen, t. II, introduction, p. x, 



INFLUENCE DE RASCHI SUR NICOLAS DE LYRE 289 

Ps. li. M. Fischer 1 cite le commentaire de Lyre sur ce psaume 
comme le modèle d'une exégèse libre de toute influence étrangère. 
Et pourtant on y sent ça et là l'influence de Raschi, comme aux 
v. 15 et 20. 

Dans ps. lxi et lxii aussi, Lyre cite et imite à plusieurs re- 
prises Raschi. 

Ps. lxiv. D'après tous les deux, ce psaume parle de Daniel, car 
David, d'après le Midrasch, a prévu qu'il serait jeté dans la fosse 
aux lions. Raschi s'applique à expliquer chaque verset conformé- 
ment à cette interprétation aggadique, et le commentaire de Lyre 
n'est presque que la traduction latine des paroles de Raschi. 

Ps. lxviii. Contrairement à son habitude, Lyre mêle ici en- 
semble le sens littéral et le sens allégorique. Pour sa justification, 
il invoque l'autorité de Raschi, mais celui-ci avait, en réalité, sé- 
paré les deux interprétations par les mots a' ,fc 7 « autre explica- 
tion ». « Non miretur aliquis, si toties in expositione huius ps. 
usus sum sensu metaphorico, quia aliter non potest fieri. Unde 
Ra. Sa. exponens Judaice, tantum vel plus utitur. » 

Ps. lxxii. Ce psaume est très important au point de vue de 
l'opinion que Raschi et Lyre émettent sur l'origine et la rédaction 
des psaumes. 

Dans ps. lxxv, v. 3, Lyre reproche à Raschi d'avoir traduit 
û2D^ par « louer», au lieu de «juger ». 

Ps. lxxvi. Lyre admet avec Raschi qu'il s'agit ici de la défaite 
de Sanhérib, mais il fait pourtant cette réserve que certains évé- 
nements historiques auxquels ce psaume fait allusion d'après Ra- 
schi ne se sont pas passés du temps de Sanhérib (les trois jeunes 
gens jetés dans une fournaise). 

Ps. lxxx. Lyre mentionne l'explication de Raschi, qui dit que 
la. triple invocation de ce psaume se rapporte à la triple oppres- 
sion subie par Israël de la part des Syriens du temps de Jéhu, 
de la part des Grecs et des Romains; quant à lui, il donne à ce 
ps. un sens messianique, en s'appuyant sur un midrasch qu'il a 
trouvé lui-même. 

Ps. lxxxi. Sauf pour un détail, Lyre interprète ce psaume 
comme Raschi. Mais ils ne sont pas d'accord sur l'interprétation 
des ps. lxxxiv et lxxxvi. Tous les deux donnent un sens mes- 
sianique aux ps. lxxxix, xcvi et xcvin. Dans ps. xci, v. 6, Lyre 
admet avec Raschi que narr et aap désignent deux démons; cette 
explication émane du Midrasch Tehillim. A propos du ps. civ, 



1 Fischer, Des N. v. L. Postillœ perpétue, dans Ztschr. fur j>rot» Théologie, 
, 468. 



260 REVUE DES ETUDES JUIVES 

v. 6, Lyre combat une explication de Raschi, parce qu'elle lui 
paraît contraire aux lois de la pesanteur. 

Ps. cvn. A l'explication de Raschi, qu'il mentionne, Lyre préfère 
l'interprétation mystique de saint Augustin. « Propter quod Ra. 
Sa. dicifc, quod iste psal. est qusedam invitatio ad gratiarum actio- 
nem quorumcunque liberatorum divinitus a periculis et angus- 
tiis. Et hic sensus salvo meliori iudicio videtur mihi literalis. Ex- 
positio vero Aug. magis mystica videtur nec valet motivum. » 

Pour les psaumes des mbsw* Ttt5, voir p. 254. D'après tous 
les deux, les ps. cxx et cxxi se rapportent aux Philistins, le 
ps. cxxn à la construction du temple, le ps. cxxm à Antiochus 
et le ps. cxxiv aux Philistins. Dans le ps. cxxv, Lyre dit qu'il ne 
peut pas s'agir, comme le croit Raschi, de la Jérusalem terrestre, 
où ne régna jamais la paix, mais de la Jérusalem céleste. Il n'est 
pas d'accord non plus avec Raschi pour le ps. cxxvi, qui, d'après 
ce dernier, indique le retour de la captivité de Rome, tandis que 
Lyre y voit le retour de la captivité de Babylone. Dans ps. cxxx, 
cxxxin, cxxxvi et cxlvi, Lyre cite des explications de Raschi et 
en nomme l'auteur. 

Avant de terminer cette étude, nous allons en résumer les 
conclusions. Il ressort avec évidence de ce qui précède que l'in- 
fluence de Raschi a été très profonde sur Lyre. Au point de vue 
de la traduction, Lyre a souvent modifié le texte de la Vulgate 
d'après les explications de Raschi. Parfois même son commentaire 
de psaumes entiers n'est qu'une paraphrase de la traduction de 
Raschi. A noter pourtant quelques cas où il s'écarte de Raschi. 
D'abord, pour ps. n, v. 9, il mentionne, au nom de Raschi, une 
explication que celui-ci n'a jamais donnée. Ensuite, Lyre a vu 
dans un passage de ce psaume une allusion à un fait déterminé, 
tandis que pour Raschi il s'applique, en général, à tous les faits de 
ce genre, et ps. lxxv, v. 3, Lyre montre avec raison que Raschi 
traduit un mot autrement que ne le comporte l'usage de la 
langue. De plus, à certains détails on reconnaît que Lyre a vécu 
deux siècles plus tard que Raschi et qu'il a profité du développe- 
ment des connaissances humaines. Ainsi, à propos du ps. xvin, 
v. 36, il prouve qu'il était très familiarisé avec la théologie et la 
philosophie; au ps. xxxiv, v. 1, il fait voir qu'il connaissait les 
usages des empereurs romains; ps. civ, v. 6, il montre qu'il est 
au courant des lois de la physique, et, enfin, ps. lxxvi, v. 3, il 
exprime son regret que pour une explication, qu'il admet, d'ail- 
leurs, Raschi n'ait pas indiqué les motifs historiques à l'appui de 
son opinion. 



INFLUENCE DE RASCHI SUR NICOLAS DE LYRE 261 

C'est également le commentaire de Raschi qui a appris à Lyre 
à utiliser la littérature rabbinique, parfois môme pour combattre 
les assertions de Raschi. S'il a commis quelques erreurs, nous 
devons pourtant reconnaître qu'il a su se servir avec intelligence 
et habileté des éléments aggadiques fournis par cette littérature. 

Nous avons vu précédemment que Lyre a puisé dans Raschi ses 
opinions sur les auteurs et la rédaction des psaumes, et s'il s'é- 
carte parfois de son maître, comme pour les ps. xcix et cxxvn, 
il en indique les raisons. Même influence prépondérante de Raschi 
sur Lyre dans l'interprétation des épigraphes, même là où, pour 
des raisons religieuses, Lyre met Babylone à la place d'Edom. 

Ainsi, le commentaire de Lyre ne donne pas seulement de nom- 
breux extraits de Raschi, mais il est en quelque sorte imprégné 
de l'esprit du commentateur juif. Son travail présente même 
certains avantages sur celui de Raschi. Le style de ce dernier est 
souvent d'une concision qui frise l'obscurité, et, de plus, il n'ex- 
prime pas nettement ses vues sur les points les plus importants, ou 
les exprime en des endroits où l'on ne pense pas les trouver. 
Ainsi, il n'expose qu'au ps. lxxii son opinion sur la date de la 
composition des psaumes et sur leur arrangement, opinion que 
Lyre invoque si fréquemment. De même, il ne se prononce que 
dans le courant de son commentaire sur les auteurs des psaumes, 
et encore ne peut-on se rendre compte de son opinion sur ce point 
qu'en comparant plusieurs passages de son commentaire entre 
eux et avec le passage du Talmud qui s'occupe de cette question. 
Pour les épigraphes, il cite d'habitude les explications données 
avant lui, mais rarement il fait connaître ses préférences pour 
l'une ou l'autre par les mots iswîjj "^sbi ou ^n nftNi. Très souvent 
aussi, il considère des psaumes comme de vraies prophéties, et 
ce n'est qu'à la fin, à propos du ps. cxlix, qu'il se décide à décla- 
rer que David fut animé de l'esprit prophétique. Enfin, il est par- 
fois difficile de savoir quel est, pour Raschi, le sujet de certains 
psaumes qui ont un caractère historique, mais mêlent au récit 
des réflexions générales, ou qui, ayant le caractère de méditations 
générales, font allusion, par un verset, à un fait déterminé. 

Le travail de Lyre n'offre pas ces inconvénients, mais, à force 
de vouloir les éviter, il est tombé dans l'excès contraire. Il est 
parfois d'une prolixité déplorable, répétant à tout propos cer- 
tains Midraschim ou polémiques, citant sur un point quelconque 
toutes les opinions connues, même si elles ne présentent pas d'in- 
térêt, démontrant longuement, pour des modifications de texte, 
que sous des paroles différentes, le texte hébreu, saint Jérôme, 
le Psallerium et Raschi disent au fond la même chose. Cette pro- 



262 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

lixité se manifeste surtout dans l'interprétation des épigraphes. Il 
a, par contre, le mérite d'indiquer toujours la personne qui parle 
et les faits historiques auxquels se rapporte tel ou tel psaume. 

Nous avons déjà fait remarquer dans le cours de cette étude 
que Lyre possédait le sens historique à un degré assez élevé. C'est 
sa connaissance de l'histoire qui lui a fait parfois écarter des ex- 
plications de Raschi pour en donner de plus plausibles. Je dois 
ajouter que cette tendance à interpréter les psaumes historique- 
ment, quand cela est possible, tout en ayant souvent des résultats 
heureux, conduit Lyre à des exagérations, car il s'efforce parfois 
d'appliquer chaque détail d'un psaume à un fait historique déter- 
miné. D'autres fois, il est amené, au contraire, à des interpréta- 
tions très ingénieuses (par exemple, ps. xliv). 

Neumann. 



LES TROUPES DU MARECHAL DE BELLE-ISLE 

ET LES JUIFS DU COMTAï-VENAISSIN 
(1746- 1*758) 



On sait que le maréchal de Belle-Isle fut chargé en 1746 par 
Louis XVI de défendre le Dauphiné et la Provence contre les 
Autrichiens. La province du Comtat-Venaissin formait alors une 
sorte de République autonome, complètement indépendante de la 
France, gouvernée par une assemblée, élue par le pays et par les 
vice-légats, représentants directs de la papauté. Elle n'en fut pas 
moins obligée de contribuer, pour une large part, au logement, à 
l'entretien et aux besoins de toute nature des troupes françaises. 
Tout en imposant cette lourde charge aux habitants du Comtat- 
Venaissin, Louis XVI avait fait la promesse formelle de rem- 
bourser les frais occasionnés par les troupes du maréchal. La 
parole du roi de France n'inspira-t-elle pas grande confiance au 
vice-légat Mgr Aquaviva, ou eut-il à cœur, comme il le dit, de 
soulager le peuple et les communautés en particulier? Nous ne 
saurions le dire. Toujours est-il qu'il adressa le 23 juillet 1747 une 
lettre à M. le marquis de Modène, élu de la province du Gomtat à 
Garpentras, dans laquelle il exprimait le désir « de connaître le 
sentiment de l'assemblée du pays, touchant un expédient qu'il y 
aurait à prendre pour pouvoir subvenir an payement des foins et 
avoines que les particuliers ont livrés de bonne foi et dans l'espé- 
rance d'être payés, et qui ont été envoyés à l'armée de M. le ma- 
réchal de Belle-Isle en Provence ». L'idée de Mgr Aquaviva, 
quoique fort simple, est des plus ingénieuses. Il s'agit « d'obliger 
les quatre carrières des Juifs d'Avignon et du Comtat-Venaissin 
d'avancer, à titre de prêt sans intérêt, la somme de 80,000 livres 
pour employer au susdit payement». Et que l'on ne crie pas à l'in- 
justice! Rien de plus logique, selon le vice-légat, car « les Juifs 
n'ont souffert aucune incommodité, ni aucune dépense soit pour le 
logement des troupes, transport des denrées, etc., comme l'ont 
souffert les communautés et les particuliers ». D'ailleurs, pour 



264 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

rassurer les Juifs et les convaincre qu'il ne s'agit que d'un prêt, il 
ajoute : « Ladite somme de 80,000 francs leur sera restituée lorsque 
le roi de France fera rembourser toutes celles qui ont été avancées 
par la ville d'Avignon et la province du Comté, suivant les pro- 
messes formelles faites de la part de Sa Majesté». Cette proposi- 
tion si étrange n'en fut pas moins approuvée à l'unanimité par 
l'assemblée, qui de tout temps s'était montrée hostile aux Juifs. 

Cependant, malgré le vote de l'assemblée, le débat était loin 
d'être clos. Les Juifs, sûrs de leur droit, ne se donnèrent pas en- 
core pour battus. Chaque carrière envoya sa protestation particu- 
lière. Les archives de Vaucluse ! nous ont conservé celles des 
carrières d'Avignon et de Carpentras. Elles n'ont pas seulement 
un intérêt pour notre sujet, mais elles nous permettent encore de 
nous rendre compte de la situation de ces communautés à la veille 
de la Révolution française. Nous en ferons une analyse aussi suc- 
cincte que possible. 

Les Juifs d'Avignon, après avoir protesté contre le principe de 
la nouvelle imposition, contestent même le semblant de raison 
invoqué par le vice-légat. « Le motif de cette délibération ne peut 
regarder les suppliants, habitants de la ville d'Avignon, où il n'y a 
eu aucun logement de troupe et les suppliants ont toujours sup- 
porté et supportent les mêmes charges auxquels les habitants de 
cette ville se trouvent soumis en dehors de ceux qui sont propres 
et particuliers à la carrière de cette ville d'Avignon ». Et, enfin, 
pour démontrer l'impossibilité matérielle où ils se trouvent de 
payer la somme exigée, ils décrivent l'état de leur carrière. 

« Remontrent enfin que la carrière de cette ville n'est composée 
que d'environ cinquante familles ou autrement deux cents personnes, 
les enfants même compris , que presque tous les Juifs de cette car- 
rière sont dans la misère et l'indigence et ne se soutiennent qu'avec 
une grande peine, étant obligé de se cotiser pour parvenir au paye- 
ment de leurs charges qui vont à plus de 5,000 livres par année et 
cela est si notoirement vrai que les anciens créanciers de cette car- 
rière ayant reconnu l'impuissance où elle était, prirent des engage- 
ments pour lui faciliter le payement de leur pension en lui abandon- 
nant les arrérages qui leur étaient dûs Le peu d'argent qu'ils 

ont se trouve répandu dans le petit commerce qu'ils font pour se 
soutenir et fournir aux charges de leur carrière et il n'est pas pos- 
sible qu'ils puissent trouver à emprunter surtout après la perte que 
leurs anciens créanciers ont été obligés de faire et le danger qu'ils 
ont couru de perdre tout ce qui leur était dû. » 

1 Délibérations des États du Comtat, G 37, f° 314 et suiv. Nous remercions 
M. Duhamel, le savant et très obligeant archiviste de Vaucluse, de nous avoir mis 
sur la trace de ces documents. 



LES TROUPES DU MARÉCHAL DE BELLE-ISLE 265 

La lettre de la carrière de Carpentras est intéressante d'un bout 
à l'autre. Nous la citerons donc presque complètement, malgré sa 
longueur. 

« Ils prennent la liberté de lui (au vice-légat) remontrer que 

les Juifs sont réputés citoyens dans les choses temporelles et com- 
pris avec les chrétiens dans les droits, privilèges et statuts du pays 
et qu'ils ne doivent pas être traités différemment d'eux, dans ce qui 
coucerne la contribution aux charges publiques ; et en effet, depuis 
un temps immémorial les tailles et impositions ont été réparties éga- 
lement et uniformément entre eux, de sorte que d'établir aujourd'hui 
une distinction entre eux à cet égard et soumettre les Juifs à une 
contribution ou à des charges qui leur seraient propres et particu- 
liers, ce serait établir un droit nouveau et exhorbitaut du droit 
commun contre les bulles des souverains pontifes et une observance 
aussi ancienne que leur établissement dans ce pays ; ce serait les 
faire regarder comme faisant un peuple séparé et anéantir celte com- 
munauté qui a été de tous les temps entre les chrétiens et les Juifs 
pour tout ce qui a rapport aux choses temporelles. 

Il est par là incontestable que l'assemblée de la province du Gomtat 
Venaissain n'a pu soumettre les Juifs à faire une avance d'argent 
qu'autant que les chrétiens en feraient une semblable en observant 
une justesse de proportion, entre eux et même en cela les Juifs y 
sont extrêmement lésés, puisqu'ils ne peuvent posséder aucun bien- 
fonds dans cet État et qu'ils n'ont d'autres moyens et d'autres 
ressources pour subsister et fournir aux charges de tant d'espèces 
qu'ils ont à supporter que leur travail et industrie et la permission 
de donner le peu d'argent qu'ils ont à intérêt. 

C'est sans fondement que l'Assemblée de la province a pris pour 
prétexte de sa délibération que les chrétiens auraient supporté jus- 
qu'à présent toutes les dépenses et les incommodités que les troupes 
logées dans le Gomtat ont occasionné, puisque les suppliants ont 
contribué en fournissant les matelas, paillasses, couvertures et tout 
ce qui leur a été demandé ; et d'aiileuis, si cette considération était 
de quelque poids, il faudrait donc demander une avance d'argent à 
toutes les communautés du Gomtat qui ont été exemptées de loge- 
ment et si ces communautés n'ont souffert d'aucune part pour trans- 
porter les fourrages, les suppliants ne pourraient jamais être obligés 
de contribuer que pour leur portion et eu égard à leur nombre aux 
charges et c'est ce qu'ils ont fait et au-delà par les fournitures qu'ils 
ont faites à l'occasion du logement des troupes dans la ville de Car- 
pentras ; pour lequel logement ils ne doivent pas être surchargés 
au-delà des chrétiens, citoyens de Carpentras. 

La carrière de Carpentras est composée d'environ cent soixante 
familles, ce qui fait environ huit cents personnes compris les en- 
fants. Dans ces cent soixante familles, il y en a plus de trente que 
la communauté nourrit et plus de soixante qui sont dans une si 



266 REVUE DES ETUDES JUIVES 

grande misère et si fort endettées qu'elles ne contribuent en rien 
au payement des charges. Ces charges sont extrêmement considé- 
rables et vont annuellement à plus de 1,600 livres comme ils sont 
prêts à le justifier par les livres qu'ils remettront au vice-légat. 

Les dettes de la carrière de Garpentras arrivent à plus de 250,000 
livres et celles des particuliers arrivent à une somme encore plus 
forte de sorte que si la carrière est obligée de faire une avance d'ar- 
gent, l'impuissance où elle est en ferait déserter les habitants. 

Il est notoire que les suppliants ne peuvent se nourrir et se sou- 
tenir qu'en faisant trafiquer et commercer le peu d'argent qu'ils ont, 
ce qui fait qu'ils en sont toujours dépourvu et cela est si vrai que la 
communauté de Carpentras ayant eu besoin d'argent pour achats de 
blés, elle engagea les particuliers à donner une somme de 6,000 
livres en constitution de vente à la carrière de Garpentras sans quoi 
ladite carrière de Carpentras n'aurait pas pu faire cette avance à la 
commune de Garpentras. 

Ce fut le syndic de l'assemblée qui se chargea de réfuter les 
mémoires des carrières. 

Il commença par résumer les arguments des Juifs : 

1° L'injustice de la demande qu'on leur fait ; 

2° L'impossibilité où ils sont de payer une somme si considé- 
rable. 

1° Sur quoi se fondent les Juifs pour déclarer injuste l'ordon- 
nance de Mgr Aquariva? Sur leur titre de citoyens, qui leur con- 
fère les mêmes droits et privilèges qu'aux chrétiens. Le syndic ne 
leur conteste point cette qualité, « il serait seulement à souhaiter, 
ajoute-t-il malicieusement, qu'ils fussent de bons citoyens ! » Et 
il oppose la conduite pleine de dévouement et de sacrifices des 
chrétiens (n'oublions pas que les chrétiens ^espéraient être payés 
de leurs peines) à la mauvaise volonté et à la parcimonie des 
Juifs, qui prétendent compenser « tant de dépenses et tant d'in- 
commodités par le simple prêt qu'ils ont fait à l'hôpital de cette 
ville de 18 couvertures de peu de valeur, de 12 paillasses et de 
12 vieux coussins pour les soldats malades, tandis que les chré- 
tiens ont donné leurs plus belles chambres et des lits bien étoffés 
aux officiers, et que les soldats étaient mieux logés que les maîtres 
de la maison. » 

2° « Quant à l'impossibilité prétendue de faire aucune avance 
d'argent, il est vraiment difficile de déterminer à quoi peuvent 
se monter les facultés des Juifs, attendu leur extrême sagacité et 
leur dextérité à cacher leurs affaires aux chrétiens. On peut ce- 
pendant assurer que les Juifs de la carrière de Carpentras, qui 
nous est plus connue, sont nés à leur aise et même opulents, puis- 



LKS THOUPES DU MARECHAL DE BELLE-ISLE 267 

qu'ils auraient fait « bâtir, il n'y a que deux ou trois ans une sy- 
» nagogue superbe qui, quoi qu'elle ne fut pas achevée, dominait 
» déjà toute la ville. Il est vrai qu'ils ont été contraint de la dé- 
» molir, mais il est évident par là qu'ils ont épargné des sommes 
» très considérables qu'ils auraient été obligés de dépenser pour 
» perfectionner et embellir un si grand ouvrage *. 

» D'ailleurs ils ne sauraient nier qu'il n'y ait parmi eux quantité 
» de particuliers très riches. Or, comme tout le commerce de cette 
» ville se trouve presque entre leurs mains, il est incontestable 
» qu'ils doivent avoir beaucoup d'argent chez eux. Ils ont surtout 
» beaucoup de bijoux et des pierreries qui ne leur servent de 
» rien ; ils ne font d'ailleurs aucune dépense, ni en meubles, ni 
» en habits, ni en équipages, et ils mènent une vie aussi frugale 
» et aussi dure que les chrétiens les moins aisés et les moins 
» commodes. » 

Le syndic propose donc d'obliger les riches particuliers à avan- 
cer la somme de 80,000 francs, dont les différentes carrières 
payeraient les intérêts. 

Naturellement, l'assemblée approuve les conclusions du syndic, 
tout en s'en remettant entièrement à la justice de Son Excellence, 
même pour modérer la somme, ainsi qu'elle le jugera à propos. 

A la suite de ce débat, le vice-légat rend le 26 août 1*747 une 
ordonnance qui oblige les carrières à avancer la somme de 
50,000 livres. Mais, attendu que lesdites carrières sont dans l'im- 
possibilité de trouver cette somme, Sa Seigneurie Illustrissime a 
ordonné et ordonne que la province du Gomtat l'empruntera aux 
frais et « dépens desdits Juifs au meilleur fur que faire se pourra, 
dont lesdits Juifs supporteront les intérêts jusqu'au rembourse- 
ment et extinction des fonds et, par conséquent, ils passeront en- 
vers la province toutes les obligations requises et nécessaires. » 

Ce fut le tour de l'assemblée de n'être pas contente. 

La promesse du roi de France ne lui paraît plus être une garan- 
tie aussi sûre; et, dans une nouvelle lettre au vice-légat, elle lui 
exprime la crainte de voir la province seule chargée de la dette 
contractée pour les Juifs, attendu qu'il est si facile aux Juifs de 
faire des banqueroutes frauduleuses. Elle prie donc Mgr Aquariva, 
s'il lui est impossible de revenir sur son ordonnance, de rendre au 
moins la ville d'Avignon, indépendante de la province, respon- 
sable de la moitié de l'emprunt. Sur ce dernier point le vice-légat 

1 Ce détail prouve que la synagogue de Carpentras a été construite aux frais et par 
les soins de la communauté israélite, contrairement à certaines assertions récentes. 
Voir, d'ailleurs, Isidore Loeb, Les Juifs de Carpentras sous le gouvernement pontifical 
Revue, t. XII, p. 227 et suiv. 



268 REVUE DES ETUDES JUIVES 

donne satisfaction aux représentants du pays; et, de plus, pour la 
sûreté tant de la ville d'Avignon que de la province du Comtat, il 
modifie son ordonnance en ce sens qu'il exige des carrières, outre 
la promesse de payer régulièrement l'intérêt desdits 50,000 francs, 
l'engagement formel de verser le fonds dans le terme de trois ans, 
dans le cas où cette somme Saurait pas été payée par la cour de 
France. 

En même temps, il ordonne « que dans trois jours après 
» l'intimation de la présente, les bayions de la carrière de Car- 
» pentras, de l'Isle, de Gavaillon et ceux de la carrière de cette 
» ville (Avignon), munis d'une députation spéciale des pouvoirs 
» requis et nécessaires de leurs carrières respectives viennent dans 
» cette ville (Avignon), conjointement et solidairement, passer en 
» faveur de la ville d'Avignon, l'obligation dont il est question 
» antérieurement, après quoi lesdits bayions se porteront tout de 
» suite en la ville de Carpentras pour passer les mêmes obliga- 
» tions en faveur de la province du Comtat nonobstant tout 
» empêchement. » 

Cette ordonnance fut strictement exécutée. 

Jossé de Millaud dit Musca, Samuel de Millaud, Mordecaï 
Cohen, au nom delà carrière de Carpentras; Michaël de Bédar- 
rides, Manouë de Bédarrides, au nom de celle de Cavaillon; Daniel 
de Beaucaire, Mossé de Beaucaire, Jacob Astruc et Salomon de 
Millaud, au nom de celle de Cavaillon ; Isaie de Sasia, Samuel de 
Sasia, Ephraim de Carcassonne, Abraham de Monteux, Isaac 
Garet, Ruben Mossé, au nom de celle d'Avignon, signèrent toutes 
les obligations exigées par le vice-légat. Le rabbin d'Avignon était 
à cette époque Jacob Spire de Prague, celui de Carpentras s'ap- 
pelait Jasséda de Lattes. Ce sont eux qui inscrivirent toutes les 
obligations contractées par leur carrière dans le livre de leur 
communauté respective. 

En 1754, la cour de France s'acquitta d'une partie de sa dette; 
les Juifs, naturellement, demandèrent à rentrer dans leurs fonds, 
mais ils n'obtinrent que 2,800 francs, le reste devant servir, selon 
le désir de Louis XVI, à la construction Û3 certains chemins. 
Enfin, en 1758, les carrières sont encore créancières vis-à-vis de 
la province d'une somme de 25,000 francs. L'assemblée est mena- 
cée d'un procès très coûteux; mais, sur l'intervention du vice- 
légat, les Juifs acceptent 12,500 livres, avec la promesse for- 
melle d'obtenir le reste au prochain versement que fera la cour 
de France. 

J. Bauer. 



NOTES ET MÉLANGES 



DE L'EMPLOI DU LA MED EN ARAMÉEN BIBLIQUE 
DEVANT LE COMPLÉMENT DIRECT 



Les grammaires de l'araméen biblique ' remarquent que le 
lamed sert dans l'araméen de Daniel et d'Esdras à marquer le 
complément direct. La règle ainsi formulée est vague et incom- 
plète ; aussi ne sera-t-il pas inutile de préciser l'emploi du lamed : 

1° Le lamed ne se met devant le complément direct que lorsque 
celui-ci est une personne, et non une chose. C'est la même distinc- 
tion qui existe en espagnol pour la préposition a. 

2° On n'emploie pas le lamed si le complément direct est indé- 
terminé. On sait que l'indétermination est marquée en araméen 
biblique par l'état absolu, et la détermination par l'état empha- 
tique. En hébreu également la préposition ntt n'est employée que 
devant des noms déterminés. 

Ces règles ont à peine besoin d'être prouvées par des citations. 
Les noms de choses, comme complément direct, sans lamed, se 
trouvent presque dans chaque verset de Daniel et d'Esdras. Le 
lamed pour les noms de personnes déterminés se rencontre dans 
Daniel, n, 12, 15, 17, 24, 25, 27, 28, 30, 45 ; m, 2, 12, 13, 20, 27, 
28, 30; iv, 3, 22, 29, 31, 34; v, 4, 7, 23, 29; vi, 2, 12, 17, 21, 24, 
29; vu, 14, 25 2 ; Esdras, iv, 14, 16; v, 2, 12 ; vu, 24, 25. Enfin, 



1 Luzzatto, Elementi grammaticali del caldeo biblico, p. 50; Kautsch, Orammatik 
des Biblisch-Aramœischen, p. 127. 

* Dans ce passage 'pST^bj', bien qu'à l'état absolu, paraît être déterminé, parce 
que c'est une transcription de l'bébreu D^vb^, comme "pn^N II, 11, de Û^îl^N. 



270 REVUE DES ETUDES JUIVES 

nous citerons, comme exemples de compléments indéterminés, 
Daniel, n, 25; m, 24,25; iv, 20; vi, 3; Esdras, vu, 25. 

11 serait étonnant que ces règles n'eussent pas d'exceptions. Nous 
en trouvons, en effet, un petit nombre. Quelques passages pré- 
sentent le lamed avec des noms de choses, ce sont : isïïb^b nntt 
(Dan., ii, 34, 35), awinaô NTftb (*&., ni, 19), ■rç&tàb ïfxrmb (il)., v, 
2), vmrr nma *i aosNttb (il)., 23), «an «Trb ^rr»JiM (£&., vu, 2), maat 
aa^b (iô., 19), rrnayb ipauî (Esdras, vi, 7). Dans le premier ver- 
set cité, la statue peut être considérée comme une personne; dans 
l'avant-dernier, le texte est probablement altéré : on attendrait 
Nasr> [>catt]b n^a^ (cf. v. 16). Dans le passage d'Esdras, miajb 
doit peut-être se traduire : pour le travail, et le complément di- 
rect de ipatt serait a^ii-p nfiD, devant lequel il faudrait un lamed; 
de la sorte, on comprendrait le lamed de annt-p ia«b, qui en est 
la suite. Pour les autres passages on attribuera le lamed à un 
caprice de l'auteur ou à une faute de copiste. 

Le lamed manque, par contre, devant les noms de personnes 
dans les passages qui suivent: ïibapnïib Wnam bam i^m (Dan., 
ii, 13), wiam b^n ivia-irpNb -h ($&., 18), traab» nb^ (m, 28), 
^ba a^aa Wïn (vi, 25); ^ba N"naa ïibraab (Esdras, iv, 21), wpm 
■pftni&Da arsïia (iô., vi, 18). Dans les deux premiers passages de 
Daniel et dans le second d'Esdras nous croyons qu'on a mis à tort 
le verbe actif pour le passif. Il faut lire TJai au lieu de 1#ai, et 
alors on comprend le passif Mbapnnb. Avec i^ai, on attendrait 
bapttb ou îibttpb. De même, ii faut ponctuer , p b 7airp, au lieu de 
ïrwîï-p, et îDErpïTi. au lieu de wprn. Quant aux trois autres pas- 
sages, l'absence du lamed ne peut provenir que de la négligence 
d'un copiste. Encore pour ^ba N"naa peut-on supposer que le co- 
piste a été entraîné à supprimer la préposition par l'analogie des 
mêmes mots dans Daniel, ni, 21, 22, 23; vi, 6. 

En finissant, nous observerons que le verset de Daniel n, 38, 
dont la construction est si obscure, deviendrait clair, si, au lieu de 
)"mn ^ baai , on mettait *p ta \ v n "H babn , en sous-entendant 
acnaa (cf. iv, 32); ces mots sont le complément direct de air 
•^-pa, et trtturrpm an a nvn n^dn ^a en est l'explication 1 . 

Mayer Lambert. 



1 Hitzig, Eosegetisches Handbuch, interprète le verset de cette façon, mais sans voir 
que baai doit être changé en babl . 



NOTES ET MÉLANGES 271 



SAADIA ET II1WI ALBALCH1 



Les précieux renseignements que nous possédons sur le livre de 
psychologie de Bahia b. Joseph, découvert si tard, sont dus à 
Borl Goldberg, qui a fait savoir, pour la première fois, dans 
Hamaggid, XXII, 176, que cet ouvrage se trouvait en la posses- 
sion d'Klie Sassoon de Jérusalem. C'est évidemment le même 
exemplaire qui est devenu la propriété de la Bibliothèque natio- 
nale de Paris (n° 1340). Dès 1884, j'ai fait de nombreux emprunts 
à ce livre dans mon ouvrage : Die Sinne, Beitràge zur Geschichte 
der Physiologie and Psychologie im Mitlelalter (cf. p. 44, 
note 25). 

Toutefois, l'importance de cette œuvre, égale à celle de tous les 
restes de la vieille littérature, ne pouvait être mieux mise en lu- 
mière que par la courte notice sur Hiwi Al-Balchi que M. J. De- 
renbourg en a tirée et qu'il a publiée dans la Revue, XXV, 249. 
Je prends la liberté, à ce propos, de reprendre quelques-unes de 
mes hypothèses, dont je crois trouver l'heureuse confirmation 
dans ce court article de M. Derenbourg. 

Grâce au témoignage de Bahia, la conjecture que j'ai émise 
dans mes observations sur Juda b. Barzilaï (pt-p:^ ^dd ©wb, 
éd. S.-J. Halberstam, p. 334), et qui est aussi celle de Luzzatto, 
que l'ouvrage de controverse de Saadia contre Hiwi était en prose 
rimêe hébraïque, se trouve vérifiée. 

Je considère aussi comme une précieuse confirmation de l'hypo- 
thèse que j'ai exposée dans cette Revue, XXII, 289, touchant l'ori- 
gine du rationalisme de Hiwi, l'opinion émise par Bahia comme 
un fait que Hiwi a adopté le système des Mages et que c'est pour 
cette raison qu'il a attaqué l'Écriture-Sainte. Ce que Bahia dit du 
caractère littéraire des Emoanot n'est pas moins précieux pour 
confirmer ce que j'ai dit au sujet de la doctrine des attributs, 
p. 78-90. J'ai, en effet, supposé que Saadia a consenti à supprimer 
toute polémique contre les Arabes et les Garaïtes par égard pour 
les lecteurs mahométans. De là la mention très sèche de Bahia 
disant que Saadia, par égard pour les Arabes, n'a pas écrit sa ré- 
futation de Hiwi en arabe, mais en hébreu. Cette hypothèse forti- 
fiée par les paroles de Bahia, sert aussi à mettre ces mêmes pa- 
roles, dont M. Derenbourg ne peut (il)., p. 250) expliquer le sens, 
dans leur vraie lumière. De même que j'ai cru avoir reconnu, 



272 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

comme le principe déterminant de Saadia, que celui-ci a omis 
dans ses ouvrages arabes tout ce qui avait été dit par des sec- 
taires juifs pour calomnier les documents religieux et la tradition 
du judaïsme, de môme Saadia dut hésiter à faciliter, dans son 
ouvrage de controverse contre Hiwi, à des lecteurs arabes, c'est- 
à-dire aux adeptes de l'Islam, la connaissance des attaques frivoles 
que ce railleur cynique avait dirigées contre la Tora des Juifs. 

Mon hypothèse, qui se trouve ainsi formellement confirmée par 
Bahia, jette aussi une lumière imprévue sur cette assertion 
d'Abraham Ibn Daûd qui jusqu'ici était entièrement incompréhen- 
sible, à savoir que Saadia lui-même aurait attesté avoir trouvé 
entre les mains des instituteurs, qui s'en servaient pour instruire 
la jeunesse, le nouveau Pentateuque de Hiwi, arrangé à la façon 
rationaliste. Comment l'attentat d'un audacieux rationaliste contre 
l'Écriture-Sainte aurait-il pu réussir si rapidement à pénétrer 
dans les écoles juives et à commencer ses ravages dans le cœur 
de la jeunesse? Quelles étaient donc ces communautés où on per- 
mettait si facilement à de simples instituteurs de jongler avec ce 
qu'il y a de plus sacré ? Du reste, Hiwi n'était guère un critique 
de la Bible, mais un fondateur de secte ; ce n'était pas un cynique, 
mais un réformateur; les maîtres qui enseignaient d'après son 
livre n'ont pas été guidés par leur prédilection pour ses blasphèmes, 
mais par leur attachement à la doctrine des mages, qu'il avait 
effectivement entrepris de propager parmi les Juifs de son temps. 
La notice isolée concernant les instituteurs qui avaient en mains 
le Pentateuque de Hiwi est la preuve historique d'un grand mou- 
vement qui a cherché et réussi à donner accès dans le judaïsme à 
la religion des mages. 

Si on considère, en outre, que les Zoroastriens ou les Mani- 
chéens, que les Arabes confondaient souvent avec ceux-ci, étaient 
parfois exposés à de violentes persécutions de la part des Califes, 
c'était une raison de plus, pour Saadia, de ne pas vouloir s'élever 
officiellement, c'est-à-dire dans une langue accessible aux lecteurs 
et aux autorités islamiques, contre les tendances zorastriennesqui 
se faisaient jour dans le judaïsme. Quant à écrire contre Hiwi en 
arabe avec des caractères hébreux, Saadia ne pouvait y songer, 
parce qu'une simple transcription en caractères arabes eût livré 
le secret si bien gardé aux Arabes. 

Cependant, le fait que le second verset du premier chapitre de 
l'histoire de la création était effectivement exposé à de violentes 
attaques dans les écrits des Mages et que Hiwi Albalchi n'a eu 
qu'à répéter les objections de l'auteur qu'il avait sous les yeux 
contre irm inn est attesté déjà par les citations de M. J. Darmes- 



NOTES ET MÉLANGES 273 

fêter [Revue, XVIII, 8, n° 64). La traduction de Saadia des mots 
rnmnofci r™*ù « couvert comme par les eaux de la mer » 
semble dirigée contre l'assertion « que la terre, selon le récit de 
la création, était auparavant quelque chose d'indéfinissable », ce 
qui donnait facilement lieu à des objections rationalistes. Si Ibn 
Ezra conteste l'étymologie du Gaon en ce qui concerne i?m, il ne 
peut rien objecter contre son interprétation, qu'ici on a voulu 
seulement dépeindre le premier état de la terre après la création, 
quand elle était couverte par les flots et encore inhabitable. A l'ob- 
jection de Hiwi disant que ce n'est pas de notre terre dont il est 
question ici, Saadia a dû répondre que c'était sûrement la même 
terre, notre noyau terrestre, qui, avant la séparation des eaux dé- 
terminée par la voix du Créateur, était invisible, parce qu'il était 
couvert par les eaux et flottait au milieu de la masse des eaux. 

Dans ce cas, peut-être ne faut-il plus seulement considérer la 
perte de l'ouvrage ou des ouvrages de Hiwi comme l'œuvre des 
Juifs, mais aussi des Arabes, qui, dans le même temps, détruisi- 
rent la littérature des Zendyk, des hérétiques et spécialement des 
Manichéens, contre laquelle le fanatisme de l'Islam s'est donné 
carrière . 

David Kaufmann. 



LE MOT 0EBEAMAPEMA0A. 

Dans le n° 51 de la Revue (XXVI, 135), M. Simonsen dit que ce 
mot est composé de deux mots syriaques, nttïttb aa. Si l'on a re- 
cours au syriaque pour éclairer ce terme obscur, il y aurait 
peut-être une explication plus plausible que celle de M. Simon- 
sen. Je suis également d'avis que la première partie est na; la 
deuxième partie me paraît être composée de la préposition b et 
d'un dérivé de la racine m, être élevé. Je n'ai malheureusement 
pas de livres ici (à Bex), mais je crois me rappeler qu'on trouve 
le mot awn», Meraima, pour désigner la divinité *. Nous aurions 
donc ici le pluriel Nrwitt, meraimatha. Peut-être aussi faut-il 
voir dans la première partie, non pas as, mais trima, mot ou 
plutôt expression qui est devenue commune en syriaque (ndtj 

1 Voir Land, Anecdota Syriaca, tome I, p. 27, 22 ; Kottek, Dâs sechste Buch des 
Bellum Judaicum (Berlin, 1886), p. 29, 7. 

T. XXVII, n° 54. 18 



274 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

dans l'arabe chrétien) pour rendre le mot "niBN de Psaumes i, 1 
(voir Duval, Bar-Bahlul, col. 1157, glose aum», en arabe *>ba? 
et ssm») 1 . Ce terme serait alors : NnwnTab ^mnia, mais j'avoue 
que je ne m'explique pas le pluriel. Mon hypothèse de rendre ainsi 
ïrnbbn est pourtant en partie confirmée par la Peschitto, qui tra- 
duit les mots ^:hn rpria de II Rois, v, 3, par "n^b tftiaxa, parce 
qu'elle fait dériver ibirta de la racine bbfi. 

Richard Gottheil. 



UN ÉPISODE DE L'HISTOIRE DES JUIFS EN ESPAGNE. 



Sous ce titre, M. Schwab a publié, dans le n° 52 de la Revue 
(t. XXVI, 281), un feuillet d'un ms. hébreu de la Bibliothèque 
nationale de Paris 2 . L'épisode dont il est question dans ce texte 
n'intéresse pas l'histoire proprement dite des Juifs d'Espagne. Il 
s'agit d'un enfant de cinq années enlevé, à Santa-Cruz 3 , à son 
père, Joseph, de Navarre, pendant un séjour momentané que ce 
dernier fit en Castille ; les brigands qui l'avaient enlevé le bapti- 
sèrent. Après de longues recherches, qui durèrent plusieurs an- 
nées, le père retrouva son fils, le racheta au prix de tout son 
avoir et le conduisit en Aragon, où il arriva pauvre et misérable. 
Là, sous la protection du roi, il invoqua le secours de ses core- 
ligionnaires. 

M. Schwab semble ignorer que j'ai publié ce texte il y a vingt- 
huit ans (Monalsschrift, 1865, p. 351 et suiv.). Gomme le prouve 
l'épigraphe du ms., qui manque dans le document de M. Schwab, 
et qui est ainsi libellée : ">D"ibs brtp unpn bnp "ftinafàl "WpiE , ce 
texte n'est pas un fragment du rvpflBBn fnav a comme le veut 
M. Schwab, mais une lettre de recommandation donnée au mal- 
heureux père par les administrateurs d'une communauté juive de 
r Aragon, et qui se termine ainsi : vn na -ona ^ W rûis û^mnn. 
D'après ces mots, ce document est de l'année 1461 ou 1468, selon 

1 Voir aussi Bar Ali, 'dans l'édition de M. Hoffmann (Kiel, 1874), n» 6696. 
a Le texte publié est incorrect et incomplet. Ainsi, p. 282, ligne 3, il faut lire 
1j3n, au lieu de "D3n, et "pn, au lieu de *p3 ; ib„ 1. 4, ÏTYlhbl, au lieu de 

ïrnnbi; i. io, ri», au heu de nnsi 1. is, tnm, au ii eu de voirn ; 1. 22, il 

manque tout un passage. 

3 P. 282, 1. 8, il faut lire n*D 'il), au lieu de rTD 'flJ. 



NOTES ET MÉLANGES 275 

qu'on calcule la date d'après les lettres du mot w 1 ou du mot 
•o-n. On peut donc admettre avec certitude que cette lettre de 
recommandation a été écrite et remise au destinataire en 1461 ou 
en 1468. 

M. Kayserling. 



LES JUIFS A MONREAL 



Dans le dernier fascicule du Boletin de la real Àcademia de 
Historia (t. XXIII), M. Fidel Fita a publié des documents iné- 
dits, relatifs à Don Juan de Jaso, docteur en droit et, comme son 
père Àrnaldo Perez de Jaso , trésorier de la régente Dona 
Leonore de Navarre. En vertu du testament de sa mère, daté de 
Pampelune, 10 novembre 1490, Don Juan eut en partage un 
champ situé dans la banlieue de Pampelune et limité d'un côté 
par le cimetière des Juifs, « fossado de los Judios », qui se trou- 
vait dans le voisinage de la porte Saint-Nicolas ». Quand, en 1477, 
Don Juan de Azpilcueta surnommé el chico, « le petit », fit saisir 
les biens de D. Juan de Jaso en garantie d'une créance de 500 
florins d'or, la pièce relative à la saisie dut également être affi- 
chée à Monreal, pendant trois sabbats, « à la porte de la maison 
où les Juifs, faute d'une synagogue, célèbrent leurs offices *. » 
Monreal, dans la Navarre, possédait une Juderia, « juiverie », 
que Don Martin de Azpilcueta, parent de Don Juan, protégea en 
1492 et les années précédentes, et à qui le gouverneur exprima 
pour cette raison ses remercîments et sa gratitude 3 . La petite 
ville de Monreal, à trois milles de Pampelune, qui offrit un refuge 
aux Juifs lors de la persécution des Pastoureaux , ne compta 
jamais beaucoup d'habitants juifs. En 1366, il y en avait quatorze, 
et, en 1477, ils y étaient également si peu nombreux qu'ils n'a- 
vaient pas de synagogue, comme on l'a* vu plus haut, et faisaient 
leurs prières dans une maison particulière. 

Kayserling. 



1 Boletin, p. 142. 

* Ibid., p. 108 : « Rn la puerta de la casa de los Judios, donde lazen su oracion 
a Juderia d 

• Ibid., 160. 



276 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 



LE POÈME D'ÉLIA BAHOUR ' 



Ms. Halberstam, 496. 

Malgré le soin avec lequel notre savant confrère M. Kaufmann 
a édité ce petit poème, composé seulement de 30 hémistiches, on 
y trouve encore un certain nombre de fautes qu'il importe de 
rectifier, puisqu'il s'agit d'une œuvre du célèbre grammairien 
Elias Lévita. 

Avant tout, je ferai remarquer que chaque vers doit se terminer 
par la syllabe dn ou dn, pour rimer avec orrDN, nom du person- 
nage à qui ce poème est dédié. Donc, au vers 4, à la fin, au lieu 
de nrrbra, il faut lire drtbrpa (cf. II Sam., xxnr, 6). A la fin de 
l'hémistiche, où il y a ^aias, M. Kaufmann lit ûtWDî; je préfére- 
rais laisiaa. — Vers 5, à la fin, au lieu de ama, lire anj. — Vers 6, 
deuxième hémistiche, dnin Taa ^btt Nbi (cf. Josué, x, 3, ^b» 
amn). — Vers "7, fin, ne pas lire ûwo mais anfcia. — Vers 9, 
l'expression an rrnpa a^nw ne peut être considérée comme 
synonyme de etit, « florins », que par allusion au passage de Ge- 
nèse, xiv, 5, mais le passage, cité par M. Kaufmann, de I Rois, 
i, 41, n'a aucun rapport avec le sens adopté ici. — Vers 10, je 
propose de lire ann» a:n 'nn ncia ^ptt*. — Vers 11, fin, lire 
ûçp»nm. — Vers 14, premier hémistiche, il faut lire, à mon avis, 
^nn© n*rçja p^ODN, « j'interromps mon panégyrique forcément », et 
deuxième hémistiche, an fcUttïaa mbip iVin rs, « car il n'y a plus 
de mots se terminant par an ». Avec l'explication proposée par 
M. Kaufmann, on n'a ni un sens satisfaisant, ni un vers juste, et 
il ne tient pas compte de la nécessité d'avoir un vers avec une rime 
en m. — Vers 15, fin, au lieu de anrptyibra, lire an a^iabtf) (dn = 
nnïi) comme à la fin du vers 7, dans dn "unb, « mon cœur est 

T T /? ' 

ému». Mais là le verbe est pris dans le sens intransitif, et ici 
dn ..."nttî, « mon chant a laissé retentir », il est transitif. Voici 
la signification de ce vers 15 : « Gomme la rime dn m'oblige à 
cesser, mon chant est vide et faible et n'a été capable de produire 
en bégayant que trente hémistiches. » 

PORGÈS. 



» Voir Revue, XXVI, 238. 



BIBLIOGRAPHIE 



REVUE BIBLIOGRAPHIQUE 

2 e SEMESTRE 1893. 

(Les indications en français qui suivent les titres hébreux ne sont pas de V auteur du livre, 
mais de Vautetcr de la bibliographie, à moins qu'elles ne soient entre guillemets.') 



1. Ouvrages hébreux. 

d^ttNlQ W51N Recueil de quatre articles : 1° Considérations sur la situa- 
tion des Juifs, par Alexandre Cederbaum ; 2° Publication de poésies 
inédites d'Abraham ibn Ezra, de Samuel Hannaguid, de Salomon b. 
Gabirol, de Juda Ilalle'vi , d'un extrait d'un chroniqueur juif italien sur 
David Alroy ; du récit d'un épisode de l'histoire des Juifs en Bulgarie à 
la fin du xv c siècle, par A. Harkavy; 3° Principes de l'éducation morale, 
par Joseph Smilg ; 4° Biographie de R. Josué b. Le'vi, par Isaac Rahlin. 
Saint-Pétersbourg, 1893 ; in-8° de 26+17 + .26 +12 p. (supplément 
au Hamelitz, anne'e 1893). 

rPU5N*n '0 Liber Genesis sine punctis exscriptus. Curaverunt Ferdi- 
nandus Muehlau et iEmilius Kautzsch. Editio tertia. Leipzig, J.-A. 
Barth, 1893 ; in-8° de v + 78 p. 

bN^llI^ W "H^ '0 Geschichte der Juden von D r H. Graetz in 's Hebrâischo 
ùbertragen von P. Rabinowitz. 2 e partie, fascicules 4-8; 3 e partie, 
fasc. 1-2. Varsovie, impr. Israël Alpin, 1893; in-8° de p. 193 à 512 et de 
p. 1 à 128. 

Nous recommandons au traducteur de bien soigner la correction des 
passages ou titres d'ouvrages publiés en caractères latins ; les lecteurs 
auxquels il s'adresse auront de la peine à utiliser ces indications ou cita- 
tions, car il n'en est presque pas d'exactes. 

"Jtl^n pITZ ^3*7 « Trois sermons adressés à la jeunesse israélite par Zadoo 
Kahn, Grand Rabbin de France, traduits en ebreux [sic) par Isch Noomi 
(Wechsler). » Odessa, impr. A. Dychno, 1893; in-8° de 56 pages doubles 
(L'hébreu est en regard du français). 



278 REVUE DES ETUDES JUIVES 

ÏTDttïl niftl^l 12)111 Etudes agadiques , par Nehëmia Samuel Leibo- 
witsch. New-York, A.-H. Rosenberg, 1893; in-16 de 40 p. 

llwbnîl ""D hy ''llfPÏI ^n '0 La vie juive d'après le Talmud, par Isaac 
Simson Souvalski (2 e éd.). Varsovie, impr. Schuldberg, 1893; in-8° de 
160 p, 

tlDjin Re'cit de l'histoire des Macchabe'es, par J. Grazowski. Odessa, imp. 
Abba Dychno, 1893; in-8° de 30 p. 

Ï3D123731 1DH Cliesed u. Mischpat, eine kritische Beleuchtung der Thatig- 
keit des ostgalizischen Exekutiv-Comite's der Baron Hirsch-Stiftung 
zum Zwecke der Fôrderung des Volksschulunterrichtes in Galizien u. 
der Bukowina, hrsgg.von B.-J. Friedlânder. Drohobycz, impr. Zupnik, 
1893; in-8° de 64 p. 

tllpn 125"* Jesch-Tikwah, Scbauspiel in 3 Acten aus dem jùdischen Leben 
in der Gegenwart von J.-L. Landau. Cracovie, impr. Josef Fischer, 1893 ; 
in-8° de 48 p. 

M. J.-L. Landau est aussi l'auteur de 01111Ï1, Herodes, draraatisches 
Gedicht. 

m^N 1231173 Agadischer Commentar zum Pentateuch nach einer Hand- 
schrift aus Aleppo zum ersten Maie hrsgg. u. mit Erlâuterungen verse- 
hen von Salomo Buber. Vienne, A. Fanto, 1894 ; in-8° de xvn -|- 192 
+ 208 p. 

"W nttlN b^ Récit d'un voyage en Palestine et particulièrement dans les 
colonies juives, par Isaac Hourwitz. Varsovie, impr. Schuldberg, 1893 ; 
in-16 de 64 p. 

ïllinb Û^b^D '0 Recueil de consultations et de novelles talmudiques, 
divisé en deux parties : 1° 1B125 "H53N, par Samuel Abba Horodenski ; 
2° mil» bfcJ D1D3T?, par Abraham Mathis Halfon. Odessa, impr. Be- 
lensohn, 1893 ; in-8° de 114 p. 

Entre autres études ingénieuses, il faut lire celles de M. Halfon sur 1© 
passage de la Mischna de Ketonbot, 102, si sottement interprété par les 
antisémites. 

bN1U5"ï ^7323tt DD3D y^-lp Recueil de consultations théoriques et pratiques 
des rabbins contemporains re'unies par Abraham Joël Abelsohn, l rc et 
2 e livraisons. Odessa, impr. Beleasohn, 1893 ; in-8° de 32 + 60 p. 

2. Outrages en langues modernes. 

àckermann (A-). Das hermeneutische Elément der biblischen Accen- 
tuation. Ein Beitrag zur Geschichte der hebr. Sprache. Berlin, Calvary, 
1893; in-8° de 89 p. 

Back (S.). Die Geschichte des jùdischen Volkes und seiner Litteratur vom 
babylonischen Exile bis auf die Gegenwart. Zweite verbesserte Auflage 
bereichert mit Anhang : Proben der jùdischen Litteratur. Francfort-s/M., 
J. Kauffmann, 1894 ; in-8° de xviii + 546 + 104 + xn p. 

Basset (René). Les apocryphes éthiopiens, traduits en français. I. Le livre 
de Baruch et la légende de Jére'mie. Paris, libr. de l'Art indépendant, 
1893; in-16 de 43 p. 



BIBLIOGRAPHIE 279 

Borner (F. S.). Geheime Verkettung der Sprachenbildung aus Gothis 
Weisenstein mit Judenthum u. Rômergewalt. Berlin, E. Rentzel, 1893 ; 
in-8°de viii+ 160 p. 

Bruston (E.). De l'importance du livre de Jere'mie dans la critique de 
1* Ancien-Testament. Montauban, impr. Granié, 1893; in-8° de 118 p. 

Cazès (D.). Notes bibliographiques sur la littérature juive -tunisienne. 
Tunis, impr. internationale, 1893; in-8° de 370 p. 

Malheureusement la plupart des ouvrages auxquels est consacrée cette 
étude manquent tout à l'ait d'intérêt, ce sont des Novelles et des Con- 
sultations rabbiniques. Leurs auteurs n'ont qu'une notoriété locale ; leur 
nom mérite, à la vérité, de passer à la postérité; mais l'histoire de la lit- 
térature juive pourra les ignorer sans dommage. 

Easton (M.-G.). Illustrated Bible dictionnary and treasury of biblical 
history, biography, geograpby, doctrine and literature. Londres, Nelson, 
1893;'in-8°de686p. 

Feilghenfeld (W.) Das Hohelied inhaltlicb u. sprachlich erlâutert. Bres- 
lau, Wilhelm Kuebner, 1893; in-8° de 81 p. 

Gelbhaus (S.). Die Targumliteratur, vergleichend agadisch u. kritisch 
philologisch beleuchtet. I. Heft. Francfort s./M., Kauffmann, 1893; in-8° 
de iv + 90 p. (contient le Targoum Schèni sur Esther). 

Graetz, Histoire des Juifs. T. IV. De l'e'poque du gaon Saadia (920) à 
l'époque de la Reforme (1500). Traduit de l'allemand par Moïse Bloch. 
Paris, A. Durlacher, 1893 ; in-8° de 4*72 p. 

Ce volume est certainement le plus intéressant de la série. 11 embrasse 
la période la plus accidentée et généralement la moins connue de l'histoire 
juive, et il comble une lacune que nous déplorions depuis longtemps. Le 
lecteur français, qui ne pouvait recourir à l'édition originale allemande, en 
était réduit à s'instruire dans les ouvrages de Depping, Beugnot, Bédar- 
rides, pour ne citer que les meilleurs, ouvrages sans critique, d'une lamen- 
table pauvreté de renseignements sur l'activité littéraire des Juifs. Sans 
doute, cette histoire populaire de Graetz, qui se présente sans un appareil de 
notes et références permettant de contrôler les assertions de l'auteur, forcée 
par sa nature même de prendre un ton dogmatique que ne permet pas tou- 
jours une science impartiale, commande quelques réserves. Ces réserves, 
nous ne craignons pas et nous jugeons même nécessaire de les exprimer, 
justement parce que ce volume est appelé, plus encore que ses devanciers, 
à un légitime succès. Graetz ne s'est pas suffisamment gardé contre certains 
pièges. Le plan même qu'il avait adopté était une première cause d'erreur. 
Voulant embrasser d'un seul regard l'histoire des Juifs dans tous les pays 
et dans le même temps, il a dû, pour satisfaire aux lois de la composition 
littéraire et à une certaine ambition de logique, établir des liens entre des 
événements indépendants complètement les uns des autres, généraliser à 
propos de menus incidents, au risque de se contredire souvent, forger des 
transitions artificielles qui sont presque toujours inexactes, parce qu'elles 
ne serrent pas de près la réalité. — Un défaut plus grave est le grossis- 
sement sous lequel Graetz a vu et dépeint le rôle joué par les Juifs dans 
l'histoire. Au lieu de rechercher dans leur destinée le contre-coup des évé- 
nements contemporains, il a voulu trop souvent expliquer ces événements 
par l'action des Juifs ; à l'entendre, on croirait que pendant tout le moyen 
âge ceux-ci ont été le centre de l'histoire. D'un autre côté, par une réaction 
naturelle contre la partialité des historiens chrétiens et par une sorte de 
chauvinisme confessionnel, il attribue trop facilement aux Juifs une supé- 



280 REVUE DES ETUDES JUIVES 

riorité scientifique et littéraire sur leurs contemporains. Enfin, M. G. a eu 
un penchant étrange pour la théorie des héros ; on dirait que la vie du 
judaïsme a été, à chaque époque, suspendue à l'autorité du grand homme 
qui l'illustrait. Qu'un Maïmonide meure, par exemple, et les Juifs sont 
privés d'une direction, alors que leur situation devient plus sombre. Comme 
si les Juifs de tous les pays, de son vivant, avaient eu les yeux toujours 
tournés vers lui et l'avaient consulté da'ns toutes les péripéties de leur exis- 
tence si troublée ! — Mais si nous avons cru devoir mettre en garde le lec- 
teur contre ces imperfections, nous nous croyons plus obligé encore de 
louer l'admirable lucidité de ce génie si clair et si français, les prodigieuses 
lectures dont il fait preuve, la profonde sagacité d'esprit et la vivacité du 
style qui ont fait de Gnetz le premier historien des Juifs et qui ne se sont 
jamais mieux déployées que dans le présent volume. — La traduction, due à 
la plume de M. Moïse Bloch, est claire, sans prétention et d'une exactitude 
parfaite. Peut-être trop exacte même, car M. B. s'est interdit d'élaguer les 
transitions qui sont des hors-d'œuvre et de corriger certaines exagérations 
regrettables. Disons, pour terminer, que cette collection a le tort d'être 
offerte à trop bon marché : 5 francs un volume de près de 500 pages 
grand in-8°! 

Graetz (H.). Ernendationes in plerosque sacrse scripturse Veteris Testa- 
ments libros secundum veterum versiones nec non auxiliis criticis csete- 
ris adhibitis. Ex relicto defuncti autoris manuscripto éd. G. Bâcher. 
Fascicul. II. Ezechielis et XII prophetarum libros nec non Psalmorum 
(i-xxx) et Proverbiorum (i-xxii) partes continens. Breslau, Schles. Ver- 
lagsanstalt, 1893 ; in-4° de 33 p. 

Handkommentar zum Alten Testament hrsgg. von D. W. Nowack. Das 
Buch Jeremia ûbersetz u. erklart von Friedrich Giesebrecht. Gottingue, 
Vandenhœck et Ruprecht, 1894; in-8° de xxxv + 268 p. — Die Klage- 
lieder des Jeremia ûbers. u. erklàrt von Max Lôhr. Gottingue, Vanden- 
hœck et Ruprecht, 1894; in-8° de xx + 26 p. 

Herner (S.). Syntax der Zahlwôrter im Alten Testament. Lund, Môller, 
1893; in-8° de 150 p. 

Holzinger (H.). Einleitung in den Hexateuch. Mit Tabellen ûber die 
Quellenscheidung. Fribourg-en-Brisgau, Mohr, 1893 ; in-8° de xn + 
511 p. + 14 tables. 

Happel (Julius). Der Eid im Alten Testament, vom Standpunkte der ver- 
gleichenden Religionsgeschichte aus betrachtet. Leipzig, W. Friederich, 
[1893] ; in-8° de 72 p. 

Huyghe (C). La chronologie des livres d'Esdras et de Néhémie. Besançon, 
impr. Jacquin, 1893; in-8° de 46 p. (Extrait de la Revue des questions 
historiques, 1 er janvier 1893). 

Jahresbericht der Landes-Rabbinerschule in Budapest fur das Schuljahr 
1892-93. Vorangeht : Der Vertrag nach mosaisch-talmudischem Rechte, 
von Rabb. Moses Bloch. Budapest, 1893 ; in-8° x -f 108 + 32 p. 

Judith Montefîore Collège, Ramsgate. Report for the year 1892-1893. 
Together with Origin and Sources of the Schulchan Aruch, and the Se- 
pher Assufoth by M. Gaster. Londres, impr. Wertheimer, 1893 ; in-8° de 
74 p. 

Kalkofp (G.). Zur Quellenkritik des Richterbuches. Progr. d. Gymn. zu 
Aschersleben, Aschersleben, 1893 ; in-4° de 38 p. 



H1ULI0GRAPHIE 281 

Kohut (Alcxander). Die Hoscbanot des Gaon R. Saadia das érste Mal 
ediert u. auf Grund dreier Yemen-Mss. kritisch beleuchtet. Breslau, S. 
Schottlaender, 1893; in-8° de 21 p. (Tirage à part de la Monatsscbrift f. 
Geschichteu. Wissensch. d. Judenthums, 37 e année). 

Kohut (Alexander). Discussions on Isaiah (ch. lu, 13 and ch. lui) from 
an unpublished manuscript of the sixteenth century with preliminary 
notes. New- York, 1893 ; 33 p. 

Kohut (George-Alexander). The court Jew Lippold. Taie of a sixteenth 
century martyrdom. New-York, impr. Philip Cowen, 1893; in -8° de 
15 p. 

Kokoutsofp (P.). Contributions à l'histoire de la philologie hébraïque et 
de la littérature juive-arabe au moyen- âge. I. « Le livre de la compa- 
raison de l'he'breu avec l'arabe », par Abou Ibrahim (Isaac) ibn Barôun, 
Juif espagnol de la fin du xi e et du commencement du xn° siècle. Avec 
un appendice contenant tout ce qui reste de l'ouvrage d'Ibn Barôun. 
Saint-Pétersbourg, impr. de rAcade'mie, 1893; in-8° de vi -j- 158 (en 
russe)-} - iv -f- 100 p. (texte arabe et introduction en hébreu). 

Il est fâcheux que cette étude soit rédigée en russe. En tout cas, la pu- 
blication de ce texte fragmentaire d'un ouvrage dont le nom seul était 
parvenu jusqu'à nous sera accueillie avec joie par tous les amis de la lit- 
térature judéo-arabe de la Renaissance espagnole. Notre éminent collabo- 
rateur, M. J. Derenbourg, en rendra compte dans le prochain numéro. 

Krauss (Samuel). Zur griechischen u. lateinischen Lexicographie aus jù- 
dischen Quellen. Leipzig, impr. Teubner, 1893;in-8° de p. 495-548 
(Tirage à part de la Byzantinische Zeitschrift, II, 3, 4). 

Lagrange (Ch.). Sur la concordance qui existe entre la loi historique de 
Bùrck, la chronologie de la Bible et celle de la grande pyramide de 
Chéops, avec une interprétation nouvelle du plan prophétique de la ré- 
vélation. Bruxelles, F. Hayez, 1893; in-8° de 228 p. 

Lederer (Ph.). Hebràische u. chaldâische Abbreviaturen, welche in dem 
talmud. Schriftthume u. in den Werken der hebr. Litteratur vorkommen. 
Gesammelt, alphabetisch geordnet, ins Deutsche ùbersetz u. erlâutert. 
Francfort s./M., KaufTmann, 1893; in-8° de 48 p. 

Léon (Henry). Histoire des Juifs de Bayonne. Paris, A. Durlacher, 1893; 
in-4° de xvi + 436 p. 

436 p. in-4° pour l'histoire d'une communauté israélite fondée seulement 
au xvi« siècle, bien des gens trouveront que c'est beaucoup. Mais qu'ils 
se rassurent : pour peu qu'ils ne soient pas avides de lire la biographie 
des Israélites de Bayonne de nos jours, ou de relire pour la centième fois, 
et sans un détail nouveau, les séances du Sanhédrin, ou des considéra- 
tions sur l'autheuticité du Pentateuque et la description des « antiques rou- 
leaux dont quelques-uns sont si anciens qu'on n'en connaît pas les au- 
teurs i, etc. etc., ils n'auront pas besoin d'aller jusqu'au bout. Si, avec 
cela, ils ont, par hasard, déjà parcouru Y Histoire des Juifs de Bor- 
deaux de Malvezin, ils pourront encore passer les premiers chapitres, qui 
cependant devraient piquer la curiosité, puisqu'ils sont relatifs à la nais- 
sance de la communauté de Bayonne. S'ils ne prennent pas cette précau- 
tion, ils s'apercevront aussitôt de la méthode de travail de M. Léon : elle 
consiste à traiter longuement toutes les questions accessoires qui n'inté- 



282 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

ressent pas le sujet même, et, à reproduire textuellement tout ce 
qu'ont écrit les historiens antérieurs. M. Léon a choisi comme motto 
cette phrase de Montaigne : « J'ai seulement l'ait ici amas de ileurs 
estrangières, n'ayant fourni du mien que le fil à les lier. -> Cet aveu est, 
en partie, corrigé dans l'avant-propos, où M. L. dit, avec moins de mo- 
destie : J'ai parfois lait des emprunts aux pages savantes et intéres- 
santes de... » Et, encore, dans cette liste qu'il cile , M. L. doit-il se 
vanter, car il a des renvois qui font rêver, comme, par exemple, p. 15 : 
M or et, Hist, de Navarre, t. III. Die Juden in Navarra, etc. Kaysaling . 
Ce renvoi est d'ailleurs une exception car, de la p. 9 à la p. 24, M. L. 
copie Malvezin. p. 68 et suiv., sans le dire une seule fois. A la p. 11, par 
hasard, cet auteur est cité, mais pour un autre de ses écrits, Michel Mon- 
taigne, son origine, sa famille, parce que M. L. a copié le texte et la 
citation de Malvezin lui-même ! Si encore M. L. s'était borné à ces em- 
prunts, on le lui pardonnerait volontiers, mais, voulant parfois démar- 
quer ses extraits ou les enrichir de considérations ou de suppositions de 
son crû, il devient incompréhensible ou fausse l'histoire. Lisez, par 
exemple, cette phrase : * Dans ce mémoire, le sous-intendant faisait l'his- 
torique de l'établissement des Juifs à Bordeaux, exposant leur situation à 
ce moment, et divisés en marchands portugais, les plus considérables et 
les plus riches, autorisés et défendus par les lettres patentes des rois pré- 
cédents, et les Juifs avignonnais, n'ayant aucune autorisation de résider 
et faisant le commerce de vieux habits et vieux galons, sans relations 
avec les premiers. » Si vous voulez y voir clair, il faut recourir à Malve- 
zin, p. 174 : « Dans ce mémoire, le sous-intendant expose qu'il y a à 
Bordeaux deux sortes de Juifs formant deux corps distincts : 1° les mar- 
chands portugais qui sont les plus considérables, etc.. » Pour faire œuvre 
d'historien, M. L. ne craint pas, par exemple, d'avancer sans preuve que 
ce sont les Portugais qui, en 1597, ont insinué au Parlement de Bordeaux 
l'idée de chasser les nouveaux marranes espagnols arrivés depuis peu. 
Quant aux exagérations, il ne faut pas les compter. Malvezin dit, p. 174 : 
« Il mentionne les services qu'ils (les Juifs) ont rendus à la cité de Bor- 
deaux... » M. L. ajoute « ... et leur coopération à toutes les sommes 
avancées pour les nécessités du peuple et les besoins de l'Etat. » M. L. ne 
se donne même pas la peine de concilier les diverses assertions qu'il a 
puisées à des sources différentes. Ainsi, après avoir dit, d'après Malvezin, 
que les communautés du midi de la Guyenne durent leur naissance à l'édit 
de 1597, au chapitre suivant, où il utilise les archives de BayonDe, il les 
montre à Saint-Esprit, déjà en 1565 et en 1591. 11 écrit sans broncher ; 
t En 46%%, il se produisit dans la petite ville de Saint-Jean-de-Luz. . . » 
(C'est l'histoire qu'a iésumée déjà ici M. Loeb, t. XXII, 107). Et ce récit 
est emprunté au rapport de Doiharard (reproduit textuellement) qui est 
daté du 22 mars 1619 ! — Nous ne demandons pas à M. L. la rigueur 
d'un historien de profession; mais, du moins, devrait-il avoir peur des al- 
légations gratuites et hasardées. Il affirme, par exemple, p. 16, qu'Henri II 
en 1550, accorda aux Nouveaux-chrétiens de Bordeaux des lettres- patentes 
• non sans que ce fût à prix d'argent ». Qu'en sait-il? C'est avec la 
même assurance qu'il raconte que la célèbre bulle du pape Grégoire 
vint en 1234 (sic) porter le premier coup à la sécurité des Juifs de Navarre, 
en ordonnant, entre autres vexations, la remise de tous les exemplaires du 
Talmud entre les mains des Frères Prêcheurs et des Franciscains. » Pour 
avoir une idée de la manière de M. L., qu'on médite cette phrase qui 
clôt le chap. n, consacré à l'établissement de la communauté de Bayonne : 
« Il est curieux d'avoir vu une colonie juive, après avoir traversé plus de 
vingt siècles (à partir de quel siècle donc ?) et parcouru en émigrants ou 
en persécutés tous les sols de l'Europe, être arrivée à se fixer définiti- 
vement sur la limite de l'Océan et des Pyrénées et, au milieu de tribu- 
lations diverses, conservant ses mœurs et ses usages, sous l'égide de sa foi 
religieuse, s'implanter en maîtresse, prenant possession du sol et grandir en 



BIBLIOGRAPHIE 283 

iniluence par son travail, son intelligence, sa patience et sa persévérance. » 
En bon français cela veut dire que de malheureux Juifs, échappés de l'Es- 
pagne ou du Portugal, et portant le corn de nouveaux-chrétieus, avaient fini, 
au xvii e siècle, par avoir un cimetière. — Nous n'en savons pas moins gré 
à M. L. de nous avoir conté tout au long les démêlés des Juifs du bourg 
Saint-Esprit avec la municipalité et les corps de métiers de Bayonne. Tout 
ceia eût pu se dire en quelques lignes, sans qu'il fût nécessaire de repro- 
duire in-'extenso tous les mémoires présentés par les Juifs, mémoires qui se 
répètent sans cesse. Mais nous ne saurions faire un reproche à M. L. de 
nous avoir conservé et signalé ces pièces curieuses, qui jettent un jour inté- 
ressant, sinon nouveau, sur les luttes qu'à la veille encore de la Révolution 
les Israélites eurent à soutenir contre leurs concurrents, jaloux de leurs pri- 
vilèges. 

Loisy (A.). Le livre de Job, traduit de l'hébreu, avec une introduction. 
Amiens, impr. Rousseau-Leroy, 1892; in-8° de 179 p. 

Màgnier. La question biblique et l'exégèse large. Critique de l'anglica- 
nisme rationaliste sur l'inspiration. Saint- Amand, impr. Saint-Joseph, 
1893; in-8° de 127 p. (Extrait des Nouvelles Annales de philosophie 
catholique). 

Meige (D r Henry). Le Juif-errant à la Salpe'trière. Etude sur certains né- 
vropathes voyageurs. Paris, L. Bataille, 1893 ; in-8° de 64 p. 

Etude singulière ! Quatre ou cinq Juifs, mettons-en vingt, si on veut, 
se sont présentés à la Salpétrière offrant les symptômes suivants : ils sont 
névropathes, ont le front sillonné de rides, les sourcils contractés, la barbe 
longue, la figure douloureuse, les vêtements sales et « baroques >. Ils 
ont déjà voyagé dans toutes les facultés ou universités de l'Europe, consulté 
toutes les célébrités médicales, à la recherche d'un traitement qui les gué- 
risse. Ils ont minutieusement étudié leur cas, en ont enregistré les détails 
sur des papiers crasseux, qu'ils portent sur eux, avec toutes les ordonnances 
qu'ils ont déjà expérimentées, et ils racontent avec complaisance et volu- 
bilité leur histoire, dans une des nombreuses langues qu'ils parlent. Qui 
n'a reconnu à cette description le pauvre diable atteint de n'importe 
quel mal incurable, et qui, pouvant se mouvoir, en profite pour aller à la 
découverte du salut? Si vous remplacez la Salpétrière, par n'importe 
quel autre hôpital ou cabinet d'un médecin célèbre, vous pourrez faire les 
mêmes observations, et pas seulement sur des Juifs. Je connais tel ocu- 
liste ou tel praticien qui soigne les maladies de l'estomac qui voit com- 
munément de pareils clients. M. le D r Meige, frappé de l'analogie que 
présentent ces quatre ou cinq cas avec le portrait que le moyen âge a tracé 
du Juif-errant, s'écrie triomphalement : Le Juif-errant pourrait n'être 
qu'une sorte de prototype des Israélites névropathes pérégrinant de par le 
monde. Suivons M. M. dans ce parallèle instructif « Le Juit-errant des 
estampes anciennes est bien un vrai Juif-errant, et c'est le Juif-errant 
de la Salpétrière ». « Il a la longue barbe irisée et inculte, le nez fort, 
l'œil triste et le sourcil contracté douloureusement >. Mais M. M. ignore 
que c'est aussi le portrait du Juif au moyen âge, errant ou non, et encore 
celui de plusieurs centaines de mille Juifs de Pologne, de Galicie et de 
Roumanie. Ce portrait, sauf le bâton, est celui du Juif, en général. S'il a 
une longue barbe, c'est que sa loi religieuse lui interdit de se raser et de 
couper les pointes de sa barbe. Comme les chrétiens se rasaient, pour la 
plupart, ils ont été frappés de cette particularité. — « Le Juif-errant a la 
figure douloureuse. » 11 n'était pas le seul au moyen âge, et déjà au xm e siècle 
un rabbin répondait à un chrétien qui lui demandait la raison de cet aspect: 
c'est que le malheur nous déprime. — Tous ces malheureux viennent de 
l'Est, de l'Allemagne, de la Pologne et de l'Autriche. Or, t un exégète 



284 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

d'une grande érudition, M. Charles Schœbel, a reconnu que la légende du 
Juif-errant est essentiellement germanique ». L'érudition de M. Schœbel 
n'était pas si grande puisqu'il a ignoré que la légende était répandue en 
Italie bien des siècles avant qu'elle apparaisse en Allemagne; c'est ce que 
M. M. aurait pu découvrir s'il avait connu, l'étude nouvelle de M. G. 
Paris sur cette question et celle de M. d'Ancoua. Mais passons et ne 
chicanons pas l'auteur sur son érudition. Que ces névropathes viennent de 
l'Est, la raison en est simple : c'est que l'immense majorité des Juifs habite 
Test de l'Europe. Il n'a pu en venir à la Salpétrière de l'Espagne, par 
exemple, puisqu'il y en a à peine quelques centaines; il n'en est pas venu 
non plus de l'Italie, où ils ne sont que quelques milliers. Il est tout naturel 
que sur une population de cinq ou six millions d'âmes, il arrive plus faci- 
lement que certains cas se produisent, qui n'apparaissent pas dans des ré- 
gions où ils sont une infime minorité. — Ces misérables, dénués de res- 
sources, voyagent • avec leurs cinq sous dans la bourse », ils ne craignent 
pas de s'embarquer sans provisions de route. Pour la bonne raison qu'ils 
comptent sur l'esprit de solidarité de leurs coreligionnaires et qu'habitués à 
la misère, ils ne s'effraient pas d'une privation de plus ou de moins. — Us 
sont mal vêtus, tout comme le Juif-errant dont « l'habit tout difforme et 
très mal arrangé. . . ». Mais il n'y a pas que ces névropathes qui ressemblent 
sous ce rapport au Juif, les juiveries du territoire russe en offrent bien 
d'autres échantillons; sans aller si loin, on en découvrirait quelques-uns 
même à Paris ou à Londres qui n'ont rien de juif. — Le Juif-errant parle 
allemand en Allemagne, espagnol en Espagne... et ces névropathes sont 
également polyglottes. Que M. M. se rende à Constantiuople ou dans n'im- 
porte quel port du Levant, et il verra les enfants juifs parler jusqu'à sept 
ou huit langues. Sont-ce pour cela des névropathes ou des Juifs-errants? 
— Enfin, t quelles ont été les causes occasionnelles de cette maladie du 
voyage? Des traumatismes, des émotions violentes. » Or, - — ici il faut citer 
textuellement, — t n'est-ce pas à la suite d'une émotion poignante, la vue 
de Jésus-Christ sous la torture du Calvaire, que Cartophilus s'enfuit de sa 
demeure, et se mit à pérégriner ? » Si ces mois ont un sens, cela signifie 
que le peuple, au moyen âge, savait par une tradition authentique que 
Cartophilus s'était enfui à la suite d'une émotion, et il en résulterait que 
M. le D r M. croit et à cette tradition et à l'histoire même de Cartophilus !. . . 
Après cela, M. le D r M.a le droit de terminer par ces mots: « Cartophilus, 
Ahasvérus, Isaac Laquedem relèvent de la pathologie nerveuse au même 
titre que les malades dont nous venons de retracer l'histoire. » 

Meyer (J.-B.). Joshua and the Land of Promise. Londres, Morgan, 1893; 
in-8° de 180 p. 

Modona. (Leonello). Gli Ebrei et la scoperta dell' America. Cassai, impr. 
G. Pane, 1893; in-8° de 89 p. 

Nathan (S. -P.). Die Tonzeichen in der Bibel. Program d. Talmud Tora, 
Realschule zu Hamburg. Hambourg, 1893; in-4° de 42 p. 

Neustadt (Louis). Die letzte Vertreibung der Juden in Schlesien. Breslau, 
Th. Schatzky, 1893 ; in-8° de 23 p. 

Les lecteurs de notre Revue se rappellent qu'un de nos collaborateurs, 
M. J. Kracauer, a déjà traité cette question ici (t. XX, p. 108, et non 
t. XVII, comme le dit M. N.), d'après les documents que M. Neustadt lui 
avait communiqués. M. N. publie de nouveau ces pièces en corrigeant le 
texte de M. K.^ et les accompagne d'un commentaire qui fait mieux com- 
prendre les incidents qui provoquèrent l'expulsion des Juifs de Leobschùtz 
en 1553. 
NiEBUHR(Carl). Geschicbte des ebràischen Zeitalters. Erster Band (Bis zum 
Tode Josua's). Berlin, Georg Nauck, 1894; in-8° de vu + 378 p. 



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Georg Nauck, 1894 ; in-8° de 48 p. 

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meinde Woruis. Mayence, J. Wirth, [1893] ; in-8° de 29 p. Avec 4 pho- 
totypies. 

Rothstein (J.-W.). Das Ilohelied. Halle, Mùhlmann, 1893; in-8° de 61 p. 

Runze (Georg). TJnstcrblichkeit und Auferstehung. Erster Teil : Die Psy- 
chologie des Unsterblichkeitsglaubens u. der Unsterblichkeitsleugnung. 
Berlin, R. Gsertner, 1894; in-8° de x + 224 p. 

Conlient dans la deuxième partie le chapitre suivant : Die Négation des 
Unsterblichkeitsglaubens in Mosaismus, Buddhismus u. Konfucianismus. 

Schilling (J.). Bibel-Studie ùber Psalm 71. Riga, 1893; in-8° de 15 p. 

Schwartz (Adolf). Die Controversen der Schammaiten und Hilleliten. Ein 
Beitrag zur Entwicklungsgeschichte der Halachah. Vienne, Isr. theolog. 
Lehranstalt, 1893 ; in-8° de 109 p. 

Siegfried (G.)- The Book of Job. Critical édition of the hebrew text with 
notes. Engl. translation of the notes by R. E. Brùnnow. Leipzig, Hen- 
richs, 1893 ; in-4° de 50 p. (17 e partie des Sacred books of the Old Tes- 
tament éd. by Paul Haupt). Avec impression en couleurs des divers 
éléments constitutifs du texte. 

Saadia ben Iosef al-Fayyoûmî. Œuvres complètes publiées sous la direc- 
tion de J. Derenbourg. Volume premier : Version arabe du Pentateuque. 
Paris, Ernest Leroux, 1893 ; in-8° de vu + 32 + vin + 308 p. 

Simon (Joseph). Du sentiment de la nature chez les anciens Hébreux. 
Nîmes, impr. F. Chastanier, 1893 ; in-8° de 23 p. 
Etude charmante qui rappelle Herder. 

Smend (Rudolf). Lehrbuch der alttestamentlichen Religionsgeschichte. 
Fribourg, Mohr, 1893 ; in-8° de xix + 550 p. 

Spitzer (Sam.). Der Brief bei den alten Vôlkern, namentlich Hebraern, Rô- 
mern u. Griechen. Budapest, impr. Sam. Markus, 1893 ; in-8° de 48 p. 

Steinschneider (Moritz). Jùdische Literatur (in der Realencyclopadie von 
Ersch u. Giùber, Band 27) Index der Autoren und Personen, nach der 
englischen Uebersetzung mit einer Concordanz der Seitenzahlen des Ori- 
ginals. Francfort s./M., J. Kauffmann, 1893; in-8° de 47 p. 

Cet index des noms propres qui se trouvent dans cet article de M. Stein- 
schneider, hien connu de tous les travailleurs, sera le bienvenu, car il per- 
mettra de se guider dans cette forêt de choses et de noms. 11 ne renferme 
pas moins de 1,600 numéros. 

Stern (Moritz). Urkundliche Beitrage ùber die Stellung der Papste zu den 
Juden. Mit Benutzung des papstlichen Geheimarchivs zu Rom. Kiel, 
H. Fiencke, 1893; in-8° de 192 p. 

Nous rendrons compte de cette très utile publication, lorsqu'elle sera 
terminée. 

Sulzbach (A.). Die religiôse u. weltliche Poésie der Juden vom 7. bis zum 
16. Jahrh. Trêves, Sigmund Mayer, 1892 ; in-8° de 216 p. (Tirage à part 



286 REVUE DES ETUDES JUIVES 

de la collection : Die jùd. Literatur seit Abschluss des Canons, par 
Winter et Wùnsche). 

"Wagner (M.). Die Parteiungen im jùd. Volk zur Zeit Jesu (Pharisâer u. 
Sadducâer). Hambourg, Verlogsanstalt, 1893; in-8° de 31 p. 

3. Publications pouvant servir à l'histoire du Judaïsme moderne. 

Adler (Liebman). Sabbath Hours. Philadelphie, Jewish publication So- 
ciety of America, 1893 ; in-8° de xm + 338 p. 

Agnes (Herzogin von Sachsen-Altenburgl. Ein Wort an Israël. Mit einem 
Vorwort des Weiland D. Friedrich Ahlfeld. Leipzig, W. Faber, 1893 ; 
in-8° de 74 p. (Schriften des Institutum judaicum zu Leipzig, n° 37/38). 

Bahr (Hermann). Der Antisemitismus. Ein internationales Interview. Ber- 
lin, S. Fischer, 1894; in-8° de 215 p. 

Bloch (Armand). Les Juifs russes. Sermon. Bruxelles, impr. Van Dantzig, 
1893; in-8° de 15 p. 

Dal Medigo (Umberto). L'antisemitismo. Lettera a Enrico Ferri. Rome, 
Impr. de l'Unione cooperativa éditrice, 1893; in-8° de 28 p. (Tirage à part 
de la Nuova Rassegna, I, n° 35). 

Errera (Léo). Les Juifs russes. Extermination ou e'mancipation? Avec une 
lettre-préface de Th. Mommsen. Bruxelles, librairie europe'enne C. Mu- 
quardt, 1893; in-8° de 184 p. 

Un des meilleurs mémoires consacrés à cette question redoutable, dont 
l'opinion européenne se désintéresse à tort. Ecrit dans un langage ferme et 
sobre, sans déclamation ni exagération, appuyé sur des documents authen- 
tiques et des témoignages sûrs, il a le grand mérite de poser hardiment et 
nettement les deux termes du problème : extermination ou émancipation. 
Tant de voix impartiales et sincères, comme celles de MM. Errera, Leroy- 
Beaulieu, des commissaires du gouvernement américain, du prince Demi- 
doff, finiront-elles par avoir raison des préjugés? 

[Franck (Adolphe] A la mémoire d'). Discours et articles. Paris, impr. 
J. Montorier, 1893 ; in -8° de 48 p. 

Friedemann (Edmund). Jûdische Moral u. christlicher Staat. Berlin, Cron- 
bach, 1893; in-8° de 45 p. 

Fritsch (Theodor). Antisemiten-Katechismus. 25 e éd. Leipzig, H. Bayer, 
1893; in-8°de4ll p. 

Giavi (Victor). La religion d'Israël. Nouvelle méthode d'enseignement reli- 
gieux à l'usage de la jeunesse israe'lite. Paris, Durlacher, 1894 ; in-8° de 
295 p. 

La nouveauté de cette méthode consiste dans la numérotation des para- 
graphes de l'Histoire et du Catéchisme, qui correspond à celle d'un ques- 
tionnaire placé à la fin. Ce n'est pas le seul mérite de cette publication : 
les idées y sont présentées sous une forme concrète et vivante et l'auteur 
a eu raison de ne pas abuser des termes abstraits incompréhensibles aux 
enfants. Une autre innovation heureuse est le court résumé de l'histoire 
juive depuis la ruine de Jérusalem jusqu'à nos jours. Peut-être y aurait- il lieu 
de faire quelques réserves, d'abord pour cette dernière partie : les noms 



BIBLIOGRAPHIE 287 

y sont choisis parfois au petit bonheur : on y chercherait vainement celui de 
Saadia, par exemple. Le style y est parfois celui de l'éloquence et non d'un 
livre d'enseignement. Enfin, et ce reproche est pour moi le plus important, 
destinée à la jeunesse, Tllistoire sainte perd toute sa beauté, sa poésie et sa 
iorce éducatrice quand elle est résumée, surtout dans sa première partie, en 
quelques phrases sèches et vagues. Au risque de violer les lois de l'harmo- 
nie et de ia composition, il faut reproduire presque in extenso ces premiers 
récits, qu'on gâte à les mutiler. Mais ces réserves faites, la tentative de 
M. Giavi est une des plus heureuses que nous ayons enregistrées depuis 
longtemps, et son ouvrage rendra de grauds services. 

Herr Liebermann v. Sormenberg als Parteifùhrer u. Gesinnunggenosse, 
von einigen Deutscb-Socialen. Leipzig, Hugo-Trâgeiy 1893; in-8° de 
139 p. 

Holzhausen (Paul). Judenhatz in deutschen Nordseebàdern. Mulheim, 
M. Roder, 1893; 8 p. 

Jellinek (Ad.). Ein neuer Morgen. Rede fur das Neujahrsfest 5654. Vienne, 
Moritz Waizner, 1893; 8 p. 

JosAPHET(Don). Bibel u. Judentbum. Ein Blick aus Israels Vergangenbeit, 
Gegenwart u. Zukunft. Passau, Waldbauerscbe Buchbdlg., 1893; in-8° 
de 155 p. 

Kahn (S.). La Communauté' israe'lite de Nîmes. Allocution prononcée à 
l'inauguration de la synagogue de Nîmes. Nîmes, impr. Cbastanier, 1893; 
in-8° de 14 p. 

Kaufma.nn (David). Abscbiedsgruss an Sigmund Gomperlz. Budapest, 
1893; 8 p. 

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L. Rosner, 1894; in-8° de 32 p. 

Kraszewski (Josepb Ignatius). Tbe Jew. Londres, W. Ileinemann, 1893; 
in-8° de xvi + 469 p. 

Lion (Moïse). Feuillets de livres divins et révélations bumaines (poésies). 
Paris, A. Durlacber, 1894; in-8° de 281 p. 

Mabille (P.). Apologie des Israélites. Paris, Blum-Salomon, 1893; in-8° de 
28 p. 

Pour l'auteur, « la race juive est remarquable par son aptitude au travail, 
par le progrès de sa population et par son unité ethnique, par la supério- 
rité de sa religion monothéiste ». Les intentions de M. M. sont excellentes, 
ses idées très libérales; mais nous avons peu de goût pour ces sortes de dé- 
fenses ; les Israélites ne demandent pas d'admiration, qu'on s^abitue seu- 
lement à les traiter comme les égaux de leurs concitoyens, libres de pro- 
fesser ou de ne pas professer leur religion, voilà leur seul vœu. En tout cas 
ce coutre quoi ils protestent, c'est l'emploi du mot « peuple juif» appliqué 
aux Israélites contemporains; encore une fois, ils sont une confession re- 
ligieuse et rien que cela, et même sous la plume d'un défenseur, ce quali- 
ficatif erroné les choque et les agace. 

Mondschein (Abrabam). Eine wabre Gescbicble aus dem jùdiscben Leben 
entnommen. Der verlobrene Sobn, ùbersetzt aus dem bebrâiscben. Tborn, 
impr. E. Lambeck, [1893]; in-8° de 17 p. 

Nemirowitsch-Dantschenko. Israël in Waffen. Unter den Juden Dagbes- 
tans. Leipzig, H. Roskoscbny, 1893; in-8° de 136 p. 



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Offenes Sendschreiben an den Fûrsten von Bismarck von einem Polen. 
Zurich, Verlags-Magazin, 1894; in-8° de 80 p. 

Pohlmann (Walter). Jùdische Leiden. Neuwield et Berlin, Heuser, 1893; 
in-8° de 48 p. 

Rôsel (Georg). Juden u. Christenverfolgung bis in die ersten Jahrhunderte 
des Mittelalters. Munster, A. Russel, 1893 ; in-8° de 88 p. 

Rôsel (Georg). Luther u. die Juden. Ein Beitrag zu der Frage : Hat die 
Reformation gegen Juda Toleranz geùbt. Munster, A. Russel, 1893; in-8° 
de 40 p. 

Rothschild (Baronne Charles de). Pensées suggérées par des textes de la 
Bible. Trad. de l'anglais. Paris, 1893; in-8° de 197 p. 

Rothschild (Clémentine de). Lettres à une amie chre'tienne sur les ve'- 
rités fondamentales du Judaïsme. Traduit de l'anglais. Paris, 1893 ; in-8° 
de vi + 90 p. 

Scholl (Cari). Hundert Jahre nach Lessing's Nathan. Den Judenhassern 
zur Beschâmung ernsten Juden zur Selbstprùfung. Bamberg, Handels- 
Druckerei, [1893], in-8° de 196 p. 

Tallqvist (Knut L.). Kulturkampen mellan Semiter och Indoeuropeer. 
Stockolm, Albert Bonniers, [1893]; in-8° de 30 p. 

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vâlillâ. Helsingfors, 1893; in-8° de 24 p. 

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gogues de Paris. = = N° 44. Jacques Schaky : Quelques notes histo- 
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= = N° 44. Cbotzner : Ueber die frûhere u. jetzige jùd. Bevolkerung 
Irlands {mite, n oS 45, 47). — B. Kônigsberger : Zur Erklarung Hiob, 
xxxvm, 12. = = N° 45. Die Bibel u. der Orient. — == N° 46. Otto Mo- 
ser : Zur Gescbicbte der Juden in Leipzig. — A. Eckstein : Samuel aus 
Babenberg (fin, n° 47). — J. Feinstein : Zur Erklarung der Verse 11-16 
im 38. Kap. des Bucbes Hiob. = = N° 47. L. Coben : Jud. Sitten u. Ge- 
brâucbc bei versebiedenen Vôlkern. ===== N°48. Alpbonse Levy : Hein- 
ricb der Erlauchte u. die Juden der Markgrafscbaft Meissen (fin, n° 49). 
— Kronberg : Das Ei des Columbus in der Miscbna Nasir 10 a (suite, 
n 0s 49, 50). = = N° 49. Leopold Herzel : Beitrage zur Erklarung unklarer 
Bibelstellen (Deut., xxxn, 5). = = N° 50. Julius Oppert : Die jùngslen 
assyriol. Entdeckungen u. die Bibel. — L. Coben : Zur Râtselkunde. 
= = N° 51. Singer : Ein Wort an Israël von Agnes Herzogin von Sacb- 
sen-Altenburg. — Hertzel : Erklarung unklarer Bibelstellen (II Samuel, 
xn, 23-24). 

Honatsschrift fur Gesohiclite und Wisseiisehaft des Judentliums 

(Breslauj 37 e année, 1893; nouvelle se'rie, l ie année. = = N°9, juin. David 
Kaufmann : Ein Uebersetzungsfebler bei den Synoptikern (sur la correc- 
tion proposée par M. Cbwolson à saint Matbieu, xxvi, 17, qui aurait 
porté, dans l'original araméen : impl mp H-FTWl KTa^ïp XW 
1"l7DNl ^TO" 1 mb "«m'T'Tabn. M. K. n'admet pas qu'on ait pu écrire : le 
premier jour de Pâque approchait). — J. Derenbourg : Ueber einige dunkle 
Punkte in der Gescbicbte der Juden. — W. Bacber : Zur Biographie Elija 
Levita's. — Moritz Steinscbneider : Miscellen {suite, n° 11 ; XXXVIII, 
n° 2). — Max Freudentbal : Die ersten Emancipationsbestrebungen der 
Juden in Breslau [suite,- n ûs 10, 11 et 12). = = N° 10, juillet. K. Kobler : 
Ueber die Ursprùnge und Grundformen der synagogalen Liturgie (fin, 
n° 11). — J. Tbeodor : Der Midrascb Berescbit rabba [suite, t. XXXVIII, 
n° 1). — A. Epstein : Studien zum Jezira-Bucbe und seinen Erklârern. — 
D. Simonsen — Unecbte Verse in Tl3^i!l *"PU3. — I. Lôw : Miscellen. 
= = N° 11, août. J. Fùrst : Zur Erklarung scbwieriger Stellen in Tal- 
mud u. Midrascb. — Alexander Kobut : Die Hoscbanot des Gaon R. 
Saadia (fin, n° 12). = = N° 12, septembre. D. Chwolson : Ueber das Da- 
tum im Evangelium Mattbài, xxvi, 17. = = 38 e année, n° 1, octobre. 
S. Kobn : Samareitikon u. Septuaginta (fin, n° 2). — P. G. von Môllen- 
dorf : Das Land Sinim. — J. Guttmann : Die Beziebungen des Jobannes 
Duns Scotus zum Judentbum. — M. Steinscbneider : Pseudo-Juden u. 
zweifelbafte Autoren. == N° 2, nov. L. Lœwenstein : Jùdiscbeu. jùdiscb- 
deutsebe Lieder. — David Kaufmann : Eine Blutbescbuldigung um 1654 
in Grosspolen u. Jakob b. Naftali aus Gnesen als Sendbote zum Papste 
nacb Rom. — D. Simonsen : Notiz (une dédicace bébraïque de Paul 
Fagius). = = N° 3, déc. F. Rosentbal : Das letzte Passabmabl Jesu u. 
der Tag seines Todes. — Adolf Bûcbler : Die Bedeutung von nTn^ in 
Cbagiga III u. Megilla IV, 10. — Léo Bardowicz : Das allmabliche 
Ueberbandnebmen der matres lectionis im Bibeltexte u. das rabbinisebe 
T. XXVII, n° 54. 19 



290 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Verbot, die Defeciiva pleno zu schreiben. — W. Bâcher : Zur Geschichte 
der Ordination. — David Kaufmann : Die jùdischen Schùler des Anto- 
nius Musa Brasavola in Ferrara. 

Israelitischc MoEiatsKrhrifi; (supplément de la Jùdische Presse, Berlin). 
23 e année, 1893. = = N° 8. D. Hoffmann : Zur Lexicographie des Tal- 
muds. = = N° 9. Al. Kohut : Die Enldeckung Amerika's in der gleich- 
zeitigen hebr. Litteratur (suite, n° 10). — Magnus Weiuberg : Die Almo- 
senverwaltung der jùd. Ortsgemeinden im talmud. Zeitalter. = = N° 11. 
M. Rosenmann : Die Marranen. 

Die Neuzeit (Vienne, hebdomad.). 33 e année, 1893. = = N°31. J. Ham- 
burger : Die Messiasse im Judenthum (suite, n os 33, 34, 35). = = 
N° 34. Alphl. : Die Orgel beim jùdischen Gottesdienste (suite, n° 35). 
= — N° 48. S. Schweinburg-Eibenschitz : Ein Majestàtsgesuch (suite, 
n oS 49, 50). = = N° 50. Aus der Geschichte der Gemeinde Kremsier 
(suite, n° 51). 

The Jewish quarterly Review (Londres). Tome V, 1893. = = N° 20. 
C. G. Montefiore : Hebrew and greek ideas of Providence and divine ré- 
tribution. — Michael Adler : The emperor Julian and the Jews. — 
Henry Lucas : Spécimens of a metrical english version of poems by Jc- 
hudah Halevi. — Oswald John Simon : Missionary Judaism. — Critical 
notices. = = Tome VI, n° 21. A. Buchler : The reading of the Law and 
Prophets in a trieunial cycle (2 e article). — E. Harris et L. M. Simmons : 
Jewish religious éducation. — S. Krauss : The Jews in the works of the 
Church Fathers (2 e article;. — G. G. Montefiore : Mr. Smith, a possibility. 
— L. Abrahams : Miss Smith, an argument. — H. Ilirschfeld : Jewish 
arabic liturgies. — S. Schechter : Notes on hebrew mss. in the Univer- 
sity Library at Cambridge (6 e article). — Critical notices. — R. H. 
Charles : A new translation of the book of Jubilees. — Ignaz Goldziher : 
Ibn Hûd, the Mohammedan Mystic and the Jews of Damascus. — 
A. Bevan : The sing given to king Ahaz. — Neubauer : Elhanan, son of 
Shemariah ben Elhanan. 

Xeitsehrift fur die alttestamentliche Wisscnseliaft (Giessen, semes- 
triel). 13 e année, 1893. = = N° 2. Peritz : Ein Bruchstùck aus J'hû- 
dah Hajjug's arabischem Werke ùber die hebr. Zeitwôrter mit schwa- 
chen Stammlauten. — Gunkel : Nalr\m 1. — Valeton : Das Worte 
herit bei den Propheten u. in den Ketubim. Résultat. — Preuschen : Noch 
einmàl das Origenesfragment. — Béer : Zu Hosea xn. — Bâcher : 
Das Merkwort 'parties in der jùd. Bibelevegese. — Klostermann : Nach- 
richt. — Giesebrecht : Berichtigung zu Holziger's Schrift. — Goldziher : 
Ueber Bibelcitate in muhammedanischen Schriften. — Stade : Ps. 47, 
10. — Bibliographie. 

Allgemeiiie Zcitung tics Jurfenthums (Berlin, hebdomadaire). 57 e an- 
née, 1893. = = N° 33. Ileinrich Gross : Die Juden im Schatten der Al- 
hambra (fin, n° 34) = = N° 37. Hall Caine : Der Jude in der Litteratur 
(suite, n" 38) = = N° 38. M. Kayserling : Die erste in Amerika ge- 
druckte jùd. Schrift. = = N° 40. Georg Brandes : Der Zusammenhang 
des alten u. des neuen Testaments (suite, n° 41). = = N° 42. Josef Ja- 
cobs : Die Volksmârcken u. ihre Verbreitung durch die Juden (suite, 
n os 43, 44, 45). = = N° 46. Albert Katz : Hillels Leben u. Wirken. 



BIBLIOGRAPHIE 291 



5. Notes et extraits divers. 

• M. Morris Jastrow a publié dans le Journal of biblical Littérature, 1893, 
p. 61-72, une étude sur le fameux mot Ia-ou-dou qui se trouve dans 
les inscriptions de Tell-El-Amarna. M. J. de'fend contre le P. Delattre 
(voir Revue, t. XXVI, p. 156) l'identification de ce mot avec celui de 
Iehouda, et il traduit Amebuti-Ia-ou-dou par les « hommes de Juda ». 

= Notre savant collaborateur M. W. Bâcher, qui est infatigable, a publié 
dans le Journal asiatique allemand {Z. D. M. G., XLVII, p. 487-514) un 
compte-rendu étendu de l'édition de l'Aruch par M. Kohut. C'est un 
chef-d'œuvre de science et d'impartialité'. Il e'tait impossible de mieux 
montrer les mérites et les défauts de cette entreprise de longue haleine. 
L'autorité de M. Bâcher dans les études persanes donne plus de poids 
encore aux critiques qu'il adresse à la singulière prédilection de M. K. 
pour les c'tymologies des termes talmudiques par le persan. Un pareil 
compte-rendu ne peut qu'honorer M. K., dont l'œuvre, malgré ses dé- 
fauts, sa prolixité, son indécision dans le choix des étymologies, est ap- 
pele'e à rendre de grands services. 

= M. Bâcher vient aussi de consacrer une savante étude à l'exégèse de 
Juda ibn Balam d'après l'édition qu'en a faite, dans notre Revue, le vé- 
nère maître des e'tudes arabico -hébraïques, M. Joseph Derenbourg 
[Zeitschrift fur die alttestamentliche Wissenschaft de B. Stade, 1893, XIII, 
p. 129-155). 

= Encore un nouveau mémoire sur les persécutions des Chrétiens à 
Nedjran (J. Deramey, Revue de l'Histoire des Religions, juillet-août 1893), 
malheureusement d'une obscurité de'sespérantc. Pour s'y orienter, il faut 
au pre'alable avoir étudié les travaux consacre's à cette question par 
MM. l'abbé Duchesne et J. Halévy (Revue, XVIII, 16 et 169; XX, 220; 
XXI, 73). M. Deramey n'apporte, d'ailleurs, au de'bat aucun document 
nouveau ni aucun argument de poids. Pour de'montrer l'historicité du ré- 
cit de Simon de Beth Arscham, sur lequel repose la croyance qu'a tenté 
de détruire M. Halevy, M. D. se contente de présomptions sentimen- 
tales. C'est peu. 

= Dans le même numéro de la Revue de ï Histoire des Religions, notre sa- 
vant collaborateur, M. I. Goldziher étudie la notion de la « Sakina » 
chez les Arabes, qui est un avatar de la « Schekhina » des Juifs. M. G. 
en retrace l'évolution : de la représentation d'un objet réel et visible, ce 
mot a fini par ne plus de'signer qu'une qualité morale. Peut-être n'eût- 
il pas été superflu, avant d'étudier cette transformation d'une idée étran- 
gère, de déterminer avec précision le sens qu'avait ce mot chez les 
Juifs à l'époque où a pu se produire l'échange. Il est remarquable que la 
première conception de la « Sakina » chez les Arabes marque un recul 
sur celle des rabbins qui s'accordaient à y voir la présence mystique de 
la divinité elle-même. Cette altération doit-elle être imputée à l'igno- 
rance des Arabes ou à la maladresse des Juifs qui ont été leurs maîtres ? 

= On a fait quelque bruit en Angleterre de la publication d'un apo- 
cryphe juif dont le nom seul avait survécu (M. R. James, The Testament 
of Abraham). Fabricius a déjà édité, il est vrai, une œuvre portant le 



292 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

nom de Teslament d'Abraham, mais qui n'a rien de juif. Ce nouveau 
texte serait-il, enfin, celui que signalent, entre autres, la Stichométrie 
de Nicéphore et Origène? Nous n'examinerons pas s'il répond aux rensei- 
gnements qu'ils nous en donnent, — et, en fait, il n'y répond pas, — mais 
nous avons peine à y reconnaître une œuvre juive. Sans doute, le récit 
de la mort d'Abraham rappelle l'histoire de R. Josué ben Lévi : comme ce 
rabbin, le patriarche trompe son conducteur qui lui montre le monde ; de 
même qu'il rappelle la mort de Moïse en faisant exhaler l'âme d'Abraham 
dans un baiser de la mort. Mais ce sont justement ces analogies qui doi- 
vent mettre en de'fiance, les donne'es juives y sont tellement défigurées 
et de'naturées qu'on ne comprend pas qu'un Juif se soit trompe' à ce 
point. Qu'on en juge par ce trait. D'après le Midrasch, dont s'inspirent 
aussi les traditionnistes musulmans (voir Grùnbaum, Neue Beitràge zur 
semitischen Sagenkunde, p. 183), c'est Dieu même qui aspire la vie du 
prophète dans un baiser; d'après notre apocryphe, Dieu, ne pouvant 
décider Abraham à mourir, lui dépêche la mort, qui lui donne sa main à 
baiser sous pre'texte que ce baiser apportera à Abraham des forces 
nouvelles. Ce Testament est vraisemblablement l'œuvre d'une secle 
chrétienne, comme la Caverne des Trésors et le Livre d'Adam, qui ont 
aussi quelque notion du Midrasch. 

= Puisque nous parlons du Livre d'Adam, que M. Schùrer considère 
encore comme un midrasch juif, rappelons que M. Jagic vient de consa- 
crer une e'tude intéressante aux versions slaves de cet apocryphe ^la- 
vische Beitràge zu den biblischen Apocryphen, I. Die altkirchensla- 
vischen Texte des Adambuches). Grâce à ces textes, nous pouvons 
restituer les chapitres qui manquent à la version grecque (Apocalypse 
de Moïse) et qui se lisent dans le latin (Vita Adse et Evse). 

= Le R. P. Fitel Fita poursuit le cours de ses belles études sur l'his- 
toire des Juifs d'Espagne. Les découvertes qu'il fait dans ce domaine 
ne se comptent plus. Nous relevons clans le Boletin de la real Academia 
de la Mstoria, t. XX, p. 462 et suiv. (mai 1892), compte-rendu des opé- 
rations de l'Inquisition de Ciudad-Real, de 1483 à 1485. Comme on le 
devine, les judaïsants ou marranes y figurent en nombre. — T. XXII, 
p. 171 (février 1893) : Les Juifs de Galice au xi e siècle. —Enfin, t. XXIII, 
p. 369 (novembre 1.893), travail des plus complets sur la Censura et Con- 
futatio libri Talmud qui a été déjà étudiée ici-même par Isidore Loeb et 
Graetz (Revue, t. XVIII, p. 231 et suiv., t. XX, p. 237 et suiv). M. F. 
Fita identifie tous les noms propres qui sont relatés dans ce texte et re- 
construit avec sa science bien connue l'histoire de ce mémoire qui devait 
servir à l'Inquisition de Ségovie contre les marranes. — Dans le numéro 
de février 1893 du même recueil, M. Ramon Santa Maria a publié juste- 
ment un document du même genre provenant de l'Inquisition de Valence. 
C'est un manuel contenant la liste des rites et cérémonies dont l'observa- 
tion constitue contre les marranes la preuve de leur réjudaïsation. Le 
deuxième chapitre est particulièrement remarquable par son titre : « De- 
clarationes de las ceremonias de los ritos judaycos declarados por cierto 
judio Rabbi ». Là aussi c'était donc un Juif, un rabbin même, qui avait 
dû dénoncer les usages qui sont observés par les Juifs. Et il faut recon- 
naître que ces déclarations sont exactes. 

= Dans son Histoire des tribunaux de l'Inquisition en France (Paris, La- 
rose, 1893, in-8° de 567 p.), M. L. Tanon a réservé un chapitre aux rap- 



BIBLIOGRAPHIE 293 

ports do cette institution avec les Juifs. L'auteur aurait tire' quelque 
profit de notre opuscule : Les Juifs et f Inquisition dans la France méridio- 
nale (Paris, 1891). M. T. adopte un peu trop aveuglément la doctrine de 
saint Thomas, reprise par Eymeric, sur les raisons qui, en principe, 
affranchissent les Juifs de la juridiction de l'Inquisition. Ce n'est pas 
parce qu'ils rendent hommage à la ve'rité qu'ils y échappent, c'est parce 
que ce tribunal exceptionnel e'tait chargé uniquement de de'feudre la 
foi contre les he'résies et que le Judaïsme n'est pas une he'résie, mais une 
autre foi, une perfidie- En outre, le pouvoir civil n'abandonnait pas de 
bon gré ceux qui, à ses yeux, étaient uniquement le gage de revenus 
sérieux. 

=■ Le beau livre de M. Anatole Leroy-Beaulieu, Israël chez les nations, a 
été l'objet d'un grand nombre de comptes-rendus. Un des meilleurs est 
assurément celui de M. Eugène d'Eichtal (Revue critique, 1893 ; 2° semes- 
tre, n° 35-36). C'est un honneur pour le Judaïsme d'être défendu par les 
représentants les plus éminents du libéralisme et de la science. 

= Une deuxième édition française de Palestine et Syrie de Baedeker vient 
de paraître. Elle correspond à la troisième édition allemande. Elle est 
l'œuvre de M. A. Socin et a été remaniée et mise à jour par M. Benzinger. 
Ce n'est pas seulement le voyageur qui pourra tirer profit de cet excellent 
manuel, l'historien, le géographe et l'archéologue y trouveront des ren- 
seignements sûrs et de précieux éléments de travail. Nous recomman- 
dons surtout les cartes, qui paraissent admirablement exécutées. 

= On sait que Mgr d'Hulst, recteur de l'Institut catholique de Paris, 
avait publié une brochure intitulée La question biblique (Paris, Pous- 
sielgue, 1893; in-8° de 55 p.), dans laquelle il se déclarait partisan d'une 
exégèse large. C'est dans le même esprit, d'ailleurs, qu'était fait, dans 
cet établissement, le cours d'exégèse par M. l'abbé Loisy. Cette bro- 
chure provoqua un article virulent du P. J. Brucker, de la Société de 
Jésus, qui dénonça l'hérésie d'une telle conception (Etudes religieuses, 
numéro de mars). L'affaire fut portée devant le Pape, qui trancha la 
question par l'encyclique Providentissimus Deus : c'est la condamnation, 
non sans phrases, des études libres ; liberté absolue... à la condition 
d'accepter l'enseignement traditionnel de l'Eglise. Mgr d'Hulst s'est 
incliné et avec lui tout le corps de l'Institut catholique, à l'exception, 
semble-t-il, de l'abbé Loisy. Dans sa lettre du 16 décembre, Léon XIII 
enregistre leur soumission. 

= Au 1 er février va paraître à Vienne une nouvelle revue rédigée en hé- 
breu fïTttJ-in) sous la direction de M. Brainin. Conçue sur le plan de la 
Revue des Deux-Mondes, elle renfermera surtout des articles de longue 
haleine et des travaux de vulgarisation. Le prix de l'abonnement est de 
20 fr. par an. (S'adresser à Vienne, IX, Georg Siglgasse, 2.) 

= L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres vient, enfin, de publier le 
XXXI e volume de V Histoire littéraire de la France, qui contient les Ecri- 
vains juifs français du XlVe siècle. Sous ce titre, M. Neubauer en a publié 
un tirage à peu d'exemplaires, que nous sommes heureux de pouvoir of- 
frir à nos sociétaires au prix réduit de 12 fr. 50. Nous croirions leur faire 
injure en leur recommandant ce bel ouvrage, indispensable à tous ceux 
qui s'intéressent à l'histoire et à la littérature des Juifs en France. 

Israël Lévi. 



294 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 



Krauss (Samuel). Zur griechisclien mid lateinischen Lexicographie 

ans jiidisehen Quellen (Tirage à part de la B</zantinische Zeitschrift, II, 3 
et 4). Leipzig, 1893. 

Les mots grecs et latins, si nombreux dans la littérature rabbi- 
nique, ont été de longue date un sujet d'étude. Les efforts tentés 
pour expliquer ces rejetons étrangers remontent jusqu'à l'époque 
talmudique, car, avec la décadence de la civilisation gréco-romaine, 
la connaissance des langues de l'Hellade et de Rome diminua aussi 
progressivement chez les Juifs, et beaucoup de mots usités par les 
maîtres anciens devinrent obscurs pour les modernes. A l'époque 
post-talmudique, ce furent surtout les gaonim des Académies baby- 
loniennes, les continuateurs immédiats du Talmud, qui s'efforcèrent 
d'expliquer ces restes juifs des langues classiques devenues complè- 
tement étrangères pour eux. Il est vraisemblable que l'auteur de 
VArouch s'est borné à rassembler les productions des Gaonim. Depuis 
Nathan ben Yehiel, beaucoup de savants se sont distingués, comme 
on sait, en essayant de déchiffrer ces énigmes que leur nouvel accou- 
trement sémitique rend tout à fait étranges et incompréhensibles. 

Depuis le réveil de la science chez les Juifs, les savants modernes 
ont continué l'œuvre des anciens. Le résultat est fort riche, trop 
riche malheureusement. Car tous les érudits qui se sont occupés de 
l'explication des mots étrangers n'avaient pas la science et la saga- 
cité d'un M. Sachs ou d'un Joseph Perles. Beaucoup entreprirent 
cette tâche, rendue ardue par la négligence, munis, pour tout outil, 
d'un dictionnaire grec et latin ; il est donc naturel qu'en travaillant 
ainsi, on ait amené au jour beaucoup de gravois, qu'il faut déblayer 
avant d'arriver à la connaissance exacte. Le triage des matériaux 
constitue, par conséquent, par lui-même un travail d'un grand mé- 
rite. 

Ce mérite appartient au plus haut degré à l'auteur du travail que 
nous analysons. Parmi les nombreuses étymologies justes ou fausses 
de cet ordre, il a choisi et réuni, avec une prudence digne de louange 
et avec un regard sûr, celles qui peuvent servir à enrichir les lexiques 
grec et latin. Il est vrai que les érudits plus anciens, notamment 
Sachs, Graetz, Rappoport et d'autres, ont remarqué déjà que dans 
les écrits juifs de l'antiquité on a employé des mots grecs et latins 
et des formes de mots qui ne sont pas consignés dans les lexiques 
de ces langues, mais aucun n'a compris si nettement ce problème et 
n'a surtout tenté, comme notre auteur, de réunir ces mots nou- 
veaux et de les employer à enrichir la lexicographie classique. 
M. Krauss est le premier qui se soit appliqué à cette tâche et qui 
l'ait menée à bien, grâce à sa connaissance des deux littératures 
et à sa méthode philologique. Outre l'analyse des matériaux exis- 
tants, l'auteur a réussi aussi à produire de nouveaux résultats qui 
sont pour la plupart plausibles. 



BIBLIOGRAPHIE 295 

Il traite eu tout de soixante-quatre mots nouveaux, qu'il présente 
en cinq groupes : 

1° Noms grecs et latins méconnus, c'est-à-dire noms qui manquent 
dans les lexiques, quoiqu'on les trouve dans la littérature classique, 
ou bien qui sont mal interprétés ; en signalant la présence de ces 
noms en hébreu, il s'agit d'en fixer le sens précis ; 

2° Noms qui eu hébreu ont une forme difïérente de celles qu'ils ont 
dans les lexiques et pour lesquels il faut démontrer que la forme 
nouvelle a pu très bien exister à côté de la forme connue ; 

3° Nouveaux noms composés ; il s'agit de prouver que ces mots 
nouveaux sont composés d'après les lois générales de la langue 
grecque ; 

4° Mots qui en hébreu ont reçu un sens tellement différent du sens 
usuel qu'ils paraissent devoir être pris pour des mots nouveaux ; 

5° Mots nouveaux au sens propre du mot, c'est-à-dire qui ne se 
trouvent pas du tout dans les lexiques. 

Nous passons maintenant aux points de détail. 

Sous le n° 1, l'auteur traite du passage midraschique suivant (sur 
I Samuel, xix, 13, c. 22): 

D^-np^ '? inw 'n dran ian ïtoesi ba diam bwnn na brnn np^m 
ibpiia b». 

L'auteur, s'appuyant sur l'explication de S. D. Luzzatto, interprète 
ainsi cette glose : « Il est rapporté au nom de R. Aybo : Dix per- 
ruques (D^Oipa, pluriel hébreu de tfyxoç) de masques (^bpTD pp(xe^oi), 
le chiffre 10 étant ici une exagération agadique. » Ces derniers mots 
doivent être rayés, car dans l'édition de Venise de 4 546, qui concorde 
avec l'édition princeps, il n'y a pas "». Luzzatto, que notre auteur 
cite, ne sait rien du ">, et dans l'édition nouvelle de Buber, cette 
leçon n'est pas indiquée. Du reste, cette édition porte "•pb'tta, terme 
qui est aussi cité par Luzzatto et qui peut être lu facilement comme 
s'il y avait un n. Notre auteur dit donc injustement de Mussafia 
« Mussafia lit "•pb'na, leçon qui n'existait pas et qu'il a inveniée en 
faveur de sa traduction par veriloqui, fraude pieuse que Kohut, II, 
18 £, lui reproche déjà (501) ». Ailleurs, l'auteur dit : « Par contre 
N. Brii.il, Jakrb., I, 169, objecte avec raison que la leçon ''bpVD est 
dûment confirmée et doit être maintenue (502). » ^pbi13 n'est pas 
une fraude pieuse et ^bpvn n'est pas confirmé par des exemples 
probants. 

Quant à l'explication de ce passage, il faut remarquer que l'au- 
teur soutient avec raison que la noie agadique ne se rapporte pas 
nécessairement aux mots du texte cité et qu'il peut s'agir dans notre 
passage aussi bien de l'explication de diïJïi -pas que de D"»snn. 
Mais cela ne nous tire pas d'embarras, car le docteur du Talmud 
n'entendait pas résoudre la question de savoir comment Michal réus- 
sit à tromper les serviteurs de Saùl, mais celle qui concerne la pré-, 
sence de Teraphim dans la maison de David, Chose qui à son point 
de vue lui paraissait bien étrange. Le Midrasch, dans Gen. rabba, 



296 REVUE DES ETUDES JUIVES 

lxxiv, 5, cherche à résoudre la même difficulté (éd. Wilna, 285 # et 
passages parallèles). D'après le système de l'auteur, l'Amora n'aurait 
pas parlé de l'existence des Teraphim, ce qui n'est pas plausible. 
Eu outre, d'après son explication, il faudrait que le Midrasch portât 
ibpv-im O^DIpS, et non "'bpT-D bi!5 troips, car il dit : « Les Teraphim 
formant le tronc, un masque de tragédie (il s'agissait de faire croire 
à la maladie de David) formant le visage surmonté d'une perruque, 
sans doute d'une ressemblance absolue avec la chevelure de David (!), 
cela devait rendre la supercherie parfaite. » Remarquons encore que 
le pluriel û^ip^, ou, d'après la leçon corrigée, d^Dipa, parait aussi 
se rapporter plutôt au pluriel û^snn qu'au singulier E^n Trad. 
Après, comme avant, on peut dire du passage en question : non 
liqutt. 

La citation Urée de Abot d. R. Nathan, éd. Schechter, p. 31 
(1. l p^"P taI ) «bsT^ Tb« "iNntt iy (505 fine), n'est pas exacte. Il y a le sin- 
gulier sots, ce qui rend la leçon *p2D"P ta i invraisemblable. — Nous ne 
comprenons pas pourquoi, au n°8, on ponctue oipilDN! = eùtoxoç, et, 
n° 9, MTabîiûaK = EutoXjaoç. Pourquoi le premier nom a-t-il deux et 
le second deux oui Le nomd'Eutokos, J. Megilla, lia, est déjà établi 
par Graetz, IV, 2° éd., 309, note 1, et par M. Kohut. Quant à l'expli- 
cation de tout le passage, il faut observer que, au lieu de l'niEpb 
(d'après l'auteur : rhéteur), R. Nissim Gerundi, cité par ÏTWÏ1 p"ip, 
lit "p-nab^T, leçon également adoptée par Graetz il. cit.), parce qu'elle 
convient mieux au contexte. Mais l'Hiub aussi peut être pour le mot 
délateurs avec aphérèse du '•'l, aphérèse dont il existe des exemples; 
l'auteur lui-même en cite dans un autre endroit de son ouvrage. 

Le n° 41 traite du Notaricon, M. Krauss dit, à ce sujet : « Cette 
méthode du Notaricon obtint dans la suite une faveur telle qu'on se 
crut obligé d'en retrouver déjà l'emploi dans l'Ecriture Sainte (Dîna» 
= tria 1"i»n 3N, b. Sabb., 105 a = Gen. r., ch. xlvi, 6) ; cette méthode 
fut même comptée parmi les règles d'après lesquelles il faut inter- 
préter l'Ecriture Sainte (dans le grand Midrasch provenant du 
Yémen — bilan lïîmft — dans les Kôm'gsbergers Monatsblàtter fur 
die Wissenschaft des Judenthums \ 1890, livraison de décembre, 
p. ni, on indique comme 31° règle 'pp'na'ft "piabîa). Les mots placés 
entre parenthèses semblent indiquer que celte règle ne se trouve 
donnée comme règle exégétique que dans le Midrasch mentionné, 
qui sous sa forme actuelle est d'une époque très tardive, tandis 
qu'en réalité, elle est contenue dans toutes les versions de la Ba- 
reita d'Eliézer ben Yosé Haggelili ; seulement elle y figure, non pas 
comme 31 e règle, mais comme 30 e . 

L'étymologie inconnue du mot bd^lN amène l'auteur à admettre 
un sens forcé, qui apparaît clairement par la juxtaposition des dif- 
férentes modifications que le mot a dû subir selon lui. b5 , n ta JN = 

1 Exactement : Monatsblatter fur die Vergangenheit und Gegenwart des Juden- 
thums, 



MBLKKiHAPHIE r ^7 

èvTo^ixdpioç « entrepreneur de bâtiments ». Les modifications sont les 
suivantes : èvxoXixâpio? = endolicanos =: edolikarios = adolikarios 
= adlikarios = adrikalios = adnkal. Même si on admettait comme 
possibles toutes ces transformations, quoique nulle part on n'en 
trouve une seule, ce qui devrait donner à réfléchir, on ne pourrait 
cependant accepter l'étymologie de notre auteur, car elle donne au 
mot en question un sens qui ne permet pas d'expliquer les passages 
des textes. Le mot ne peut signifier que architecte, et non entrepre- 
neur de bâtiments. Daus un des passages cités [Nombres rabba> ch. ix) 
il y a expressément a arcbitecte a ; en un autre passage, dans la 
Bareita (b. Babameçia, 418 0), on indique la série suivante d'ouvriers 
occupés a une construction ou à la préparation des matériaux néces- 
saires pour une construction : 1° le tailleur de pierres pstn) ; 2° le 
sculpteur de pierres (nntD); 3° le roulier (-nan) ; 4° le manœuvre (t]na) ; 
5« le maçon pfitta) ; et, enfin, 6° ba"mK, d'où il ressort indubitable- 
ment que b^TT» ne peut être que l'architecte et non Y entrepreneur . 
M. Krauss traduit donc à tort, dans l'intérêt de l'étymologie qu'il a 
donnée, par ces mots : g Quand le maçon a déjà remis (le bâtiment) 
à l'entrepreneur », car là il ne s'agit pas d'un bâtiment terminé, 
mais d'un bâtiment en voie de construction. Les maçons sont les 
ouvriers de l'architecte, qui inspecte leur travail et l'approuve. S il 
s'agissait d'un entrepreneur, qui n'est responsable que quand le bâ- 
timent lui a été remis achevé, on ne pourrait guère comprendre 
l'autre passage du Talmud [ib.], d'après lequel le dommage causé par 
la chute d'une pierre branlante de la muraille doit être supporté par 
PAdrichal, puisque, n'ayant pas à s'occuper de la construction, il 
n'a de ce chef aucune responsabilité ; en outre, il est fort insolite 
qu'une pierre d'un édifice nouvellement construit puisse branler 
Il est évident qu'il n'est pas question d'un bâtiment terminé et, par 
suite, d'un entrepreneur. Du reste, je doute que l'antiquité ait 
connu des entrepreneurs dans le sens actuel du mot. L'auteur ob- 
serve fort judicieusement (514) qu'on ne peut, à cause de l'étymo- 
logie, sacrifier le sens d'un mot exigé par le contexte. Aussi nous 
tiendrons-nous, pour « Adrichal » (Ardichal), au sens nullement 
douleux exigé par la plupart des passages, et nous continuerons à 
considérer l'étymologie du mot comme énigmatique. 

Dans le passage de la Tosefta {Baba batra, III, 3; 402): "ian»!n 
nvrnn ma a^aiswir» a toi ta^^an trmrr *^tt ynim hN 
•piïp^rr na* Nbi nnvn pk ab na» ab baN ■pTwbiKn ma wp-ri ma 
nainnu: "pb^aEn nN Nbl, le mot ^bTawn est traduit par « tours » 
et suivi d'un point d'interrogation (n° 20). Il signifie ici, comme en 
beaucoup de passages, des armoires. Ce sens répond bien au con- 
texte. Dans la vente d'un bain est compris tacitement la chambre 
des chaudières, la chambre des cheminées et la chambre des garçons 
de bain. Les ustensiles se trouvant dans ces pièces ne sont pas com- 
pris dans la vente, par exemple : la chaudière, la cheminée et les 
armoires de la chambre des gens de service. Il résulte de ce passage 



298 REVUE DES ETUDES JUIVES 

avec une entière évidence que ces armoires n'existaient que dans la 
chambre des garçons de bain, où elles servaient à conserver l'huile 
ou le linge nécessaire pour le bain. (Sur l'emploi de l'huile au bain, 
v. j. Schebiit, 8,2 = 38 a, 28.) 

Au n° 28, l'auteur cite un mot piquant : ttjo^b'ma» = àvôpoTo^a, 
forme qui ne se retrouve plus une seule fois dans les exemples 
cités. Il faut lire N^fclbmSN ou «"lOttlb^HU». On cite bien de Bamid- 
bar r. y xviii, 9, passage que je n'ai pas retrouvé, ^TO^bi^N, mais 
cette variante parait une faute d'impression. En tout cas, l'auteur, 
qui insiste avec raison sur la précision nécessaire au philologue, 
devait, dans le cas précité, indiquer qu'il établissait une forme nou- 
velle ("> == "i). — Dans Dtf ,, TOien"lB = icpwTovajxeïa, le dagesch dans le 
mem n'est-il pas une faute d'impression? De même, certains dagesch 
placés dans d'autres mots me paraissent inexplicables. Pourquoi, 
par exemple, le yod dans les deux mots précités et dans N"^bfa*i£N — 
apimulia (n° 36), etc., a-t-il le dagesch, tandis que dans ÉOÇDIM 
(n° 47), il n'y en a pas? Si, dans ce dernier, il manque par une faute 
d'impression, il faudrait indiquer le motif pour lequel il y aurait un 
dagesch, et pourquoi yevésia n'est pas plutôt — fc^MM, avec un scheva 
sous le 0. Nous n'attachons aucune importance particulière à ces 
minuties, la certitude en cette matière étant difficile à établir, mais 
la logique exigerait au moins de la rigueur dans les procédés. 

Au n° 46, il est question de la Mischua d'Aboda Zara, I, 3 (et 
non I, 1, comme il est indiqué p. 536 et 538). La mischua est ainsi 
conçue : 

ï-in^n dvi ïrrbn ûvn d^ba b©. 

Avant de traiter la question principale, je ferai les remarques sui- 
vantes. L'auteur, s'appuyant sur la Tosefta (ibid., I, 4), explique fort 
judicieusement que msbtth nt* la "untf© û*P est la traduction du 
mot o^anp . La question que pose M. Krauss, à savoir s'il s'agit 
des Romains ou des empereurs, est oiseuse. Du reste, les Juifs ne 
pensaient habituellement qu'aux Romains oppresseurs, et non aux 
Césars, qu'ils voyaient rarement. Gomme il n'avait pas encore été 
question de rois, D^Dbtt, les mots en question ne peuvent se rapporter 
à eux. Si les Juifs ont pensé à un potentat romaiu, c'est plutôt la 
figure du gouverneur de la Syrie que celle de l'empereur qui leur 
vint à l'esprit. Le passage de la Tosefta : ptti* b^n© WK fcPttbp 
inba 'pnblsb tfba -nos "pat devient très clair par la disposition 
légale qui précède, savoir qu'il est défendu seulement d'avoir des 
relations avec la ville, le peuple ou la famille qui prend part à la cé- 
lébration d'une fête païenne. La Tosefta veut dire qu'à l'époque des 
Calendes, quoique cette solennité soit une fête générale adoptée par 
toutes les cités, les peuplades et les familles, il n'est défendu d'avoir 
des relations qu'avec ceux d'entre les païens qui la célèbrent 
effectivement. Qu'on compare à cela l'opinion analogue citée au nom 



BIBLIOGRAPHIE 299 

de R. Yohanan (b. A. Z., Sa et j. iUd, 39c, 1. 24). Le sens du pas- 
sage est tout à fait clair. Dans le Jérusalmi, le même terme est 
employé : "pnbsb = b. ï-p-n^b. Ces expressious désignent l'idolâtrie 
que le Talmud voit dans chaque fêle païenne. L'auteur traduit d'une 
façon singulière par ces mots « Kalenda). . . obzwar von allen ge- 
feiert ist dennoch nur fur die Priester (?) geheiligt ». C'est une mé- 
prise complète, car quel est le mot qui doit signifier « geheiligt » ? 

Nous arrivons maintenant à la difficulté principale. Que signifient 
ces mots de la Mischna Firrvbil ûvi ï"î"pb!n û"Pi ? Le plus simple 
serait de penser, comme M. Krauss, qui, à la vérité, ajoute un point 
d'interrogation, au jour de naissance et à l'anniversaire de la mort 
de particuliers. C'est ainsi que le comprennent aussi les deux Tal- 
mud (j. 39 c; b. 10 #). Mais, en ce cas, on ne comprend pas que ces 
fêtes privées soient mises au rang des fêtes générales et que les 
mêmes défenses existent pour elles. Sans doute on peut aussi ré- 
soudre cette difficulté avec un peu de bonne volonté et je n'y insis- 
terai pas. Selon moi, ttmioîi û"pi n-pbr» d*PT est une glose explica- 
tive des mots qui précèdent D'Ob'a bi aroiw ûi" 1 ; xà ysvssia a, en 
effet, les deux significations, jour de la naissance et jour de la mort. 
Dans la langue classique, le mot signifie anniversaire de la mort; 
dans le Nouveau-Testament et dans le Talmud, il a, comme l'auteur 
le fait remarquer, le sens de jour de naissance. C'est pourquoi la 
Mischna donne elle-même la signification de ^dbi2 bip sto-iM Û"i\ en 
disant qu'il s'agit aussi bien de l'anniversaire de la mort des empe- 
reurs que de leur anniversaire de naissance. D'après notre manière 
de voir, la Mischna ne parlerait donc que de fêtes publiques. Cette 
explication trouve aussi un appui dans le fait que, sans cela, les 
fêtes commémoratives en l'honneur des empereurs, qui coïncidaient 
probablement avec les fêtes publiques en l'honneur des morts, ne 
seraient pas mentionnées, ce qui serait surprenant. En outre, il faut 
prendre en considération que cette Mischna est rapportée au nom de 
R. Méïr, qui vivait parmi les Grecs et qui, étant familiarisé avec leur 
langue et leurs mœurs, connaissait le double sens de fiTDiaa et, par 
suite, dut croire nécessaire d'ajouter une remarque explicative à 
l'usage des Palestiniens. Cependant, l'hypothèse d'une addition 
des mots en question qui aurait eu lieu plus tard avant l'achè- 
vement de la Mischna n'est pas contredite par le fait que la To- 
sefta et plusieurs Bareitot citées par les deux Talmud ont évidem- 
ment ici des gloses. Remarquons encore que dans Exode r., xv, 9 (et 
non 10) aroiaa D"P ne signifie pas nécessairement, comme le dit fort 
bien Einhorn, « fête en général » (u° 47). Il est très probable qu'il 
faut lire : aroisa ût [û"p nmtu] ^ban ib niban . 

Au n° IS il y a : « Yelamdenu sur Exode, xxxix, 33 (dans 
l'Arouch) ; p (I. na-n*) 1^3» piTaâa yi^ âb n-\r\3n nMMD nT 
èpaspri mao nbin "p-na^rn r^y p^atta y^K n'^pn htt&O il. v^) 
ï^nn Hn "6 ï-iann ib ^-ixna isnm mnrtb nTTB TO»b. (Pour 
ce dernier mot, au lieu duquel il faut lire ÏTWÏT, il y a aussi la 



300 REVUE DES ETUDES JUIVES 

variante l p3>n) : c'est là ce que dit l'Ecriture, Job, xxxvi, 7 : « Il 
ne détourne pas ses yeux du juste », c'est-à-dire : «Dieu ne retire 
pas son œil (na^ au singulier) au juste», c'est-à-dire l'objet de sa 
vision intérieure (= son espérance) : semblable à l'homme qui veut 
vendre du blé à son voisin, lequel lui répond : montre-m'en d'abord 
un échantillon. — Le Midrasch explique ensuite qu'Isaac ressemblait 
à Abraham, Joseph à Jacob; ces mots : « il n'enlève pas au juste son 
regard » signifient donc que Dieu réalise durant leur vie l'image que 
les justes se font de l'avenir, ce qu'ils attendent et espèrent. Le Mid- 
rasch lit, en effet, "ir^ au lieu de TW; or "p3> signifie aussi aspect, 
image (par exemple, Prov., xxni, 31) ; à la place du terme hébreu, on 
emploie le terme grec plus compréhensible ^manin ». Nous avons 
donné intégralement l'explication de notre auteur pour montrer 
quels efforts il fait pour rendre intelligible le passage du Midrasch. 
J'avoue ne pas comprendre son explication. Où est-il question de 
conceptions ou d'espérances? On voit que l'auteur se laisse induire en 
erreur par les mots niTB Tûftb lypntti-; d^&o, qu'il prend pour une 
comparaison. C'est là-dessus qu'il fonde son explication et il s'éver- 
tue à établir une comparaison, mais il n'y réussit guère. Le Midrasch 
veut dire simplement, ce qui ressort avec évidence des exemples ci- 
tés immédiatement après, que le fils du juste lui ressemble et qu'en 
mourant il ne disparaît pas tout entier. Ce fait est indiqué dans le 
verset de Job, xxxvi, 7 : « Dieu ne retire pas son regard au juste ». 
Comme preuve à l'appui du fait que le mot "p* peut signifier image, 
ressemblance, le Midrasch cite l'expression populaire de l'acheteur 
de blé disant au vendeur : montre-moi un échantillon ("6 riNirr 
"pjyn DN); "p* signifie doue, quand il s'agit de fruits, quelque chose 
de ressemblant; de même, quand il s'agit de l'homme. Dieu n'est 
donc pas un marchand de blé, et le juste n'est pas un acheteur de blé. 
La véritable leçon est JWI, et non V^aïi, ou ypja*T?i; cette dernière 
leçon ne se trouve, d'ailleurs, nulle part et n'est qu'une hypothèse 
de M. Kohut (III, \%b). Ce qui est curieux, c'est que l'auteur, qui 
constate lui-même que le Midrasch lit \T9 au singulier, corrige 
néanmoins le texte par wy. Remarquons encore que l'interpréla- 
tion de inrjîjni par ôeiy^a-c^piov ne provient pas de M. Bâcher, qui 
accompagne le mot d'un point d'interrogation, mais de M. Kohut, qui 
fait déjà observer que le mot n'est pas usuel en grec. 

Au n° 59, 14. Krauss donne, en s'appuyant sur Xunique passage 
suivant, un nouveau mot grec N^upUN = axaxxta : "nnm d^Ynid -p-na 
*nm itnbTHa wk =) û'wto ^n n^a Nisp nn (is., 1, 23) tr:m 
fc^EpttK fca^î (Pesikta Buber, 122*, et non 412). L'Arouch 
a (Kohut, I, 6k- a) : ■pa'w "jnm taw-n "wn • . - ^p^apaa 
fc-rmn i^bn taibmKïi tmoidd tzpntt '->d t^pTapttK. M. Kohut 
croit que l'Arouch, malgré sa leçon de ïtPK, qui n'est contestée par 
aucun manuscrit ni imprimé, a lu trr^T, parce qu'il emploie le 
terme de d^bd-iNïf. C'est tout à fait faux. L'Arouch ne peut avoir 
lu DWT, car il savait que ce mot Peal est actif et ne signifie pas 



BIBLIOGRAPHIE 301 

manger, mais nourrir quelqu'un. Mais avec d" , 3" n T l'Aroueh n'aurait 
pu traduire le passage du Midrasch. Pour comprendre l'Aroueh et 
l'explication de Bar Kappara, il faut prendre pour point de départ 
les mots du texte qu'il s'agissait d'interpréter D"n"nD ^pniû • L'A- 
roueh ayant vu dans ÈOpBpûK le sens de « désordre », fait inter- 
préter à Bar Kappara le mot û'nmo, par allusion à Deut., xxr, 20, par 
« mangeurs désordonnés ». Il lit donc aopapafit *prN "pi m et, en 
traduisant par "pb^iN, il pensait évidemment à û"n"no. Mais ce n'était 
pas la pensée de Bar Kappara, car ce serait une atténuation de la 
parole du prophète et ne répondrait pas au contexte. Selon moi, 
il veut résoudre cette difficulté : comment des princes peuvent-ils 
être dits rebelles, eux qui n'ont besoin d'obéir à personne. Il dé- 
clare donc qu'il s'agit de traita "OiN (= ^pniB) ïrpapOK ^ai» \vm 
= ûnmo), qui ne connaissent pas de discipline, qui commettent 
des actes de bandits, etc. Gomme les paroles de Bar Kappara ne sont 
qu'une paraphrase de la parole du prophète, frOpaptûN est sûrement, 
comme û"n*HD, un adjectif et doit être ponctué ainsi N^ta^MN qui 
répond au grec àxaxxixo'ç (Kohut, l. cit.), ou, d'après la leçon de la 
Pesikta, fcoyprjtf = àxaxxoç, ce qui est la même chose (cf. Levy, 
s. v.). Bar Kappara croit, d'après notre explication, que a^TTiD ^pTJ) 
signifie des « chefs », ou, selon notre auteur, cppoûpap^ot, qui sont « dé- 
sobéissants, indisciplinés ». Reste à savoir si dans l'Aroueh le mot 
ûiba*ifiCï n'est pas une addition postérieure. Si on le supprime, nous 
avons la véritable explication : mmn Nbn d"nia. d^baian ne parait 
pas cadrer avec mmn Nbn. Notre auteur traduit ainsi le passage en 
question : « les fpoûpap^oi, qui sont armés du désordre ». A cela il 
faut encore objecter, outre ce qui a été dit précédemment, que D^^T 
ne signifie pas « être armés » ; il faudrait en ce cas trr^Ttt et 
fcrprûp^ÊO. Du reste, « être armés du désordre » est une expression 
moderne qui ne peut guère être attribuée à un ancien Tanna. Aussi, 
je ne crois pas que de ce passage on puisse tirer axaxxia. 

Cette analyse minutieuse de quelques passages du Talmud et 
du Midrasch n'a d'autre but que de montrer qu'avant d'admettre 
une étymologie ou une forme d'un mot, l'expression du texte qui le 
contient doit être étudiée avec exactitude et précaution, car seul 
le sens du passage entier peut décider du sens et de la forme d'un 
mot isolé. Toutefois le beau travail de notre auteur ne perd rien de 
sa valeur par les réserves que nous avons faites, et nous le recom- 
mandons vivement à tous les amis de la tradition juive ainsi 
qu'aux philologues classiques, auxquels il ouvre un nouveau 
domaine. 

Budapest. 

L. Blau. 



302 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 



imn ■nBfc'in 1115731 hy Ï1158 1151170. Commentaire sur le Penta- 
teuque..., édité par Saloraon Buber. Vienne, 1894; imprimerie A. Fano ; 
2 volumes, xvn -f- 192 4- 208 p., in-8° !. 

En publiant ce commentaire inconnu du Pentateuque, M. Salomon 
Buber a rendu un nouveau service à tous les amis de la littérature 
exégétique et midraschique. Le ms. qui a servi à cette édition est 
malheureusement défectueux, il s'arrête au ch. xxnr du Deutéro- 
nome et présente aussi, par ci par là. quelques lacunes ; mais ce qui 
manque est presque insignifiant, relativement à l'étendue de l'ou- 
vrage. Il est pourtant regrettable que la fin ait disparu, car elle au- 
rait probablement fourni quelques renseignements sur l'auteur, sur 
le pays d'où il était originaire et sur la date de la composition de 
l'ouvrage. Dans l'ouvrage même on ne trouve aucun éclaircisse- 
ment sur ces questions, l'auteur ne parle nulle part de lui-même et 
ne cite aucun nom qui pourrait nous mettre sur la voie. Sous ce 
rapport, notre commentaire se distingue complètement de l'ouvrage 
exégétique dont il se rapproche le plus par son caractère et où il a 
puisé abondamment, je veux dire le Lékah Tob de Tobia ben Eliézer. 
On sait, en effet, que ce dernier ne fait pas seulement connaître ex- 
plicitement son nom, à de fréquentes reprises, dans son commen- 
taire du Pentateuque, mais le laisse souvent deviner en commençant 
chaque péricope par un verset biblique contenant le mot ma, par 
allusion à son nom de "^m, tandis que l'auteur de notre commen- 
taire n'indique jamais le sien. 

Au lieu de donner à son ouvrage le titre de !TT)iN 1251173, M. Buber 
aurait été, ce me semble, plus près de la vérité en l'appelant 1151*773 
îTTin, titre que le ms. lui-même indique dans l'épigraphe suivante : 

burina ,fcnpi m rasb b^tium ,«1112 niid ïtwi ,&mn ût\n bwN laoa 
ï-ilinn ÏBiItt mrûb. Ces vers sont de l'auteur ou du copiste, en tout 
cas on a le droit d'admettre que les deux derniers mots 1151173 
ïTïinîi 1 indiquent le titre même de l'ouvrage, et M. Buber aurait dû 
l'adopter. Et, de fait, ce commentaire est un midrasch, ou plutôt 
une compilation de midraschim sur le Pentateuque. Il appartient à 
ce genre littéraire dont j'ai dit quelques mots ici même [Revue, XXI, 
1 G 21), à propos du Midrasch sur Job, édité également par M. Buber 

1 Ce compte-rendu nous a été remis avant la publication de celui de M. Epstein 
(voir plus haut, p. 153). Comme il ne fait pas double emploi avec celui-ci, nous 
l'imprimons ici, en supprimant seulement les observations qui s'accordent avec 
celles de M. Epstein. Note de la Rédaction. 

2 II existe un ouvrage ms. de ce nom, de Josué ibn Schoeïb, à la Biblothèque 
du Séminaire de Breslau ; il faisait autrefois partie de la collection Saraval (voir 
Benjacob, Thésaurus, 303). Ce min 11)1173 est identique avec le bs> 17112511 
ÏTIIZItl du même auteur, imprimé en 1520-1522. D'après une communication de 
M. Brann, de Breslau, ce ms. est moins complet que le livre imprimé, il paraît 
en être un résumé fait par l'auteur lui-même. 



BIBLIOGRAPHIE 303 

(Û^a 1^53), mais bien plus que ce dernier notre commentaire a le 
caractère midraschique. Il ne se rattache à la littérature exégétique 
que par uu seul côté, c'est qu'il emprunte au commentaire de Raschi 
et au Lékak Tob de nombreuses explications qui sont de pure exé- 
gèse. Je dois pourtant ajouter que l'auteur lui-même donne parfois 
des explications conformes au Peschat, qui, tout en étant en petit 
nombre, suffisent pour lui permettre de prendre place, dans un rang 
très modeste, il est vrai, parmi les exégètes. Un autre fait qui 
prouve que notre auteur, malgré la tendance générale de son ou- 
vrage, n'était pas opposé, en principe, à un système d'interprétation 
simple et rationnelle, c'est qu'outre le commentaire de Raschi, il n'a 
pas dédaigné d'utiliser également celui d'Ibn Ezra. Gomme l'éditeur 
ne semble pas avoir remarqué ce dernier point, je crois utile d'y in- 
sister en citant des exemples. C'est surtout pour les Nombres que 
notre auteur a puisé dans le commentaire d'Ibn Ezra. 

Nombres, v, 12. Ibn Ezra explique le mot ncran par ^117173 non 
!"ntDT7, et, pour prouver que ce verbe a cette signification, il cite 
Proverbes, iv, 15 (fiai?). Notre auteur i dit : TîT^ti ^1173 irilD» m^; 
mais, pour montrer que rïCKB a le sens de no, il cite le Targoum, qui 
a traduit intt "HO (Exode, xxxii, 8) par mon lï30. Abou-1-Walid, 
dans son Lexique (éd. Neubauer, col 716, 1. 19), s'appuie aussi sur 
cet exemple du Targoum pour expliquer Ti^UJ s . — Ibid., xu, 11. A 
propos de "ijbfcTO, Ibn Ezra remarque que ce mot ne se retrouve plus 
qu'une fois dans la Bible, c'est "îb&OD dans Isaïe, xix, 13; A. cite le 
même passage. — Ibid., xvi, 12. De ce que le texte dit rp^a Nb et 
non pas *[b3 Nb t A. conclut que le Tabernacle se trouvait sur un em- 
placement élevé: bsittp rî3n72 b373 T^l pttDttri d"ipM Ï&073. Ibn 
Ezra dit: ïma û"ip733 riïn73- "pria "wng bniK rprnB pm (la deuxième 
explication d'I. E. coïncide avec celle de Samuel ben Méïr). — Ibid., 
M. A. explique ainsi la deuxième partie du verset : Dii£73 ^£"p by 
ïnn sbn naî yis ba ûms ribynffl ni738p trrr? mpaio i73&« 
^1^ n53^p Nb rinao ^pina 13P73D ^sb . . . Cette explication est 
évidemment le développement des mots d'Ibn Ezra : DAN^vb T731 
t"l£7373. Le sens figuré qu'I. E. donne à l'expression « crever les 
yeux » est également adopté par A., qui dit : irr^ 3 1p3b patin 
^nnia (dans I. Ezra : 7î3">Nin tfbiZJ tnr*rî ip:b rtthn). — Ibid., 15. 
D'après I. E., 'n*W5a signifie « j'ai chargé » (Tb* N'^73 vraM) ; 
Abou-1-Walid traduit également ce mot ainsi dans son Lexique 
(col. 455, 1. 30). A. dit aussi : TOra ^para» nri73i, et il cite à l'appui 
de sa traduction le Targoum pour mKTDia, Genèse, xlv, 23 Cp^ûS). 
— Ibid., xvn, 28. D'après A., on peut conclure de ce verset que la 

1 Pour plus de commodité, nous le désignerons par îa lettre A, c'est-à-dire 
Anonyme. 

2 L'explication donnée pour Ipy (Genèse, xv. 11) semble être empruntée au dic- 
tionnaire de David Kimhi, où on lit, s. v. ^y : N"in 011171 rpj'Tî "O TH73N1 

tP9 finpsn. a. dit ^iiïï m-D-irn ib« . 

1 C'est ainsi qu'il faut lire p. 116, 1. 20, et non pas 1p3n. 



304 REVUE DES ETUDES JUIVES 

révolte de Korah eut lieu avant que les tribus n'eussent été réparties 
d'après les bannières, comme l'indique le ch. n des Nombres, et 
avant que les lévites n'eussent été institués gardiens du sanctuaire, 
car autrement les Israélites ne se seraient pas plaints du danger qui 
les menaçait en s'approchant du sanctuaire. Cette remarque relative 
à l'époque où s'est produite la rébellion de Korah appartient à Ibn 
Ezra. Voici ce qu'il dit, Nombres, xvr, 1 : "^0 na*7«a n^n na'in Ht 
n^-ibn ibiaai a^maan nabnni n^aa, et, ibid., xvn, 28, ï-ronsm dnt ûa 
nrr^n w nanaa "ti m«b. — Ibid., xxi, 30. Dans la deuxième des 
explications qu'il mentionne, I. E. interprète an^l ainsi : ntïîao 
•paian iaa dniN ir-p. A. dit de même : dms *WT b&niûi -n»« 
ynraniQN'"pbl "pTrob.— Ibid., xxm,10. D'après A., Balaam, en sou- 
haitant de « mourir de la mort des justes », montrait qu'il avait le 
pressentiment qu'il périrait d'une façon anormale : nmN frû "j^o 
ynan ^pna in^To br nwia diTC mE mai aaia lïasyb 3>ian. 1. E. 
avait dit avant lui : d'HUm Ittd d^ttî" 1 mn nwiz) stop» n^n anm 
m»i anna id wi maya b&n^ bia. — ;w., xxiv, 17. A. explique 
comme I. E. que ~i])^p signifie Din, « détruire », comme dans Isaïe, 
xxn, 5. — IbiL, 18. D'après A. comme d'après I. E., les mots 
« Edom sera conquis » s'appliquent à la conquête d'Edom par 
David. 

En dehors du livre des Nombres, on trouve encore d'autres pas- 
sages où notre auteur a puisé dans le commentaire d'Ibn Ezra. Ainsi, 
Genèse, ir, 3. A. dit : mmb na ûïia mpïTO miû*b ; I. E. dit aussi : 
dnittl mtDyb na ana fna©. Pour Genèse, vu, 18, A. dit : ibsao û^ïl 
d^rî ^b b* nabm na-rirt iwoa an yn«a ; I. E. dit : iwdïi a^an ian 
îwnrt. — Ibid., xvi, 12. I. E. explique ni» fins par a^ian ya tobH ; 
A. dit aussi : "nasn èWttcj anaa na-jfta aim Nnsa iaTaa bna i-nrro. 
Je ferai encore remarquer, à titre de curiosité, qu'une explication 
rejetée avec dédain par Ibn Ezra est considérée comme très accep- 
table par A., qui, en suivant le Lékah Tob, ne trouve pas étrange de 
faire dériver le mot mbyfc d'Exode, xx, 26, du verbe b*J3 f « accom- 
plir une profanation ». 

Tous ces exemples prouvent avec évidence que notre auteur a uti- 
lisé le commentaire d'Ibn Ezra ; il n'y a donc pas lieu de s'étonner 
qu'il ait également mis à profit les œuvres d'autres exégètes consi- 
dérables. Ainsi, à mon avis, A., en expliquant le nom de ltt5* (Ge- 
nèse, xxv, 25) par les mots : bina ^Vû b^a ÏTOJMID, s'est rappelé l'ex- 
plication de Samuel ben Méïr (daran), qui dit : nEWi "niD* û^tn 
n^Œ b^a îTfflD. De même, quand A., à propos du passage de Gen., 
xiii, 10, « comme le jardin de Dieu, comme le pays d'Egypte », dit : 
abi an ^na a^n^tti )iy p "o ^d» mm in baa ynaa n?o!s abn 
s aiw dm» nptû*n nban nnsn \n isba ibe abi bû ab an^by kw, on 

• M. Buber met : l^i . 

2 Peut-être faut-il lire ainsi ces derniers mots : Ip^T ib^ nn^n * l tt NbN 

na-na^n dm». 



BIBLIOGRAPHIE 305 

ne peut pas méconnaître, dans cette explication, l'influence du com- 
mentaire de Nahmanide, où on lit : IttîJV "lEfifâlB 'n 133 ïlttjy;j!l "P* 75 
mpwm m nafittia û"ns» ynsa Rima "p-Di pn n« mp»iib •p?» net 
^pbana. Enfin, Gen., xv, 40, A. dit : maanphtD ^b ■pna ûniN 1na"H 
in» yottîi a^rù ptt nna &*b -nos?! nan dTirûb dms tprraa rn 
b^in" 1 Nb TD333. Nahmanide voit également, dans ce verset, une 
allusion aux prescriptions relatives aux sacrifices. 

Le fait d'avoir utilisé le commentaire de Nahmanide prouve que 
notre auteur vivait au plus tôt vers la fin du xm c siècle. Mais il a 
également mis à contribution un autre ouvrage, le Paanéah Raz<z, 
compilation exégético-midraschique sur le Pentateuque , d'Isaac 
Haliévi ben Juda l , composé à la fin du xiii c siècle, et dont notre 
auteur ne s'est vraisemblablement servi qu'au siècle suivant. Dans 
la préface, M. Buber ne fait pas remarquer que notre auteur a puisé 
dans le Paanéah, mais il mentionne, dans des notes, les passages 
empruntés à cet ouvrage (II, p. 75 et suiv.). On peut donc conclure de 
ces divers faits que notre Midrasch ne remonte pas au-delà du 
xiv° siècle, et il date au plus tard du milieu du xvi siècle, époque à 
laquelle a été copié le ms., comme l'a prouvé M. Buber. On ne peut 
pas indiquer une date plus précise 1 , mais pour un ouvrage de ce 
genre, c'est une précision suffisante. J'ai insisté un peu longuement 
sur ce point, car l'éditeur, avant d'avoir examiné assez attentive- 
ment le manuscrit, a supposé (introduction, p. vi) qu'il avait mis la 
main sur l'ouvrage perdu de R. Mosché Darschan, de Narbonne (pre- 
mière moitié du xi° siècle), parce que les passages de cet ouvrage 
mentionnés dans le commentaire de Raschi se trouvent en grande 
partie dans ce ms. Il n'a renoncé à son hypothèse qu'après s'être 
rendu compte que notre auteur avait tout bonnement pris dans 
Raschi les passages de Mosché Darschan ainsi que beaucoup d'autres 
explications, mais, à la fin, il incline de nouveau vers cette supposi- 
tion et il laisse « aux lecteurs attentifs le soin de décider si ce Mi- 
drasch peut être attribué à Mosché Darschan ou non » (p. vu) : baai 
£p™r: omb iû-i &a tobuji dî-hd û"Wj3jn û-wnpb BBtttttt mm ïtt 
ab "in pmïi !"JM 'nb ïiTï"ï. Les lecteurs, grâce aux éléments qu'il 
leur fournit lui-même, n'hésiteront certes pas à se prononcer contre 
l'hypothèse qui a ses préférences, car il prouve clairement dans ses 
notes que notre auteur a puisé abondamment dans Raschi et dans le 
Lékah Tob. Mais, malgré ces preuves, M. B. ne semble pas croire que 
notre Midrasch doive quelque chose aux œuvres de Raschi et de 
Tobia ben Eliézer, car il s'exprime de façon à faire supposer qu'ils 
ont tous puisé à une ancienne source commune (voir, par exemple, 
I, 69, note 25; 72, note 52; ibid. t note 3; II, 21, note 1 ; 38, note 18). 

1 Voir Zunz. Zur Geschichte und Literatur, p. 92. 

2 Pourtant, comme, d'après une supposition que je fais plus loin, l'auteur a vécu 
avant la chute de l'empire byzantin, on peut admettre que son ouvrage n'est pas 
postérieur au milieu du xv e siècle. 

T. XXVII, n° 54. 20 



3Ôtf REVUE DES ETUDES JUIVES 

Nous avons montré plus haut que, sur ce point, il n'y a pas à hésiter 
et que ce Midrasch ne peut pas être antérieur au xiv° siècle. 

Dans quel pays demeurait notre auteur? Nous trouvons dans son 
ouvrage un seul passage qui puisse jeter quelque lumière sur ce 
point. Il explique ainsi les paroles de Jacob, Gen., xxxi, 40 : a Que 
j'aie gardé les troupeaux l'été ou les jours obscurcis par les nuages 
et ressemblant à la nuit », et il ajoute qu'il se présente parfois des 
jours couverts, comme on le voit dans Yoma, 28 à (rpri "Jj-iJE û"P), et 
que ces jours s'appellent pWlptD. C'est le mot grec cxoxeivdç, « obs- 
cur », comme le dit M. Buber avec raison. En se servant d'un mot 
grec pour expliquer un terme hébreu, notre auteur prouve qu'il est 
Grec et qu'il a écrit pour des Juifs parlant le grec. Notre supposition 
paraît encore confirmée par ce fait qu'il cite avec une satisfaction 
évidente les passages où l'ancien Midrasch explique un mot hébreu 
par un mot grec. Ainsi, Genèse, xxxv, 8 {Qm. Rabba, ch. 8 et 81, 
cf. Die Agada derpalestin. Amorâer, I, 68) : 13T *piab 1*ibtt (àXXov) ; Gen., 
xlix, 5 [Gen. Rabba, ch. 99) : 1*005 DWrp p *p "W *piZ3b Drrn-DTo 
îTO'â ({xd^aipa); Nombres, xx, 10 (Bemidbar rabba, l. c. ; Pesikla, éd. 
Buber, 4 48*): Nim ï-mtt nrj-nab cp- -onba û-*n*ip jd« ûm^n 
*0f> "piïJba ((icopdç). La remarque : ■O'p ï"npba N*1f7*l, que notre auteur 
ajoute, prouve qu'il savait le grec. Notre compilateur ne montre 
pourtant pas de prédilection pour les termes grecs, il s'efforce, au 
contraire, à la manière des compilations midraschiques récentes, de 
rendre par des expressions hébraïques courantes les mots grecs 
qu'il rencontre dans les anciennes sources. Je n'ai trouvé qu'un seul 
passage où il ait employé un mot grec à côté du terme hébreu cor- 
respondant. Au commencement de la section "^ott (II, 4 63), dans une 
paraphrase du Ps. xxv, 4 4, il dit : tfba ■pTrjO'm i^ia nbi Nb !"ï"a*pïi 
T>îni ûrnp b&n-cb. Ici Tn*>raD:a (juKmrîpiov) n'est que la traduction 
grecque de TTiO. Du reste, cette paraphrase n'est pas de notre au- 
teur même, chose que n'a pas remarquée M. Buber, il l'a empruntée 
au Tanhouma section NT1, au commencement, sur Genèse, xvin, 
47 (cf. Pesihla rabbati, ch. v, commencement, 4 4 b, éd. Friedmann), 
où l'on dit, à la suite d'une assertion remarquable de Juda ben 
Schalom sur la Mischna : û-^isb Nba ib'ïï! }*n**OD*g 10M2 fi"a*j?!*i f\xi 
VfiOT'b '!"l 1*1 D TflWû (parmi les traducteurs grecs, c'est Théodotion 
qui a rendu, dans le psaume précité, le mot ^10 par jAurniptov). 

Notre auteur ne nous fait pas seulement connaître la langue de son 
pays, il indique aussi, par allusion, la situation des Juifs de cette 
contrée. Quand Rébecca partit, sa famille la bénit en disant (Genèse, 
xxiv, 60) : « Puisse ta postérité conquérir la porte de ses ennemis ! », 
et notre auteur dit (I, 60) : btû ftSTÊWTO [i. an] rr*-» naé Db^aan orra 
û'WNn &ÔN bfima**<, « leur propre bouche a causé leur chute, car les 
ennemis d'Israël, ce sont les Araméens *. » Et il ajoute : nnNia ûiaa 

1 Cf. I, 51, sur Genèse, xxi, 5 : ■— )72&WO Nnarû S*-*!» y*n S?1 Na*JD*J *jab 

ïipan dn ï-o-iaEi \ix& *pbbptt iKXTaa ï-jpan n» -lana-n. 



PIBLIOGRAPHIE 307 

û"p ban Niaitt, « nous en faisons l'expérience tous les jours ». Or 
dans la littérature talmudico-midraschique "WN, '•NEnN signifie 
« païen, non-juif », plus spécialement « romain ». Le mot û'Wtfrj 
peut donc désigner ici également la nation et l'Eglise dominantes, et, 
sous la plume d'un Juif grec, l'empire romain oriental ou grec. 
C'est probablement à cet empire que s'adresse la malédiction profé- 
rée par notre auteur (I, 88) à propos de l'explication qu'il donne du 
nom de bana» (Gen., xxxvi, 43) : tabi^n \a ùipWi ta^n "^n 1T. Mais, 
comme dans Genèse, xxiv, 60, il s'agit de vrais Araméens descen- 
dant de Bathuel et de Laban, les tnE-ifi* de notre auteur sont peut- 
être les Syriens proprement dits, habitants de la Syrie, et il en ré- 
sulterait que l'auteur vivait en Syrie, dans une communauté juive 
parlant le grec. Cette hypothèse est, en partie, confirmée par cette 
circonstance que l'unique ms. connu de son ouvrage vient d'Alep (en 
hébreu ttïflac tria). Du reste, on voit par un autre passage que notre 
auteur habitait un pays musulman. A propos du mot boa (Gen., 
xxv, 18), il dit (I, 61) : ampa "inb^D"» û^rr, « Que Dieu le (Ismaël, 
l'islamisme) fasse tomber bientôt! » On reconnaît aussi l'influence 
de la civilisation arabe dans l'emploi d'un mot chez notre au- 
teur. Nombres, xur, 23, indiquant le poids de la grappe de raisin 
rapportée par les explorateurs, il dit (II, 107) : ^"Om ^?pwn 
teva-^n m«73 j.msn D*sbN nizj»n wn nbatq tPÎMHM wàtinp traa? 
n^b^n (c'est-à-dire 5,440 livres), ban est le nom de poids arabe 
bien connu, dérivant du grec ^t-upa et qui a également passé 1 dans 
l'hébreu *. 

Il y a un trait de caractère chez notre anonyme qui prouve 
également qu'il habitait un pays oriental. C'est son opinion sur les 
femmes. A propos d'Exode, xxxv, 25, il cite la maxime connue 
du tannaïte Eliézer ben Hyrkanos {Yoma, 66 #; Jer. Sota, 19 a) 
que « la sagesse (l'instruction) pour la femme doit être limitée 
à sa quenouille », 'fbsaî ï^tb« inffiNb î-r^n "pNO "pabb,, et il 
ajoute sa propre réflexion : D^n ttnp nb^bm on nrttf ima bai« 
nn. Il est possible, pourtant, que ce dédain marqué pour l'in- 
telligence de la femme soit un sentiment personnel à l'auteur, 
mais l'influence des idées orientales se manifeste plus claire- 
ment dans un autre passage. Pour expliquer le verset de Gen., 
in, 16, « lui (le mari) te dominera », il dit (I, 9) fniîap &1TO 
D1N "*M ÛJ> nann tfbu:, « le mari peut défendre à sa femme de parler 
avec les gens ». Ce qu'il dit (I, 4) à propos de Gen., I, 28 : *93p "P.îy 
^j-nb Niin NbttJ iniBN n«, peut être considéré comme une imitation 
du Midrasch Rabba, ch. vin, fin, mais il ajoute, de son propre crû : 
rp*TW m hy nn^n fcVan. Ce n'est pas là une réflexion isolée, comme 
le croit M. Buber, mais une explication se rattachant à ce qui pré- 

1 Plus loin, j'indiquerai un autre mot arabe se trouvant dans notre Midrasch. 

' Voir Zunz, Zur Geschichte und Literatur, 549 et suiv. L'extrait d'Abou-1-Walid 
cité par Zunz d'après Estori Farhi se trouve dans le dictionnaire, éd. Neubauer, 
col. 330, 1. 26. 



308 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

cède ; après avoir dit que le mari peut défendre à sa femme de sortir, 
il ajoute qu'elle sera ainsi empêchée de transgresser la loi juive re- 
lative à la réserve que doit garder la femme. Il faut, en effet, en- 
tendre ici les mots Wiî"p m dans le sens que lui donne la Mischna 
de Ketoubot, vu, 6 (72 a) : :>nD î-iiB&m ïiaST riTlïT* n*7 WP81 
etn bs û? nn^itti pwa s-Trm 

Après avoir fait connaître par des preuves qui me paraissent 
assez convaincantes le pays et l'époque où notre Midrasch a été 
composé, je veux dire quelques mots du fond de l'ouvrage. On a 
déjà pu voir par ce que j'en ai dit que c'est surtout une compila- 
tion dont les éléments sont empruntés, en partie, à la littérature 
talmudique et midraschique et, en partie, à des livres d'exégèse, 
principalement aux commentaires de Raschi et de Tobia ben Elié- 
zer. Ce n'est que pour la Genèse et l'Exode que notre Midrasch a la 
forme d'un commentaire, expliquant le texte verset par verset ; pour 
les trois derniers livres du Pentateuque, le texte n'est plus régu- 
lièrement commenté, mais c'est souvent une suite de longs déve- 
loppements aggadiques empruntés à la littérature midraschique 
qui se rattachent d'une façon plus ou moins directe au texte des 
sections hebdomadaires. Je dois signaler une particularité, c'est que 
les deux dernières péricopes des Nombres ("\yott, ma») et les deux 
premières du Deutéronome flinnfin , D"nm) sont précédées, dans 
notre Midrasch, d'une introduction comprenant de longs dévelop- 
pements aggadiques relatifs aux Haftarot qui se rattachent à ces 
péricopes : lïïrm Opm) fDi«, ^31, 1*53© . Ce sont là les quatre pre- 
mières des douze péricopes de la saison d'été, et notre auteur n'a 
pas voulu laisser échapper l'occasion d'exposer dans son ouvrage, 
destiné à l'édification des fidèles, des sujets midraschiques édifiants 
qui se rapportent à ces quatre péricopes. Aussi, comme il poursui- 
vait un but d'édification, il ne s'occupe que très peu de Halakha 
dans son Midrasch l . 

Dans son introduction, M. Buber énumère les travaux midraschi- 
ques que notre auteur a utilisés, à côté du Talmud babylonien, pour 
sa compilation, et il se donne la peine d'indiquer, dans les notes, la 
source des divers emprunts qu'il a faits à ces ouvrages. On com- 
prend que l'éditeur n'ait pas pu indiquer chaque fois cette source, 
cela ne me serait pas plus possible qu'à lui. Pourtant, je peux com- 
bler certaines lacunes. Ainsi, pour Gen., ht, 8 (I, 8), voir Berèschit 
rabba, ch. 49, § 8 (édition de Vilna) ; Pesikla rab., ch. 40 (édition 
Friedmann, 167 a\ — Gen., xix, 8 (I, 44), voir Ber. r., ch. 50, § 6 ; 
Tanhouma, éd. Buber, fcrm, 22. — Exode, iv, 11 (I, 4 31), voir Mekhilta 
sur Exode, xvnr, 4 (éd. Friedmann, 58 a) ; Jer., Berakàot, 13; 

1 On trouve, par exemple, de la Halakha dans les chap. xix et xxx des Nombres, 
A propos d'Exode, xm, 18, l'auteur cite un texte biblique à l'appui d'un détail du 
cérémonial de la soirée de Pâque. dont j'ignore la raison d'être ; il dit (l, 143) : 3D* 1 ! 

\n nos nnortb lao^i. trsbtt ^n» î-n^otta "p^oni» û3>n n« tpnba 

ï-mnn. Au lieu de U^bl2 ^3373, il faut lire 13333. 



BIBLIOGRAPHIE 309 

Schirr. sur vu, 5. — Exode, xiv, 30 (I, 146), voir Pesahim, 118 b, 
en haut. — Exode, xxin, 5 (I, 161), voir Tanhouma, éd. Buber, 
D^DM au commencement; Midrasch Tehillim, Ps., xcrx, 4. — 
Nombres, xxn, 7 (II, 130), voir Baba Batra, 7Sb. — II, 164, en 
bas : ^-rtïi S? 3WC3 ipîb rra-n nmrt P-rttb m nïïN ; voir À'o- 
M<?£ r. sur i, 14 : niznsn 3OT ÏTÏT2 fptb torto 13 ndn "an "Î53N 
dW7. La parabole d'Hercule à l'entrée des deux chemins est de- 
venue ici une simple comparaison (voir Sachs, Beitrœge zur Sprach- 
und AUerthumsforschung, I, 53), qui, dans Kohélet r., est appliquée 
à Salomon et que notre auteur, peut-être à l'exemple d'un plus an- 
cien Midrasch, met dans la bouche de Moïse, quand il laisse le choix 
à son peuple entre le chemin de la vie et le chemin de la mort (Deu- 
tér., xxx, 19). 

Parmi les aggadot mentionnées dans notre Midrasch et dont la 
source n'est pas indiquée , plusieurs méritent d'être relevées ; elles 
proviennent, en partie, d'ouvrages inconnus et présentent, par con- 
séquent, un double intérêt. Gomme M. Buber ne les a pas signalées 
dans son introduction, il me paraît utile d'en dresser une liste pour 
provoquer éventuellement des éclaircissements sur ces aggadot. Je 
donnerai également dans ma liste celles qui me paraissent connues, 
mais dont je ne puis pas indiquer actuellement la source. 

Genèse, v, 24 (I, 14). « Hénoch marchait avec les anges (û-'ïibNri) », 
il resta avec eux pendant trois siècles et apprit d'eux la manière de 
calculer le calendrier, l'astronomie et beaucoup d'autres sciences ! . — 
Ibid., vi, 6 (I, 16). Explications de lettres et de nombres à propos du 
mot iab. — Ibid., vin, 11 (I, 19). Long parallèle entre la colombe de 
Noé et Israël. — Ibid., xi, 10 (I, 25). Allégorie au sujet de la généalo- 
gie de Sem 2 . — Ibid., 32 (ibid.). Raison pour laquelle la Bible n'indi- 
que pas la mort des descendants de Sem (nwn) à l'exception de celle 
de Térah, comme elle l'a fait pour les descendants d'Adam jusqu'à 
Noé (Genèse, v). — Ibid., xxn, 5 (I, 51). r»tt W> «bi n^mn; rmo* 
lN33n3 3 , « dix personnes ont prophétisé sans savoir ce qu'elles ont 
prophétisé », savoir, Abraham (Gen., xxn, 5), Jacob (xliti, 14), La- 
ban (xxiv, 60) 4 , les frères de Joseph (xlii, 12), Joseph (xlv, 20), 
Pharaon (Exode, i, 10), Job (Job, n, 6), les Israélites sur les bords 
de la mer Rouge (Exode, xv, 17), Guéhazi (II Rois, v, 20), Hanna 
(ISam., i, 28) 5 . — Ibid., xxvi, 34 (I, 66). Application de Proverbes, 

1 Cf. le Livre d'Hénoch; le Livre des Jubilés, ch. 4, v. 17 etsuiv.; Jeivish Quar- 
terly Review, VI, 193 ; voir J"13 "130 dans le Bcth Hamidrasch de Jellinek, III, 158. 

* Les passages qui y sont rattachés et qui se rapportent à Psaumes, lxxxix, 
21, à Néhémie, vm, 9, et à Geuèse, vi, 8, sont empruntés au Berèschit rabba, 
ch. 29, § 3. 

3 Cf. Sofa, 12* : Ï-TKMPE Ï7!2 ÏI^TI^ WNI î-TNIMnE (il s'agit de la fille 
de Pharaon, Exode, n, 9). 

* Voir plus haut, p. 306. 

5 Plusieurs membres de ce groupe sont mentionnés dans des ouvrages connus. 
Ainsi, Exode, xv, 17, voir Mekhilta, s. I. (43 b) : ft» W> tfbl nY3N IfcOarû 
■"ItfDjnj ; Genèse, xxn, 5, voir Berèschit rabba, ch. 56, Tanhouma, éd. Buber 



310 REVUE DES ETUDES JUIVES 

xxx, 19, aux empires; « l'aigle dans le ciel » désigne Nabuchodo- 
nozor (Isaïe, xiv, 14) ; « le serpent sur le rocher » est Cyrus, qui fit 
reconstruire le sanctuaire où réside la majesté de Dieu (c'est-à-dire 
le rocher, Deutér., xxxn, 18) ; « le navire sur l'Océan » est Alexandre 
de Macédoine, qui, pareil au vaisseau sur la mer traversa la terre et 
s'empara de tous les points où il passa ; « l'homme avec la jeune 
femme » est Esaù, l'habile chasseur (Gen., xxv, 27 '). — Jbid., xxvm, 
13 (I, 74). Les étoiles, le sable au bord de la mer, la poussière de la 
terre sont l'image d'Israëi. — Jbid., xxxv, 5 (I, 86). Dieu fendit la 
terre, et des colonnes de feu s'élevèrent entre le camp de Jacob et 
celui des Cananéens, de sorte que ceux-ci durent renoncer à pour- 
suivre les fils du patriarche. — Jbid., xli, 1. Enumération d'une 
longue série de prières exaucées après un temps plus ou moins 
long et mentionnées dans un ordre où les prières les plus vite exau- 
cées occupent les derniers rangs; au commencement, il y a : fïbsn vn 
Î151B ïiNttb rPWp (Abraham, Gen., xxi, 5), et à la fin, abtt rsbsn Em 
rP3*3ïû 12 mttiN ^12 N2n (Moïse, Exode, xiv, 15). — Jbid., xlix, 14. 
Ruben trouva des mandragores, mais ne savait pas ce que c'était; 
il attacha alors un àne à cette plante et s'éloigna. En voulant s'en- 
fuir, l'âne arracha les mandragores avec leurs racines, qui, selon 
leur habitude, firent entendre un grand cri. A son retour, Ruben 
trouva l'âne mort, mais en même temps il trouva les racines des 
mandragores, qu'il rapporta à sa mère (Gen. xxx, 14). Donc, c'est 
l'âne qui fut la cause indirecte de la naissance d'Issachar (mttn 
D1J »). — Exode, 11, 19 (I, 126). Moïse près du puits (b"T IS^^n riMS 
*)&an id by ta n2? ïY'2 mettra ^21 bs). — ■ vi, 3 (I, 435). Le nom de 
Dieu "»ltt) signale la délivrance du péril et le nom 'H la punition 
de l'ennemi. — xv, 1 (I, 146). Diverses interprétations de TN. — 
xv, 18 (I, 147). Les mots de ce verset ont été récités par les anges. — 
xx, 12 (I, 153). ûôn 2K TnM ttom ûnm 't. — xxvn, 1 (I, 170). 
Sur la signification du tabernacle et de ses ustensiles. — Nom- 
bres, 11, 2 (II, 71). Les quatre drapeaux portaient des inscriptions 
composées avec les lettres combinées des noms des trois patriarches : 
le drapeau de Juda avait pour inscription "^N, celui de Ruben, 3>£2, 
celui d'Ephraïm, prn, celui de Dan, aptt * ; la lettre n de Dtr"DK se 

(1, 113), 1TÛ3 "PS, « il a prédit le bien à son insu >, l'opposé de la citation p. 306 
ûb^TD^Ïl Dï""PD. II Rois, v, 20, voir Tanhouma sur 3H1}£73, commencement; 
1 Sam., 1, 20, voir Midrasch Samuel, ch. 3 : tfnpn m") Ï13 ï"ï£:2ÊD n^ra HniiO. 
1 Ces mots sont suivis d'autres sentences relatives à la méchanceté d'Esaiï, sans 
qu'on puisse se rendre compte comment le verset rpûb^Q "1133 "pi s'applique 
à lui. 

8 Berèschit rabba, ch. 99, donne aussi à &"]} le sens de DIX mais ne raconte 

V V _ T 

pas cette histoire singulière. 

3 Les quatre inscriptions doivent donner le sens suivant : « Pour moi ("^ = 
TlTlI&O, éloignez-vous (pm) de l'idolâtrie et de la cupidité (JP2£2) et écrasez les 
idoles avec le marteau (DpW). » Cette dernière inscription rappelle le nom de Mac- 
chabée. 



BIBLIOGRAPHIE 311 

trouvait au-dessus de l'arche d'alliance. — xxx, 11 (II, 157). Jérémie 
fut lapidé par les Israélites en Egypte, mais les Egyptiens lui don- 
nèrent la sépulture parce qu'il les avait délivrés, par ses prières, des 
crocodiles *. Plus tard, le roi Alexandre fit transporter ses cendres 
à Alexandrie. Les Israélites ne tuèrent pas seulement ce prophète, 
ils mirent également d'autres personnes à mort, entre autres Hour 2 , 
Schemaya, tué par le roi Basa, Ahiya de Silo, par le roi Àbiya, 
Zacharie, fils de Joyada, par le roi Joas, Isaïe, par le roiManassé. — 
Ibid. (il, 160). ûiptt bo irnmbéa 13ÔT32E sn mabtt, « trois ont re- 
fusé la mission dont Dieu les avait chargés », Moïse (Exode, iv, 13), 
Jérémie (Jérémie, i, 6) et Jona (Jona, i, 3). — Ibid. Parallèle entre 
Moïse et Jérémie. 

Notre auteur ne nomme qu'exceptionnellement les ouvrages dont 
il cite des extraits. Il nomme plusieurs traités du Talmud (p^ona 
ttûnoa, I, 123; manaa p^o-i*, 1, 77; san nn» )niwo '»a, 1, 157 ; 

N72V '»a Vernis, I, 90), une fois, il nomme le Sifrè (anna "HDpa, II, 
96), une fois Beréschit rabba, (han mttïaoaa). Il cite une baraïta du 
Talmud de Babylone, dans les termes suivants : n^attîtû aott lî 
JTttHaa (II, 111) 3 . Mais le plus souvent il rapporte des traditions 
sans indiquer, dans la plupart des cas, qu'elles émanent de nos an- 
ciens sages (b"T Ivrôsn, b"T irmai) ; ce sont, en grande partie, des 
extraits du Talmud de Babylone, parfois aussi de la Pesikta (II, 164) 
et du Pirké di R. Eliézer (voir sur Gen., xxx, 3). Il est intéressant de 
voir comment il oppose une fois (II, 128 suiv.) l'opinion des docteurs 
de la Palestine à ceux de Babylone : y-)N biD paTi ... a^tzns» pal 
D^ttnsE bfllW; L'explication des docteurs babyloniens sur Nombres, 
xxi, 14, désignés simplement sous le nom de pan *, se trouve dans 
BeraAkot, 54 b , celle des palestiniens, d'après M. Buber, dans Tan- 
houma, npnn, s. I. 

Dans les citations qu'il fait de la littérature aggadique, notre 
auteur en prend un peu à son aise ; on voit qu'il cherche à rendre 
ces aggadot aussi claires que possible. Aussi, tout en cilant parfois 
littéralement une partie de ces textes talmudiques et midraschiques, 
n'hésite-t-il pas, quand il le croit nécessaire, à les abréger ou à 
y ajouter des explications personnelles , ou à combiner plusieurs 
textes entre eux ou même à en modifier certaines expressions. Il est 
inutile d'en citer des exemples. Notre auteur en agit de même à l'é- 
gard des œuvres des deux autorités exégétiques qu'il a mises le plus 
souvent à contribution, Raschi et Tobia ben Eliézer. Très souvent, 

1 oib^a y»ss) ta^n yippn Bjjrçj b? bbsnTO ims û^as-nat rîrna rszti 

ta^-lllfaa ÛVmîl "PÏT). Les mots Û^n 127311™ n'ont pas de sens, il faut cer- 
tainement lire D^TlO^nîf, pluriel de l'arabe nNOfàn (cf. Saadia sur Ps., 78, 45, 
et Ibn Ezra sur Exode, 8, 2). 

* Voir Sanhédrin, la; Vayyikra rabba, ch. 10; Léhàh Tob sur Exode, xxxn, 
et 25- 

3 Cf. mon ouvrage Leben und Werke des Abulwalîd, p. 71, note 9. 

* Peut-être aussi faut-il ajouter après pa*l les mots baa yiN btû. 



312 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

il les cite littéralement, mais fréquemment il les modifie avec une 
grande liberté. Ainsi, pour nous en tenir à ce seul exemple, prenons 
l'explication complète du mot mb*33 (Exode, xx, 26). dont nous 
avous parlé plus haut (p. 304) Tobia ben Eliézer dit simplement (II, 
U2, éd. Buber) : TO:?ttJ "psa mb^?3a ^mTïï bs> nnbjjoa rsbrn «b 
(II Ghron., xx, 4 8) nbyj2 "O iDnp7:3- p Ni: l73N:ia ni-pn*. Notre au- 
teur ne s'approprie que le fond de l'explication, et, au lieu de la cita- 
tion si juste des Chroniques, il donne un autre exemple bien moins 
probant : aaiba snto -p^a awa nttiba rnbv» ab« mb*a ■npn bx 
nno^an Nbi vhy ^rrm rib^n ab iriby n* inan "ia ï-ib^ttu: b27j 
^afimDi ba b^ ^rrn* Hbsn inbnpN t*<b ia a*npnb ^riaT72 bsà 
ï-ihiy iwyn 'pis ïa-ipii baprv Kb aaNO vntti na»b ta^iT^n 
Yi?a?a. Il ajoute encore la remarque qu'ici nb^n a le même sens 
que D^an, et il cite le ïihy de Prov., xxvj, 9, où il s'agit de l'épine 
qui enire dans la main de l'homme ivre. 

Notre auteur ne fait, en général, aucune remarque grammaticale, 
différant en cela de Raschi et de Tobia ben Eliézer 1 . C'est que, 
comme nous l'avons dit, &on ouvrage poursuit un but d'édification. 
Par contre, on trouve souvent chez lui des explications lexicogra- 
phiques, et il s'efforce de donner i'étymologie des noms propres. Ces 
étymologies sont le plus souvent empruntées à d'autres auteurs, 
mais on en rencontre également dont on ne peut pas indiquer la 
source et qui lui sont peut-être personnelles. Voici quelques 
exemples : Gen., iv, 21 (I, 13) : niïti Wû hy bar i7a\T) tnpî rs?:b 
(Job, xxi, 32) ba-p rom*b. — iv, 26 (l, 14) du: by îana» (Jér., xv, 18) 
iwa» toei. — v, 18 [ib.) : D^aNb^rs nn^ "p»iatt tt tott anpî nttbi 
r-n-nan û^»b» Tm -Q^ian ]w. — v, 25 (I, 15) : nttitf >npa rrabi 
ibtt tpori bj> siro ©Tis^n DO ^a nblûiriM (de nbp, arme). — xi, 
28- (I, 25): ïtit rma? "Haï* b^ n"aprs ora mnirro mn. — xxx, 2 
(I, 77) : nj-p Nbi nmb n;ïïn nbnan» iwma inbria "p*a rsnba 
p^nb 8 . — Nombres, xxvi, 42 (II, 152) : &mœ ta va in r-OpS ï-lttbl 
}îa ^aa rrî-n îsiaa nnïï ïtîto. — Deut., n, 20 (II, 178) : taWfcT 
aa^ina ^273 ■pmaan?: "jawa rrn am« îiNTin ba nTaiba. — xiv, 18 
(II, 192). Il fait dériver le nom d'oiseau tjba* de îTjb:» et Z\iy : 'û'WD 
n^b^a NbN N2T. Citons encore I'étymologie du verbe ïnïi, être 
enceinte (sur Gen., xxix, 24, dans I, 76) : iTttKrroa nn I7:a nnm nrt73 
nna dn-o nnai3>73. 

On trouve également dans notre Midrasch de nombreuses inter- 
prétations faites d'après les lettres d'un mot ou les chiffres représen- 
tés par ces lettres ; beaucoup sont empruntées à d'autres ouvrages, 
mais il y en a qui paraissent être personnelles à l'auteur. Ainsi, 
Gen., xliv, 16 (I, 102) : Û^p^iT d^p3 'pp'naia "plûba plûïtt TV3 

1 La seule observation quelque peu grammaticale que j'aie trouvée (I, 163, sur 
Exode, xxiii, 22) est empruntée à Tobia ben Eliézer. 

9 C'est par une métathèse analogue qu'il explique le mot nifcnn, Exode, xx, 13 

(i, 153;, : [o-wa] ymn ab 173a inasr:. 



BIBLIOGRAPHIE 313 

ÉPTDVïp (û^T =0 û-O"!^ û'iinu. ~ Exode, n, 5 (I, 124) : "n^D 
(Exode, iiï, 1) nyn (ib., 3) T33\ (Nombres, xn, 7) 1?3N3.— xxi, 1 (I, 14) 
vwn ira^n ûna m^s im^ta trmE d^ifi iip w -nL3i3 d^aDiuaïi '. 
— xx, 2 (I, 152). Le premier mot du Décalogue C^DN) l'ait allusion au 
Dieu Uu (N), aux soixante-dix p3) nations du monde et aux dix (■>) 
commandements. — xxm, 25(1, 164). fibntt indique les 83 espèces de 
maladies incurables. 

Notre Midrasch ne signale aucune particularité massorétique du 
texte biblique. Il me paraît pourtant intéressant de faire remarquer 
qu'il en appelle aux copies correctes du Pentateuque pour affirmer 
que le verset 17 d'Exode, xx, contient deux commandements (I, 153) : 
■nn *]yi rflBN inwnn ab nnN mm *j&o "nîi "p" 1 ma Ti^nn ab 
D^bDi?2 un û^vran û"nBOm iriN -nm 1N3. Cette division, adop- 
tée, comme on sait, par l'Eglise catholique romaine et par les luthé- 
riens, et d'après laquelle le premier et le deuxième commandements 
du Décalogue n'en forment qu'un seul et le dixième en contient deux, 
avait aussi des partisans juifs (voir S. Norzi, ">U5 nrTJE, s. /.) ; mais il 
est étonnant que, sans autre explication, notre auteur se déclare 
contre l'opinion généralement admise chez les Juifs. Notre auteur 
émet encore une autre assertion qui parait étrange; il dit, en effet, 
à propos de Gen., xvm, 5 : fcmanam \n ina ï"ït TVD3>n nriN 
•najn ^ina in tD^nb "mon ^am tzN pjHT lit* "pa i-mnnia 
(I, 40). M. Buber cite le passage où Issi ben Juda énumère cinq ver- 
sets du Pentateuque où se trouve un mot au sujet duquel il y a 
doute s'il faut le rattacher à ce qui précède ou à ce qui suit 2 , et il 
fait simplement observer que le verset indiqué chez notre Anonyme 
(Gen., xvm, 5) ne se trouve pas dans cette énumération. M. Buber 
n'a pas fait attention que notre auteur a commis un quiproquo et 
qu'il a confondu une autre particularité massorétique avec celle des 
rrunsn, car nn« de Gen., xvm, 5, appartient, d'après l'agadiste R. 
Isaac (Nedarim, 37#), au groupe des d^nsno imany. Notre auteur 
aurait dû dire, en réalité : &ïï3n n&npiû nianpwrï \n ins î-jî 
û"nsno ir^y (voir Norzi, s. L), mais il se rappela la catégorie des 
nïyttïl et chercha à y faire entrer le verset précité. Je dois pourtant 
avouer que je ne m'explique pas ce qu'il entend par ÏWISÏ'T, « équi- 
voque », et comment il voit une équivoque dans ce verset. 

Nous avons dit plus haut qu'abstraction faite des nombreuses ex- 
plications empruntées à d'autres auteurs, notre commentaire contient 
beaucoup d'observations exégétiques qui peuvent être considérées 
comme conformes au peschat. Une seule fois il invoque explicitement 
cet ancien principe des amoraïm babyloniens que le texte ne perd 
jamais son sens littéral. En effet, à propos d'Exode, n, 4, où il donne 
l'interprétation aggadique d'après laquelle le verset s'applique à l'ins- 

1 Jacob ben Ascher (Û"mû2^ hyi) indique le même notankon, mais il le met 
au singulier : ï"m}£73 Ï^TH. 

* Voir Die Agada der Tannaiten, II, 375. 



314 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

piration prophétique et le mot astnm a le sens de I Sam., m, 10, il 
dit (i, 123) : "îaiiBB ^jb ww» y^tt l'N© i?M£D assrim a"-! 1 . 
t)ans deux autres endroits, il désigne l'explication du Targoum 
comme « sens littéral ». Ainsi, Exode, xm, 18 (I, 143) : nriN "m 
ma brsn ib* ittibs ■i*rjiîjin js^ytfftai irrtUJDS trraittm, et xvm, 
10 (I, 150) : i^aanntti rfi'b'n i7ûd sim tïttods irm ^nna ^rrç 
"Hm. Voir aussi à Gen., iv, 26 (I, 14) : brp xb iftï btnnïi bnin 
(Nombres, xxx, 3) bdrn Nb ifcnairià lîa*7. 

Je veux maintenant citer quelques exemples de l'exégèse person- 
nelle de notre auteur. Gen., v, I (I, H). Dieu créa l'homme à son 
image, c'est-à-dire il lui donna l'intelligence et la raison, une 
émanation de la sagesse divine, de sorte qu'il put donner un nom 
à chaque créature. — x, 8 ([, 23). Avant Nemrod personne ne 
mangeait de viande; Nemrod le premier alla à la chasse et mangea 
la chair des animaux qu'il tuait, c'est pourquoi il est dit : « Il com- 
mença à être un chasseur vaillant ». — xiv, 8 (I, 29). La bataille 
fut livrée dans la vallée de Siddim, parce que c'est là que demeu- 
raient les cinq rois. — xv, 1 (I, 32). De même que le bouclier 
protège contre les flèches et le glaive, de même je te protégerai 
contre quiconque te combattra. — xxiv, 22 (I, 58). La bague indi- 
quait les fiançailles, les deux bracelets d'une valeur de dix pièces 
d'or, c'est-à-dire de deux cent cinquante pièces d'argent (Baba Mecia, 
44 b), représentaient la dot légale (200 deniers d'argent) avec le supplé- 
ment 1 . — xxv, 32 (I, 64). Ésaù se dit que, tout en offrant des sacri- 
fices, grâce à son droit d'aînesse, et en se consacrant au culte de 
Dieu, il serait quand même obligé de mourir comme les autres 
hommes. A quoi lui servirait alors ce droit d'aînesse? — xxxiv,1 (I, 
86). Dina sortit pour faire admirer sa beauté, et elle fut amenée ainsi à 
pécher. — xltx, 10 (1. 111). "u> doit être rattaché à ce qui précède et a 
le même sens que *7* "H*. — Exode, xxm, 19 (1, 162). Les prémices des 
produits du sol offertes à Dieu doivent appartenir aux prêtres, mais 
elles doivent également exprimer cette idée que la terre avec son 
contenu appartient à Dieu. Ne t'enorgueillis pas en disant : ceci est 
à moi et cela est à moi l Tu n'es sur la terre qu'un étranger et un 
voyageur qui a un gîte pour y passer la nuit. — Nombres, xn, 7 
(II, 104). « Dans toute ma maison », c'est-à-dire dans la maison 
d'Israël, qu'il dirige en mon nom et envers laquelle il se montre 
fidèle, car il n'ajoute rien à mes paroles et n'en retranche rien*. 

1 Notre auteur a été probablement incité par les paroles du Lékah Tob à invoquer 
ce principe, car nous lisons dans cet ouvrage (II, 5 a) "pfcttU ''"D^NUÎ "pït! 31 

-m -a S^ianb Kin ïim rrasn «m» lamao "H^ nsé-p anpfl 

2 II entend 'pn'fà dans le sens de « bien équipés, munis de tout •, probable- 
ment sous l'influence de la première explication proposée par Ibn Ezra pour D^lBIEm » 

il 4it : prnsnat br> tarrb tz^io fin D-wbtt »"i. 

3 É pU5"l*Pp rm Nin 3Ï1T ÛTj. H est manifeste qu'on a été amené à donner 
cette explication par la traduction araméenne de ÙT3 (= JWDIp). 

4 Voir aussi sur Gen. 3» 12; 4, 13; 4, 16; 7, 2; 10, 10; 14, 13; 14, 24; 15, 1 



BIBLIOGRAPHIE 315 

On trouve aussi dans notre commentaire des exemples d'interpréta- 
tion allégorico-philosophique. Ainsi, pour Exode, xxn, 24 (I, 159), il 
dit : Le a pauvre» (dans Ps. xxxiv, 4 0), c'est l'âme ; « son oppresseur », 
c'est le corps. On a expliqué de la même façon, ajoute-t-il, le verset de 
Zacharie, ix, 9 : « le pauvre », c'est l'âme, c composée » (aDTi == 
nD-n») de «la matière» (TiEntt b* = nEinrr b*). Il dit aussi, dans 
ce passage, que, si on supprime dans imm le "i, qui représente les 
« quatre » éléments, la partie corporelle, il reste !Ti!"P, le nom de 
Dieu, Cf. son explication d'Exode, xxxm, 20 (I, 485) : ^NT «b te 

SigDalons encore, avant de terminer, les parties homilétiques de 
notre commentaire, qui répondent parfaitement au but poursuivi 
par l'auteur. Je n'en citerai que quelques exemples, qui montrent en 
même temps le style simple et clair de l'ouvrage. Gen., xli, 2 

(I, 96) : aàn fcibim tsibrai ï-nrtN ?aio lû^aî n?a m«n ï-r^^nn-i 
mù )n pmntt nàn tarifa. — Exode, xx, 24 (I, 153) : ■npri Sa 
ûmm^a b&nu^ û-nn *s ? (ntïfc tn =) NMlgi rDT» tfb» rwa rpTM 
mï7j ri23 iVfcO "Tfcias û^a ims bai p" rf'apfi -ib *\rrm m ban 
nbir niby ïibym 'rrb. — xxvn, 20 (1,472): mswan sbwoa sia ?»» 
i-rnn y<antt p rma rraa îm»» "pp^n» rrrin n^n n» n:a 
^3N tnba ^an ira Nim ^732» twaï-i tavirobn rtaa »ana 
h ,nr "narrai Tna-ii TiTab nann b"Ti innKW itta» rraan spOTO 
ûbnatt nnr ■^«briEn wala. — kévit., xvi^ 8 (il, 37): mai* ffiabi 
i* nsrrm mapn brrt nrrb watti bTKtsb t»*idïi ims ^pbw p 
■wa^a tsiiariia tnœpaE iq«ia *p7abb îôn nwnn np^nn ^nrro 
Hvttïi bçiaà i73Di ■$>* ^anœ^ imin* t**sna «ira ^nvwn r-rç 
p nbjnn t^bi r-nra»» c-<b -o h nxu:"« t^tbi m^nn ff)5priri 
imiNian S^sn c^nïi ^-na ujnpn &abïïn -bbiq ^b» rtnaj 

M. Buber a édité le texte de notre commentaire avec le même 
soin que les ouvrages précédents. En le divisant en paragraphes, en 
indiquant le commencement de chaque verset et en montrant où se 
trouvent les passages bibliques qui sont cités, il a rendu plus facile 
la lecture de cet ouvrage. 11 a rectifié, à la fin du deuxième volume, 
dans une longue liste, les erreurs typographiques, mais le texte 
contient encore un nombre assez considérable de fautes, dues en 
partie à l'auteur de l'unique ms. de notre commentaire. J'ai déjà 
eu l'occasion, dans le cours de mon article, de rectifier quelques- 
unes de ces fautes, j'en indique d'autres, d'après la page et la ligne, 
dans la liste suivante : 

I, 4, ligne 4. ïmiB , lire fintE. — 23, 7. TO*, 1. T»aa; ib., 1. 20. nttïJJtB 
tria, 1. pa tiiBJia (Sem-Malkicédék fut prêtre). — 24, 9. nm*a, ]. 
rnT rmaya (cf. p. 29, 1. \). — 29, 23. trsb» /ta na, L D^abtt 'nv. — 31, 

19, 1; 20, 13; 24, 47; 25, 25; 25, 33; 26, 22 ; 27, 4; 27, 14 ; 29, 6 ; 30,33; 3l, 
39; 32, 12; 48, 10; 49, 11; Exode, 6,9; 10, 1; 14,21; 18, 2; 18, 19; 19, 8; 23, 
23; Nombres, 14, 34; 14, 45; 17, 2; 18, 23. 
1 C'est ainsi que le comprend M. Buber. 



316 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

10. Après Itt&Wtt), ajoutera ,ai wiïT»). — 34, 12 da bas. Callinicus, 
1. Caligula. — 40, 14. trm, 1. û^n. —47, 16. Après *pb, manque 
vn» WWtt ou thn îronîi. — 51, dernière ligne du texte (■» 'N niTaiD), 
1. (s ,ï~î73 miufcna). — 64, avant-dernière ligne du texte. "niîNa, 1. 
-18123. — 66, 12. Après 1WM ajouter "in. — 67, 13. 5>DDtii, L îTOano. — 
80, 2:. Le texte est défectueux, il contient une allusion à Sabbat* 11 b : 
î-pns'm naiT Nbaa ïira^a "^73 ; "toi» a le sens de rrroiM (•= 
mnaiaT). Jacob dit : tara iz23aîb ^1720 toïmrtN sriaTa vp^n ^« 
î-ib^ban. — 81, 16. -mm Dr, 1. nw dn. — 94, 1. Dib^ bin72, 1. bna^a 
SlbTJ.— 116, 22. 'pruHnrttD, 1. "iViMïiffl. — 119, 6 du bas. Au commen- 
cement de la ligne, ajouter (i). — 123, 20. (*i '5 mM), 1. (n b&n»S3 

'1 'aï. — 126, 2. "pins, 1. "peat. — 127, 6. awa^b, 1. rrarab. — 128, 3. 
nnsni», 1. mn». — 131, 13. ïiabsa, 1. pabsa ; îé., 1. 15. nv 13N©, 

l. an-n ^Nia. — 163, 13. ^biD, 1. nbira. — /£., 1. 25. ar^an, 1. a-Éttri. 

— 165, notes, 1. 5. Après D-anam, ajouter ana npba. — 173, 1. pan» 
l. ym». 

11, 33, 2. vn nawana'i, 1. it rta&nwnai. —62, 16. nnab, il faut 
peut-être lire i^rt^b. — 79, 8-10. ï-vnatBïi mawr, frrniD'ïbiDtt m3«n, 
marinan masïi, f . 'aiDn rrpmNïi, 'biarr m^msrt, 'nsn nT»m»rt. — 
98, 10. arraïî û'wishbïti irbvwïi, 1. tana^ tr^mErn 'aït. — 100, 6. 
tfDDipa, 1. NODipn. — 104, 1. Avant it, ajouter con 'jtdnd \-na baa. 

— 116, 20. npan, 1. npab; «., 1. 24. [a], I. ha]. —128, 20. )W t 1. 
*Ï")2"1N. — 130, 11. ttrDiû n'a aucun sens, peut-être wnato (voir Ra- 
schi sur Nombres, xxi, 23). — Ib., 1. 25. W, 1. irT". — 142, 1. 
Ninnb. 1. «n«b. —149, 1. a-iarisa, 1. bsfnoa. — 158, 1. Avant nn, 
il faut sans doute ajouter lann b^n mzjàroa. — Ib., 1. 7. 'pTO'na, 
1. 'pmma. — 161, 3. narp, 1. ^nsrp. 170,5. i^p^n, 1. ■ufapîn. —183, 8. 
mœ-ns», i. rmnan?a. — 187, 13. lanto 1 », I. ia^i;\ —197, 16. ^aaiTa, I. 
l. " i 2sd7j. — 205, 43. ï"n«n riN «"HprnD, 1. rtnaw n« wipnib. 

Budapest, décembre 1893. 

W. Bâcher. 



ADDITIONS ET RECTIFICATIONS 



T. XVIII, p. 111. J'ai parlé d'un vocabulaire hébreu-italien commen- 
çant parles mots Or, Lustro, et imprimé à Venise, en 1796, sans nom d'au- 
teur. Cet opuscule n'est pas anonyme, comme on l'avait cru jusqu'ici, 
c'est la reproduction textuelle du ata nm, Venise, 1588, in-16. Le titre 
ne fait connaître que le nom de l'imprimeur Joan de Gara, mais la petite 
préface est signée : David fils de Sion fils £ Abraham de Modètie. Le Cata- 
logue de la Bodleienne, de M. Steinschneider, ne mentionne pas l'e'dition 
de 1796. — Moïse Schwab. 

T. XXV, p. 142. M. Israël Lévi a rendu compte d'un article de la Revue 
numismatique sur les Médailles et amulettes à légendes he'braïques conser- 
vées au Cabinet des médailles et antiques de la Bibliothèque nationale. 
On avait omis, dans ce travail, une cornaline rouge de 16 mm , n° 2282 du 
Catalogue des Camées et antiques. L'auteur de ce catalogue, M. Chabouil- 
let, se borne à dire qu'il y a sur cette pierre des « caractères rabbiniques ». 
On y lit le nom de Menahem ben Paltiel. Les numismates attribuent cette 
pièce au xvi 6 siècle. — Moïse Schwab. 

T. XXV> p. 148, 1. 9 du bas. Au lieu de : « Il faudrait aussi rattacher 
le mot au poème. .. », lire : « Il faudrait y ajouter les mots D"HàaW HD33 
qui se trouvent dans la poésie des disciples de Dounasch, éd. Stern, p. 7, 
dernière ligne. » — ■ T. XXVI, p. 188, 1. 7 du bas et suiv. Le mot Qj'OttJ'n 
a e'té à tort corrigé par moi ; il faut laisser tel quel le texte du ms., comme 
dans I Sam., xxiv, 8. — P. 197, 1. 10. Au lieu de « sens malicieux », lire 
« sens figuré » . — Porgès. 

T. XXVI, p. 210, 1. 10, au lieu de mbïlpîl, I. mbïrnn ; 210, 11, au 
lieu de m31D, I. mais* ; 210, 16, au lieu de îina, il faut peut-être 
TVTO ; ibid., au lieu de rnDiBDnttn, 1. rnC31Z3Dn»H ; 210, 12 d. b., au 
lieu de KWb, 1. N"Dnb; 210, 11 d. -b., au lieu de ÉWTiDJn, 1. 
ÏIN-PIDJH; 211, 10 d. b., au lieu de nwia, 1. WllO ; 211, 6 d. b. au 
lieu de bN2M-> "pa W, 1. btf:>OT-> "j-jp *P (cf. Zach., II, 4, n« mvb 
Ù^lttr n"D"ip). Les lettres de ces mots valent 815. — 211, 4 d. b., au lieu 
de "^bo, 1. ibtfj; 211, 3 et 2 d. b., au lieu de n^DH "«nro, 1. 13-jrO 
D"l3D!f. Les lettres de ces mots valent 814, 11271 "^"iftro, comme le veut 
M. Epstein, ne donne pas de sens. Par conse'quent, la note 6 de la p. 211 
n'a plus de raison d'être; 211, 2 d. b., au lieu de U)tf"l, 1. Km"] ; 212, 3, 
il manque, après Tn, les mots Tn fctbl ; 212, 9 d. b., au lieu de n^b n^b, 
1. n?b n*33; 212, 14, au lieu de TÏ19, 1. mr; 213, 6, au lieu de vmtt, 
\. ^Wn ; 214, 14 d. b., au lieu de nUTirû, 1. rWttS; 215, 9, le nom t|OT, 
à ce qu'il paraît, a été' employé comme un surnom de tous les partisans 
principaux du Pseudo-Messie, cf. 214, 15, "PTSm baittiB Spv et 215, 
4 d. b.; 215, 23, au lieu de IpDrPŒ, 1. nps^O. — Porgès. 

T. XXVI, p. 213, 1. 3. Il faut lire : TP nVi Tn CP3 ttbï 0^3. — 
Epstein. 



318 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

P. 220, 1. 10 d. b., au lieu de Ittim, 1. d""H?213>i1 ; 227, dans l'élégie, 
vers 37, au lieu de fimaa "ndld, il faut peut-être lire fid">b:i "ndld, ce 
qui donnerait un sens plus satisfaisant que la correction en ""adld 
ÎTSrU ; tf/tf., v. 47, au lieu de l^btta, 1. abïia : v. 48, au lieu de lb:n, 
qui ne donne pas de sens, il faut lire d^H, un des douze signes du zo- 
diaque qui sont cite's tous par le poète; p. 228a, 1. 3 d. b., au lieu de 
■^pttn, il faut probablement "»pbn (cf. *pbm ^anb 112, Ps. lxxiii, 26) ; 
2286, 2, au lieu de im 1. vfl^ï 1. 10, au lieu de bdfi», 1. basa; 1. 11, 
au lieu de inN, 1. la^HN ; 1. 12, il faut lire probablement "jmn aipttl 
bsa lirs; 1. 3 d. b. au lieu de Ù^VM, 1. EPpJiat ; 229 a, 1. 1, au lieu 
de in35, 1. *irû3 ; ibid., 1. 19, 1. ^pibn tfbl bbld nr bVifcl ûN, le mot 
bblti) voulant dire « tombé mort » et "'plbn « ma chemise » ; ibid., 1. 4 d. b., 
au lieu de bbrttt ba tjbv, 1. peut-être bbîlE by fibl* ; 229 ô, 1. 22, au 
lieu de miD3, 1. !T"NZ)a ; iW., 1. 23; au lieu de Jlbi ibriN, il faut peut- 
être lire rr-O-» 1N3 ou "nur> ibrrN ; ïità,, 1. 6 d. b., au lieu de ÏWP, 1. 
mm ; ibid., 1. 4 d. b., au lieu de M^, I. JTH; 1. 3 d. b., au lieu de nnna, 
1. nmn ; 1. 2 d. b., au lieu de 1ND, I. 1KS ; 230 a, 1. 5, au lieu de injp 
Vhy dlB, 1. n->by d^ 1Ï153; 0ii, 1. 6, au lieu de wq 1. h^S; 1. 9, 
au lieu de ■*»», 1. Ù^aa ; 1. 10, au lieu de dpisa, 1. ^p^Sd ; 1. 15, au 
lieu de T ba, I. in bj> ou T 5fi* ; 1. 3, d. b., au lieu de INia biais} *pN, 
1. peut-être 181 1D73D 118 ou nïna W12W UN ; 230 6, 1. 7 d. b , au 
lieu de ïhaYVl. 1*»TI i»i ou ^n dW; 23U, 1. 3, au lieu de "vmb, 1. 
peut-être ""ttl&b. 

P. 234, 1. 7, au lieu de rtHjfc 1. THX ; 234, 8, le mot liand, que 
M. Kaufmann change en liand, me semble exact; cf. ibid., 1. 23, où il 
s'agit d'une œuvre philosophique (11 an) du destinataire; 234, 17, au lieu 
de nitaa, 1. mna ; 234, 12 d. b., au lieu de h*P12ft, I. nrPXE (cf. ÏT3K 
ÏT1S73, Jer., xlviii 41); 234, 7 d. b., au lieu de d">1T3>ai, 1. D^m ou 
drattl ; 235, 16, 'ma-HipT N3->:na ne peut être corrige, les mots faisant 
partie des termes cabalistiques (v. le Maarihh de Lonsano, éd. Jellinek 
s. v. Na^ia et Nma"Hip) ; 235, 18, au lieu de mina, 1. milTDT ou miND ; 
237, 22, au lieu de rçbttS, \, nbtta. 

P. 270, 1. 4 d. b., 1. ÎOT<am Nnn 1"HN, ce qui a probablement le sens 
de « puissant parmi parmi les juges des abattus » (c'est-à-dire des Israé- 
lites) ; 270, 3 d. b., au lieu de W aia, 1. R^ilP; 271, 3, au lieu de ttaniD, 
1. n^HD; 273, dernière ligne, au lieu de "W», |. ?ïqTia. 

p. 282, 3, au lieu de "ps trbNn idan, 1. "jaa crban iaam 282, 4, au 
lieu de minbl, 1. minbl ; 282, 8, au lieu de ma, 1. *pd ; 282, 25, au lieu 
de npi7ûdm &wpttrt, il faut peut-être lire nDITaîaïTI D^Sffln. — Porgès. 

T. XXVII, p. 84, 1. 8, Luzzatto [b"TÛ miJN, p. 794) croit que la cor- 
respondance des Juifs du Rhin avec ceux de la Palestine en 960 est un 
faux. — P. 88. Conf., au sujet du Piyout Nlpi N21N, Luzzatto, ibid., 
p. 1190. — P. 154, 1.3; lisez: qui n'existent pas dans Raschi. — A. Epstein. 



Le gérant, 

Israël Lévi. 



TABLE DES MATIERES 



REVUE. 

ARTICLES DE FOND. 

Bauer (J.). Les troupes du maréchal de Belle-Isle et les Juifs du 

Gomtat-Venaissin 263 

Epstein (A.). Meschoullam ben Calony mos 83 

Grunebaum (Paul). Les Juifs d'Orient d'après les géographes et 

les voyageurs 121 

Kaufmann (D.). Jacob Mantino 30 et 207 

Lévi (Israël). L'affaire Bourgeois (1652) 180 

Loeb (Isidore). Réflexions sur les Juifs 1 et 161 

Lœw (Immanuel). Gloses romanes dans des écrits rabbiniques. 239 
Nkumann. Influence de Raschi et d'autres commentateurs juifs 

sur les Postillœ perpétua de Nicolas de Lyre {fin) 250 

Reinach (Théodore). Juifs et Grecs devant un empereur romain. 70 
Sagerdote (G.). Le livre de l'algèbre et le problème des asymp- 
totes de Simon Motot 91 

Sack (Israël). Les chapitres xvi-xvn du livre de Josué 61 

Schweinburg-Eibenschitz. Le Livre des Chrétiens et le Livre 

des Juifs des duchesses d'Autriche 106 

NOTES ET MÉLANGES. 

Bâcher (W.). Une ancienne altération de texte dans leTalmud. 141 

Gotïheil (Richard). Le mot 0EBEAMAPEMA0A 273 

Gunzbourg (David de). Notes diverses 144 

Kaufmann ((David). Saadia et Hiwi Albalchi 271 

Kayserling (M.). I. Notes sur l'histoire des Juifs en Espagne... 148 

II. Un épisode de l'histoire des Juifs en Espagne 274 

III. Les Juifs à Monreal 275 

Lambert (Mayer). I. Le futur qal des verbes à première radicale 

vav, noun et alef 136 

II. De l'emploi du lamed en araméen biblique devant le 

complément direct 269 

Porgès. Le poème d'Elia Bahour 276 



320 REVUE DES ETUDES JUIVES 



BIBLIOGRAPHIE. 

Bâcher (W.). Midrasch Aggada, édité par S. Bubkr 302 

Blau (L.). Zur griech. u. latein. Lexicographie aus jùd. Quellen, 

par S. Krauss 294 

Epstein (A.)- Midrasch Aggada, édité par S. Bubur 453 

Lambert (Mayer). Etymologische Studien zum semitischen, ins- 

besondere zum hebreeischen Lexicon, par Barth 150 

Lévi (Israël). Revue bibliographique, 2° semestre \ 893 277 

Additions et rectifications 317 



ACTES ET CONFÉRENCES. 

Réville (Jean). La résurrection d'une Apocalypse ; le Livre 

d'Hénoch I 

Procès-verbaux des séances du Conseil xxiii 



FIN. 



VERSAILLES, IMPRIMERIE CERF ET G ie , 59, RUE DUPLESSIS. 



DS Revue des études juives; 
101 historia jud&ica 

t. 27 



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